Mathilde: mémoires d'une jeune femme

Part 33

Chapter 333,825 wordsPublic domain

Je mis mon mouchoir sur mes yeux; une courte lutte s'engagea, au bout de laquelle j'entendis un cri perçant, puis ces mots d'une voix tremblante:

--Grâce... grâce... j'écrirai...

--Alors écris,--dit M. de Mortagne.

--Vous abusez de votre force... vous êtes deux contre un...--murmura Lugarto.

--Écriras-tu? écriras-tu?...

M. Lugarto se résigna et écrivit ces quelques lignes que lui dicta M. de Mortagne:

--«J'ai fait trop longtemps durer la mauvaise plaisanterie que vous savez, mon cher Lancry, je vous envoie le papier en question; que ce secret soit désormais entre vous et moi, car j'ai grande honte de tout ceci; je pars pour l'Italie! Adieu. Tout à vous.»

M. Lugarto, après avoir écrit, signa.

--J'espère que c'est tout,--ajouta-t-il,--je cède à la force... Mais patience... patience...

--Tais-toi... dit M. de Rochegune.--Combien M. de Lancry te doit-il d'argent?

--Voici les obligations de M. de Lancry dans ce portefeuille,--dit M. de Rochegune,--trois cent vingt mille francs.

M. de Mortagne écrivit quelques lignes sur un papier, les remit à M. Lugarto, et lui dit:--Voici un bon de cette somme sur mon banquier, payable à vue. Tu les feras toucher par ton correspondant.

Puis il déchira les billets de Gontran.

--Mais c'est indigne... mais il y a soustraction de pièces... mais...

--Et ce malheureux faux de Gontran?--dit M. de Mortagne sans lui répondre.

--Le voici,--dit M. de Rochegune.

M. de Mortagne le joignit à la lettre que M. Lugarto venait d'écrire à M. de Lancry, et mit le tout dans son portefeuille.

En se voyant ainsi arracher le moyen de continuer les tortures de sa victime, M. Lugarto poussa un cri de fureur presque sauvage.

--C'est infâme! il y a contrainte... guet-apens... violence!

--Mais tu veux donc que je te bâillonne?--s'écria M. de Mortagne.--Je te défends de parler lorsque je ne t'interroge pas... Écris encore.

--Mais...

--Rochegune, donnez-moi le cordon...

M. Lugarto leva les yeux au ciel et obéit. M. de Mortagne dicta ce qui suit à M. Lugarto: «Je déclare avoir écrit de fausses lettres à madame la vicomtesse de Lancry, en contrefaisant l'écriture de son mari. Par ces lettres, M. de Lancry invitait sa femme à se rendre à l'instant auprès de lui, dans une maison située près de Chantilly. Madame de Lancry, ayant tombé dans ce piège infâme, est partie aussitôt de Paris; à son arrivée ici, elle a trouvé une autre lettre de M. de Lancry, également contrefaite par moi, dans laquelle il priait sa femme de ne pas s'inquiéter, de l'attendre, lui annonçant qu'il serait de retour le lendemain. Madame de Lancry, épuisée de fatigue, a accepté le souper que je lui avais fait préparer; j'avais mélangé un narcotique dans tout ce qu'on lui a servi: lorsque l'effet de ce poison a commencé de se manifester, je me suis présenté devant madame de Lancry, j'ai eu la barbarie de lui annoncer qu'elle avait pris un narcotique et de lui faire constater de minute en minute l'influence croissante de ce breuvage, affirmant à madame de Lancry qu'à minuit elle serait complétement endormie et alors en mon pouvoir... A cette horrible menace, madame de Lancry, préférant la mort au déshonneur, a rassemblé ce qui lui restait de force et de connaissance, a saisi un couteau et s'en est frappée. M. de Mortagne et M. de Rochegune, qui étaient parvenus à s'introduire dans la maison, et qui, cachés, avaient été témoins de toute cette scène, sont, en ce moment, entrés dans la chambre. Comme je suis aussi lâche que cruel...»

--Je n'écrirai pas cela...--s'écria M. Lugarto en rejetant la plume.

Du revers de sa main, M. de Mortagne donna un vigoureux soufflet à M. Lugarto.

Celui-ci voulut se lever.

M. de Mortagne le maintint sur sa chaise et lui dit:

--Je veux te prouver à toi-même, ce que tu sais d'ailleurs de reste, que tu es un misérable lâche; je t'ai souffleté; je te dois une réparation. Voici des pistolets chargés, il fait un clair de lune superbe, Rochegune sera notre témoin... Viens...

Et il saisit M. Lugarto par le collet en faisant un pas vers la porte, pendant que M. de Rochegune prenait des pistolets qu'en entrant il avait déposés sur la table.

M. Lugarto écumait de rage, et paraissait en proie à une lutte violente.

--Allons... viens...--dit M. de Mortagne en voulant l'entraîner;--viens... j'ai idée que je te tuerai... car Dieu est juste... viens donc...

M. Lugarto se leva, fit un pas; mais la peur l'emporta sur le désir de venger son outrage; il retomba affaissé sur sa chaise en disant à M. de Mortagne d'une voix altérée:

--Vous êtes un duelliste consommé; vous voulez m'assassiner... Je...

--Alors écris donc que tu es un lâche, ou je te brise les os!--s'écria M. de Mortagne d'une voix terrible.

M. Lugarto courba la tête, reprit la plume, et continua d'écrire:

«Comme je suis aussi lâche que cruel...»

--Ouvre une parenthèse,--ajouta M. de Mortagne.

«(Et si lâche qu'après avoir été tout à l'heure souffleté par M. de Mortagne...»

--Écriras-tu!

M. Lugarto hésita encore. Il se décida.

«Qu'après avoir été tout à l'heure souffleté par M. de Mortagne, je n'ai pas eu le coeur d'accepter le duel qu'il daignait m'offrir...)»

--Ferme la parenthèse.

«J'ai déclaré et avoué les infamies que je viens d'écrire en tremblant de peur.--Je déclare aussi avoir fait tomber M. de Rochegune dans un guet-apens dont Fritz Muller, homme à mes gages, a été l'instrument, ainsi que le démontrera l'instruction qui va être provoquée par M. de Rochegune...»

--Mais,--dit M. Lugarto en s'interrompant encore,--puisque je consens à tout... épargnez...

--Te tairas-tu!... Écris: «Fait, signé et déclaré vrai, sous l'empire de la terreur que les lâches de mon espèce ressentent toujours en présence des honnêtes gens courageux.»

«Lugarto.»

Après avoir signé son nom, M. Lugarto jeta sa plume et cacha sa tête dans ses mains.

--Maintenant, écoute,--continua M. de Mortagne.--Demain matin tu partiras pour l'Italie, et je te défends, tu m'entends bien... je te défends de remettre les pieds en France, à moins que je ne t'y autorise... je t'exile.

--C'est de la folie!--s'écria M. Lugarto.--Après tout, je brave vos menaces; la loi me protégera, je resterai en France si cela me convient...

--Écoute-moi,--s'écria M. de Mortagne en se redressant de toute la hauteur de sa grande et robuste taille, et il appuya sa large main sur l'épaule de M. Lugarto, qui fut presque obligé de se courber sous cette puissante étreinte...--Écoute-moi bien. Depuis quatre mois tu as été le mauvais génie de la plus adorable femme qui existe sur la terre; tu as fait tout au monde pour flétrir sa réputation, pour avilir son mari; tu as usé de la plus exécrable perfidie pour accréditer des bruits infamants; tu as voulu faire assassiner M. de Rochegune; tu as été faussaire pour attirer ici madame de Lancry. Toi et tes complices vous avez été encore meurtriers en me faisant tomber dans un piége horrible; tu as été empoisonneur en faisant prendre à cette malheureuse femme un breuvage qui devait te permettre d'ajouter un nouveau crime à tant de crimes... Voilà ce que tu as fait... entends tu... entends-tu?...

L'air, la voix, l'accent de M. de Mortagne étaient si menaçants, que malgré son audace M. Lugarto n'osa répondre un seul mot.

M. de Mortagne ajouta avec une exaltation croissante, et me désignant à M. Lugarto:

--Tu ne sais donc pas que j'ai promis à sa mère mourante de veiller sur elle comme sur mon enfant? Tu ne sais donc pas quels dangers on court en attaquant ceux que j'aime?... Tu ne sais donc pas que, sans l'intérêt que j'avais à pénétrer quel était le mobile de la fatale domination que tu exerçais sur M. de Lancry, je t'aurais déjà chassé de France en te crossant de coups de pied? car tu sens bien qu'un homme comme moi qui veut s'acharner à la poursuite d'un misérable comme toi... vient à bout d'en délivrer la société... et qu'il n'y a pas de tribunaux qui fassent!... Et d'ailleurs,--s'écria M. de Mortagne, ne se possédant plus,--est-ce que tu n'es pas hors la loi! En vérité, je suis bien bon de ne pas te tuer là comme un chien!... Est-ce que je n'en ai pas le droit?

--Le droit!...--s'écria M. Lugarto, effrayé de la violence de M. de Mortagne.

--Oui, le droit... oui... j'ai le droit de te tuer... là... à l'instant. Mathilde est ma parente; tu l'attires ici à l'aide de fausses lettres; j'en ai la preuve... tu l'empoisonnes, j'en ai la preuve... tu vas commettre un crime exécrable, lorsque moi son ami, son parent, j'arrive, je te surprends... je prends ce pistolet, je te l'appuie sur le crâne,--et M. de Mortagne appuya en effet un pistolet sur le front de M. Lugarto,--et je te fais sauter la cervelle. Eh bien! après? qui donc me blâmera?... quel tribunal osera me condamner? N'es-tu pas pris en flagrant délit? ta vie ne m'appartient-elle pas, hein! misérable?...

Épouvanté de la fureur de M. de Mortagne, qui, s'exaltant peu à peu, ne se connaissait plus, et qui lui tenait toujours le pistolet armé sur le front, M. Lugarto joignit les mains avec terreur; sa figure se décomposa, il n'eut que la force de dire:

--Grâce... grâce... Prenez garde, mon Dieu! le pistolet est chargé...

Et il laissa retomber ses deux bras le long de son corps, comme s'il eût perdu tout sentiment.

M. de Rochegune lui-même, effrayé de l'exaspération de M. de Mortagne, lui dit:

--Ayez pitié de ce misérable.

--Eh! a-t-il eu pitié de cette malheureuse enfant, lui, lui?... s'écria M. de Mortagne.

--Grâce... mon Dieu... je partirai quand vous voudrez... je vous le jure,--murmura M. Lugarto à voix basse.

--Oses-tu bien faire ici un serment?... Ce n'est pas sur ta parole que je compte, mais sur la mienne, et je te la donne, entends-tu?... ma parole d'honnête homme, que tu ne remettras pas les pieds en France, et par une bonne raison que tu vas comprendre... Comme après tout il faut que tu sois puni de tes infamies, et que la voie légale ne peut me convenir; comme après tout tu es un faussaire, un meurtrier, un empoisonneur, et qu'on marque tes pareils d'un fer chaud, je veux aussi te marquer, moi... entends-tu? te marquer non pas sur l'épaule, mais sur le front... te marquer d'un T et d'un F, pour que cela se voie bien et toujours!... De la sorte, tu ne seras pas tenté de revenir en France, j'espère.

--Mais c'est le démon que cet homme!--s'écria M. Lugarto en joignant les mains avec terreur et en se levant à demi.--Mon Dieu! mon Dieu! que voulez-vous donc me faire encore? Ne m'avez-vous pas assez insulté, humilié?

--Je veux te marquer sur le front. La lame de ce couteau, rougie à la flamme de cette bougie, suffira pour rendre l'empreinte ineffaçable.

En disant ces mots, M. de Mortagne prit le couteau avec lequel je m'étais blessée et l'approcha de l'un des flambeaux.

M. Lugarto le regardait avec terreur; il courut à la porte.

Elle était fermée.

Il revint, se jeta à mes pieds et me dit d'une voix déchirante:

--Oh! pas cela... pas cela... madame... ayez pitié de moi. Je vous ai offensée... J'ai été lâche, infâme, je partirai... Je partirai... Jamais je ne reviendrai... Mais pas cela... Oh! par pitié! pas cela!!!

Les traits de cet homme étaient bouleversés par la terreur; il pleurait, il tendait les mains vers M. de Mortagne.

Celui-ci, impassible, continuait d'exposer la lame du couteau à la flamme de la bougie.

--Mais vous, monsieur, vous serez moins impitoyable!--s'écria M. Lugarto en s'adressant à M. de Rochegune.--Je vous ai fait traîtreusement attaquer, je l'avoue. Je m'en repens, ayez pitié de moi, priez pour moi... Mais, au nom du ciel, pas cela... Pour la vie!... Jugez donc, marqué pour la vie... sur la figure... Ah! c'est horrible!... c'est une idée infernale!

M. de Rochegune haussa les épaules et ne répondit pas.

--Madame, mais... vous... vous, ô mon Dieu! par le souvenir de votre mère que vous aimiez tant... madame, priez pour moi.

Malgré moi... malgré le mal horrible que m'avait fait cet homme, je reculai devant la barbarie du châtiment.

--Mon ami, mon sauveur,--dis-je à M. de Mortagne,--laissez cet homme à ses remords; qu'il parte seulement, qu'il parte...

--Ses remords!--dit M. de Mortagne,--est-ce que ses pareils ont des remords? La rage d'avoir au front l'empreinte d'un fer chaud, voilà le seul remords qu'il puisse connaître. Allons, Rochegune, le couteau est chauffé à blanc... attachons-lui les mains.

--Par pitié, laissez-le,--m'écriai-je,--je n'assisterai pas à cette torture horrible. Mon ami, je vous en supplie, une telle vengeance est indigne de vous et de moi.

Après avoir un moment regardé M. Lugarto, qui à travers ses sanglots murmurait encore des prières et des supplications, M. de Mortagne lui dit:

--Grâce à cet ange de bonté, cette fois encore j'ai pitié de toi.

--Oh! votre main... votre main, laissez-moi baiser votre main!--s'écria M. Lugarto dans un élan de reconnaissance indicible, en se traînant à genoux jusqu'auprès de M. de Mortagne.

Celui-ci se retira vivement, le repoussa du pied et lui dit:

--Mais je te jure que si tu oses revenir en France, ce que je ne fais pas maintenant je le ferai alors; tu dois me connaître assez pour croire que je ne reculerai devant rien: moi et deux hommes déterminés, nous suffirons à cette exécution, et je saurai bien m'emparer de toi.

--Je vous promets de ne jamais revenir en France, tout est prêt pour mon départ, ma voiture viendra ici demain; au point du jour je partirai pour l'Italie; je voyagerai jour et nuit, jusqu'à ce que je sois sorti de France, je vous le jure,--dit M. Lugarto dont les dents se choquaient de terreur.

--Mathilde, mon enfant, vous avez besoin de repos,--me dit M. de Mortagne,--votre femme de chambre est là, vous n'avez plus rien à craindre. Venez, Rochegune va rester avec ce misérable. Demain, lorsque vous serez plus reposée, je vous dirai comment nous avons découvert le mauvais dessein de cet homme.

Je suivis le conseil de M. de Mortagne, je me retirai dans la chambre qu'on m'avait préparée.

Bientôt je m'endormis d'un profond sommeil.

CHAPITRE V.

LES ADIEUX.

Le lendemain à mon réveil, je crus avoir fait un songe; mais la vive douleur que me causait ma blessure me rappela la terrible scène de la nuit précédente.

Mon premier mouvement fut de remercier encore Dieu qui m'avait sauvée, qui m'avait rendu Gontran.

Les mystères odieux qui m'avaient si longtemps affligée étaient éclaircis; je ne doutai plus que mon mari, désormais tranquille et rassuré, ne redevînt pour moi ce qu'il avait été dans les premiers jours de notre union.

J'attribuai à la funeste influence de M. Lugarto toutes les peines que Gontran m'avait involontairement causées. N'était-ce pas pour obéir à son mauvais génie qu'il s'était occupé de madame de Ksernika?

D'abord, je l'avoue, je redoutais d'appesantir ma pensée sur l'acte fatal qui avait mis M. de Lancry dans la dépendance de M. de Lugarto.

Pourtant, voulant en finir avec ces pénibles réflexions, j'envisageai courageusement la conduite de Gontran. Je cherchai à la pallier par tous les raisonnements possibles.

Hélas! j'avais naturellement des principes trop arrêtés pour pouvoir trouver un milieu entre un blâme sévère et une approbation coupable...

Je condamnai Gontran.

Du moment je fus atterrée en m'apercevant que cette funeste découverte ne portait pas la moindre atteinte à mon amour pour M. de Lancry.

Je fus presque effrayée d'aimer toujours passionnément un homme capable d'une action si mauvaise.

Je pleurai amèrement sur sa faute; il m'était affreux de me sentir supérieure à lui, d'avoir non pas à lui reprocher, mais à lui pardonner... une bassesse...

Ce ressentiment devint si vif, si douloureux, que, par une étrange inconséquence que je puis à peine m'expliquer aujourd'hui, moi qui n'avais pu trouver une excuse honorable à son action honteuse, je fis tout au monde pour me persuader, par plusieurs analogies, que dans une situation pareille j'aurais agi comme Gontran.

Je ne saurais dire ma joie lorsque, après de longues, après de mûres réflexions plus paradoxales les unes que les autres, je me fus convaincue de cette sorte de complicité morale... Avec quel bonheur triomphant je reconnus que je n'avais plus le droit de blâmer Gontran!

Sans doute il y avait dans cet abaissement singulier de ma part une arrière-pensée de sacrifice, d'abnégation, dont alors je ne me rendais pas bien compte, et qui me guidait à mon insu....

* * * * *

Lorsque je descendis dans le salon, j'y trouvai M. de Rochegune; il rougit et me dit que M. de Mortagne donnait quelques ordres pour mon départ.

--J'étais hier si troublée, si souffrante,--lui dis-je,--que j'ai à peine pu vous exprimer toute ma reconnaissance. Vous et M. de Mortagne avez été mes sauveurs. Je n'oublie pas non plus que lors de ma maladie...

--Je vous en conjure, madame, ne parlons pas de ceci... Vous m'avez permis de me dire votre ami, j'ai agi comme votre ami.

--Ah! monsieur!... comment jamais reconnaître?...

--En me conservant toujours ce précieux titre... madame, en me permettant de continuer à le mériter.

Je ne sais pourquoi il me vint tout à coup à l'esprit cette idée pénible que M. de Rochegune, connaissant le secret de Gontran, se croirait peut-être le droit de juger sévèrement la conduite de mon mari.

Par une de ces bizarres correspondances de la pensée dont il y a tant d'exemples, M. de Rochegune ajouta à ce moment même:

--Et lorsque je vous prie, madame, de me permettre de me dire de vos amis, j'ose croire que vous n'oubliez pas que je serai heureux aussi d'être _toujours compté parmi les amis de M. de Lancry_.

Je remarquai que M. de Rochegune appuya avec intention sur ces derniers mots. Je trouvai cette assurance si généreuse, elle répondait si noblement à mes craintes, que je ne pus m'empêcher de m'écrier vivement:

--Oh! merci, monsieur, merci pour lui et pour moi!

M. de Rochegune, étonné de ce mouvement, me regarda... Nous nous entendions...

Il comprenait ma gratitude comme j'avais compris sa bienveillance pour Gontran.

Un doux et triste sourire effleura les lèvres de M. de Rochegune; il me dit d'une voix émue:

--Il y a dans la vie de nobles jouissances, madame, le bien est trop facile à faire à ce prix...

Un silence de quelques minutes suivit ces paroles de M. de Rochegune.

J'en fus embarrassée; par hasard, je levai les yeux sur lui: son regard était vague et distrait, il semblait rêveur. Sa physionomie, ordinairement sévère et hautaine, avait une expression d'ineffable bonté. Ses cheveux noirs recouvraient à peine une cicatrice récente et profonde qu'il avait au front, et que j'avais déjà remarquée lorsqu'il était venu me voir pour la première fois après ma maladie.

Malgré moi, mes yeux se remplirent de larmes, en songeant que j'avais été la cause involontaire du guet-apens où était tombé M. de Rochegune en venant s'informer de mes nouvelles auprès de Blondeau. Voulant rompre le silence, je lui dis:

--Vous ne souffrez... plus de cette blessure que vous avez reçue?...

En entendant ma voix, M. de Rochegune tressaillit et se hâta de me répondre:

--Je ne souffre plus, madame.--Puis, comme si ce sujet de conversation lui eût été gênant, il me dit d'un ton pénétré:

--Toute ma crainte maintenant est que ce misérable Lugarto, quoique hors de France, ne se venge de M. de Mortagne.

--Comment cela?

--Ce matin cet homme est parti; M. de Mortagne a voulu le voir monter en voiture et lui faire une dernière recommandation...--Souvenez-vous...--lui a-t-il dit avec un geste menaçant.

--Pour votre repos, je ne me souviendrai que trop!!!--a répondu M. Lugarto; à quelque distance que je sois... je saurai vous atteindre.--Et après avoir montré le poing à M. de Mortagne, il a ordonné aux postillons de partir à toute bride... Oh! madame, il est impossible de voir quelque chose de plus hideux que la figure de cet homme au moment où il prononçait cette dernière menace: la haine, la vengeance, la rage s'y confondaient dans une horrible agitation.

--Grand Dieu!--m'écriai-je,--il est capable, même en pays étranger, de comploter quelque perfide machination contre M. de Mortagne; cet homme trouve dans sa richesse tant de ressources pour assouvir son infernale méchanceté!

--Je partage vos craintes,--me dit M. de Rochegune,--et malheureusement je suis obligé d'abandonner M. de Mortagne... Sans cela... j'aurais veillé sur ses jours comme sur ceux de mon père...

--Et où allez-vous donc, monsieur?

--En Grèce, madame, faire la guerre contre les Turcs. C'est une noble et sainte cause à défendre... Et puis j'ai besoin de mouvement, d'agitation...

--C'est, dit-on, une guerre souvent terrible, sans merci ni pitié...--dis-je à M. de Rochegune avec intérêt.

--C'est une guerre comme toutes les guerres, madame,--reprit-il avec un sourire mélancolique,--l'on tue ou l'on est tué... Seulement, dans celle-ci, l'on meurt pour une généreuse et héroïque nation... et cette mort est belle et grande.

--Ce sont là de tristes pressentiments,--lui dis-je,--ne vous y appesantissez pas. Moi, j'ai l'espérance, la conviction même que vos amis vous reverront.

--Et je partage cette conviction, madame. L'on n'a pas le droit d'être indifférent à la vie lorsqu'on a la moindre chance de pouvoir être utile à ceux qu'on aime et qu'on respecte.

M. de Mortagne entra.

Il paraissait très-irrité.

--Je viens encore d'apprendre une autre infamie de ce Lugarto. Votre femme de chambre, que je viens de presser de questions et de menaces, m'a avoué qu'elle avait été placée chez vous par cet homme, et qu'afin d'empêcher votre excellente madame Blondeau de vous accompagner, cette créature avait, d'après l'ordre de Lugarto, mêlé une certaine poudre à son breuvage, ce qui avait rendu Blondeau assez malade pour qu'elle ne pût vous suivre.

--Mon ami, M. de Rochegune me dit qu'en partant M. Lugarto...

--Oui, oui... il m'a menacé... je m'attends bien à quelque tour diabolique, mais je serai sur mes gardes... Tout ce que je voulais, c'était de vous débarrasser de lui, et j'y ai réussi, je pense... Je regrette néanmoins de ne l'avoir pas marqué... Ç'aurait été une garantie de plus.

--Et aussi un motif de haine et de vengeance de plus pour cet homme,--lui dis-je.

--Si l'on était arrêté par de pareilles craintes, on ne ferait jamais rien,--dit M. de Mortagne.--Je sais bien contre qui j'ai à lutter... Mais il faut que je vous apprenne comment j'ai suivi la trace de cette abominable machination... Quelque temps après votre retour de Chantilly, j'ai appris par Rochegune les bruits infâmes que Lugarto faisait courir sur vous; j'étais malade, hors d'état de sortir... Le premier mouvement de Rochegune fut d'aller trouver Lugarto, de lui ordonner de se taire; il le connaissait de longue main, il le savait très-lâche, il ne doutait pas qu'une vigoureuse menace ne l'intimidât; je l'engageai à n'en rien faire, j'avais écrit à Londres pour avoir des renseignements sur la vie que M. de Lancry y avait menée avant son mariage.

Voyant que la conversation allait s'engager sur M. de Lancry, par un sentiment de convenance exquise dont j'appréciai toute la délicatesse, M. de Rochegune dit à M. de Mortagne:

--J'aurais quelques ordres à donner pour notre départ, je vous laisse.

Il me salua et sortit.

M. de Mortagne continua: