Mathilde: mémoires d'une jeune femme
Part 35
Je me souviens des moindres détails de cette scène, car elle me frappa beaucoup par l'harmonie qui existait pour ainsi dire entre madame Sécherin et les objets qui l'entouraient.
J'avais eu de telles agitations que je devais surtout trouver un charme infini dans tout ce qui rappelait des idées de calme, de tranquillité.
Les fenêtres et les portes vitrées de ce salon s'ouvraient sur un parterre émaillé de fleurs. Un lustre de cristal de roche, soigneusement entouré d'une gaze blanche, descendait d'une énorme poutre qui traversait le plafond; çà et là pour tout ornement étaient accrochés à la boiserie grise plusieurs cadres dorés renfermant des têtes d'étude dessinées au crayon par le mari d'Ursule lorsqu'il apprenait le dessin au collége de Tours, et offertes à son père ou à sa mère pour le jour de leur fête, ainsi que le témoignaient des dédicaces écrites d'une magnifique écriture.
Sur le marbre de la cheminée, on voyait une pendule et des candélabres en bronze doré, recouverts de gaze comme le lustre; deux consoles en bois d'acajou placées entre les fenêtres, des fauteuils et deux canapés garnis de housses de bazin blanc, composaient l'ameublement de cette pièce carrelée en rouge et cirée avec une minutieuse propreté.
Madame Sécherin était assise dans une bergère placée dans l'embrasure d'une des fenêtres ouvertes et au-dessous de laquelle s'étendait un beau massif de rosiers en fleurs. Un vieux et gros perroquet gris à collier rouge se promenait gravement sur le rebord de cette croisée.
La belle-mère d'Ursule filait sa quenouille au bruit mesuré de son rouet.
C'était une femme de soixante-dix ans environ, vêtue d'une robe noire et coiffée d'une sorte de bavolet de batiste sans aucune garniture, qui encadrait étroitement son front pâle et ses joues creuses et ridées.
Au premier abord, cette physionomie paraissait seulement simple, douce et grave; mais en l'observant plus attentivement, on y découvrait une grande expression de fermeté, tandis que son regard calme, mais profond et scrutateur, révélait une longue habitude d'observation.
Je fus à l'instant persuadée qu'Ursule était prévenue contre sa belle-mère, ou qu'elle la jugeait mal.
Ce qui me prouva surtout que madame Sécherin n'était pas une femme vulgaire, c'est qu'elle m'accueillit avec une dignité affable et sans aucun embarras.
Lorsque j'entrai elle se leva péniblement en s'appuyant sur les bras de sa bergère, me fit un salut affectueux et me dit:
--Vous êtes bien bonne, madame, d'être venue voir ma bru: nous ferons ce que nous pourrons, mon fils et moi, pour que vous vous plaisiez ici.
--Comment ne m'y plairais-je pas, madame? je suis avec une soeur que j'aime et dont j'estime beaucoup le mari, et vous m'accueillez avec une cordialité qui me fait espérer davantage encore.
--Je me sens très-disposée à vous aimer; mon fils m'a dit que vous étiez une brave et honnête dame: les braves gens aiment les braves gens; j'espère que vous serez contente avec nous.
--Je n'en doute pas, madame.
--Nous sommes sans façon,--dit madame Sécherin en se remettant à son rouet;--nous vivons à l'ancienne mode... comme du temps de mon mari. Je n'aurais pas pu changer des habitudes qui ont été les siennes pendant tant d'années.
--Je comprends cette religion des souvenirs, madame, et je l'admire; ainsi l'absence d'un être aimé se sent encore davantage... il n'y a rien d'amer dans ces regrets; ils sont adoucis par l'espérance d'être un jour réunis à ceux que nous pleurons.
Madame Sécherin me regarda pendant un instant avec intérêt et me dit:--Les bons coeurs entendent les bons coeurs;--puis elle soupira, garda quelques moments le silence, et reprit, comme si elle eût voulu changer le cours de ses pensées:
--Voici nos habitudes de Touraine, madame: nous déjeunons à neuf heures, nous dînons à deux, nous soupons à huit, à dix heures nous sommes tous couchés; car, voyez-vous, qui se lève tôt doit se coucher tôt. Mon fils est sur pied au chant du coq, il ne peut pas veiller tard.
Ursule me regarda d'un air presque suppliant, et haussa les épaules en me montrant sa belle-mère.
