Mathilde: mémoires d'une jeune femme

Part 4

Chapter 43,886 wordsPublic domain

En rentrant dans le café, M. Godet fut assailli d'interrogations.

Il prit un air important, et répondit:--Ces messieurs n'ont eu que le temps de me donner quelques détails et de me remercier de mon obligeance. C'est demain matin que tout s'éclaircira.

Cette défaite, qui se trouva par hasard être la vérité, fut parfaitement accueillie par les habitués; ils attendirent le lendemain avec impatience.

Ce jour devait être, en effet, un grand jour pour les curieux du café Leboeuf.

A huit heures, le domestique du colonel sortit seul; il revint environ une heure après en fiacre, amenant avec lui deux soldats d'infanterie.

--Tiens,--s'écria M. Godet, déjà placé à son poste d'observateur,--il est allé chercher la garde! C'est peut-être pour défendre son maître contre les deux jeunes gens. Il paraît que le Vampire n'est pas crâne.

--Si c'était la garde,--fit observer quelqu'un, les soldats auraient leurs fusils et leurs gibernes, tandis qu'ils n'ont que leurs sabres.

--C'est juste; mais alors à quoi bon des soldats, si ce n'est pour prêter main forte au Vampire?

La discussion en était là lorsque la porte de l'hôtel d'Orbesson s'ouvrit: le colonel en sortit enveloppé d'un grand manteau; il monta dans le fiacre avec les deux soldats.

La voiture partie, le vieux domestique, au lieu de rentrer aussitôt dans l'intérieur de la maison, selon son habitude, resta quelques moments sur le seuil de la porte en jetant un regard inquiet dans la direction de la voiture... puis il se retira et referma brusquement la porte...

Ces mouvements n'échappèrent pas aux _espies_ du café Leboeuf; ils ne comprenaient rien à la conduite du colonel: où pouvait-il aller en compagnie de ces deux soldats?

La veuve fit observer qu'elle avait cru voir comme un fourreau d'épée sortir de dessous le manteau du colonel; mais elle n'osa l'affirmer.

--Comment, une épée? mais attendez donc, attendez donc...--dit M. Godet en se frottant joyeusement les mains,--mais vous pourriez avoir raison; il s'agit peut-être d'un duel avec ces deux godelureaux d'hier... Mais ça devient très-amusant... Nous en aurons pour notre argent! bravo!

--S'il y avait un duel,--s'écria la rancunière veuve,--je donnerais bien quelque chose de ma poche pour que ce grand ricaneur qui a fait tant ses embarras pour une malheureuse araignée, attrapât un bon coup de... n'importe quoi.

--N'ayant pas autrement à me louer de la politesse et de la reconnaissance de ces godelureaux, je me joins à vous pour leur souhaiter quelque chose de très-désagréable, ma chère madame Leboeuf. Pourtant s'il s'agissait d'un duel, il faudrait des témoins.

--Eh... ces soldats?...

--Allons donc, ma chère madame Leboeuf, le Vampire est colonel, il n'irait pas prendre pour témoins deux simples voltigeurs. Ce serait contre toutes les règles de la discipline. Ah çà! que diable vient encore faire ce domestique sur le seuil de la porte?--ajouta M. Godet en regardant à travers les carreaux.--Depuis que son maître est parti, voilà trois fois qu'il vient se planter là, droit comme un therme. Ceci n'est pas naturel, il se passe quelque chose, il a l'air inquiet... Si j'allais l'interroger?

--Le moment serait mal choisi, monsieur Godet,--dit la veuve;--ne vous exposez pas aux brutalités de ce vieux misérable...

--Silence!... silence!... j'entends le roulement d'une voiture,--dit M. Godet en collant de nouveau sa figure aux carreaux.

En effet, le fiacre revenait avec les deux soldats et le colonel.

Celui-ci sauta lestement de voiture, dit quelques mots aux soldats, leur serra la main et les congédia.

Madame Leboeuf affirma plus tard avoir vu une larme couler des yeux du vieux domestique lorsqu'il referma sur son maître la petite porte de l'hôtel.

Malheureusement pour les habitués du café Leboeuf, à ces deux journées si fécondes en événements, succédèrent des jours d'une monotonie désespérante.

Ils ne virent plus arriver ni lettres, ni coffret, ni voiture; chaque matin le pourvoyeur apporta sa provision accoutumée, mais ce fut tout.

