Mathilde: mémoires d'une jeune femme

Part 39

Chapter 393,799 wordsPublic domain

--Vous... et... vous aussi... vous la soutenez?--s'écria la malheureuse mère, en joignant les mains avec angoisse, en se tournant vers moi.--Mais c'est impossible... parlez... parlez... que cette perfide ne puisse pas dire que votre silence l'absout.

Que pouvais-je faire? accuser ma cousine? jamais je n'en aurais eu le courage, je ne pus donc que répondre:

--Madame, les apparences sont quelquefois trompeuses, et...

--Vous le voyez bien, ma mère, ma cousine est aussi convaincue de son innocence!--s'écria M. Sécherin.

--Qu'importe cela? se hâta de dire tristement Ursule?--Ma cousine a beau proclamer mon innocence; entre votre mère et moi, mon ami, vous n'avez pas à hésiter un moment... Seulement, madame,--s'écria Ursule d'une voix entrecoupée par les sanglots,--seulement, comme je tiens à emporter avec moi pour seule consolation l'estime de l'homme à qui j'aurais dévoué ma vie avec tant de bonheur, vous me permettrez de me justifier, n'est-ce pas? vous me permettrez de demander si, dans ma conduite, vous pouvez citer un seul fait qui me condamne... cela, madame, oh! cela seulement par pitié!

--Oh! sans doute, sans doute... vous êtes si rusée, si adroite, que vous n'avez eu garde de vous laisser surprendre, malgré ma surveillance,--s'écria madame Sécherin mise hors d'elle-même par tant de fausseté...--Ah! je porte la peine de ma faiblesse; si, lors de mes premiers soupçons, je les avais dévoilés à mon fils, il vous aurait mieux épiée que moi... lui; je suis vieille, infirme, je n'étais pas de force à lutter avec vous... Ne restiez-vous pas des heures entières enfermée avec ce monsieur Chopinelle... sous le prétexte de chanter?

--Mais, mon Dieu, madame, vous êtes venue souvent dans l'appartement où j'étais... Mon mari, d'ailleurs, m'avait priée de chanter avec son ami.

--Mais vous ne comprenez donc pas,--s'écria madame Sécherin,--que c'est justement parce que je n'ai aucune preuve palpable, et que pourtant je suis convaincue de votre crime comme de mon existence... que le bon Dieu m'a donné le courage de faire un serment, un serment sacré pour vous convaincre d'imposture? Eh! cette lettre... cette lettre d'hier vous aurait confondue... Vous saviez bien ce que vous faisiez en risquant tout pour la reprendre.

--Encore cette lettre... Ça n'a pas le bon sens,--dit M. Sécherin,--tourner justement contre ma femme une attention qu'elle avait pour moi.

--Mon Dieu! mon Dieu! mais je suis pourtant innocente, moi,--s'écria Ursule en se jetant aux pieds de madame Sécherin.--Vous voyez bien que vous n'avez aucune preuve réelle contre moi... Je me soumets à tout, j'abandonnerai mon mari, je ne le verrai plus, je sortirai de chez vous, j'irai vivre dans l'obscurité, dans la douleur, dans les regrets; mais au moins laissez-moi emporter mon honneur et l'estime de mon mari; je ne vous demande que cela... oh! que cela, pour m'aider à passer le peu de jours qui me restent. Vous êtes bonne, généreuse, c'est l'amour aveugle que vous ressentez pour votre fils qui vous prévient contre moi... Soyez seulement juste... ayez seulement un peu de pitié pour la pauvre Ursule, qui aurait tant aimé à vous appeler sa mère.

Ursule voulut porter à ses lèvres la main de madame Sécherin.

Celle-ci la repoussa durement en s'écriant:

--Ne me touchez pas, infâme hypocrite.

M. Sécherin ne put tenir à ce dernier trait.

Il prit doucement sa femme par le bras en lui disant d'une voix tremblante de colère:

--Relève-toi, Ursule, relève-toi, ma bonne et digne femme; assez d'humiliation comme cela... c'est moi seul qui suis juge... Je te déclare innocente, et _quoi qu'on dise, quoi qu'on fasse_, je te regarderai toujours comme ma meilleure, comme ma plus sincère amie.

--Malheureux! ce n'est plus de l'aveuglement... c'est de la folie,--s'écria madame Sécherin.--Prends bien garde... tu te couvriras de tant de ridicule en restant la dupe de cette femme, qu'on ne pourra même plus te plaindre.