Ma cousine craignait que je ne fusse choquée de la familiarité naïve avec laquelle madame Sécherin me recevait. J'étais au contraire charmée de son accueil; je le trouvais très-digne.
Il n'y a rien de plus bourgeoisement, de plus platement vulgaire qu'un empressement faux et bruyant, que ces humbles protestations, que ces regrets exagérés de n'être que de pauvres provinciaux indignes de recevoir des _personnes de la capitale_ (style de sous-préfecture, comme disait mademoiselle de Maran).
M. Sécherin entra vivement, il parut ravi de me voir, et vint à moi les bras ouverts pour m'embrasser.
Son mouvement fut si naturel, si cordial, que je lui tendis mes deux joues, non sans sourire et sans rougir un peu.
M. Sécherin fit retentir le salon de deux gros baisers, à la grande confusion d'Ursule, qui ne put s'empêcher de lui dire à demi-voix:
--En vérité, monsieur, vous êtes fou! Quelles manières! Mathilde, pardonnez-lui.
--Comment, quelles manières!--s'écria-t-il.--Parce que j'embrasse notre cousine de tout mon coeur sur les deux joues? Ma foi, moi, ça me réjouit de la voir, et je le lui prouve à ma façon.
--Ne voyez-vous pas qu'Ursule est jalouse, mon cher cousin?--dis-je en riant à M. Sécherin.
Celui-ci avait paru néanmoins réfléchir aux paroles d'Ursule; aussi me dit-il d'un air confus, presque triste:
--Après tout, ma femme a peut-être raison... Sans doute j'ai eu tort, ma cousine... Excusez-moi, mais j'étais si heureux de vous revoir que je n'ai pas réfléchi si c'était l'usage ou non de vous embrasser...
--J'ai bien envie, mon cher cousin, de vous prier de recommencer pour apprendre à Ursule à ne plus vous gronder injustement.
--Vrai?... Vous n'êtes pas fâchée?--s'écria M. Sécherin, dont la figure s'épanouit aussitôt.
--En ai-je l'air?--lui dis-je.
--Êtes-vous bonne, mon Dieu! êtes-vous bonne! Tenez, juste comme votre excellente tante, madedemoiselle de Maran.... Et à propos, comment se porte-t-elle, cette excellente dame?
--Mais fort bien,--dis-je assez embarrassée en échangeant un regard avec Ursule.
--Ah! maman,--reprit M. Sécherin avec exaltation,--vous n'avez pas d'idée quelle bonne femme ça est que mademoiselle Maran, la tante de madame de Lancry! Elle est unie comme bonjour... Enfin, pour tout dire, elle vous ressemble comme deux gouttes d'eau pour le caractère; maman, en cela, c'est tout votre portrait.
--Tu me l'as toujours dit, mon fils... et je te crois.
--Et je le dirai toujours. Tenez, madame de Lancry peut vous l'affirmer. La première fois qu'elle m'a vu, mademoiselle de Maran m'a tout de suite parlé comme vous m'auriez parlé vous-même, maman; elle m'a fait des remontrances, elle m'a même un peu sermonné, parce que je disais des choses que je ne devais pas dire... Et c'est si rare, cette franchise-là... N'est-ce pas, maman?
--Les vieilles gens doivent des leçons aux jeunes, le bon Dieu les laisse sur la terre pour cela,--dit simplement madame Sécherin en continuant de tourner son rouet. Puis, levant par hasard les yeux sur son fils, elle lui dit:--Est-ce que tu vas à la ville ce soir?
--Non, maman. Pourquoi voulez-vous que j'aille à la ville?
--Tu as ton habit noir, une cravate blanche, et tu es rasé tout frais.
--Ceci, maman, c'est une idée de ma femme; elle m'a dit d'aller me faire beau à cause de madame de Lancry; j'avais ma blouse en revenant de la fabrique.
--Comment, Ursule, c'est pour moi... Ah! mon cousin, nous nous fâcherons si vous changez la moindre chose à vos habitudes pendant mon séjour ici...
--Eh bien! vois-tu, _Belotte_,--dit M. Sécherin se retournant vers Ursule,--quand je te le disais que ça lui serait bien égal, à madame de Lancry, que je dîne en blouse avec une barbe d'avant-hier...
--Encore une fois, mon cher cousin, je serais au désespoir d'être venue ici si je devais vous gêner en rien.