L'épreuve de la cendre, souvent renouvelée dans la ruelle, prouva que le Vampire continuait ses promenades nocturnes.

Quoique M. Godet ne se sentît plus le goût de les partager, il ne douta pas qu'elles ne fussent toujours dirigées vers le cimetière du Père-Lachaise.

Le seul fait qui réveilla passagèrement la curiosité des habitués fut l'apparition de la femme âgée qui avait apporté le coffret.

Deux mois environ après le duel du colonel, cette femme revint à l'hôtel d'Orbesson, et remit un paquet assez volumineux au domestique du colonel.

Depuis, elle ne reparut plus.

Nous raconterons donc cette dernière visite de madame Blondeau au colonel Ulrik.

CHAPITRE V.

LE COLONEL ULRIK.

Le vieux domestique fit entrer madame Blondeau dans le grand salon où, deux mois auparavant, le colonel avait reçu Gaston et Alfred.

La physionomie de Stok, ainsi se nommait cet ancien serviteur, avait perdu son expression rébarbative.

--Comment se porte M. le marquis?... non, M. le colonel, veux-je dire, puisque votre maître préfère qu'on l'appelle ainsi.

--Toujours de même, madame Blondeau; le corps est de fer, mais la tête est faible; quelquefois monsieur passe des journées à pleurer comme un enfant... Lui pleurer!... lui..., on m'eût dit cela, il y a un au, voyez-vous, que je ne l'aurais jamais cru!... et puis presque toutes les nuits... et Stok soupira.

--Toujours au cimetière? juste ciel!

--Toujours, madame Blondeau... c'est à fendre l'âme...

--Et le reste du temps, monsieur Stok?

--Il rêve, il se désole, il se promène dans la petite chambre carrelée qu'il habite. Elle est cent fois plus froide, plus humide que les autres, car elle servait de salle de bains. Eh bien! on dirait que monsieur l'a choisie exprès, parce qu'elle est la plus mauvaise de l'hôtel. Tenez, madame Blondeau, il y a quelque chose qui a l'air d'un enfantillage, et pourtant les larmes me viennent aux yeux quand je vois cela.

--Quoi donc, monsieur Stok?

--Depuis six mois que nous habitons cette maison, à force de marcher dans cette petite chambre, de la porte à la fenêtre, et de la fenêtre à la porte, toujours dans le même endroit, mon maître a tellement usé le carreau, qu'on y voit creusée la trace de ses pas.

--Ah! en effet, c'est horrible! quelle vie, mon Dieu!

--Hélas! madame Blondeau, on dirait que son esprit est si fort concentré sur une seule chose, qu'il est indifférent à tout le reste, au froid, à la faim. Si je ne l'avertissais des heures de ses repas, il ne penserait pas à manger... Pendant les grandes gelées de cet hiver, par un caprice que je ne comprends pas, il n'a pas voulu de feu. Du reste, je puis vous dire une chose qui vous étonnera, madame Blondeau: depuis trente ans, chaque jour, selon une vieille coutume de notre province, mon maître me permet, lorsque je me retire, de lui baiser la main. Dans nos usages, c'est une marque d'attachement et de respect. Eh bien! malgré ces grands froids, sa pauvre main était toujours sèche, brûlante, comme si une fièvre ardente l'eût dévoré... Malgré cela... il n'est pas changé; cela se conçoit, il est d'une constitution si énergique... Dans nos campagnes contre les Turcs, je l'ai vu rester à cheval vingt, trente heures sans manger, prenant seulement de temps à autre un peu de la neige qui couvrait la crinière de son cheval pour étancher sa soif, ne se plaignant jamais. S'il était blessé... quand je m'approchais de lui, il souriait, mais d'un sourire si bon, si doux, que, malgré mes craintes, je me sentais tout rassuré. Hélas!... depuis un an... ce sourire-là n'a plus jamais reparu sur ses lèvres... Il ne voit personne... ne va chez personne... Une seule fois, il est sorti pour ce duel...

--Ah! ce duel, ce duel... monsieur Stok, quand je pense que ce malheureux coffret l'a causé!

--Pour ce qui est du duel, je n'étais pas absolument inquiet, madame Blondeau, je savais l'adresse et la force de mon maître. Autrefois, il battait les plus fameux maîtres d'armes; pourtant, malgré moi, j'allais, je venais à la porte. Enfin, quand je l'ai vu rentrer avec les deux soldats qu'il m'avait envoyé chercher pour témoins ici près, à la caserne, mon pauvre vieux coeur a bondi de joie... Ce jeune homme en a été quitte pour un coup d'épée qui l'a tenu un mois couché... Le soir du duel, mon maître a dit un mot qui m'a bien étonné de sa part; il se parlait à lui-même, comme cela lui arrive souvent; il a murmuré à voix basse:--«Je ne hais pas cet homme; excepté à la guerre, la vue du sang m'a toujours révolté, et j'ai vu couler le sien avec une joie féroce... J'ai été sur le point de ne plus le ménager, et puis la _voix_ m'a dit de lui laisser la vie; je l'ai écoutée.»

--Quelle voix, monsieur Stok?

--Je ne sais, madame Blondeau... Quelquefois il interrompt brusquement sa promenade, s'arrête... paraît écouter, met les deux mains sur son front et recommence à marcher.

--Pauvre colonel!

--Mais voyez comme je suis égoïste, je ne vous parle que de mon maître,--dit Stok.--Et madame la vicomtesse?

--Madame est toujours en Touraine, toujours bien souffrante.

--Ah! madame Blondeau, depuis que nous nous connaissons, que de changements, que de malheurs!

--Fasse le Seigneur qu'ils soient à leur terme pour ma maîtresse, monsieur Stok! Je n'ose faire le même voeu pour votre maître, quoiqu'on dise que tout chagrin a sa fin.

--Pas ceux-là, madame Blondeau, pas ceux-là,--dit tristement Stok en secouant la tête.

--Ne puis-je encore voir M. le colonel? Je désirerais lui remettre ce paquet et reprendre ce soir la voiture de Tours. J'ai hâte de retourner près de madame.

--Monsieur ne m'a pas encore sonné. Quelques moments de plus ou de moins ne seront rien pour vous,--dit Stok d'un ton presque suppliant.--Et si vous saviez ce que c'est pour monsieur quelques moments de bon sommeil? Ça lui fait tant de bien! Il dort si peu! Il est encore rentré ce matin bien tard...

--Quelle vie!--dit madame Blondeau en soupirant.

--Je ne me plaindrais pas,--reprit Stok,--si je n'avais qu'à songer à mon maître; mais vous ne croiriez pas les ennuis que me donnent une demi-douzaine de vieux imbéciles qui nous espionnent toute la journée. Il n'y a pas de ruses qu'ils n'aient essayées pour s'introduire ici; ils sont continuellement perchés comme des corbeaux sur les chaises du café d'en face, pour espionner ce qui se fait ici.

--Ce sont eux sans doute qui semblaient être aux aguets tout à l'heure lorsque j'ai frappé à la porte,--dit madame Blondeau.

--Eux-mêmes... Pourtant j'ai donné une bonne leçon à l'un d'eux... Rien n'y fait...

En ce moment, une sonnette tinta.

--Monsieur me sonne... Attendez-moi, je vous prie, madame Blondeau... Je vais prévenir mon maître de votre arrivée.

Un quart d'heure après, madame Blondeau entra dans la chambre du colonel... Il était debout, vêtu d'une longue pelisse turque, de couleur foncée. La fenêtre basse, au travers de laquelle on voyait une allée de marronniers aux troncs noirs et dépouillés, jetait un jour douteux dans l'appartement.

L'espèce de contraction douloureuse qui donnait à la figure du colonel une expression dure, et pour ainsi dire pétrifiée, sembla diminuer un peu lorsqu'il vit madame Blondeau; ses traits se détendirent.

--Comment se porte _Mathilde?_--dit-il avec un accent rempli de douceur et de bonté.

--Hélas! monsieur... Madame est toujours bien accablée.

Et la voix de la pauvre vieille femme s'altéra; ses yeux se remplirent de larmes.

--Pardonnez-moi, monsieur,--dit-elle;--c'est que je ne puis entendre prononcer ce nom sans me sentir tout émue.

--Je l'appelle ainsi devant vous de son nom de jeune fille, parce que vous l'avez élevée, parce que vous lui avez été dévouée comme une mère...

--Ah! monsieur... je ne mérite pas... je ne suis qu'une domestique.

--Ce n'est rendre justice ni à vous, ni à elle, que de parler ainsi... Je sais votre conduite; je sais aussi que Mathilde l'apprécie comme elle le doit. Bonne et excellente femme que vous êtes... Mais que voulez-vous?

--Madame m'a priée de vous apporter ces papiers, ne voulant pas les confier au hasard de la poste. Elle m'a bien recommandé de vous dire encore, monsieur, qu'elle ne vous demande pas de lui répondre. Vous lirez cela... quand vous voudrez, m'a dit madame; elle sait...

--Bien... bien,--dit doucement le colonel, comme s'il eût voulu chasser un souvenir pénible; et il posa l'enveloppe sur la table.

--Et le coffret?--demanda-t-il à madame Blondeau.

--Madame m'a dit de vous prier de continuer à le garder.

Malgré l'accueil plein de bonté qu'il avait fait à madame Blondeau, on voyait que le colonel était sous le poids d'une distraction profonde; à peine eut-il prononcé ces dernières paroles, qu'il retomba dans sa rêverie.

Croisant ses deux bras sur sa poitrine, il baissa la tête et commença de marcher à pas lents, oubliant la présence de madame Blondeau. Celle-ci, n'osant dire un mot, se retira bientôt........

La lettre suivante était jointe à un assez volumineux manuscrit que madame Blondeau venait d'apporter au colonel de la part de Mathilde.

«Château de Maran, 13 avril 1838.

«Je ne sais pas, mon ami, si d'ici à bien longtemps vous aurez le courage d'ouvrir cette lettre.

«J'ai connu... j'ai aimé, oh! j'ai bien aimé celle que vous pleurez; je connais votre coeur, votre caractère; je sais ce que vous étiez pour elle, je sais ce qu'elle était pour vous: comment ne sentirais-je pas que votre désespoir est à tout jamais incurable?

«Mon ami, mon frère, vous n'avez plus ici-bas de coeur plus dévoué que le mien... Je n'ai jamais eu d'autre ami que vous... Vous le savez... si j'avais plus souvent écouté la voix sévère, inflexible, de votre sainte amitié, que de regrets amers j'aurais évités! Mais, dans cette lettre, ne parlons pas de moi... mais de vous, de vous... noble et grand coeur; de vous, l'idéal de la bonté humaine.

«Vous souffrez, mon ami! vous souffrez d'un chagrin désespéré! Plus vous creusez cet abîme, plus il devient profond, plus ses ténèbres augmentent!

«Il y a un an, lorsque j'ai su l'épouvantable catastrophe, je suis tombée à genoux; j'ai prié pour elle, j'ai surtout prié pour vous... vous lui surviviez!

«Je n'ai pas un instant alors songé à vous écrire, à vous voir... Il est de ces malheurs que la vanité des consolations irrite et exaspère encore.

«Vous avez tout quitté pour venir près des restes chéris d'Emma, mener une vie froide et muette comme sa tombe.

«C'est une chose à la fois étrange et magnifique, mon ami, que de voir combien les grands caractères, grands par le courage, grands par le coeur, prévoient sûrement ce qu'ils doivent ressentir.

«Il y a trois ans, Emma vous disait: «_Si vous me perdiez, que deviendriez-vous?_» Je vous entends encore, mon ami, lui répondre avec ce sourire qui n'appartient qu'à vous et sans cacher les larmes qui vous vinrent aux yeux:--«_J'irais_ OÙ VOUS SERIEZ, _je vivrais dans l'isolement... je ne me consolerais jamais... Peut-être n'aurais-je pas le courage de revoir Mathilde... notre amie.... notre soeur..._»

«Ces simples paroles, dites par tout autre, n'auraient semblé que tristes ou exagérées... dites par vous elles avaient un caractère de vérité désolante.

«Emma et moi nous fondîmes en larmes, aussi effrayées que si la main de Dieu nous eût en ce moment dévoilé l'avenir.

«A cette terrible promesse, non plus qu'à toutes celles que vous aviez faites, mon ami, vous n'avez pas manqué.

«Je vous envoie ces papiers en toute confiance, sans crainte d'être importune; quand vous lirez cette lettre, c'est que vous vous sentirez le courage de penser à moi, qui étais si souvent avec _elle_.

«Ce ne sera pas une preuve que votre désespoir s'affaiblit... Hélas! non... ce sera au contraire avec une sorte de joie cruelle que vous croirez aviver encore vos blessures déjà si douloureuses, en cherchant parmi ces pages celles qui parlent d'Emma.

«Peut-être... d'ici à bien longtemps... ne lirez-vous pas cela... Peut-être ne le lirez-vous jamais... Alors... mon ami... vous recommanderez ces papiers à la fidélité de Stok, ainsi que le coffret que vous avez reçu... il y a deux mois... Je désire que tout soit anéanti.

«Si vous lisez l'écrit que je vous envoie, vous saurez pourquoi je vous ai envoyé ce coffret.

«Un remords éternel me poursuivra. Ce dépôt aurait pu vous être fatal... J'ai tout appris... Ce duel! Ah! Dieu m'est témoin que je croyais que personne au monde ne saurait que ces papiers étaient entre vos mains.

«Par quelle fatalité ce secret a-t-il été découvert? Par quelle fatalité votre vie... celle d'une personne que je ne puis plus accuser... ont-elles été compromises? C'est ce que je ne saurai sans doute jamais.

«Maintenant, un mot de moi, mon ami.

«Depuis longtemps, depuis une année surtout, j'ai été bien malheureuse. Comparer mes chagrins aux vôtres serait blasphémer; pourtant la vie m'a été lourde et pénible.... Lorsqu'il y a deux mois je suis venue dans cette retraite, où je finirai probablement mes jours, le souvenir du passé me causait un étourdissement douloureux.

«J'avais un tel besoin de calme, ou plutôt d'oubli de tout et de tous, que ce bruissement lointain du temps qui n'était plus m'était odieux.

«Alors j'ai fait cette réflexion bizarre:--On calme, on use des chagrins en les confiant. Peut-être en écrivant cette histoire de ma vie, me débarrasserai-je des souvenirs qui m'obsèdent, peut-être cette muette confession me rendra-t-elle le repos.

«J'ai pensé aussi que je trouverais une sorte de joie amère à revenir une dernière fois sur le passé, à y choisir quelques fleurs précieuses encore, quoique desséchées, à jeter le reste au vent de l'oubli... à pouvoir enfin épancher les indignations que ma fierté avait jusqu'ici toujours contenues...

«Je ne me suis pas trompée dans cette espérance, mon ami; ce loyal aveu de toute ma vie, nobles actions ou lâches erreurs, m'a soulagée; les fantômes dont s'effrayait mon imagination se sont évanouis.

«En jetant un coup d'oeil désabusé sur les temps qui n'étaient plus, en faisant le compte de mes larmes, en calculant froidement ce qui les avait causées, le dédain a remplacé la douleur; à de cruelles agitations a succédé un calme morne et triste. J'ai dit le bien sans orgueil, le mal sans fausse humilité; je n'ai pas dénigré mes ennemis, je n'ai pas loué mes amis; j'ai dit leur conduite envers moi. J'ai jeté sur ma vie un regard juste, sévère comme celui d'un juge.

«Dans ma pensée, c'était à notre amie, à notre soeur, que je m'adressais; c'était à vous.

«Je me souvenais que bien des fois vous et elle m'aviez dit, dans ce temps si heureux: _Racontez-nous donc quelques pages de votre coeur_. Je me souvenais que ma franchise vous charmait, vous effrayait tour à tour.

«Si vous lisez ces pages, mon ami, vous ne m'aimerez pas plus, mais vous m'estimerez peut-être davantage.

«Maintenant mon but est rempli: mon coeur est vide, mais tranquille. Le passé me répond de l'avenir. C'est à vous que je dois le repos que je goûte... Jamais je n'eusse fait à d'autres ces confidences. Et ces confidences ont calmé de bien vives douleurs.

«Adieu, mon ami! adieu, mon frère! Souvenez-vous de Mathilde en lisant dans ces pages deux noms qui vivront toujours saintement unis dans mon coeur, comme ils l'ont été dans ce monde.

«MATHILDE.»

FIN DE L'INTRODUCTION.

MATHILDE.

MÉMOIRES D'UNE JEUNE FEMME.

CHAPITRE PREMIER.

MADEMOISELLE DE MARAN.

Orpheline, j'ai passé mon enfance chez ma tante, mademoiselle de Maran, soeur de mon père.

J'ai été élevée par madame Blondeau, excellente femme, qui lors de ma naissance était au service de ma mère depuis fort longtemps.

Ma tante n'avait jamais voulu se marier; elle était contrefaite, infiniment spirituelle, et moqueuse à l'excès.

Malgré sa difformité, malgré sa laideur, malgré l'extrême petitesse de sa taille, il était difficile d'avoir une physionomie plus imposante ou plutôt plus altière que mademoiselle de Maran. Elle n'inspirait pas sans doute la respectueuse déférence que commandent toujours la noblesse des traits, le grand air ou l'affable dignité des manières; mais à son aspect on ressentait de la crainte et de la défiance de soi.

Mademoiselle de Maran n'avait jamais quitté mon père; vers le milieu de la révolution, elle avait émigré en Angleterre avec lui, après avoir partagé ses chagrins et ses dangers.

Malgré le mal que m'a fait ma tante, je ne puis m'empêcher de reconnaître qu'elle aimait tendrement son frère; mais l'amour des méchants porte aussi leur cruelle empreinte: on dirait qu'ils chérissent une personne pour avoir le prétexte d'en haïr cent; ils vous aiment, mais ils détestent ceux qui ont droit à votre affection ou qui vous témoignent de leur attachement.

Tel fut l'amour de ma tante pour mon père.

Elle le dominait d'ailleurs complétement par la hauteur et par la fermeté de son caractère. Il ne faisait rien sans la consulter. Elle lui donnait toujours des avis remplis de prévoyance, de finesse et d'habileté. Haïssant Napoléon autant que la révolution, connaissant intimement plusieurs membres du cabinet anglais, pressentant la chute de l'empire, vers 1812, elle avait engagé mon père à aller habiter près d'Hartwell et faire assidûment sa cour à Louis XVIII.

Elle-même vit souvent le roi, et lui plut par la vivacité caustique de son esprit, par la sûreté de son jugement et par la liberté de ses discours. Sachant le latin à merveille, elle faisait à ce prince des citations pleines d'à-propos et d'une flatterie d'autant plus délicate, qu'elle se cachait sous les dehors d'une brusquerie presque cynique.

Déliée, adroite, pénétrante, redoutée par sa méchanceté sarcastique, qui, ne craignant rien, s'attaquait à tout, mademoiselle de Maran se faisait une arme ou une défense de sa laideur, de sa difformité, de sa faiblesse, pour braver les hommes et les femmes. Elle s'immolait elle-même au ridicule, pour avoir le droit d'y sacrifier les autres sans pitié. Elle usait avec un art infiniment dangereux des secrets qu'elle savait toujours surprendre aux étourdis ou aux gens sans défiance pour dominer plus tard les dupes de son astuce; connaissant le point vulnérable de chacun, elle ne reculait devant aucune raillerie, si amère qu'elle fût, suppliant à son tour qu'on ne l'épargnât pas.

Elle affectait ordinairement une certaine familiarité de langage qui approchait fort de la vulgarité. Je lui ai entendu dire qu'ayant passé une partie de sa jeunesse à _Ponchartrain_, chez la vieille madame de Maurepas (lors de l'exil de M. de Maurepas dans cette terre), elle avait contracté là cette habitude de se servir d'expressions communes, habitude très à la mode sous la régence, et qui s'était perpétuée chez quelques personnes à la cour jusqu'à la fin du règne de Louis XV.

L'on ne doit pas s'étonner de rencontrer çà et là dans mon récit les traces d'un langage qui, de nos jours, semblerait très-choquant. Je n'ai voulu rien altérer de ce qui pouvait rendre plus vraie la physionomie de mademoiselle de Maran.

Louis XVIII, qui aimait la cruauté dans l'épigramme et la crudité dans la plaisanterie, se plaisait assez à l'entretien de ma tante et disait: «On est avec elle plus à son aise qu'avec un homme et moins gêné qu'avec une femme.»

En 1812, le marquis de Maran, mon père, avait environ quarante ans. Plusieurs fois il avait voulu se marier; mais sa soeur, qui craignait de perdre l'empire qu'elle possédait sur lui, avait rompu ses différents projets de mariage, soit par des calomnies adroitement répandues sur les jeunes filles qu'on proposait à M. de Maran, soit en lui prêtant à lui-même un caractère à la fois si violent et si dissimulé, que bien des pères ne voulaient plus entendre parler d'une union avec un pareil gendre.

M. de Maran vit ma mère; elle était si belle, d'un naturel si charmant, d'un esprit si enchanteur, qu'il en devint passionnément épris, épris à ce point, qu'il annonça en même temps à sa soeur et son amour et sa résolution de se marier.