Ces derniers mots de la belle-mère d'Ursule furent d'une grande imprudence, ils blessaient au vif l'amour-propre de M. Sécherin; aussi reprit-il avec irritation:

--Eh bien! j'aime mieux dire ridicule qu'injuste, traître, et méchant.

--Pour qui dites-vous cela... mon fils? répondez.

--Je ne m'explique pas... Cette scène a assez duré; elle fait un mal horrible à ma femme, à vous et à moi... Ce que vous pourriez ajouter serait inutile... Je suis décidé à ne plus souffrir qu'on attaque devant moi cet ange de douceur et de bonté.

--Vous osez me menacer dans la maison de votre père... me menacer pour soutenir une infâme qui au fond de son coeur se rit de vous.

--Ma mère... ne me poussez pas à bout... Je vous le répète, quoi que vous disiez, quoi que vous fassiez, j'aimerai, je respecterai ma femme, oui, et je la défendrai contre tous ceux qui l'attaquent, quels qu'ils soient.

--Contre moi... n'est-ce pas? Oses-tu le répéter, fils ingrat?

--Eh bien! oui, oui, même centre vous, si vous l'attaquez injustement!--s'écria M. Sécherin, ne pouvant plus se contenir.--Elle ne veut que mon bonheur... elle... et vous ne voulez que me rendre malheureux en torturant ce que j'ai de plus cher au monde.

Ursule, à demi étendue sur le divan, cachait sa tête dans ses mains et pleurait à chaudes larmes.

La figure de madame Sécherin prit une expression menaçante; elle dit d'une voix ferme et profondément accentuée:

--Mon fils... vous savez que ma volonté est irrévocable... ou cette femme sortira de la maison de votre père, et vous resterez auprès de moi... ou vous vous en irez avec elle, et je ne vous reverrai de ma vie...

--Ma mère...

--Madame,--m'écriai-je,--prenez garde... ne cédez pas à un premier mouvement.

--Je vous dis, mon fils, que si vous n'abandonnez pas cette femme à l'instant même, je ne vous reverrai de ma vie,--reprit madame Sécherin,--vous sortirez tous deux d'ici; et comme je n'aurai plus d'enfant, je dénaturerai ma fortune personnelle pour la laisser aux pauvres.

--Vous croyez donc, ma mère, que je suis assez misérable pour m'arrêter à une pareille menace, à une considération d'argent?--s'écria M. Sécherin.

--Oui, maintenant, car cette femme vous a rendu aussi avide, aussi intéressé qu'elle... Vous priver de ma succession, c'est un moyen de vous punir tous les deux...

--Ainsi, ma mère, vous me chassez de la maison de mon père... vous me déshéritez parce que je ne veux pas partager votre haine aveugle contre ma femme?

--Oui, oui, je te chasse, fils dénaturé... je te chasse pour n'avoir pas sous les yeux cette créature... je te chasse.--Ici la voix, l'accent de la malheureuse mère changea complétement d'expression, et elle s'écria avec une émotion déchirante et fondant en larmes:--Je te chasse... mon Dieu... parce que je ne pourrais pas te voir ainsi continuellement trompé, malheureux enfant! je te chasse pour que tu ne me voies pas mourir de chagrin.

Ces derniers mots furent prononcés avec tant d'âme, avec un déchirement si maternel, que M. Sécherin courut à sa mère, se mit à ses genoux et lui cria:

--Pardon.. pardon!...

A ce moment, Ursule poussa un profond gémissement, elle laissa retomber sa tête sur le dossier du divan, un de ses bras pendit à terre, elle s'évanouit.

Le hasard voulut encore que sa pose fût adorable de langueur et de grâce. Ses joues étaient toujours vermeilles; de ses yeux fermés s'échappaient des larmes transparentes comme des gouttes de rosée; son sein battait violemment. Deux ou trois fois, elle porta machinalement la main à son corsage comme si elle eût été douloureusement oppressée.

Je croyais à peine à la réalité de cet évanouissement. Néanmoins je courus à elle.

--Mais vous la tuez, ma mère, vous voyez bien que vous la tuez!--s'écria M. Sécherin éperdu, désespéré, en se précipitant vers sa femme.

