Mathilde: mémoires d'une jeune femme
Part 48
--Ne pas détromper Mathilde, madame! mais la malheureuse enfant en mourrait. Vous ne connaissez donc pas la noblesse, la candeur angélique de son âme... Vous ne savez donc pas avec quelle sainte ardeur elle m'aime... Oh! Mathilde n'est pas une de ces femmes froidement railleuses qui, parce qu'elles ne sentent rien, affectent de mépriser des sentiments qu'elles sont incapables de comprendre ou d'apprécier... Non... non... Mathilde n'est pas de ces...
--De ces femmes abominables... de ces monstres de perfidie, qui ont l'effronterie de ne pas vouloir prendre pour amant le mari de leur amie intime!--dit Ursule en interrompant mon mari et recommençant de rire aux éclats...
Gontran semblait au supplice. Ursule continua:
--Mon Dieu, que vous êtes donc amusant! et comme l'éloge de cette pauvre Mathilde vient naturellement en aide à votre dépit contre mon insensibilité! Savez-vous qu'il ne fallait rien moins que mes dédains pour amener enfin sur vos lèvres l'éloge de votre femme!
--Vous avez raison, madame,--s'écria Gontran mis hors de lui par ces sarcasmes.--Je n'ai peut-être jamais mieux compris tout ce que valait ce coeur adorable qu'en reconnaissant...
--A quel horrible coeur vous vouliez le sacrifier. Est-ce cela, mon cher cousin? J'aime beaucoup à finir vos phrases, nous nous entendons si parfaitement! Sérieusement, vous avez grandement raison de me préférer Mathilde: d'abord votre fidélité maritale me préservera de votre amoureuse insistance; et puis, franchement, ma cousine vaut mille fois mieux que moi. N'est-elle pas bien plus belle? ne compte-t-elle pas autant de qualités que je compte de défauts? n'y aurait-il pas toujours entre nous une distance énorme? En raison même de son dévouement, de ses vertus, n'est-elle pas fatalement destinée à éprouver les passions les plus sincères, les plus magnifiquement dévouées... et à ne les inspirer jamais... tandis que moi, j'aurai toujours, hélas! l'affreux malheur de les inspirer...
--Sans les jamais ressentir, n'est-ce pas, madame?--s'écria Gontran.--Ah! vous avez raison... Tenez, vous êtes une femme infernale... vous me faites peur...
Ursule haussa les épaules.
--Eh bien, oui, je serais une femme infernale pour ceux qui, je le répète, ne seraient ni mes esclaves, ni mes tyrans; pour ceux-la, s'ils étaient assez fous ou assez présomptueux pour s'éprendre de moi, je serais sans merci, je les raillerais, je les mettrais dans les positions les plus ridicules, peut-être même les plus cruelles, selon mon caprice! Plus ils montreraient d'opiniâtreté à m'aimer, plus j'en montrerais moi, à me moquer d'eux.
--Tenez, ma cousine,--dit Gontran pour mettre un terme à un entretien qui lui pesait,--vous déployez une telle vigueur d'esprit, une telle force de caractère, que je suis de moins en moins embarrassé pour arriver à ce que je voulais vous dire.
--Que voulez-vous me dire?
--Qu'entre parents, entre amis, il est certaines choses qu'on peut s'avouer franchement. Je vous ai dit que Mathilde était jalouse de vous, qu'elle redoutait votre présence... et que...--Gontran hésita.
--Et qu'elle serait tranquille et rassurée si j'abrégeais mon séjour ici?
--Excusez-moi, ma cousine, mais...
--Mon Dieu, rien de plus simple. Pourquoi ne pas m'avoir dit cela tout de suite? Pauvre et chère Mathilde, je regrette pourtant de la quitter sitôt; elle d'abord, puis je regrette vos chasses qui m'amusaient beaucoup; peut-être aussi je vous aurais même regretté, vous, si vous ne m'aviez pas parlé d'amour. C'est dommage pourtant... mais il n'y a rien à faire contre un soupçon jaloux... Il faudra seulement me donner quelques jours pour préparer et pour amener mon mari à ce changement de résolution si soudain; je m'en charge... Ah çà! vous ne m'en voulez pas, mon cousin,--dit Ursule en tendant la main à Gontran avec cordialité.
--Je ne vous en veux pas... mais, je vous l'avoue, jamais je ne me serais attendu à un pareil langage, à de pareilles idées de votre part... je crois rêver.
Ursule reprit avec son sourire ironique:
--Pour une jeune femme qui, en sortant de l'hôtel Maran, est venue habiter une fabrique en province, vous me trouvez assez étrange, n'est-ce pas? vous n'y comprenez rien? Vous ne reconnaissez plus la pauvre victime, la femme incomprise qui écrivait de si larmoyantes élégies à cette pauvre Mathilde, qui en pleurait et qui avait raison, car je pleurais moi-même en les écrivant, et quelquefois même je pleure encore...
--Vous... vous! pleurer...
--Certainement, quand le vent est à l'ouest et qu'il y a dans l'air _ce je ne sais quoi qui fait qu'on se pend_, comme disait mademoiselle de Maran.
--Toujours mobile, toujours folle,--dit Gontran.
--N'est-ce pas que je suis une drôle de femme? Je parle de tout sans rien savoir, je parle d'émotions de coeur sans les ressentir, j'ai toutes les physionomies sans en avoir aucune; je suis effrontée, moqueuse, inconséquente... Et pourtant, mon cousin, vous ne connaissez de moi que ce que j'en veux laisser connaître. En mal comme en bien, vous êtes encore à mille lieues de la réalité; mais ce dont vous pouvez être certain seulement, c'est que je peux toujours ce que je veux fermement. Ainsi, par exemple, tenez: j'ai plus de physionomie que de beauté, plus de défauts que de qualités, plus de bavardage que d'esprit, j'ai une fortune ordinaire, un nom ridicule... madame Sécherin, je vous demande un peu... madame Sécherin! Eh bien! malgré tout cela, je veux être cet hiver la femme la plus entourée, la plus à la mode de Paris, avoir la maison la plus recherchée et faire tourner toutes les têtes en finissant par la vôtre. Maintenant adieu, mon cousin... Je vais décider mon mari à partir le plus tôt possible... nous irons faire un petit voyage jusqu'à l'hiver... Je vais retrouver Mathilde dans le parc; je lui tairai notre entretien, bien entendu... Pauvre femme! je la plains... pauvre divinité... Hélas! quand on ne sait parler que le langage des anges, ou court grand risque de se trouver ici-bas bien dépareillée. Somme toute, j'aime mieux mon sort que le sien... quoiqu'elle ait l'inqualifiable bonheur de vous avoir pour Seigneur et maître!--ajouta Ursule avec un sourire moqueur.
Elle sortit en faisant un petit signe de tête à Gontran et lui envoya du bout des doigts un gracieux baiser de l'air le plus malin.
Et puis j'entendis ma cousine fredonner en s'en allant un motif de Freischütz de sa voix fraîche et sonore.
CHAPITRE IV.
FRAYEURS
Si j'avais un instant douté du changement extraordinaire que la maternité avait apporté dans mon esprit en le mûrissant tout à coup, en lui révélant un monde nouveau, les idées, les terreurs qui s'éveillèrent en moi ensuite de l'entretien d'Ursule et de mon mari eussent suffi pour me prouver cette incroyable transformation.
Qu'on me pardonne une comparaison bien usée, bien vulgaire... Un admirable instinct apprend à la pauvre mère qui veille sur sa couvée que le point noir, presque imperceptible, qu'on aperçoit à peine dans l'azur du ciel est le vautour féroce, son plus mortel ennemi.
De même, après la conversation d'Ursule et de Gontran, je vis poindre le germe d'un nouveau, d'un terrible malheur dans cet entretien qui, en apparence, semblait devoir me rassurer.
Ma cousine n'aimait pas mon mari, elle raillait même dédaigneusement les galanteries dont j'avais tant souffert....
Avec une effronterie révoltante elle se montrait à lui telle qu'elle était... pire qu'elle n'était peut-être...
Elle avouait avec un superbe cynisme qu'elle ne pouvait être que lâche esclave de l'homme qui la dompterait... maîtresse hautaine de l'homme qui l'adorerait, et coquette impitoyable envers tous ceux qui ne ramperaient pas à ses genoux ou qui ne lui mettraient pas orgueilleusement le pied sur le front...
Elle avait dit encore à Gontran qu'elle ne l'aimerait jamais, parce que l'amour d'un mari était ridicule; parce qu'il l'aimait, lui: et pourtant, par deux fois, elle lui avait jeté cet insolent défi:--_Malgré vous, vous m'aimerez toujours..._
Avant que d'être mère je serais sortie de ma retraite, rayonnante de bonheur et de confiance; je me serais jetée à genoux en disant: Merci, mon Dieu, vous avez permis que cette femme perfide, audacieuse, se montrât sans fard, dévoilât toute la bassesse, toute la méchanceté de son âme! Un moment mon mari s'est laissé prendre à ces dehors séduisants; mais maintenant il la connaît, mais maintenant il n'aura plus pour elle que mépris et qu'horreur. Quel homme, et Gontran plus que tout autre encore, ne sentirait pas au moins sa fierté révoltée en entendant cette femme lui parler si dédaigneusement!
Comment! lui Gontran, lui si beau, si séduisant, lui gâté par tant de succès, par tant d'adorations, irait non pas aimer mais s'occuper seulement d'une femme qui oserait lui dire: Je ne vous aime pas, je ne vous aimerai jamais, et je vous défie de ne pas m'aimer!...
Oui, encore une fois, j'aurais remercié Dieu; le calme, le repos, fussent pour longtemps rentrés dans mon coeur.
Mais, hélas! je l'ai dit, en une nuit j'avais, je ne sais par quelle intuition, acquis la triste sagacité, la désespérante sûreté de jugement que les années peuvent seules donner.
Je crois fermement que cette sorte de prescience m'était venue soudainement parce qu'elle pouvait me servir à défendre l'avenir de mon enfant. Hélas! mon Dieu, j'étais bien jeune encore, jamais je ne m'étais appesantie sur les tristes misères de l'esprit humain, il fallait une puissance surnaturelle pour me faire pénétrer ce tissu d'horribles pensées.
Je croyais au bien jusqu'à l'aveuglement; je n'avais pas idée de ces passions dépravées, qui, au lieu de rechercher ce qui est pur, noble, salutaire et possible, sont au contraire honteusement aiguillonnées par l'attrait de la corruption, du cynisme, de l'impossible.
Pouvais-je soupçonner qu'un homme, par cela même qu'une femme sans moeurs lui dirait: Je ne vous aime pas, je ne vous aimerai jamais!... que pour cela même cet homme dût adorer cette femme avec frénésie?
Non... non, mon Dieu; on m'eût dit que le coeur humain était capable de ces énormités, que je l'aurais nié, que j'aurais pris cela pour un blasphème.
Par quel mystère pourtant... moi jusqu'alors si heureusement ignorante de ces misères, avais-je donc deviné, avais-je donc senti, oui physiquement senti, à un atroce déchirement de mon coeur, que Gontran allait de ce moment aimer cette femme, non-seulement plus qu'il n'avait aimé ses premières maîtresses, non-seulement plus qu'il ne m'aimait... mais plus qu'il n'aimerait jamais?
Quelle voix secrète me disait que cette passion fatale serait la seule, la dernière passion de sa vie?
Quelle voix me disait que les hommes les plus légers, les plus blasés, lorsqu'ils se prennent à aimer et surtout à aimer sans espoir une femme perdue, aiment souvent avec une violence effrayante?
Comment avais-je senti qu'Ursule, dans son manége infernal, avait mis en jeu les passions les plus irritantes de mon mari en lui disant:--Vous êtes beau, vous êtes charmant, vous êtes habitué à plaire, et pourtant je me raille de vous, et pourtant vous m'aimerez, et cet amour sera pour moi une inépuisable raillerie... pour vous un inépuisable chagrin!
Et ce n'était pas encore assez pour cette femme. Comme il lui fallait aviver, exalter l'amour de Gontran en allumant sa jalousie, elle a voulu lui prouver qu'elle ne serait pas pour tous froide, méprisante, moqueuse, comme elle l'était pour lui.
Aussi voyez... voyez... avec quelle ardeur passionnée, délirante, elle lui peint alors l'émotion foudroyante qui bouleversera sa raison et ses sens à la seule approche de l'homme qu'elle aimerait!...