--Eh bien! c'est convenu, ma cousine, j'accepte, et quoi qu'en dise ma femme, je resterai dorénavant en blouse. Vous me pardonnerez, n'est-ce pas? C'est qu'ainsi, quand on s'est occupé toute la journée, on trouve joliment bon de se mettre à son aise le soir.
--Le fait est que tu te fatigues comme si tu avais encore ta fortune à faire, mon fils, dit madame Sécherin avec un soupir,--et pourtant le bon Dieu a béni le travail de ton père.
--Soyez tranquille, maman; quand mon inventaire se montera à cent mille livres de rentes bien claires et bien nettes, j'arrêterai la mécanique. Je me suis dit: Ma femme trouve que je n'ai pas assez de fortune comme ça; elle veut avoir cent mille livres de rentes, pour aller briller à Paris. Eh bien donc elle les aura, ses cent mille livres de rentes! C'est si bon, si doux de penser que toute la peine que je me donne fait plaisir à ma femme, de penser enfin qu'il est en mon pouvoir de réaliser tous ses voeux, et que pour le faire il ne s'agit que de travailler... Tenez, cousine, rien qu'à cette idée-là je suis heureux comme un roi de pouvoir travailler comme un nègre... Aussi c'est pour cela que j'ai les mains si noires, car je n'ai pas le temps de faire le petit-maître, moi!--dit M. Sécherin riant aux éclats. Et il me montra ses grosses mains, qui justifiaient assez de sa plaisanterie.
Ursule rougit de honte, de dépit, et lança un coup d'oeil furieux à son mari.
Celui-ci me regarda timidement, en contemplant ses mains d'un air décontenancé.
--Et quand cette digne main s'offre comme gage d'une promesse ou d'une amitié sincère, l'amitié qu'elle jure ou la promesse qu'elle fait sont sacrées!...
--Je le sais,--dis-je à M. Sécherin en lui tendant la main.
Ce mouvement, ces simples paroles que m'inspirait ma sympathie pour cet excellent homme, aussi loyal, aussi dévoué qu'il était inculte, lui firent venir les larmes aux yeux; il porta le bout de mes doigts à ses lèvres presqu'avec vénération.
Sa mère interrompit son ouvrage, me regarda fixement, et me dit d'une voix attendrie:
--Madame, voulez-vous me permettre de vous embrasser? vous rendez bien justice à mon pauvre fils... vous!!!
Et jetant sur Ursule qui haussait les épaules un coup d'oeil sévère, madame Sécherin fit un mouvement pour se lever...
--Ne vous dérangez pas, madame,--lui dis-je en me courbant vers elle.
Par deux fois elle me baisa au front.
Quand je la regardai, deux larmes coulaient sur ses joues vénérables.
Elle les essuya lentement sans mot dire et se remit à son rouet.
--Ma pauvre mère... vous la gâtez... en lui parlant ainsi de moi...--me dit tout bas M. Sécherin d'un air attendri.
Ceci s'était passé très-rapidement.
Je cherchai Ursule des yeux, je fus surprise de l'expression ironique avec laquelle elle avait contemplé cette scène.
L'horloge de la fabrique de M. Sécherin sonna huit heures.
--Maman... votre bras... allons souper... J'ai une faim enragée,--dit M. Sécherin à sa mère en s'avançant vers elle.
--Non, non, mon fils, donne la main à ta cousine... ma bru m'aidera.
--Encore un dérangement que je ne souffrirai pas, madame; ne sommes-nous pas en famille?--dis-je en prenant le bras d'Ursule.
--Madame Lancry a raison; allons, maman, venez,--dit M. Sécherin en s'approchant de sa mère qui s'appuya sur lui et passa devant nous.
--En vérité, Mathilde,--me dit Ursule à demi-voix, d'un air presque piqué,--tu as fait, comme tu le voulais, la conquête de ma belle-mère. C'est la première fois que je l'ai entendue dire à son fils d'offrir son bras à une autre personne qu'à elle. Vingt fois des femmes de nos parentes ont dîné ici, et jamais pareille chose n'est arrivée.
--Tant mieux! je suis très-fière de ma conquête,--dis-je en souriant à Ursule,--car je trouve ta belle-mère très-respectable et très-digne.
--Digne?... ma belle-mère? tu la trouves digne? Ah çà! tu te moques d'elle et de nous.