La colère de madame Sécherin se ranima, elle s'écria avec une indignation furieuse:

--Elle se moque de vous! Cet évanouissement est une comédie comme tout le reste. Ne vous en occupez pas... elle reviendra bien d'elle-même, l'hypocrite!

--Ah! c'est horrible, cela...--s'écria M. Sécherin,--pas seulement de pitié! Eh bien! puisque vous le voulez, ma mère, séparons-nous, séparons-nous pour toujours... Après des paroles si impitoyables, je ne pourrais désormais vous voir sans douleur...

--Fils indigne... le Seigneur te punira par ton propre péché... Va, je te maud...

--Madame... c'est votre fils...--et me précipitant vers madame Sécherin, j'arrêtai la malédiction qui lui était venue aux lèvres.

--Non, je ne le maudirai pas... il a perdu la raison... Dieu s'est retiré de lui... qu'il reste avec cette infâme... Cette punition est affreuse... mais il la mérite...

Et la malheureuse mère sortit.

M. Sécherin, agenouillé près d'Ursule, couvrait ses mains, ses cheveux, son front de baisers et de larmes, en l'appelant à grands cris.

--Mais elle se meurt... ma cousine,--s'écria-t-il.--Délacez-la donc, vous voyez bien qu'elle se meurt.

* * * * *

La fin de cette scène fut, hélas! ce qu'elle devait être: la crise nerveuse d'Ursule cessa quelques moments après le départ de madame Sécherin.

En revenant à elle, Ursule fondit en larmes et persista dans sa résolution de retourner chez son père, il lui était désormais impossible de rester avec sa belle-mère.

Je voulus en vain tâcher de faire entrevoir la possibilité d'une réconciliation, Ursule s'opiniâtra à vouloir _se sacrifier_.

Les dernières hésitations de M. Sécherin disparurent devant cette influence irrésistible pour lui.

Le soir même de cette scène, il déclara à sa mère qu'ils iraient habiter une maison voisine alors en vente.

La séparation fut résolue et convenue.

Au moment même où M. Sécherin venait m'apprendre cette triste nouvelle, j'entendis un bruit de chevaux dans la cour. Je courus à la fenêtre: c'était mon mari, c'était Gontran.

CHAPITRE X.

RETOUR ET DÉPART.

Je tombai en pleurant dans les bras de Gontran.

De telles émotions ne peuvent se décrire... Il me revenait sauvé... sauvé du plus terrible danger qu'un homme puisse courir.

Je vis sur ses beaux traits altérés, fatigués, les traces récentes des chagrins qu'il avait soufferts.

Il fut pour moi d'une bonté, d'une grâce adorables, vingt fois il me demanda pardon des peines involontaires qu'il m'avait causées, me promettant de me les faire oublier à force de soins et d'amour.

J'oserai presque dire que je ne regrettai pas les cruels événements dont j'avais été victime depuis quelques mois, tant le contraste de ce passé sombre et douloureux donnait d'éclat à ma situation présente.

Ce qui prédomina surtout au milieu du chaos de tendres émotions qui m'agitèrent au retour de Gontran, ce fut une sérénité profonde, une confiance entière dans l'avenir; je ne croyais pas aux bonheurs parfaits, il me semblait que ma vie venait d'être assez durement éprouvée pour que je pusse, sans prétention exorbitante, compter désormais sur des jours calmes et heureux.

Chose étrange! avant l'arrivée de Gontran, j'étais quelquefois effrayée en tâchant de me figurer ce que je ressentirais à son retour, en pensant à sa mauvaise et fatale action. En vain, ne pouvant l'excuser, je m'étais dit que j'aurais agi comme lui; je redoutais néanmoins ma première impression; mais en le revoyant, j'oubliai complétement l'acte honteux qu'il avait commis.

Je ne fus préoccupée que du désir de lui cacher la nuit terrible que j'avais passée dans la maison de M. Lugarto. J'étais aussi avide de savoir comment M. de Lancry me déguiserait les véritables motifs de son brusque départ et de son retour. Je craignais qu'il ne mentît trop bien... cela m'aurait rendue défiante pour le reste de ma vie.

Je concevais que jusqu'alors il m'eût caché le funeste secret qui existait entre lui et M. Lugarto. Cet aveu n'eût pas sauvé Gontran, et il aurait soulevé en moi les plus épouvantables terreurs... Mais il allait avoir à m'expliquer une assez longue absence; je n'aurais pas voulu qu'il fît preuve de trop d'imagination pour m'en rendre compte.

