Mathilde: mémoires d'une jeune femme
Part 50
--Laissez-moi donc tranquille avec votre modestie, vous y gagnez trop! Est-ce qu'on parle ainsi entre amis? Est-ce que d'ailleurs chacun n'y met pas du sien? n'êtes-vous pas comme frère et soeur avec Mathilde? si Gontran regarde votre femme comme la sienne, est-ce que, à son tour, votre femme n'aime pas Gontran au moins autant que vous? Qu'est-ce que vous venez donc nous chanter avec vos gains, alors?
--Vous avez raison, madame, vous avez raison,--s'écria gaiement M. Sécherin:--apporter son coeur et son dévouement en _commandite_ dans une société pareille, comme nous disons en affaires, c'est y mettre tout ce qu'on peut y mettre, et ça vous donne droit égal au partage du bonheur.
--L'entendez-vous?--nous dit mademoiselle de Maran en frappant dans ses mains;--l'entendez-vous, je vous le demande? Mais c'est qu'elle est charmante, sa comparaison commerciale et commanditaire! C'est donc Ursule qui vous inspire de ces jolies choses-là? Ce que c'est pourtant que l'influence d'une honnête jeune femme; comme ça vous polit, comme ça vous façonne! Certes, mon bon monsieur Sécherin, vous aviez déjà d'excellentes qualités; mais il vous manquait un je ne sais quoi de fin, de délicat, de distingué dans l'expression, que vous possédez maintenant à merveille. Vous n'êtes plus du tout le même homme; votre rudesse, votre franchise primitive sont tempérées, adoucies par une urbanité toute pleine de grâce et de mignardise... Ah! ça! mais dites donc... n'allez pas en piaffer, au moins! vous n'êtes pour rien du tout là-dedans.
--Comment, madame?
--Mais, certainement, si vous êtes ainsi, ça n'est pas plus votre faute que ça n'est la faute de l'églantier lorsqu'il devient rosier... Vous êtes tout bonnement l'ouvrage de cette charmante petite jardinière que voilà... Elle vous a _greffé_... mon bon monsieur Sécherin, elle vous a _greffé_.
--Mais c'est que la comparaison est très-juste,--s'écria M. Sécherin,--elle m'a greffé... je suis _greffé_!...
--Comment donc! et à double écusson encore, mon cher monsieur!--dit mademoiselle de Maran en regardant Ursule avec un sourire si méchant que je compris qu'il devait y avoir quelque double entente outrageante dans la plaisanterie de mademoiselle de Maran.
--Après cela,--dit naïvement M. Sécherin,--peut-être que vous vous moquez de moi? Vrai, suis-je changé à mon avantage?
--Mon bon monsieur Sécherin,--dit gravement ma tante,--je n'ai peut-être qu'une seule qualité au monde, c'est une véracité... brutale; pourquoi donc que je vous dirais cela, si je ne le pensais pas? Vous ai-je ménagé quand je trouvais à reprendre dans votre manière de dire?
--Non; ça, c'est vrai. Eh bien! au fait, je vous crois et je veux vous croire; parce que, si je suis changé en bien, c'est grâce à Ursule, comme vous dites: mais jamais je ne m'étais aperçu de ce changement-là.
--Cette modestie timide et charmante vient consacrer ce que j'ai dit, mon bon monsieur Sécherin; mais je me tais de peur de rendre Ursule trop orgueilleuse d'elle et de vous. Ah çà! je vous laisse; je vas demander à Mathilde de me conduire chez moi, car je suis un peu fatiguée de la route. Sans compter que ces abominables couleurs tricolores m'ont causé un affreux mal de coeur. Heureusement, le calme champêtre... la vue des heureux que j'ai faits... tout ça va me remettre... Ah, ça! je vous laisse à vos amours tous tant que vous êtes, car je jabotte comme une pie dénichée.
CHAPITRE VI.
SOUVENIRS D'ENFANCE.
Je ne pouvais deviner la véritable cause de la brusque arrivée de mademoiselle de Maran, je cherchais à me persuader que sa venue n'avait pas d'autre motif que celui qu'elle m'avait donné; les journaux que nous recevions de Paris parlaient, en effet, de troubles assez graves dans cette ville.
Pourtant les terreurs de ma tante me semblaient exagérées. Si j'admettais qu'une autre raison l'eût amenée à Maran, malgré moi j'étais effrayée; sa présence me présageait quelque nouveau malheur.