--Je la trouve si digne qu'elle me représente à merveille une de ces vénérables femmes de la vieille noblesse de province dont nous parlait toujours mademoiselle de Maran, tu sais?... qui vivaient dans leurs terres sans jamais venir à Paris ou à la cour.
Ursule me regardait avec étonnement; elle croyait que je raillais, et je disais vrai: rien n'est plus imposant que la vieillesse, lorsqu'elle est simple, réfléchie, vénérable, et qu'elle a la conscience de son autorité.
Nous nous mîmes à table.
--Maman... les clefs pour avoir le vin,--dit M. Sécherin à sa mère.
Ursule rougit de nouveau de confusion et de dépit, pendant que sa belle-mère tirait lentement de sa poche un énorme trousseau de clefs et qu'elle le donnait à une des deux paysannes.
M. Sécherin dit le bénédicité, nous commençâmes à souper.
La chère était excellente, presque délicate, servie sans aucune recherche, mais avec une excessive propreté.
--Cousine, vous allez goûter de la pâtisserie de maman,--me dit M. Sécherin en m'offrant d'un gâteau placé devant lui; vous verrez comme c'est bon, il n'y a que maman pour faire ces tourtes-là. Tout mon malheur est que _Belotte_ ne veuille pas apprendre à les faire, mais ma petite femme ne mord pas à la pâte.
--Elle a très-grand tort, mon cousin, car elle déroge à une des illustrations de notre famille,--dis-je d'un air très-sérieux.
--Ah bah! et comment donc cela, cousine?
--Comment, Ursule,--dis-je à ma cousine,--tu ne te rappelles pas que mademoiselle de Maran nous disait toujours que notre grand'tante de Surgy et la comtesse de Brionne (une princesse de la maison de Lorraine, monsieur Sécherin, notez bien cela, s'il vous plaît...) avaient la passion de confectionner des caillebottes au jasmin et des tartelettes à la gelée d'orange pralinée, et que le roi Louis XV se trouvait très-heureux quand ces dames consentaient à lui faire part de _leur oeuvres culinaires_, ajoutait mademoiselle de Maran... Encore une fois, est-ce que tu ne te souviens pas de cela?
--Si, si,--dit Ursule,--je l'avais oublié.
--Des tartelettes à la gelée d'orange pralinée.... Mais ça doit être très-bon!--dit madame Sécherin, il faudra que j'essaie.
--Eh bien! _Belotte_, ça ne te décide pas? Vois donc... Pourtant, puisqu'une princesse de Lorraine faisait des tartelettes... tu peux bien, toi...
--Excusez-moi... Je n'ai aucun goût pour ces distractions-là...--dit Ursule,--je n'ai pas d'ailleurs l'honneur d'appartenir à la maison de Lorraine.
--Mais maman n'appartient pas non plus à la maison de Lorraine, et ça ne l'empêche pas de faire des galettes; ainsi tu peux bien...
J'eus pitié de l'impatience d'Ursule, j'interrompis son mari pour lui demander s'il était content de sa manufacture.
Il fut ravi de cette question et entra dans toutes sortes de détails qui véritablement m'intéressèrent beaucoup.
Il y a toujours un côté sérieux et instructif à chercher et à trouver chez les hommes spéciaux.
Une fois dans un milieu d'idées relatives à des faits qu'il connaissait à merveille, M. Sécherin s'exprima avec facilité, avec justesse, et sinon avec éloquence, du moins avec âme et énergie.
Je me souviens que je lui demandai s'il occupait beaucoup d'enfants dans sa manufacture...
--J'emploie tous ceux que je puis attraper,--me répondit-il en souriant,--et une fois que je les tiens... je ne les lâche plus. Je fais signer un beau et bon dédit aux parents, et il faut bien qu'ils me les laissent le plus longtemps possible.
--Quel avantage trouvez-vous donc à employer ces enfants?
--Quel avantage, cousine? celui d'empêcher leurs parents, qui sont souvent égoïstes et durs, de surcharger de travail ces pauvres petits malheureux... Dans ma fabrique ils ne font que ce qu'ils peuvent faire, apprennent un bon métier, et deviennent honnêtes, laborieux, ayant toujours de bons exemples sous les yeux, car je ne garde jamais de mauvais sujets chez moi; ça me dépense de l'argent, vu que les pauvres enfants me coûtent plus qu'ils ne me rapportent; mais ça m'est égal, c'est mon luxe... et quand je les vois heureux, robustes, travailler gaiement, ma foi, cousine, je m'aperçois qu'après tout j'ai fait un fameux placement.