Mes craintes ne se réalisèrent pas. Gontran évita pour ainsi dire le mensonge en m'avouant une partie de la vérité; il me dit qu'il avait eu de grandes obligations d'argent à M. Lugarto, qu'en outre celui-ci avait eu entre les mains des papiers fort importants qui pouvaient compromettre non-seulement lui, Gontran, mais l'honneur d'une famille de la manière la plus funeste, me laissant entendre qu'il s'agissait des lettres d'une femme.

M. de Lancry ajouta que pour ravoir ces papiers, qui n'étaient plus en possession de M. Lugarto, il lui avait fallu aller en Angleterre, où il les avait enfin repris et détruits après des angoisses sans nombre.

Je m'étais malheureusement trop inquiétée de la manière dont Gontran me mentirait, sans réfléchir que moi-même j'avais à lui dissimuler des événements bien importants. Plusieurs fois mon mari me demanda si depuis son départ je n'avais pas vu M. Lugarto.

Ainsi que me l'avait recommandé M. de Mortagne, ainsi que je l'avais déjà écrit à M. de Lancry, je lui répondis qu'aussitôt sa lettre reçue, j'étais partie pour la Touraine, préférant passer le temps de son absence auprès d'Ursule.

D'après les questions de M. de Lancry à ce sujet, je devinai qu'il s'expliquait difficilement comment M. Lugarto lui avait renvoyé le _faux_ qu'il avait jusqu'alors si précieusement gardé.

Mon mari voulait savoir si mes prières ou mon influence n'avaient été pour rien dans la restitution qu'avait faite M. Lugarto.

Je me repentis de nouveau d'avoir à dissimuler quelque chose à M. de Lancry; mais, me souvenant des recommandations de M. de Mortagne et de la promesse que je lui avais faite, je me tus à ce sujet.

Sans doute Gontran craignit d'éveiller mes soupçons en m'interrogeant plus longtemps d'une manière détournée, car il ne me parla pas davantage de M. Lugarto.

Une dernière chose m'embarrassait. M. de Mortagne avait payé à M. Lugarto les sommes que lui devait mon mari. Dès que Gontran, qui ignorait cette circonstance, voudrait s'acquitter, tout se découvrirait peut-être, M. de Lancry me rassura, pour quelque temps du moins, à cet égard, en me disant qu'il payerait plus tard l'argent qu'il devait à M. Lugarto, en lui tenant compte des intérêts.

Ces explications données et reçues, Gontran parut délivré d'un grand poids.

Sa physionomie exprima une sorte de confiance insoucieuse que je ne lui avais pas encore vue, même avant mon mariage.

Rien de plus simple: depuis que je le connaissais, il s'était toujours trouvé sous le coup des menaces de M. Lugarto, son mauvais génie.

Hélas! le dirai-je? un moment je fus assez injuste envers la Providence pour regretter presque la teinte de mélancolie et de tristesse que le chagrin avait jusqu'alors donnée aux traits de Gontran.

Il me sembla follement que, malheureux, il m'appartenait davantage.

Le voyant si jeune, si beau, si gai, si brillant, et alors si _libre_ de toute malheureuse préoccupation, j'eus presque peur pour l'avenir.

J'avais déjà ressenti les horribles tortures de la jalousie, et pourtant, en s'occupant de la princesse Ksernika, Gontran n'avait fait qu'obéir aux menaces de M. Lugarto... et pourtant Gontran était alors dévoré d'inquiétudes; d'un moment à l'autre il pouvait être déshonoré; malgré cela n'avait-il pas été charmant auprès de cette femme? Qu'eût-il donc été si son goût, si son caprice l'eussent seuls décidé à s'occuper d'elle?...

Bientôt je rejetai ces tristes pensées loin de moi comme un outrage au bonheur qui m'était rendu........

* * * * *

Hélas! cette crainte était un pressentiment.

J'instruisis Gontran de la rupture qui avait eu lieu entre M. Sécherin et sa mère, sans lui en dire la cause. Le secret d'Ursule ne m'appartenait pas. J'attribuai à des discussions d'intérêt, d'abord légères, puis de plus en plus aggravées, la détermination que prenait mon cousin de vivre séparément de sa mère.

Gontran me parut vivement contrarié de ne pouvoir, comme il l'espérait, passer quelques jours à Rouvray.

--Ce délai eût suffi,--me dit-il,--pour faire exécuter à notre château de Maran quelques travaux indispensables, afin de le rendre plus habitable, car il n'avait pas été occupé depuis longtemps. Mais les tristes divisions qui venaient d'éclater entre ma cousine et sa belle-mère ne nous permettaient pas de prolonger notre séjour à Rouvray.

En vain le lendemain, me trouvant seule avec M. Sécherin, je voulus de nouveau tenter un rapprochement entre lui et sa mère; il me parut encore plus ulcéré que la veille.

Ursule avait continué de jouer son rôle avec sa supériorité habituelle; elle ne s'était pas permis un mot de récrimination contre sa belle-mère; elle comprenait, elle admirait, disait-elle, cette jalousie d'affection qui pousse une mère à demander le sacrifice de sa belle-fille.

Son mari n'avait qu'un mot à dire, et elle courbait son front; elle consentait à tout, s'il le fallait, elle abandonnait l'époux de son coeur, pour plaire à madame Sécherin.

L'angélique douceur d'Ursule avait encore exaspéré M. Sécherin contre sa mère.

Celle-ci, comme toutes les personnes d'un caractère ferme et juste, se montra de son côté de plus en plus inflexible dans son aversion pour Ursule.

J'allai trouver madame Sécherin pour lui faire mes adieux.

En vain je lui parlai de son fils, de l'abandon, de l'isolement où elle allait vivre, elle ne voulut entendre à rien jusqu'à ce que mon cousin eût chassé sa femme.

Ce qui me prouva davantage encore l'incroyable et fatale influence de ma cousine sur son mari, c'est que je le trouvai, lui pourtant si bon fils, lui pourtant d'un si noble, d'un si généreux coeur, je le trouvai, dis-je, presque indifférent à cette douloureuse séparation.

Il me dit que sa mère se calmerait, qu'alors il viendrait la voir tous les jours. Il était presque content de ce qui était arrivé, car tôt ou tard il aurait fallu en venir à une séparation.

L'accusation de madame Sécherin n'était, selon le mari d'Ursule, qu'un prétexte pour éloigner sa bru, qu'elle n'avait jamais pu souffrir, _parce qu'elle aimait trop son fils_.--«Oui, ma cousine, toute la question est là!--s'était écrié M. Sécherin: _ma femme m'aime trop_; ma mère en est jalouse.»

* * * * *

Hélas! le hasard me réservait un nouveau coup bien cruel et qui, dans ces circonstances, semblait être une raillerie de la destinée.

Le lendemain du jour de son arrivée, Gontran avait été donner quelques ordres relatifs à notre départ qui devait avoir lieu dans l'après-midi.

J'avais profité de ce moment pour avoir, avec M. Sécherin, l'entretien dont je viens de parler; nous nous étions longtemps promenés en causant dans une avenue de charmille très-touffue, située au milieu du jardin.

Mon cousin me quitta.

Restée seule, je m'assis rêveuse sur un banc situé au pied d'un groupe de pierres peintes représentant un berger et une bergère.

Ces statues, assez communes dans les jardins du siècle passé, s'élevaient au bout de l'allée dont j'ai parlé. Leur piédestal était large, carré et entouré de quatre bancs.

De la façon dont j'étais placée je tournais le dos à l'allée et j'étais absolument cachée par la hauteur de ce petit monument.

Je ne sais pourquoi, au lieu de songer à mon bonheur, à Gontran, je pensai à la perfidie d'Ursule; depuis la scène de la veille ma cousine m'avait constamment évitée.

Tout à coup j'entendis sa voix. Elle causait avec quelqu'un et se rapprochait peu à peu.

Un serrement de coeur me dit qu'elle parlait à Gontran.

J'écoutai... je ne me trompais pas.

Au lieu de me lever et d'aller rejoindre Ursule et mon mari, j'eus la honteuse pensée de vouloir surprendre leur conversation.

Sans raison, sans motifs, un éclair de jalousie m'avait soudainement traversé le coeur.

Je suspendis ma respiration, j'écoutai avidement...

Maintenant que je suis de sang-froid, je me demande si j'agissais alors sous l'empire de quelque soupçon. Je suis forcée de convenir que je n'en avais aucun; cette résolution fut instantanée, involontaire.

J'écoutai avidement.