J'observais attentivement Gontran; il était distrait, préoccupé, rêveur.
Ursule avait évité plusieurs fois de se trouver seule avec moi; j'avais hâte de la voir partie.
Je ne savais si elle avait préparé et disposé son mari à quitter Maran; j'en parlai plusieurs fois à Gontran; il me dit que ma cousine l'avait assuré qu'elle était obligée d'agir avec ménagement pour rompre des projets arrêtés depuis si longtemps, mais qu'elle espérait sous peu de jours y parvenir.
Je n'avais pas voulu apprendre à Ursule et à mademoiselle de Maran dans quel étal je me trouvais, c'était un bonheur dont je voulais jouir seule et dans le secret le plus longtemps possible.
Ma tante continuait de se moquer de M. Sécherin, et semblait observer attentivement Ursule et mon mari.
Elle tenait fidèlement sa promesse et ne parlait plus d'un passé qui éveillait en moi des souvenirs si pénibles. Sans doute elle savait que je serais assez résolue pour agir, ainsi que je le lui avais dit, et pour quitter Maran plutôt que de souffrir de nouvelles perfidies.
Elle avait trop de sagacité, trop de pénétration, pour ne pas s'apercevoir d'un changement remarquable dans les manières de Gontran; lui autrefois joyeux, brillant, animé, était devenu pensif, concentré, quelquefois brusque et impatient, d'autres fois morne, accablé. Mes inquiétudes augmentaient de jour en jour; je craignais, comme je l'avais pressenti, que son goût pour ma cousine contrarié, irrité par l'indifférence affectée de celle-ci, ne prît tout le caractère de la passion.
Je remarquai de nouveau sur ses traits contractés ce sourire triste, nerveux, qui n'avait pas assombri sa figure depuis qu'il avait échappé à l'influence de M. Lugarto.
Plusieurs fois je le surpris dans le parc se promenant à grands pas; une fois je vis qu'il avait pleuré... Rarement il me parlait avec dureté; souvent, au contraire, il me traitait avec une tendresse inusitée.
Hélas! à ces retours de bonté, je m'apercevais bien qu'il devait souffrir.
Lorsque Ursule se trouvait en tiers avec mon mari et moi, elle affectait une gaieté folle qui augmentait encore la tristesse de Gontran. Elle déployait à peu près le même cynisme moqueur qu'elle avait montré dans son entretien avec mon mari; seulement, par égard pour la présence de M. Sécherin, au lieu de donner ces sentiments comme siens, elle les attribuait à un être imaginaire, à je ne sais quelle héroïne de roman: véritable démon dont elle s'amusait à rêver l'existence.
Je ne puis le nier, Ursule, dans ces conversations, continuait de déployer infiniment d'esprit et de se montrer véritablement supérieure à Gontran. Ce que je ressentais pour elle était bizarre, inexplicable; je la haïssais à la fois, et d'avoir rendu mon mari amoureux d'elle, et de rire méchamment des tourments qu'il éprouvait.
Elle eût paru partager l'affection de Gontran, que j'aurais été horriblement malheureuse, plus malheureuse encore sans doute que de la voir le dédaigner... mais j'aurais été moins effrayée peut-être.
L'ironie perpétuelle d'Ursule prouvait qu'elle ne ressentait rien, qu'elle dominait complétement M. de Lancry, et c'est surtout cette influence que je redoutais.
Quelque temps après l'arrivée de mademoiselle de Maran, je fus un jour réveillée de très-grand matin par un bruit de voiture.
Après avoir écouté de nouveau je n'entendis plus rien, je crus m'être trompée, je me rendormis.
Blondeau entra chez moi. Je lui demandai si elle n'avait rien entendu.
Elle avait entendu comme moi un bruit de voiture; ce qui était tout simple,--ajouta-t-elle,--puisque M. Sécherin était parti le matin à quatre heures..
--Avec Ursule? m'écriai-je.
--Non, madame,--me répondit Blondeau;--le domestique de M. Sécherin a dit que son maître partait de très-bonne heure afin de pouvoir arriver dans la nuit à Saint-Chamans, où il allait pour affaires.
Dans mon anxiété, je fis prier Ursule de passer chez moi.
Elle entra bientôt.
--Votre mari est parti sans vous?--m'écriai-je.
--Mon Dieu! de quel air courroucé tu me parles, ma chère Mathilde! Qu'y a-t-il donc de si étonnant à ce départ?
--Ce qu'il y a d'étonnant!--repris-je, confondue de tant d'audace.
--Certainement, rien de plus simple. Hier soir, après nous être retirés chez nous, mon mari m'a parlé comme d'habitude de ses affaires; tout à coup il s'est souvenu en feuilletant son carnet qu'il y avait à Saint-Chamans une vente de terres dont quelques-unes sont voisines des nôtres et qu'il désire acquérir; il n'a voulu déranger personne; ce matin, au point du jour, il a envoyé chercher des chevaux et m'a priée de l'excuser auprès de toi. Il ne sera absent que très-peu de temps, et il profitera de cette occasion pour visiter celle de ses propriétés qui se trouve dans le voisinage de Saint-Chamans.
J'étais indignée: Ursule avait sans doute à dessein laissé échapper cette occasion si naturelle de quitter Maran; elle avait donc des projets sur Gontran; mes soupçons se justifiaient de plus en plus.
Depuis trop longtemps je me contraignais trop envers ma cousine, pour pouvoir dissimuler davantage; je ne me crus plus obligée de lui cacher que j'avais assisté à son entretien avec Gontran, et je lui dis:
--Quel intérêt avez-vous donc à rester ici, puisque vous n'avez pas profité du départ de votre mari pour quitter Maran?
Ursule, fidèle à son système de fausseté, ne leva pas encore le masque, et me répondit avec une expression d'étonnement douloureux:
--Mais, encore une fois, Mathilde, qu'as-tu donc? En vérité je ne sais que penser. Tu me dis _vous_, tu me parles de quitter Maran comme si ma présence te gênait; qu'est-ce que cela signifie?
--Cela signifie qu'il y a huit jours j'ai entendu votre entretien avec mon mari; oui, j'étais dans l'un des cabinets de cette alcôve: j'avais dit à Gontran combien son empressement auprès de vous me chagrinait, et il m'avait aussitôt proposé de vous demander de quitter Maran.--Je ne pus m'empêcher de prononcer ces derniers mots avec un orgueil triomphant.
Ursule fronça légèrement les sourcils et sourit avec amertume:
--Ainsi,--me dit-elle en me regardant fixement,--ton mari savait que lu étais là pendant notre entretien?
--Il le savait... Comprenez-vous maintenant, comprenez-vous que je m'étonne de ce qu'après avoir promis à mon mari de vous éloigner, vous restiez ici malgré le départ de M. Sécherin?
--Eh bien! puisque tu étais là, entre nous j'en suis ravie, ma chère Mathilde, tu dois être contente, j'espère?
--Contente?...
--Oui, sans doute. Tu l'as vu, j'ai assez maltraité ton vilain infidèle pour qu'il n'ait plus maintenant envie de l'être. Me suis-je montrée assez bonne amie? aller jusqu'à me faire voir à lui sous le jour le plus odieux pour changer en éloignement, en haine peut-être, le goût qu'il prétendait avoir pour moi!
--Et vous croyez m'imposer par ce mensonge?
--Un mensonge?... Mais tu étais là... souviens-toi donc du dédain avec lequel je l'ai traité... Tu étais là?... qui m'aurait dit pourtant que j'avais si près de moi la récompense de ma vertueuse conduite?... Tiens, Mathilde, je ne puis croire à un hasard si heureux... si providentiel... comme dirait ma belle-mère...--Et Ursule éclata de rire.
Cette fois, du moins, ma cousine était franchement ironique et malveillante.
--Écoutez-moi, Ursule,--lui dis-je.--Il n'est plus temps de railler; la conversation que je vais avoir avec vous sera grave, ce sera sans doute la dernière que nous aurons ensemble.
--J'en doute fort!--s'écria impérieusement Ursule,--car j'ai, moi, à vous demander compte de la déloyauté de votre conduite et de celle de votre mari.
--Que voulez-vous dire?
--En vous cachant pour épier un entretien que je croyais secret, vous commettiez un abus de confiance, vous me rendiez votre jouet... savez-vous que je pourrais vouloir m'en venger!
--J'aime mieux ces fières paroles, Ursule, que votre mélancolie doucereuse dont j'ai été trop longtemps dupe; je sais au moins qu'en vous j'ai une ennemie... Eh bien!... soit...