--J'admire d'autant plus votre tendresse à ce sujet, mon bon cousin, que j'avais entendu dire que plusieurs de vos confrères...
--Écrasaient les enfants de travail, n'est-ce pas?--s'écria M. Sécherin avec indignation;--les misérables... Tenez, cousine, ça me rappelle une chose que je n'ai jamais dite ni à ma femme ni à maman, parce que ça n'en valait guère la peine et que ça m'aurait fait passer pour un tapageur; mais, puisque nous sommes sur ce chapitre, je vais tout vous dire.--Un jour, c'était à mon mariage, j'entre à Paris pour visiter une manufacture; qu'est-ce que je vois? des enfants exténués, maladifs, travaillant plus que des hommes, et pour quel salaire... mon Dieu!... à peine de quoi acheter du pain. Ma foi, ça me révolte, je n'en fais ni une ni deux, et je dis au maître de l'établissement qui me le montrait:--Comment avez-vous le courage de faire périr ces petits malheureux à petit feu? car vous les tuez, monsieur!--Mon confrère me répond que je me mêle de ce qui ne me regarde pas, et qu'il n'a pas besoin de mes observations. Je lui réponds, moi, que ça me regarde, que je suis aussi fabricant, et que la cruelle avidité de lui et de ses pareils suffirait pour déconsidérer une profession honorable. Il m'envoie promener; je l'y envoie à son tour: je suis naturellement doux comme un agneau, cousine; mais quand on m'échauffe les oreilles, je ne réponds pas de moi; enfin je ne sais pas comment ça s'arrange, mais nous en venons aux gros mots; j'ai la main trop leste: mon confrère avait servi, le lendemain nous nous battons. Je n'avais jamais touché un pistolet, mais à la chasse je ne suis pas mauvais tireur. Finalement je lui campe une balle dans le mollet droit, car il se tenait les pieds en dehors comme un maître de danse.
--Mon fils, tu t'es battu!--s'écria madame Sécherin, qui avait écouté cette naïve narration avec toutes les marques d'une anxiété profonde, et elle joignit les mains avec un ressentiment de terreur.
--Allons, j'en étais sûr, voilà maman qui va me bougonner,--me dit tout bas M. Sécherin.
Puis se levant et allant à elle, il lui dit d'un ton rempli de respectueuse tendresse:
--Voyons, maman, j'ai eu tort, c'est une bêtise de jeune homme; je ne vous en ai pas parlé, parce que cela vous aurait inquiétée.
--Mon enfant! mon pauvre enfant!--dit madame Sécherin en embrassant son fils avec effusion,--que de mal tu me fais...
--Mais, mon Dieu! maman, c'est passé... ainsi! c'est passé.
--Ta naissance aussi est passée, et tous les jours je remercie le Seigneur de m'avoir donné un bon fils,--dit madame Sécherin avec une simplicité touchante, en essuyant ses larmes...
Cette scène, qui me prouvait que le mari d'Ursule était, dans l'occasion, aussi courageux, aussi énergique que loyal et dévoué, fut interrompue par une des deux servantes, qui remit une lettre à M. Sécherin.
--Tiens, ma femme, c'est de Chopinelle,--dit-il à Ursule.--Probablement il ne pourra pas venir faire sa partie ce soir.
M. Sécherin décacheta et lut la lettre.
--Il s'agit d'un de vos voisins?--dis-je à Ursule.
--C'est notre sous-préfet,--répondit-elle en rougissant.
Surprise de la voir rougir, je la regardai fixement, non pour l'embarrasser, mais par un mouvement machinal; à mon grand étonnement, Ursule devint pourpre.
--C'est bien cela,--reprit M. Sécherin,--il ne peut pas venir ce soir, il a des circulaires à écrire, car on parle de réélections. C'est un bien charmant garçon que Chopinelle, et un bien bel homme. En voilà un qui est toujours bien mis, et qui fait sa barbe tous les jours, et qui met des gants. Est-ce que vous ne l'avez pas rencontré dans le monde, Chopinelle... ma cousine?
--Je ne le crois pas...--lui dis-je en souriant... je ne connais pas ce nom...