Le sable qui criait sous les pieds d'Ursule et de Gontran pendant leur marche m'empêcha d'abord d'entendre, de rien distinguer.

Quand ils furent à quelques pas de moi, je saisis ces mots que disait Ursule de sa voix la plus douce et la plus mélancolique:

«... _Tant de tristesse dans la solitude_... car _c'est être seule que d'être_...»

Je ne pus rien entendre de plus.

Gontran et elle, arrivant au bout de l'allée, se retournèrent, s'éloignèrent, et le bruit de leurs pas cessa d'arriver jusqu'à mon oreille.

Dans les mots d'Ursule que j'avais surpris, rien ne devait m'étonner ou me blesser. Ma cousine, fidèle à sa manie de passer pour une femme incomprise et malheureuse, répétait sans doute à Gontran le romanesque mensonge qu'elle m'avait tant de fois répété, à moi. Et puis... ce n'était peut-être pas d'elle-même qu'elle parlait?

Pourtant je ressentis au coeur un coup si douloureux, une angoisse si poignante... l'avenir, que je venais un moment d'entrevoir si riant et si beau, se couvrit subitement d'un voile si funèbre, que je fus frappée d'un invincible et fatal pressentiment.

Pourquoi, me disais-je, éprouverais-je une émotion si douloureuse, si profonde, pour quelques paroles insignifiantes?

Elles cachent donc quelque perfidie, quelque trahison?

Encore sous l'impression de la cruelle scène à laquelle j'avais assisté la veille, je voulus voir, dans la crainte qui m'agitait, une révélation divine semblable à celle qui avait éclairé si vainement madame Sécherin sur la conduite coupable de ma cousine.

Je ne puis dire avec quelle angoisse, avec quelle anxiété j'attendis le second tour de promenade qu'allaient faire Gontran et Ursule.

Un moment je rougis de honte en songeant à quel ignoble espionnage je descendais; je fis même un mouvement pour m'en aller, mais une funeste curiosité me retint.

Je les entendis se rapprocher de nouveau.

Mon coeur commença de bondir avec force, on eût dit que chacun de ses battements se réglait sur le bruit léger et mesuré de leurs pas.

Cette fois j'entendis la voix de Gontran.

Oh! je la reconnus, cette voix d'un timbre si charmant; il parlait, ce me semble, avec une expression remplie de grâce, et tellement bas que je n'entendis que ces mots:

--_Vous souvenez-vous, dites, vous souvenez-vous? Oh! vous étiez si..._

Le reste de la phrase fut perdu pour moi.

Ils s'éloignèrent encore.

Hélas! dans ces mots de Gontran, il n'y avait rien non plus qui pût me donner lieu de le soupçonner; pourtant, en songeant à qui ils étaient adressés, ils me firent un mal affreux.

Quels souvenirs évoquait-il? Pourquoi demander à cette femme si elle se souvenait? De quoi pouvait-elle se souvenir? Alors je me souvins, moi, que pendant un mois avant mon mariage, Gontran avait vu Ursule chez ma tante presque chaque jour.

Alors malheur... malheur! je me souvins, moi, qu'Ursule m'avait dit cent fois qu'elle trouvait mon mari charmant, que j'étais la plus heureuse des femmes, qu'un bonheur comme le mien n'était pas fait pour elle.

Alors malheur... malheur!... je me souvins, moi, de l'humiliation, de la rage d'Ursule, lorsque après son mariage, devant Gontran, mademoiselle de Maran, avec une infernale méchanceté, avait fait valoir tous les ridicules de M. Sécherin.

Connaissant alors la perfidie, la dissimulation, la corruption de ma cousine, n'avais-je pas à craindre qu'elle ne voulût se venger de tout ce que mademoiselle de Maran lui avait fait autrefois souffrir, sans doute dans l'espoir de me rendre un jour victime de cruelles représailles?

Sans doute, ma tante, avec son effroyable sagacité, avait deviné, dès la jeunesse d'Ursule, les défauts et les vices qui devaient, en se développant, m'être si funestes; car notre amitié d'enfance, nos liens de parenté devaient un jour forcément nous rapprocher l'une de l'autre...

Ces tristes réflexions furent interrompues de nouveau.

Gontran parlait encore.

Cette fois, son accent était gai, railleur.

Ursule lui répondit sur le même ton, car j'entendis un éclat de rire doux et frais.