A ces mots, empreints d'un délire brûlant et sensuel, voyez comme son regard s'est perdu, comme sa joue a rougi, comme son sein a battu!...
Et lorsqu'elle parlait de son idolâtrie pour l'homme qui la dominerait en tyran, avec quelle grâce humble, soumise, elle courbait son front charmant! Comme on la voyait agenouillée, les mains jointes, implorant un sourire de son maître en attachant sur lui ses grands yeux bleus noyés de langueur, de tristesse et d'amour!...
Hélas!... hélas! il fallait que la séduction de cette femme fût bien puissante, bien irrésistible, pour que moi, moi sa rivale, moi mère, moi qui avais cette créature en horreur, j'aie senti, j'aie compris qu'en ce moment non-seulement Gontran, mais tout homme, peut-être, devait devenir éperdûment amoureux d'Ursule, tant il y avait en elle de fascination et de charme!
Mon, non, Dieu ne me trompait pas en me donnant ces épouvantables pressentiments! En me montrant le formidable orage qui se formait à l'horizon, il voulait, dans sa miséricorde infinie, qu'une pauvre mère seule et faible pût, sinon éviter, du moins conjurer peut-être les affreux malheurs qui la menaçaient.
Je me sentis presque défaillir lorsque je sortis du cabinet où j'étais restée cachée.
Je trouvai Gontran assis dans un fauteuil, le regard fixe, les bras croisés sur sa poitrine, dans l'attitude de la réflexion et de la stupeur.
Je fus obligée de m'appuyer légèrement sur son épaule pour le rappeler à lui-même...
Il releva vivement la tête, et me dit ces seuls mots avec une expression profonde et concentrée:
--Quelle femme!... quelle femme!... Oh! il faut qu'elle parte, Mathilde, il faut qu'elle parte!
Ces paroles confirmèrent mes soupçons.
Dans la bouche de Gontran, lui toujours si maître de lui, ils avaient une signification effrayante; il aimait cette femme ou il craignait de l'aimer.
Une idée que j'accueillis d'abord comme une inspiration divine, me poussait à apprendre à Gontran ce que je savais de la liaison d'Ursule avec M. Chopinelle, ce dernier ayant sans doute été rangé par elle dans la catégorie des esclaves.
D'abord je ne doutai pas que le dépit d'avoir échoué là où un homme si ridicule avait réussi, ne dût inspirer à Gontran un invincible éloignement pour Ursule; peut-être Gontran eût-il attaché d'autant plus du prix à la conquête d'Ursule, qu'il aurait cru être son premier amour.
Je voulais aussi apprendre à mon mari avec quelle fausseté, avec quelle perfidie Ursule avait amené la rupture de M. Sécherin et de sa mère... J'allais tout dite, lorsque j'hésitai; je me demandai si ces révélations n'irriteraient pas encore davantage la passion de Gontran, si sa vanité ne serait pas encore plus excitée par le dépit d'être moins bien traité qu'un provincial ridicule.
Et puis il pouvait croire Ursule vertueuse, malgré les théories effrontées qu'elle affichait, et se résigner plus facilement à n'être pas aimé d'elle, en songeant que personne n'avait été plus heureux que lui... Mais je craignis que cette dernière conviction ne prêtât peut-être plus d'attraits encore à ma cousine.
Agitée par tant de perplexités, je me résignai à attendre l'inspiration du moment.
Mon mari était retombé dans une sorte de rêverie...
Je lui pris la main, je la serrai tendrement en lui disant:
--Merci... merci, mon noble Gontran, vous m'aviez dit vrai. Enfin Ursule va partir, et nous serons heureux et tranquilles.
Gontran sourit avec amertume et me répondit:
--Vous avez dû être bien contente de me voir ainsi traité par Ursule? cela doit vous rassurer, je l'espère?
Ne voulant pas laisser entrevoir mes craintes à Gontran, je lui dis:
--Sans doute, mon ami, je suis rassurée; mais je ne vois pas en quoi ma cousine vous a si maltraité... Elle plaisantait, d'ailleurs...
--Elle plaisantait?... Et lors même qu'elle aurait plaisanté, n'était-ce pas me traiter avec le dernier mépris?... De ma vie... non, de ma vie... je n'ai été si insolemment joué; je restai là comme un sot, sans trouver une seule parole. Quelle audace! quel cynisme!
--Mais, Gontran, il me semble que ce qu'Ursule vous a dit de plus cruel est qu'elle ne vous aimerait jamais et qu'elle vous défiait de ne pas l'aimer.
--Eh bien! n'est-ce rien que cela?
--Mais cela n'est rien puisque vous m'aimez, Gontran... Votre tendresse pour moi vous empêche de ressentir de l'amour pour elle; il doit vous être indifférent qu'elle ne vous aime pas.
--Sans doute, sans doute, vous avez raison... Ma pauvre Mathilde, je vous aime... Oh! oui, je vous aime... Vous êtes bonne, généreuse, vous!... vous avez du coeur, de l'élévation, de la grandeur d'âme, tandis que votre cousine... Je vous le demande: qu'a-t-elle donc pour plaire, après tout? un minois chiffonné, une taille accomplie, il est vrai, un très-joli pied, de grands yeux tour à tour effrontés ou langoureux, un persiflage impertinent, un grand fonds d'impudence... mais ni coeur, ni âme... Avec cela, comédienne et fausse à faire frémir... Plus j'y pense, moins je peux revenir de mon étonnement. Vous seriez-vous attendue à cela d'elle, toujours en apparence si mélancolique, si doucereuse? Certes, j'ai vu des femmes bien hardies, bien... rouées, passez-moi le terme, mais jamais je n'ai rien rencontré de pareil: j'en étais abasourdi... Ah! que j'aimerais à mater, à dominer un tel caractère! Avec quel bonheur je lui rendrais alors dédain pour dédain, sarcasme pour sarcasme! s'écria involontairement mon mari.
Je cachai mon visage dans mes mains, je fondis en larmes sans dire un mot.
Je n'en pouvais plus douter, Ursule avait frappé juste.
Gontran était si préoccupé par ses pensées, qu'il ne s'aperçut pas de mes larmes.
Il se leva brusquement, et continua en marchant à grands pas:
--Oh! je conçois bien qu'un homme soit sans pitié quand il parvient à maîtriser l'un de ces caractères hautains et insolents... Alors avec quel bonheur on humilie, on outrage même, car elles le méritent, ces créatures jusque-là si orgueilleuses!--Puis il reprit avec un éclat de rire forcé:--Mais c'est à mourir de rire, ces prétentions-là!... madame Sécherin! je vous le demande un peu, madame Sécherin qui veut être à la mode, qui veut avoir la meilleure maison de Paris et se moquer de tout le monde. Ah! ah! ah!... c'est, sur ma parole, fort divertissant... Est-ce que vous ne trouvez pas cela fort plaisant?... Mais, qu'avez-vous? vous pleurez... Mathilde!
--Ah! Gontran, cet entretien nous sera fatal.
--Que voulez-vous dire?
--Il n'y a pas un mot d'Ursule qui n'ait laissé du dépit, de l'amertume dans votre coeur...
--Du dépit! de l'amertume! parce que madame Sécherin dit que je n'ai pas le bonheur de lui plaire! Ah çà, ma chère amie, à quoi pensez-vous? Pour qui me prenez vous? Je n'ai pas grande vanité, mais je ne crois pas que mon mérite souffre une grave atteinte du dédain de madame Sécherin. Ce qui me paraît seulement d'une bouffonnerie excellente, c'est cette prétention de sa part de me rendre amoureux d'elle... Ma pauvre Mathilde, je vous ai fait ma confession; vous avez vu que je vous avais dit vrai: je trouvais Ursule assez gentille; j'ai été, par galanterie, entraîné un peu plus loin que je ne l'aurais voulu... Mais ça n'a jamais été qu'un caprice, assez vif de ma part. Il n'y a rien dans cette femme-là, rien, absolument rien... Amoureux d'elle, moi! Je plains bien les malheureux assez sots pour se laisser prendre à ses filets... Amoureux d'elle! mais ce serait l'enfer!... Avec un tel caractère... amoureux d'elle... moi!... moi!...
Puis Gontran, par un brusque retour, me dit avec une expression, hélas! qui me parut distraite et forcée:
--Moi! amoureux d'elle! comme si je n'avais pas près de moi mille fois mieux qu'elle... comme si je n'avais pas la meilleure, la plus dévouée des femmes... un ange de douceur et de bonté!... Pauvre Mathilde! comment avez-vous pu craindre un instant la comparaison?... vous... vous...
Et il retomba dans une sorte de rêverie.
Les derniers éloges qu'il me donna me firent un mal horrible.
Ils me rappelèrent ces odieuses paroles d'Ursule à mon mari: «Il faut que je vous témoigne de mon dédain pour que vous pensiez à vanter votre femme.»
Ma cousine avait raison, les louanges que me donnait Gontran lui étaient arrachées par le dépit.
En me mettant au-dessus de ma cousine, il pensait plus à la blesser qu'à me flatter.
--Le plus important pour nous,--dis-je à mon mari,--c'est qu'Ursule quittera Maran sous très-peu de jours; elle décidera facilement M. Sécherin à partir.
--Sans doute, sans doute, qu'elle parte; le plus tôt sera le mieux.
--Mon ami,--dis-je à Gontran après un moment de silence,--permettez-moi de vous parler en toute franchise.
--Je vous écoute, ma chère amie.
--Ne trouvez-vous pas étrange que cet entretien, qui aurait dû me rassurer complètement, puisqu'il vous justifiait à mes yeux, produise sur vous et sur moi un effet contraire?
--Comment cela? Je ne vous comprends pas.
--Ursule a dit qu'elle ne vous aimait pas, qu'elle ne vous aimerait jamais; que vos galanteries étaient sans conséquence, et qu'elle partirait le plus tôt possible... Et pourtant, vous le voyez, je pleure... Et pourtant vous ne pouvez cacher votre agitation.
--Eh! mon Dieu!--s'écria Gontran avec impatience...--c'est tout simple... Vous pleurez... parce que vous pleurez de rien.. Je suis agité parce qu'il est de ces choses qui, malgré soi, blessent l'amour-propre... Que prétendez-vous conclure de cela? Allez-vous vous faire l'écho d'Ursule, et dire comme elle que je suis ou que je serai amoureux d'elle? C'est absurde; seulement je vous avoue qu'elle m'a impatienté, je ne suis pas habitué à être raillé de la sorte: voilà tout. Il y a mille manières de dire les choses. Elle m'aurait dit tout simplement: J'ai été un peu coquette pour vous, oublions cela; restons bons amis: si ma présence excite la jalousie de Mathilde, je partirai... rien de mieux; mais à quoi bon cette profession de principes... et quels principes! A quoi bon me dire effrontément que, si je ne lui plais pas, d'autres lui plairont peut-être?... A quoi bon exprimer d'une manière si passionnée, pour ne pas dire plus, l'ivresse qu'elle éprouverait dans telle ou telle occasion?... Femme incompréhensible!... C'est que, dans ce moment-là, elle avait l'air véritablement émue... En vérité, je m'y perds... c'est une énigme... Mais qu'un autre que moi s'amuse à en chercher le mot; je lui souhaite bien du plaisir! Après cela, une volonté de fer... elle a voulu apprendre à monter à cheval et elle y monte à merveille; elle s'est mis dans la tête d'être, l'hiver prochain, une femme à la mode, elle est bien capable d'y réussir: elle a tout ce qu'il faut pour cela...
--Vous pensiez tout à l'heure le contraire, mon ami; vous disiez que c'était, de sa part, une prétention ridicule.
--Ah! mon Dieu, ma chère... si vous venez sans cesse épiloguer mes moindres paroles, cela devient insupportable,--dit mon mari en frappant brusquement du pied.--Je vous parle en toute confiance, en toute sécurité, ne cherchez pas dans mes paroles autre chose que ce que je dis.
Je regardai Gontran avec un étonnement douloureux.
--Mon ami, je vous ferai une seule observation... Depuis la fin de cet entretien, vous m'avez sans cesse parlé d'Ursule et vous n'avez pas eu la moindre pensée pour notre enfant...
Mon mari passa les mains sur son front et s'écria avec émotion.