--Je n'ai aucune envie d'être votre ennemie; vous avez eu envers moi un mauvais procédé, j'ai le droit de m'en plaindre, et je vous dis que je pourrais vouloir m'en venger: voilà tout.
--Mais, depuis votre arrivée ici, ne prenez-vous pas à tâche de porter le trouble dans cette maison?
--Qu'avez-vous à me reprocher? Puis-je empêcher votre mari d'avoir du goût pour moi? Puis-je faire mieux que de le railler, que de lui ôter tout espoir, que de lui promettre de partir, puisque vous et lui le désirez?
--Pourquoi donc, alors, n'êtes-vous pas partie ce matin? l'occasion n'était-elle pas parfaite? Je vous dis, moi, que, si vous aviez l'intention d'ôter tout espoir à mon mari, au lieu d'étaler je ne sais quelle métaphysique de sentiments effrontés, au lieu de lui dire: «_Je ne vous aimerai jamais, mais je pourrai en aimer d'autres passionnément_;» si vous lui aviez dit simplement: Je suis attachée à mes devoirs; votre femme est mon amie, ma soeur, jamais je ne trahirai ni elle, ni mon mari; ce langage eût été digne et noble... au lieu d'être perfidement calculé.
--Vous me permettrez, j'espère, d'être juge de la convenance et de la portée de mes paroles; la jalousie est une mauvaise conseillère, et je crois qu'elle vous égare.
--Elle m'éclaire... elle m'éclaire...
--Vous êtes trop intéressée dans la question, Mathilde, pour la juger sainement; en parlant à votre mari comme je lui ai parlé, je lui ôtais toute espérance... Les hommes ne croient pas à nos principes, ils croient à notre indifférence.
--Je ne doute pas de votre expérience à ce sujet, Ursule; mais il y a un moyen infaillible de rompre un penchant: c'est l'absence.
--Quand elle ne l'augmente pas!
--Ainsi, c'est par indifférence pour mon mari que vous restez ici?
--Absolument; je lui ai déclaré que j'avais presque de l'éloignement pour lui... Vous l'avez entendu... que voulez-vous de plus?
--Eh bien! admettez que mes soupçons, que mes craintes soient exagérés; n'élait-il pas de votre devoir d'y mettre un terme, en ne prolongeant pas votre séjour ici?
--Il est impossible de renvoyer les gens avec plus d'urbanité; pourtant, je me permettrai de vous faire, à mon tour, quelques observations: vous sentez qu'après la promesse que j'ai faite à votre mari, si j'ai laissé ce matin partir M. Sécherin sans l'accompagner... c'est que de graves motifs m'obligeaient à agir ainsi.
--Et n'était-ce donc rien que mon repos, que la tranquillité de ma vie, à moi, que vous venez si méchamment troubler!
--Je suis ravie de voir, Mathilde, que vous songez beaucoup à vous; alors vous ne trouverez pas extraordinaire que je songe un peu à moi. Par deux fois, j'ai indirectement parlé de mon départ à mon mari; son étonnement a été tel, que j'ai pressenti qu'il ne pourrait parvenir à s'expliquer ce brusque changement dans mes résolutions sans que quelques soupçons ne s'élevassent dans son esprit: ou il croira que je fuis volontairement votre mari parce que je crains de partager son amour, ou il croira que votre jalousie a exigé mon départ... de toutes façons, vous le voyez, ses doutes seront éveillés, sa confiance en moi s'altérera, et, je vous l'avoue, je tiens autant que vous à vivre tranquille.
--Ursule... Ursule... prenez garde; c'est vous railler de moi, que de me donner de pareilles raisons.
--Elles sont excellentes pour moi, je vous jure. Il a fallu toute l'autorité du langage de la vérité pour empêcher mon mari de croire aux visions de sa mère à propos de ce M. Chopinelle, je n'ai pas envie de voir de pareilles scènes se renouveler.
--Malgré tout ce que je ressens contre vous,--m'écriai-je,--je n'aurais pas osé faire allusion à votre conduite dans cette circonstance; mais puisque vous en parlez sans bonté, je vous dirai que c'est justement parce que je vous sais coupable d'une faute que rien ne pouvait excuser, que j'ai le droit de vous soupçonner et de vous craindre lorsqu'il s'agit d'un homme tel que M. de Lancry.
--Mathilde!...
--C'est parce que j'ai été témoin de tout ce qui s'est passé à Rouvray que j'ai le pressentiment, que j'ai la certitude que votre apparente indifférence pour mon mari cache quelque arrière-pensée.
Ursule haussa dédaigneusement les épaules.
--Mon Dieu! je sais fort bien que vous avez cru aux absurdes médisances de ma belle-mère,--me dit-elle,--mais il est trop tard pour les renouveler; vous aviez une très-belle occasion de m'accuser lorsque, devant mon mari et devant sa mère, j'ai invoqué votre témoignage à l'appui de mon innocence...
--Osez-vous parler ainsi, Ursule! lorsque la pitié, lorsqu'un généreux ressentiment de notre ancienne amitié m'a fait garder le silence... Ah! elle me l'avait bien dit: «Puissiez-vous ne jamais vous repentir de l'appui que vous prêtez à cette femme coupable!...» Mais ne récriminons pas sur le passé... Une dernière fois je vous demande... et, s'il le faut... je vous supplie de ne pas prolonger votre séjour ici... Après ce qui s'est passé entre nous, nos relations ne pourront être que bien pénibles... De grâce... rejoignez votre mari... Vous avez, dites-vous, de l'indifférence pour Gontran; qui peut vous retenir? Votre caractère est tel, que vous serez heureuse partout; je ne vous ai jamais fait de mal, ne vous opiniâtrez donc pas à me tourmenter.
--Je serais désolée de vous tourmenter; mais, je vous le dis encore, je ne puis, pour une vaine imagination, pour un caprice de votre part, risquer une folle démarche qui compromettrait mon avenir...--me répondit Ursule avec un sang-froid imperturbable.
--Je crois qu'en tout cas vous calculez fort mal,--dis-je à ma cousine en surmontant mon émotion;--vous voulez attendre le retour de votre mari...
--Je le désire.
--Soit... Eh bien! à tort ou à raison, je suis jalouse de vous.
--A tort... très à tort.
--Soit... encore..., mais je suis jalouse; votre refus de vous éloigner... augmente encore cette jalousie, le retour de M. Sécherin ne calmera pas mes agitations... Je lui en cacherais la cause, qu'il finirait par la deviner... Réfléchissez bien à cela... Lors de cette partie de chasse, il a fallu mon empire sur moi-même et la distraction de votre mari pour qu'il ne surprît pas mon secret... Vous voyez donc bien qu'en me refusant de partir vous provoquez un danger plus grand que celui que vous redoutez.
--Que puis-je faire à cela? Si je suis perdue par votre fait, je me résignerai à mon sort... mais je ne serai jamais assez folle ni assez sotte pour aller me perdre moi-même.
--Peut-être... Ursule... peut-être. Prenez bien garde...
--Me menacez-vous? Et de quoi me menacez-vous?
--Je ne vous menace pas, mais je vous préviens qu'il s'agit de mon bonheur, de mon avenir, de ma vie; je lutterai de toutes mes forces, je serai capable de tout pour conserver ce que vous voulez peut-être me ravir...
--Vous... capable d'une lâche délation?... je ne le crois pas, je vous en défie.
--Vous avez raison de m'en défier, vous m'en savez incapable; mais, sans lâcheté, je puis m'adresser à la bonté de votre mari: je puis lui avouer mes craintes, tout en lui disant qu'elles sont insensées, mais qu'elles me font un mal affreux... Cela ne vous compromettra pas... cela éveillera peut-être les soupçons de votre mari... mais vous l'aurez voulu...
--Alors je saurai me défendre ou me venger.
--Écoutez-moi bien, Ursule... je vous jure par la mémoire de ma mère, que si vous persistez à rester ici malgré moi... je n'hésiterai pas devant cette extrémité, quelque funeste qu'elle soit... Un secret pressentiment me dit qu'une des questions les plus fatales de ma vie s'agite en ce moment... je vous préviens qu'il s'est fait un grand changement dans mon caractère. Il est devenu aussi ferme et aussi résolu qu'il était faible et timide... ne me poussez pas à bout; je ne vous demande rien que de possible, que de faisable.
--Je suis seule juge de cela, il me semble... je connais mon mari mieux que vous.
--Vous exagérez à dessein sa susceptibilité; j'ai vu quelle influence vous aviez sur lui... Vous ne me ferez pas croire que l'homme qui a été d'une confiance assez aveugle pour croire à votre fable au sujet de la lettre de M. Chopinelle, que l'homme qui n'a pas été ébranlé dans sa foi par le formidable serment de sa mère, vous ne me ferez pas croire, dis-je, que cet homme, qui ne vit que pour vous, que par vous, aura le moindre soupçon lorsqu'il vous verra venir le rejoindre, et que vous lui direz que vous vous ennuyiez loin de lui...
--Il ne verra là qu'une exagération ridicule.
--Ce sont de ces exagérations que les coeurs dévoués et généreux comme le sien admettent d'autant plus qu'ils sont capables de les éprouver. Vos moindres désirs sont des ordres pour lui: vous lui direz que vous voulez faire un voyage en Italie, je suppose; il vous croira, il s'empressera de vous satisfaire.
--Je vous remercie mille fols de la bonne opinion que vous avez de mon habileté, de mon adresse et de mon influence,--me dit Ursule avec un sourire sardonique...--malheureusement, je crois que vous exagérez mes avantages. Pourtant rassurez-vous: dès le retour de mon mari, je ne resterai ici que le temps nécessaire pour amener naturellement ce départ; d'ici là, je vous en prie à mon tour, n'insistez pas, et accordez-moi l'hospitalité.
--Mais cela est infâme pourtant...--m'écriai-je avec indignation; il suffira donc de votre volonté pour désespérer ma vie!
--Revenez à la raison; oubliez des soupçons insensés; ces fantômes s'évanouiront, le calme renaîtra dans votre esprit.
--Oubliez la douleur, n'est-ce pas? et vous ne souffrirez plus!
--Croyez que rien ne m'est plus désagréable que cette discussion, Mathilde, et que...
--Eh bien! m'écriai-je en interrompant ma cousine,--puisque c'est une lutte, je l'accepte... Tous les moyens vous sont bons pour m'attaquer dans ce que j'ai de plus cher, tous les moyens me seront bons pour me défendre... Votre prétendue indifférence pour mon mari est un manége de coquetterie raffinée dont je ne suis pas dupe. Vous voulez lui plaire, je vous rendrai odieuse à ses yeux; je lui avais tu jusqu'ici votre honteuse aventure de Rouvray, je ne garderai plus aucun ménagement: s'il était tenté de m'oublier un moment pour vous, moi qui ne lui ai donné que des marques d'amour et de dévouement, il comparerait... et il verrait à quelle femme il me sacrifie.
--Mathilde... Mathilde... prenez garde à votre tour!--s'écria Ursule, et ses yeux semblèrent étinceler de colère,--prenez garde à ce que vous direz!... de ma vie... je ne pardonnerais cette calomnie, entendez-vous?... ne m'exaspérez pas!
--J'en étais sûre!--m'écriai-je,--mon mari ne vous est donc pas indifférent, puisque vous craignez qu'il ne soit instruit de cette aventure!
--Je tiens à l'estime de votre mari... comme à l'estime de tous les honnêtes gens... et il est horrible à vous de vouloir me la faire perdre,--s'écria Ursule avec un accent de dignité outragée.
--Vous tenez à son estime! et vous n'avez pas craint d'afficher effrontément les principes les plus corrompus! et vous n'avez pas craint de railler tout ce qui est saint et sacré dans le monde! Non, non, j'en suis de plus en plus convaincue, votre instinct de ruse vous a dit qu'incapable de lui plaire par de généreuses et nobles qualités, vous ne pouviez que frapper son imagination par quelque affectation bizarre et étrange; mais dès qu'il saura que tout cet échafaudage de prétentions cyniques n'a pour but que de lui ménager un coeur que M. Chopinelle a occupé tout entier...
--Mathilde... à votre tour prenez garde! ne me poussez pas à bout...
--Oh! maintenant je vous connais, je ne vous crains plus... Mes illusions sur vous pouvaient seules être dangereuses, mais elles sont, heureusement, dissipées.
--Eh bien!--s'écria ma cousine en ne cachant plus les mauvais ressentiments qui l'agitaient,--puisque vos illusions sont dissipées, puisque vous me connaissez, puisque vous m'outragez... je n'ai plus à garder aucune mesure, il m'en a assez coûté de dissimuler avec vous depuis longtemps... Vous m'avez démasquée, dites-vous; regardez-moi donc bien en face alors!