--Il va pourtant dans ce qu'il y a de plus huppé comme société quand il est à Paris. N'est-ce pas, ma femme? Il dîne chez les ministres et il est la coqueluche du _noble faubourg_, comme il dit toujours, n'est-ce pas, _Belotte_?
--Je crois que M. Chopinelle se vante,--dit Ursule d'un ton sec.
--Tiens! comme tu dis cela d'un drôle d'air, toi qui te fâches quand on le contredit et qui l'écoutes toujours comme un oracle!
--Je crois que M. Chopinelle est un menteur,--dit madame Sécherin d'un ton bref.
--Ah! bon! maman, bon!... vous allez vous faire une fameuse querelle avec Ursule, si vous dites du mal de son _pays_, car Chopinelle est parisien comme elle, et par-dessus son valseur privilégié et son accompagnateur de romances; car il a une voix superbe, Chopinelle, n'est-ce pas, _Belotte_? une voix ronflante comme un tuyau d'orgue. Il faudra que vous chantiez ensemble, pour notre cousine, ce joli duo, tu sais... mais tu sais bien, ce duo que vous avez répété si longtemps, ce duo d'un opéra italien qui finit en... _i_.
Ursule, voulant sans doute interrompre une conversation qui lui était désagréable, dit à sa belle-mère:
--Ma cousine est très-fatiguée de la route... Elle a besoin de repos.
--C'est juste, ma bru... Pardon, madame,--ajouta madame Sécherin en se retournant vers moi;--mon fils, dis tes grâces.
Les grâces dites, nous rentrâmes au salon.
Je souhaitai le bonsoir à mes hôtes, et je montai chez moi avec Ursule.
--Demain matin, je viendrai t'éveiller, et nous causerons,--me dit-elle d'un air embarrassé.--Ce soir, tu dois être fatiguée... Repose-toi.
CHAPITRE VII.
LA LETTRE.
Le lendemain matin, à mon réveil, j'adressai une longue lettre à Gontran pour le supplier de venir me rejoindre à Rouvray le plus tôt possible.
Mon mari devait trouver cette lettre à Paris à son retour de Londres, je pourrais donc le voir avant huit jours.
Pour la première fois que j'écrivais à Gontran, j'éprouvais un charme infini à cette douce occupation; j'avais tant a lui dire! à chaque instant j'étais sur le point de lui tout raconter; mais je me souvenais des avis de M. de Mortagne, et je me résignais au silence.
Ma lettre écrite, j'attendis Ursule avec assez d'impatience.
Tous mes souvenirs d'enfance et de jeunesse s'étaient réveillés; les chagrins que je venais d'éprouver avaient développé, mûri mon jugement.
Je voyais avec un véritable chagrin ma cousine méconnaître les qualités essentielles, excellentes, de son mari. Si outrée que fût la mélancolie qu'Ursule affectait autrefois, je préférais encore cette exagération au ton sec, décidé, presque méprisant, qu'elle me semblait avoir adopté à l'égard de sa belle-mère et de M. Sécherin.
En réfléchissant davantage, j'excusai Ursule; elle était seule, sans conseils, et, une fois engagée dans une fausse voie, elle devait s'y égarer chaque jour davantage, faute d'un avertissement salutaire et ami.
Plusieurs fois je pensai à la rougeur, à l'embarras de ma cousine, lorsque son mari avait parlé de ce M. Chopinelle.
Dans son isolement Ursule s'était peut-être montrée quelque peu coquette à l'égard de cet homme. Je résolus de lui parler très-franchement à ce sujet, de la supplier de ne pas s'exposer à de pénibles contrariétés domestiques pour un si misérable sujet.
Madame Sécherin me parut une femme très-sensée, très-ferme, très-observatrice. Elle avait évidemment sur son fils peut-être encore plus d'influence qu'Ursule; il me sembla qu'elle nourrissait contre celle-ci quelque grief secret et qu'elle se contenait jusqu'à ce qu'un moment opportun lui permît d'éclater.
Les personnes de ce caractère, ordinairement prudentes, calmes, opiniâtres, d'un esprit clairvoyant, d'un coeur simple et droit, d'une piété austère, ne connaissent ni ménagements ni tempéraments; une religieuse impartialité leur fait un devoir d'attendre _des preuves_ avec une patience invincible; puis, lorsqu'elles se croient dans le juste et dans le vrai, elles deviennent impitoyables.
Ursule entra chez moi.
Après quelques phrases insignifiantes, je lui dis: