Mathilde: mémoires d'une jeune femme

Part 27

Chapter 273,855 wordsPublic domain

--J'écoutai de nouveau, je n'entendis rien. Inquiète, je retournai bien vite à la grille, j'écoutai... encore rien... rien. J'appelai à voix basse, on ne répondit pas... Je crus m'être trompée, je rentrai.

--Et le lendemain? demandai-je à Blondeau.

--Le lendemain, à la nuit tombante, je portai un billet à la place accoutumée; j'attendis assez longtemps, personne ne vint: je supposai que le messager de M. de Mortagne n'avait pu arriver plus tôt. Je rentrai, me promettant bien d'aller voir de grand matin si le billet avait été retiré comme d'habitude.

--Eh bien?

--Eh bien, madame! le lendemain je le retrouvai... On n'était pas venu le prendre... Non, madame. Mais ce qu'il y a de plus malheureux et ce qui me donne des craintes...

--Mais dis donc!--m'écriai-je en voyant l'hésitation de Blondeau.

--Ah! madame,--reprit-elle en joignant les mains,--jugez de mon effroi lorsque je vis près de la grille une assez grande tache de sang.

-Oh! c'est horrible! Et ce billet, ce billet?

--Je le laissai toujours pour voir si l'on viendrait le chercher. Ce fut en vain. Hier seulement je l'ai retiré. Voilà donc aujourd'hui dix jours que cet événement est arrivé, car depuis dix jours on n'est pas venu retirer le billet... Il paraît donc malheureusement vrai que le messager de M. de Mortagne a poussé le cri sourd que j'ai entendu.

--Hélas!... cela ne semble que trop probable... Et tu es bien sûre d'avoir entendu un cri et comme la chute d'un corps?--dis-je à Blondeau.

--Oui, oui, madame, et ces traces de sang ne prouvent que trop que je ne m'étais pas trompée.

--Écoute, Blondeau, M. de Mortagne demeure en face de cette maison; il faudra que ce soir tu ailles savoir s'il est à Paris; s'il n'y est pas, demain j'irai voir madame de Richeville pour l'en informer, car je suis cruellement inquiète. Dès que M. de Lancry sera rentré, je lui dirai tout, afin qu'il se joigne à moi pour tâcher d'éclaircir ce triste mystère.

--Madame,--dit Blondeau en m'interrompant,--permettez-moi de vous faire observer qu'il ne serait peut-être pas prudent de parler de cela à monsieur le vicomte. Vous le savez, il déteste M. de Mortagne, et cet inconnu m'avait dit que ce dernier s'occupait de graves intérêts qui vous regardaient. Hélas! madame, vous êtes heureuse maintenant,--ajouta cette excellente femme en attachant sur moi ses yeux baignés de larmes...--mais qui sait, enfin...; un jour peut venir où vous aurez besoin de la protection de M. de Mortagne. Ne vaudrait-il pas mieux ne parler de tout ceci à personne, de peur d'ébruiter quelque chose, d'attirer l'attention sur M. de Mortagne, et ainsi de contrarier peut-être ses projets, en nuisant au mystère dont il croit devoir s'entourer? Pourquoi instruiriez-vous monsieur le vicomte de ceci? Après tout, j'ai agi à votre insu; si quelqu'un a tort, c'est moi. Et encore, quel tort y a-t-il à donner de vos nouvelles à un de vos parents, le seul qui vous ait véritablement aimée?

Malgré la répugnance que j'éprouvais à cacher quelque chose à Gontran, je me rendis aux observations de Blondeau.

Mes inquiétudes au sujet de l'influence que M. Lugarto exerçait sur mon mari étaient aussi vives qu'avant ma maladie. Cet homme m'inspirait toujours une profonde terreur. Je pensais qu'un jour, moi et Gontran, nous serions peut-être forcés de réclamer la protection de M. de Mortagne.

J'imaginai que la conduite mystérieuse de ce dernier devait avoir pour but de déjouer ou de pénétrer les méchants desseins de M. Lugarto. Sous ce rapport, la disparition de l'émissaire de M. de Mortagne éveillait mes craintes.

Au milieu de ces inquiétudes, on annonça M. de Rochegune.

Je le fis prier d'attendre un moment. Je donnai quelques ordres à Blondeau, et je rejoignis bientôt M. de Rochegune, remerciant le ciel de me mettre peut-être ainsi à même d'avoir des nouvelles de M. de Mortagne, car je savais l'intimité qui les unissait.

CHAPITRE XI.

L'ENTREVUE.

M. de Rochegune me parut très-changé, très-pâle il avait l'air plus triste que d'habitude.

--Aussitôt, madame, que j'appris que vous receviez,--me dit-il,--je me suis empressé de me présenter chez vous pour m'acquitter d'une commission dont m'a chargé une personne de mes amis, qui serait très-heureuse d'être comptée parmi les vôtres.

--De qui voulez-vous parler, monsieur?

--De madame la duchesse de Richeville. Forcée de quitter subitement Paris pour se rendre en Anjou, elle n'a su que là, et par moi, votre maladie. Elle me priait de vous faire part de tous ses voeux pour votre prompte guérison. Aussi, sera-ce une consolation pour elle que d'apprendre votre rétablissement.

--Une consolation, monsieur! lui serait-il arrivé quelque accident fâcheux?

--Je le crains, madame; elle est partie soudainement en m'écrivant qu'un malheur imprévu l'obligeait de quitter Paris; qu'elle ne savait pas encore toute la portée du coup qui la frappait. Sa dernière lettre me laisse dans la même incertitude; elle ne m'a écrit que pour me prier d'être son interprète auprès de vous.

Involontairement je me rappelai l'espèce de menace mystérieuse que M. Lugarto avait faite à madame de Richeville; un pressentiment me dit que cet homme n'était pas étranger au malheur qui éloignait la duchesse de Paris.

--Il est une autre personne, monsieur, à qui je porte un bien vif intérêt,--dis-je à M. de Rochegune,--et qui est aussi de vos amis, M. de Mortagne.

--Il est absent de Paris depuis quelques jours, madame; il est parti encore souffrant, car il aurait besoin de longs soins pour remettre sa santé qui a déjà supporté de si rudes atteintes.

--Savez-vous où est M. de Mortagne, monsieur?

--Non, madame... et je regrette d'autant plus de ne pas le savoir, que je suis au moment de quitter la France... pour bien longtemps peut-être... Avant mon départ je voulais avoir l'honneur de venir prendre vos ordres, madame, dans le cas où vous auriez eu quelque commission à me donner pour Naples, où je vais m'embarquer.

--Vous êtes mille fois bon, monsieur, mais je n'ai pas à profiter de votre extrême obligeance.

M. de Rochegune garda quelques moments le silence d'un air embarrassé. Par deux fois il leva les yeux sur moi, par deux fois il les baissa; enfin, après une assez grande hésitation, il me dit d'un air grave, solennel:

--Madame, me croyez-vous un honnête homme?

Je regardai M. de Rochegune avec étonnement.

--Vous êtes l'ami de M. de Mortagne,--lui dis-je,--et le hasard m'a permis de me convaincre, monsieur, que vous étiez digne de cette amitié. Ici, dans cette maison, la scène de reconnaissance dont j'ai été témoin...

--Par grâce, madame,--dit M. de Rochegune en m'interrompant,--permettez-moi d'oublier ce temps-là; pour moi, trop d'amers souvenirs s'y rattachent. Je vous ai demandé, madame, si vous me croyez honnête homme, parce qu'il faut que je sois bien fort de votre confiance, moi qui vous suis inconnu, moi que vous ne verrez plus peut-être, madame, pour oser dire ce que j'ai à vous dire.

--Monsieur, je suis sûre que je puis vous écouter sans crainte.

--Je vais donc parler, madame, avec sincérité... Un mot seulement... Croyez que l'homme auquel vous voulez bien reconnaître quelque noblesse de coeur est incapable de cacher une arrière-pensée. Si vous ne connaissiez pas, madame, plusieurs antécédents de ma vie, peut-être la démarche que je tente vous semblerait blessante, incompréhensible. Permettez-moi donc d'entrer dans quelques détails.

--Je vous écoute, monsieur.

M. de Rochegune, avant de continuer, parut se recueillir. Sa figure douce et triste devint pensive; il continua d'une voix légèrement altérée, malgré les visibles efforts qu'il faisait pour vaincre son émotion.

--Le projet favori de M. de Mortagne et de mon père avait été d'obtenir votre main pour moi, madame.

--Monsieur, à quoi bon ces souvenirs... je vous prie?...

--Pardonnez-moi de vous parler d'un passé, de projets qui vous intéressent si peu, madame; mais j'ai eu l'honneur de vous le dire, c'est indispensable. J'avais souvent entendu M. de Mortagne, avant son funeste voyage pour l'Italie, dire à mon père combien votre enfance était malheureuse, malgré les rares qualités qui s'annonçaient en vous. Le récit des mauvais traitements que vous faisait subir mademoiselle de Maran excita plusieurs fois la généreuse indignation de mon père. J'étais bien jeune, mais je n'oublierai jamais quel intérêt votre position m'inspirait. J'avais jusqu'alors habité avec mon père une de ses terres; c'est vous dire, madame, que j'avais eu toujours sous les yeux l'exemple des plus nobles vertus. En entendant M. de Mortagne raconter quelques traits de mademoiselle de Maran, pour la première fois de ma vie j'appris qu'il existait des êtres méchants et pervers... Quand je voyais M. de Mortagne, je l'accablais de questions à votre sujet; vous étiez pour moi, madame, la personnification de la douleur et de la résignation. Je partis pour d'assez longs voyages; bien souvent en songeant à mon père, à la France, je donnais une triste pensée à la pauvre orpheline abandonnée aux méchants caprices d'une femme impitoyable. Si vous saviez, madame, la haine invincible que m'a toujours inspirée l'abus de la force; si vous saviez combien j'ai toujours pris le parti du faible contre le puissant, vous ne vous étonneriez pas de m'entendre parler ainsi du profond intérêt que vous m'inspiriez déjà.

--Je vous en sais gré, monsieur, croyez-le...

--A mon retour, je trouvai M. de Mortagne à Paris; il vint nous apprendre, à mon père et à moi, l'issue de la scène violente à la suite de laquelle votre conseil de famille, madame, vous avait laissée sous la tutelle de mademoiselle de Maran. Alors seulement mon père me parla de projets qui ne devaient jamais se réaliser. Au retour d'une campagne en Grèce, que j'avais projetée avec M. de Mortagne, celui-ci voulait tout tenter pour éclairer l'opinion de votre famille, afin de vous soustraire à l'influence de mademoiselle de Maran. Vous avez su, madame, par quelles odieuses machinations notre courageux ami avait été retenu dans les prisons de Venise pendant de longues années; nous le crûmes perdu pour nous... Cet homme généreux nous avait si vivement intéressés à votre sort, que mon père crut obéir à un pieux devoir en tâchant de remplacer M. de Mortagne auprès de vous.

--Que voulez-vous dire, monsieur?

--Mon père fit tout au monde pour se rapprocher de mademoiselle de Maran. Dans la noble illusion de sa belle âme, il croyait, par la seule influence de la raison et de la vertu, pouvoir décider madame votre tante à changer de conduite envers vous. Il eut plusieurs entrevues avec elle; il la trouva inflexible. Je ne puis vous dire, madame, ses regrets, le chagrin qu'il en éprouva. Il fit entendre à cette femme un langage tour à tour sévère, menaçant, suppliant: rien ne put la toucher.

--J'avais toujours ignoré cette intervention, monsieur; maintenant je comprends l'éloignement que ma tante a souvent témoigné pour monsieur votre père.

--Après de nouveaux voyages je le perdis... madame.--M. de Rochegune garda un moment le silence, baissa la tête, essuya furtivement une larme et reprit:--En mourant, mon père me recommanda, au nom de l'amitié qui nous unissait à M. de Mortagne, de toujours veiller sur l'orpheline qui méritait à tant de titres l'intérêt de notre ami. Hélas! madame, j'étais réduit à faire des voeux stériles pour votre bonheur. Je voulus en vain me présenter à mademoiselle de Maran; le nom que je portais fut un motif d'exclusion: elle me refusa l'entrée de sa maison. Vous aviez alors seize ans, je crois, madame. Plusieurs fois, attiré par une sorte de curiosité pieuse que m'inspirait votre position, je me trouvai sur votre chemin; il y avait sur vos traits je ne sais quel mélange de tristesse contenue, de résignation douloureuse qui me navrait. Vous me pardonnerez, n'est-ce pas? cette part mystérieuse que je prenais à votre vie. La respectueuse sympathie que j'éprouvais pour vous était comme un legs pieux que mon père, que M. de Mortagne, notre meilleur ami, avaient fait à mon coeur. Ne pouvant vous rencontrer, souvent je m'entretenais de votre position avec madame de Richeville. L'inquiète et jalouse surveillance de mademoiselle de Maran empêcha souvent quelques personnes de nos amis et des siens de parvenir jusqu'à vous. A la moindre question sur votre sort, sur ses projets sur vous, mademoiselle de Maran détournait la conversation ou refusait formellement de répondre. Un an se passa de la sorte. Je reçus une lettre de M. de Mortagne: après des tentatives et des efforts inouïs, il était parvenu à corrompre un de ses gardiens, à s'évader de Venise. Obligé de s'arrêter à Marseille par suite de ses fatigues, il m'écrivit de me rendre auprès de lui le plus tôt possible. J'y courus: je le trouvai presque mourant, mais préoccupé d'une seule chose, de votre avenir. Je lui appris que madame de Richeville, une de nos amies, avait en vain essayé de parvenir jusqu'à vous. Il me demanda si vous étiez bien portante, si vous étiez belle; je lui fis votre portrait, madame; une lueur de bonheur et de joie brilla dans son regard mourant.

--Excellent ami!--m'écriai-je.

--Oui, madame, vous n'en avez pas de plus fervent, de plus dévoué... Je ne le quittai plus... Madame de Richeville, bravant les convenances peut-être, mais suivant le premier mouvement de son amitié et d'une inaltérable reconnaissance, vint passer quelque temps à Marseille; elle amenait avec elle l'un des meilleurs médecins de Paris: M. de Mortagne fut sauvé... Comme toujours, il se préoccupait avant tout de votre sort... Alors revint à sa pensée ce projet d'union qui avait fait la joie, l'espérance de mon père... Cette espérance, que j'ai crue un moment réalisable, a suffi pour me donner, j'ose presque le dire, le droit... de vous supplier de disposer toujours de mon religieux dévouement. M. de Mortagne, à son arrivée à Paris, devait avoir un long entretien avec vous. Que mademoiselle de Maran y consentît ou non, il voulait vous faire part de ses projets. On croit ce qu'on veut dire, madame; il me semblait si beau d'avoir la mission de vous faire oublier une enfance, une jeunesse malheureuses! l'amitié prévenue de M. de Mortagne me montra l'avenir sous un si beau jour, que je revins à Paris partageant presque les espérances de mon ami. Tout à coup deux nouvelles foudroyantes firent évanouir ce beau rêve: votre mariage était arrêté avec M. de Lancry; et M. de Mortagne, ayant voulu se mettre trop tôt en route, était retombé gravement malade à Lyon: l'on désespérait presque de ses jours. Je courus près de lui... Ce que je lui appris empira tellement sa maladie, qu'il fut saisi d'une fièvre ardente; elle dura un mois environ. Quelques affaires pressantes m'obligèrent de le précéder à Paris; il y arriva la veille de votre mariage. Quant à moi, renonçant à un espoir caressé depuis bien longtemps, je résolus de voyager; je mis cette maison en vente, alors que j'eus l'honneur de vous voir chez moi, madame, avec M. de Lancry et mademoiselle de Maran.

--Permettez-moi une question, monsieur, savez-vous la démarche que madame de Richeville a faite auprès de moi avant mon mariage?

M. de Rochegune me regarda avec surprise, et me dit avec l'accent le plus sincère:

--Je ne sais, madame, de quelle démarche vous voulez parler.

--Veuillez continuer, monsieur,--dis-je à M. de Rochegune.

Je pensais avec angoisse qu'il allait sans doute me parler de Gontran dans les mêmes termes que madame de Richeville. Quoique jusqu'alors la conversation de M. de Rochegune eût été remplie de délicatesse, de mesure et de respect, je n'aurais pas souffert la moindre attaque contre M. de Lancry.

M. de Rochegune continua:

--Vous le voyez, madame, par ce long préambule, depuis dix ans votre sort n'a pas cessé d'occuper M. de Mortagne, mon père ou moi, tout ceci à votre insu, je le sais; mais enfin, puisse cet intérêt si vif, si soutenu, me donner maintenant le droit de vous dire une vérité utile, quelque cruelle que soit cette vérité.

--Monsieur, je ne sais ce que vous avez à me dire... mais s'il s'agit de quelque récrimination contre M. de Lancry, il est inutile de prolonger cet entretien.

M. de Rochegune me regarda avec un étonnement presque douloureux.

--Je le vois, madame, je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous... Du moment où vous avez donné votre main à M. de Lancry, ce choix si honorable pour lui l'a placé à mes yeux parmi les personnes auxquelles je serais heureux de prouver mon dévouement. Une des raisons qui me donnent le courage de venir à vous en toute confiance, madame, c'est que mes paroles intéressent autant M. de Lancry que vous-même.

Ce simple et noble langage me débarrassa d'un poids énorme, mais il éveilla mes craintes au sujet de Gontran.

--Que venez-vous m'apprendre, monsieur?--m'écriai-je vivement.

Après un moment de silence, il me répondit:

--Vous voyez souvent M. Lugarto, madame?

--Oui, monsieur, et je dirais presque malgré moi, s'il n'était pas l'ami de M. de Lancry.

--Savez-vous, madame, ce que c'est que M. Lugarto?

--Hélas! monsieur, je le sais.

--Savez-vous, madame, que M. Lugarto passe maintenant sa vie chez mademoiselle de Maran?

--Je l'ignorais... monsieur; j'avais au contraire entendu mademoiselle de Maran le traiter avec l'ironie la plus impitoyable.

--Sans doute mademoiselle de Maran l'a traité ainsi jusqu'au jour où elle a reconnu que vous n'aviez pas, madame, d'ennemi plus dangereux que cet homme.

--Cela devait être,--dis-je en souriant avec amertume...--ma tante m'avait presque prévenue de cette nouvelle perfidie.

--Mais vous ignorez, madame, toute la noirceur, toute la lâcheté de cette nouvelle machination de mademoiselle de Maran... Vous ne savez pas l'indigne appui qu'elle prête par ses discours aux calomnies infâmes de M. Lugarto!

--Et quelles calomnies... monsieur? Ce que dit un pareil homme est-il compté? et d'ailleurs que peut-il dire?

--Oh! rien qu'il ne puisse justifier, madame, rien non plus qui ne soit vrai, ce qui rend malheureusement ses affreuses médisances plus fatales... Il dit que M. de Lancry est son ami intime, et il le prouve en se montrant sans cesse avec vous et avec lui. Il dit que chaque matin il vous envoie des fleurs dont vous vous parez, et cela est encore vrai; il dit que les fêtes qu'il va donner, c'est pour vous qu'il les donne; il dit que devant le monde vous lui témoignez de la froideur, mais que cette froideur est une feinte convenue avec vous pour tromper votre mari... Il dit enfin que vous l'aimez, madame!

Je regardai M. de Rochegune avec tant de stupeur qu'il crut que je ne l'avais pas entendu; il reprit:--Oui, madame... M. Lugarto dit que vous l'aimez.

Cette accusation me parut d'une stupidité si révoltante, que je m'écriai avec un éclat de rire sardonique:

--Moi! aimer cet homme! mais c'est de la folie, monsieur; qui croira jamais cela? qui admettra cela comme possible? Sans doute, je regrette amèrement l'intimité qui s'est établie entre lui et mon mari, je regrette amèrement d'être de sa part l'objet d'attentions que je méprise et que je hais... mais, jamais, mon Dieu! je n'ai craint de voir ces relations que j'abhorre interprétées de la sorte.

M. de Rochegune me regardait avec une expression de pitié douloureuse.

--Hélas! madame,--reprit-il après un assez long silence,--il m'en coûte de vous convaincre d'une réalité bien affligeante; mais votre repos, mais... le dirai-je? le soin de l'honneur... oui, de l'honneur de M. de Lancry, me font un devoir de vous éclairer.

--Ah! monsieur, parlez...

--Vous êtes bien jeune, madame; vous êtes fière de la noblesse, de la pureté de vos sentiments; vous êtes fière de l'amour que vous éprouvez, de celui que vous inspirez à l'homme que vous avez choisi; vous êtes fière de votre bonheur enfin, parce qu'il est noble, grand et légitime; vous dédaignez des calomnies infâmes. Qui voudra les croire? dites-vous. Écoutez, madame. Au lieu de supposer le monde ce qu'il est, avide de scandale et de médisance, croyant au mal, parce que la sottise et la vulgarité ont juste l'intelligence qu'il faut pour répéter, pour colporter une médisance; supposez le monde spectateur impartial... que voit-il? Vous, belle, jeune, sans expérience, paraissant déjà presque oubliée par votre mari, tandis que lui rend ses soins empressés à une femme très à la mode et d'une réputation souvent compromise. Ce n'est pas tout, l'ami de votre mari, madame, vit dans votre intimité de chaque jour, partout il vous accompagne; sa renommée est telle qu'on le sait incapable de s'occuper d'une femme avec désintéressement; il dit bien haut, il affiche à tous les yeux les préférences forcées, je n'en doute pas, qu'il reçoit de vous: ces apparences fâcheuses sont envenimées par la jalousie qu'une femme dans votre position, madame, inspire à tontes les femmes. Mademoiselle de Maran, poursuivant l'oeuvre de perfidie et de méchanceté qu'elle a commencée dès votre enfance, joue un autre rôle maintenant. C'est contre sa volonté, dit-elle, que vous avez épousé M. de Lancry; elle redoutait sa légèreté, dont il ne donne maintenant que trop de preuves en s'occupant si évidemment de la princesse Ksernika. Mademoiselle de Maran dit encore qu'elle a représenté à M. de Lancry qu'il vous pousserait dans quelque funeste voie de représailles; que votre position est d'autant plus dangereuse que vous voyez souvent M. Lugarto, et qu'à part quelques prétentions puériles elle ne peut s'empêcher de trouver cet étranger doué de qualités charmantes et faites pour séduire une femme... Ce n'est pas tout, madame; préparez vous à un dernier coup plus cruel encore que les autres, parce qu'il n'attaque pas que vous seule... mademoiselle de Maran donne encore une autre cause au regret qu'elle éprouve de votre mariage avec M. de Lancry; elle affirme que, par suite de dettes énormes contractées par votre mari avant votre mariage, votre fortune est maintenant gravement compromise, et que...

--Vous hésitez, monsieur?--dis-je à M. de Rochegune en contenant mon indignation, non contre lui, mais contre les auteurs de cette trame odieuse qui se déroulait alors tout entière à mes yeux...--Continuez, continuez, je suis préparée à tout entendre...

--Et moi à tout vous dire, madame; car, heureusement, je crois avoir le moyen de ruiner et de confondre tant de méchantes impostures...

--Eh bien, madame, votre tante a l'infamie de répéter que M. de Lancry, voyant ses affaires embarrassées, s'est adressé à l'obligeance de M. Lugarto, et qu'il est dans une telle dépendance à l'égard de cet homme, qu'il se voit presque forcé de souffrir ses assiduités auprès de vous.

--Oh! mon Dieu!... mon Dieu! m'écriai-je en cachant mon visage dans mes mains...

--Vous frémissez, madame; c'est un abîme de honte et d'infamie, n'est-ce pas? Vous si noble, vous si pure! c'est à peine si vous pouvez comprendre ce tissu d'horreurs... Eh bien, madame, croyez un homme qui de sa vie n'a fait un mensonge... Tel est le bruit qui court sur vous, sur M. de Lancry, sur M. Lugarto... Et ce n'est pas un vain bruit sans écho, madame, non... non; malheureusement c'est une conviction basée sur les apparences les plus funestes. M. Lugarto a agi avec une infernale habileté. M. de Lancry, vous-même, madame, à votre insu, vous avez accrédité ces abominables calomnies.

Je restais anéantie; je m'expliquais alors l'invincible aversion, la terreur instinctive que m'inspiraient les soins de M. Lugarto. Alors je voyais toute l'étendue du mal.

Mes soupçons sur la nature des obligations que M. de Lancry avait pu contracter envers M. Lugarto me semblaient justifiés. En cela, sans doute, mademoiselle de Maran ne calomniait pas.

Quoique sans expérience du monde, je le connaissais assez pour savoir qu'il accueillait les bruits les plus infâmes. Malheureusement mille circonstances interprétées dans le sens odieux qu'on attachait aux relations qui existaient entre nous et M. Lugarto me revinrent à l'esprit.