Mathilde: mémoires d'une jeune femme

Part 25

Chapter 253,823 wordsPublic domain

Il y a dans tout sentiment sincère et profond qui sent sa _vaillance_ une sorte d'austérité ombrageuse, de susceptibilité farouche, de pudeur sacrée, qui se révolte à la moindre profanation. Aussi, songeant à mon isolement, à mon caractère défiant, aux malheurs de mon enfance, à l'espoir immense que j'avais fondé sur mon mariage avec Gontran, on comprendra peut-être mes ressentiments.

La princesse, étonnée de mon silence, me dit:

--Mais vous semblez préoccupée, madame; à quoi pensez-vous donc?

Je fus sur le point de lui dire avec candeur ce que j'éprouvais; et de la supplier, au nom de mon bonheur, de ne pas être coquette pour Gontran; mais je réfléchis au ridicule de cette démarche: j'y renonçai. Le monde est ainsi fait, qu'il n'a que des mépris ou des sarcasmes pour l'expression d'une douleur légitime et ingénue.

Alors mon orgueil s'indigna, des paroles remplies de fiel et d'amertume me vinrent aux lèvres; je tâchai de m'inspirer de la méchanceté de mademoiselle de Maran; je tâchai, mais en vain, de trouver quelque repartie sanglante... je souffrais trop pour avoir de l'_esprit_.

Forcée de répondre à une seconde interpellation de la princesse, je ne pus que trouver cette sottise, que je dis en souriant avec amertume:

--Je ne doute pas, madame, de la puissance de vos charmes.

--Mon Dieu! de quel air sombre et tragique vous me dites cela!--reprit madame de Ksernika en riant aux éclats.--Est-ce que vous seriez jalouse, par hasard? et jalouse de votre mari encore? mais ça serait très-piquant.

--Madame...

--Ah çà! n'allez pas avoir cette ridicule faiblesse, au moins! j'en serais désolée. Mon triomphe serait bien moins grand, la jalousie vous ferait perdre une grande partie de votre supériorité sur moi. Mais voyez donc un peu ma prétention, ma vanité! j'ose entrer en lutte avec vous, avec vous armée de tant d'avantages! avouez que c'est bien héroïque!

J'étais au supplice; il me fallut l'habitude de dissimuler mes chagrins, habitude que j'avais contractée pendant ma triste enfance, pour m'empêcher de pleurer à chaudes larmes.

Hélas! je n'aurais pas cru devoir sitôt recourir à cette faculté, fruit d'un si misérable passé. Toutes les forces de mon âme furent employées à cette contrainte. Je sentis que j'allais encore faire une sotte réponse; et presque malgré moi je balbutiai ces mots absurdes:

--Parlez-vous sérieusement, madame?

La princesse recommença de rire aux éclats.

--Comment, si je parle sérieusement!--reprit-elle;--vous me faites là une question de pensionnaire. Mais, certainement, tout ce que je vous dis est très-sérieux. Je raffole de M. de Lancry; et vous voyez en moi une rivale déclarée, prête à vous disputer ce coeur par tous les moyens possibles. Quelle belle occasion, enlever une charmante conquête à une adversaire redoutable!

Je regardai fixement madame Ksernika pour tâcher de pénétrer le fond de sa pensée. Cela me fut impossible, tant l'expression de ses traits était mobile et changeante.

Peu à peu pourtant je repris mon sang-froid, je surmontai mon émotion, je tâchai de prendre un air riant et léger.

--Mais, madame,--répondis-je,--savez-vous que vous risquez beaucoup en entrant en lice contre moi?

--Certainement, et c'est ce qui fait mon orgueil; car enfin vous êtes bien plus belle, bien plus jeune, bien plus aimable que moi,--dit la princesse avec un accent moqueur.

--Ceci n'est pas la question, madame; ce qui fait ma supériorité, c'est que je n'ai pas comme vous... une réputation à conserver...

--Comment cela, madame?--dit la princesse en me regardant avec surprise;--votre réputation...

--Oh! madame, j'ai la mienne comme vous avez la vôtre... Il y en a de toutes les sortes.

Madame de Ksernika fit un mouvement de dépit.

Je me hâtai de continuer.

--La vôtre est une réputation de beauté irrésistible, établie par de brillants et surtout par de _nombreux_ succès. Si dans notre lutte vous triomphez encore, une nouvelle conquête n'augmentera pas de beaucoup votre gloire; tandis que si vous succombez... jugez donc... madame, ce sera devant qui? devant une pauvre jeune femme sans expérience qui entre dans le monde et qui défend bourgeoisement... son mari... ou, si vous l'aimez mieux, son bonheur...

La princesse prit son air hautain, et me dit assez aigrement:

--Vous êtes piquée, madame?

Je vis à ces mots que ma réponse avait porté juste; j'en ressentis une joie amère.

--Pas du tout, madame, car nous plaisantons... je crois.

Gontran revint avec M. Lugarto.

--Princesse,--dit M. de Lancry,--mesdames d'Aubeterre et M. de Saint-Prix viennent d'arranger une partie de petit spectacle et un souper au cabaret pour ce soir; vous conviendrait-il d'en être avec madame de Lancry, moi et Lugarto?

--Sans doute, avec le plus grand plaisir,--reprit-elle.

--Voici ce qu'on propose encore,--ajouta M. de Lancry.--Il est bientôt six heures, le temps est charmant, nous irions faire un tour au bois de Boulogne jusqu'à sept heures et demie, et de là nous irions voir Arnal au Vaudeville.

--C'est à merveille!--répéta la princesse;--adopté à l'unanimité; n'est-il pas vrai, madame de Lancry?

--Je me sens assez souffrante,--dis-je à Gontran,--pour vous prier de me dispenser de ce plaisir.

--Y pensez-vous?--répondit M. de Lancry;--au contraire, cela vous distraira.

--Arnal est ravissant d'abord,--ajouta M. Lugarto.

--Je vous en prie...--dis-je en jetant un regard suppliant sur mon mari.

--Monsieur de Lancry, soyez impitoyable,--dit la princesse;--faites le tyran, ordonnez.

--Nous serions trop privés de l'absence de madame de Lancry,--répondit Gontran en souriant,--pour que je ne suive pas le barbare conseil de la princesse. Ainsi donc,--ajouta-t-il avec une emphase comique,--madame de Lancry, je vous ordonne positivement de venir passer avec nous une charmante soirée.

--Si vous l'exigez...--dis-je à Gontran.

--Sans doute, nous l'exigeons tous,--ajouta M. Lugarto.

--C'est convenu,--reprit Gontran.--Je vais aller prévenir Saint-Prix et madame d'Aubeterre, et envoyer tout de suite prendre deux avant-scènes au Vaudeville et commander le souper chez Véry.

--Mais, j'y pense,--dit la princesse,--madame de Sérigny m'a amenée, et je n'ai pas demandé mes gens!

--Rien de plus simple, princesse,--reprit M. Lugarto.--Lancry dispose de sa voiture pour envoyer retenir les loges, je vous offre la mienne ainsi qu'à madame de Lancry et à Gontran.

--C'est on ne peut mieux,--dit mon mari en offrant son bras à madame de Ksernika.--Allons rejoindre ces dames, elles nous attendent.

M. Lugarto m'offrit son bras avec un sourire de triomphe... Il m'était impossible de le refuser malgré ma répugnance.

Il me dit tout bas:--Cela vous désole d'être parée de _mes_ fleurs, d'accepter _mon_ bras, de venir dans _ma_ voiture. J'en suis désolé, c'est votre faute; pourquoi me traitez-vous si mal, que toutes mes prévenances tournent pour vous en contrariétés?

Je ne répondis rien; je traversai ces salons remplis de gens heureux et gais. Les fenêtres ouvertes laissaient voir le jardin avec tous ses trésors de fleurs et de verdure.

En contemplant ce riant tableau, en entendant l'harmonie de l'orchestre, j'avais la mort dans le coeur: ce contraste m'était insupportable. On me regardait beaucoup. J'entendais murmurer mon nom et celui de M. Lugarto; je rougissais de honte, pensant que tout le monde avait pour lui autant de mépris que moi. J'étais navrée de paraître liée intimement avec cet homme.

Il n'en était rien, du moins en apparence; les hommes échangeaient avec lui un salut cordial ou quelques paroles prévenantes; beaucoup de femmes lui souriaient en répondant à son salut: un moment nous nous arrêtâmes dans l'embrasure d'une porte.

La jeune marquise de Sérigny, très-grande dame pourtant, s'approcha de M. de Lugarto et lui dit:

--Je viens vous présenter une requête au nom d'une foule de jolies femmes.

--Voyons, de quoi s'agit-il?--demanda M. Lugarto.

--D'un ou de deux bals charmants que vous deviez nous donner ce printemps pour célébrer votre retour. Vous savez si bien organiser une fête! ce serait délicieux.

--Oui, oui, donnez-nous des bals de printemps, M. Lugarto,--reprirent quelques jeunes femmes en se joignant à madame de Sérigny.

M. Lugarto se retourna vers moi, et me dit très-haut avec sa familiarité choquante:

--Allons, voyons... décidez: voulez-vous, oui ou non, que je donne quelques bals? Fixez l'époque, le nombre, et je vous obéis... à vous...

Je devins pourpre de honte; tous les yeux se tournèrent vers moi: je remarquai quelques méchants sourires; mon coeur se serra, je ne trouvai pas un mot.

--Lancry, répondez donc pour votre femme,--dit Lugarto à mon mari, qui était devant nous;--je lui demande si elle veut que je donne des bals; elle ne dit ni oui ni non.

--Donnez-les toujours,--dit Gontran;--je suis sûr que la discrétion empêche seule madame de Lancry de vous dire oui.

--Eh bien! mesdames, alors, puisque cela plaît à madame de Lancry, je donnerai quatre bals.

--Deux bals du matin et deux bals le soir avec illumination dans votre magnifique jardin, ce sera ravissant!--dit madame de Sérigny.

--Peut-être bien...--répondit M. Lugarto.--Il faudra que je demande le goût d'une personne de mes amies,--et il me jeta de nouveau un regard expressif,--et en qui j'ai toute confiance.

--Monsieur Lugarto, vous êtes toujours un homme charmant,--dirent plusieurs femmes.

--Sans doute, quand je vous donne des bals,--répondit-il insolemment.

Nous passâmes pour aller attendre nos voitures.

CHAPITRE VIII.

LE SOUPER.

J'étais atterrée de l'impudence avec laquelle M. Lugarto s'était adressé à moi, et de l'indiscrétion effrontée avec laquelle des femmes de la meilleure et de la plus haute compagnie, dans leur ardeur effrénée pour le plaisir, mendiaient des fêtes à un homme qu'elles devaient mépriser.

La voiture de M. Lugarto avança.

--Il n'y a que vous au monde pour avoir des chevaux pareils,--dit la princesse.

--Ils sont assez chers pour être magnifiques,--dit Gontran;--l'attelage lui coûte quinze mille francs.

Nous partîmes pour le bois de Boulogne; M. de Saint-Prix et mesdames d'Aubeterre suivaient dans une autre voiture.

D'une tristesse morne, j'étais écrasée sous le poids des émotions si violentes de cette journée de _fête_.

La force factice et fébrile qui m'avait un moment soutenue m'abandonna tout à fait. Je m'étais en vain promis de lutter d'esprit, d'entrain, de gaieté avec la princesse. Sans m'abuser d'un vain orgueil, j'avais vu que je pourrais l'embarrasser, mais je n'eus pas le courage de le tenter.

Je tombai dans une sorte d'affaissement douloureux, je me résignai... Dans ma pensée, j'offris à Gontran le sacrifice que je lui faisais en assistant aux _joies_ de cette soirée, qui, pour moi, était un supplice.

Je sentais, avec une sorte de consolation amère, que, tout en souffrant beaucoup des angoisses de la jalousie, mon amour pour Gontran n'éprouvait pas la moindre atteinte. Je ne pourrais, je crois, mieux comparer cette impression qu'à celle que ressent une mère en pleurant les erreurs d'un enfant adoré..., elle hait ses fautes en le chérissant toujours.

Oh! c'est qu'il y a dans l'amour invincible des femmes un sentiment de charité magnifique au-dessus de l'intelligence et des facultés du vulgaire. Plus on souffre, plus on désire épargner des souffrances à celui qui cause les vôtres; on met en pratique, avec une résignation pieuse, ce précepte évangélique d'une naïveté si sublime: _Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît._

Je me souviens que cette pensée me vint à l'esprit au moment où la princesse riait très-haut et très-fort d'une plaisanterie de Gontran sur la tournure ridicule d'un homme qui passait à cheval auprès de nous.

Il y avait un tel contraste entre mes idées et celles qu'on venait d'exprimer, que j'en rougis d'abord presque de honte; puis vint une réaction contraire: je ne pus m'empêcher de jeter sur la princesse un regard de mépris écrasant, en me soulevant à demi du fond de la calèche où j'étais appuyée.

Gontran s'en aperçut; il profita d'un moment où M. Lugarto et madame de Ksernika étaient penchés à une des portières pour voir passer monseigneur le duc de Bordeaux, qui revenait de Bagatelle, et il me dit tout bas avec impatience:

--Vous n'avez pas l'air souffrant, mais fort maussade; vous vous ferez dans le monde la réputation d'avoir un caractère insupportable; c'est du dernier ridicule: on s'épuise en frais pour vous, et vous y répondez par le silence le plus dédaigneux.

--Gontran, je vous assure que je souffre...

Et deux larmes, longtemps contenues, me vinrent aux yeux.

--Allons, des pleurs maintenant! il ne manque plus que cela pour vous achever,--dit-il en haussant les épaules.

Je baissai la tête, je portai mon mouchoir à mes lèvres, je cachai mes larmes.

Sans doute Gontran regretta son mouvement d'impatience; car, relevant bientôt sur lui mes yeux, pour lui montrer que je ne pleurais plus, je rencontrai les siens...

Oh! jamais, jamais, je n'oublierai le regard rempli de tristesse et de bonté qu'il me jeta.

Puis ses traits se contractèrent... par un mouvement plus rapide que la pensée; pendant une seconde, sa figure si belle, si noble, porta l'empreinte d'un désespoir terrible.

Je ne pus retenir un léger cri, tant je fus effrayée.

La princesse et M. Lugarto se retournèrent vivement.

Les traits de mon mari avaient repris leur expression de gaieté habituelle; il me dit:

--Pardon, ma chère Mathilde; je suis un maladroit, j'ai manqué d'écraser votre joli pied.

L'heure du spectacle arriva; nous y arrivâmes avec les personnes qui devaient nous y accompagner, mesdames d'Aubeterre et leur oncle M. de Saint-Prix.

Les femmes étaient assez insignifiantes et parlèrent heureusement beaucoup. Les hommes avaient à peu près la même valeur. Je me mis dans un coin de la loge, M. Lugarto se tint derrière moi.

Gontran parut très-occupé de la princesse; celle-ci fut d'assez mauvais goût pour s'attirer plusieurs fois quelques _chut_ énergiques, tant ses éclats de rire étaient désordonnés.

Je répondis par de rares monosyllabes à ce que me disait M. Lugarto; je causai quelque peu avec mesdames d'Aubeterre, placées près de moi.

Les lazzi de ce théâtre m'auraient peut-être amusée dans une autre situation d'esprit, mais ils me parurent insupportables.

Avant la dernière pièce, nous partîmes pour aller souper chez Véry. M. de Lancry fut placé entre la princesse et l'une des comtesses d'Aubeterre. J'eus à ma droite M. Lugarto, à ma gauche M. de Saint-Prix. J'espérais échapper à l'entretien du premier en causant avec le second; ce fut en vain: M. de Saint-Prix était fort gourmand, il prit le souper très au sérieux et me répondit à peine.

--Lancry a raison, vous avez un bien malheureux caractère, car vous méconnaissez vos amis,--me dit M. Lugarto de manière à n'être entendu que de moi;--mais avec le temps vous reviendrez de vos injustes préventions...

Je ne répondis rien. Il continua sur le même ton:

--J'ai entendu votre mari inviter M. de Rochegune à venir vous voir... J'espère bien que vous ne recevrez pas souvent cet original; il est ennuyeux comme la pluie, et je le déteste, moi.

Je ne pus m'empêcher de dire à M. Lugarto:

--Vous le détestez sans doute autant que vous le craignez, monsieur, car ce matin vous avez été plus que poli pour lui.

--Tiens!... vous le défendez!--dit-il en attachant sur moi un regard fixe.

--Je tiendrais beaucoup à compter M. de Rochegune au nombre de mes amis; c'est un homme de grande naissance, d'un rare savoir et d'un noble coeur.

--Ah!... ah!... c'est comme cela, c'est bon à savoir, dit M. Lugarto avec ce sourire convulsif qui annonçait toujours chez lui une colère contrainte.

Je me tus. J'étais fermement résolue à avoir avec M. de Lancry une dernière explication au sujet de cet homme.

De vagues pressentiments me disaient qu'il se tramait quelque machination perfide dont moi et Gontran nous devions être les victimes. En me rappelant l'expression de désespoir qui avait un moment contracté les traits de M. de Lancry, je faisais mille suppositions contraires. Je ne pouvais concilier son apparence de gaieté et son empressement auprès de la princesse, avec le regard tendre, désolé, presque suppliant, qu'il m'avait jeté à la dérobée.

Cette mortelle journée finit enfin. Hélas! elle devait contenir pour ainsi dire dans leur germe bien des malheurs pour l'avenir...

* * * * *

Je viens de relire ces pages, cette réflexion me semble encore plus juste; il n'est pas un des faits les plus insignifiants de ce jour qui n'ait eu plus tard un cruel développement.

CHAPITRE IX.

EXPLICATION.

Plusieurs jours se passèrent; la princesse Ksernika vint me voir. Croyant sans doute qu'elle n'aurait pas un grand avantage sur moi dans une conversation un peu piquante, elle se contenta de m'accabler de paroles d'affection. Gontran continua de se montrer très-assidu près d'elle lorsqu'il la rencontrait dans le monde.

M. Lugarto venait presque chaque jour voir mon mari; il ne cessait de me persécuter de son odieuse présence. Malgré moi, malgré les observations que j'avais faites à Gontran, très-souvent cet homme m'envoyait des fleurs. Il demanda à mon mari une place dans notre loge à l'Opéra pour la fin de la saison; malgré mes supplications, M. de Lancry la lui accorda.

A toutes mes objections il n'avait que cette réponse:

«Lugarto est mon ami intime; je ne puis ni ne veux rompre une très-ancienne liaison pour satisfaire à votre antipathie, aussi injuste qu'elle est déraisonnable. Lugarto vous déplaît, soit, vous ne le lui prouvez que trop, je vous laisse libre d'agir à votre gré, laissez-moi la même liberté à son égard; seulement, par convenance, ménagez-le devant le monde.»

J'avais déjà pu reconnaître que la volonté de Gontran était inébranlable, je me résignai.

Heureusement je m'aperçus d'un changement notable dans les manières de Lugarto à mon égard. Au lieu de me poursuivre de sa conversation lorsqu'il se trouvait dans le monde avec nous, il m'adressait à peine quelques mots. Plusieurs fois Gontran m'avait obligée à offrir aussi une place dans notre loge à la princesse Ksernika. Je continuai de souffrir cruellement de mes soupçons jaloux. Vingt fois je fus sur le point d'en parler à Gontran; je n'osai pas.

Je me souvins de ce qu'on m'avait raconté de ma mère, de la force d'inertie avec laquelle elle se repliait sur elle-même, sous le poids de la douleur; je me sentis le même pouvoir; je contins, je cachai mon chagrin; je ne montrai jamais à M. de Lancry qu'un front calme et serein.

D'abord je m'interrogeai chaque jour presque avec effroi, afin de savoir si mon amour pour Gontran avait reçu la moindre atteinte: il n'en était rien.

Dans l'orgueil de mon dévouement, j'attendais avec une sorte de sécurité douloureuse que mon mari reconnût le néant de l'affection à laquelle il me sacrifiait sans scrupule. D'ailleurs, à part les soins apparents qu'il rendait à madame Ksernika, Gontran était bon pour moi, affable; il ne soupçonnait pas mes souffrances; car je le trouvais toujours riant et léger.

En vain je recherchais dans ses traits cette expression fugitive du désespoir qui m'avait une fois si vivement frappée, et qui un instant m'avait fait penser que sa conduite lui était imposée par la mystérieuse influence de M. Lugarto.

Je me trompais cependant en croyant que, pour être contraints et dissimulés, mes ressentiment perdaient de leur intensité; je ne pouvais me confier à personne, je vivais seule, je n'avais pas d'amie, Ursule était loin de moi; d'ailleurs j'aurais presque considéré comme un sacrilége toute récrimination contre Gontran.

Généralement l'on ne se plaint que pour faire excuser ses représailles ou pour faire montre de sa résignation.

J'aimais Gontran plus que jamais; ma résignation était si naturelle, que je ne pouvais songer à en tirer vanité.

Une douleur immense, solitaire, s'amassait lentement dans mon coeur. A mesure que cette douleur l'envahissait, j'éprouvais une sensation singulière. Je me sentais de plus en plus oppressée, comme si peu à peu l'air m'eût manqué. Je craignais qu'il ne vînt un moment où mon âme déborderait, où malgré moi je jetterais un premier cri d'angoisse en suppliant Gontran de me prendre en pitié.

Ce moment arriva.

Depuis quelques jours j'étais souffrante. Un matin je dis à mon mari:

--Gontran, j'ai à réclamer de vous une promesse bien chère.

--Que voulez-vous dire, Mathilde?

--Vous m'avez fait espérer que nous irions passer quelque temps dans notre maisonnette de Chantilly. Voici bientôt la fin du mois de mai, il me semble que le bon air de la forêt me ferait du bien.

--Comment, vous pensez encore à cette folie? Mais depuis huit jours cette masure est abattue. Mon homme d'affaires m'a dit que l'administration des domaines de M. le duc de Bourbon en avait pris possession. C'est une affaire terminée.

J'avais conservé une lueur d'espoir; voyant qu'il fallait y renoncer, je fondis en larmes. Gontran me parut impatienté, et me dit:

--Mais, en vérité, ma chère amie, vous n'avez pas le sens commun de pleurer pour un tel enfantillage. Je vous l'ai déjà dit, quoique riche, notre fortune ne nous permet pas de satisfaire à tous vos caprices.

--Des caprices! J'en ai bien peu, Gontran, et celui-là était saint et sacré pour moi.

--Encore une fois, ce qui est fait est fait; il est impossible de revenir sur cette vente: ce sont, mon Dieu! d'ailleurs des imaginations de roman; s'il fallait acheter tous les endroits où l'on s'est trouvé heureux, on se verrait au bout d'un certain temps singulièrement embarrassé de ces propriétés commémoratives qui ne vous rapporteraient que des souvenirs. Malheureusement, dans notre siècle de fer, il faut pour vivre d'autres revenus que ceux-là.

Cette plaisanterie de Gontran me fit un mal affreux. J'avais toujours cru à sa religion pour ces temps si fortunés, je ne pus m'empêcher de lui répondre en pleurant:

--Hélas!... mon ami, cette occasion de folle dépense, comme vous dites, était unique.

--C'est-à-dire que, depuis ce temps, vous vous trouvez très-malheureuse sans doute?

--Non... non... je ne me plains pas; seulement je regrette ces beaux jours où vous étiez tout à moi... où nous vivions l'un pour l'autre.

--Puisque l'occasion se présente,--reprit M. de Lancry après un long silence,--j'en profiterai pour vous donner quelques avis dont vous profiterez, je l'espère... Je ne sais pas quelle idée romanesque vous vous êtes faite du mariage; mais permettez-moi de vous dire ce qu'il doit être pour des gens raisonnables. Comme deux amants ou plutôt comme deux enfants, nous avons joué au bonheur solitaire, _à une chaumière et à un coeur_; toute exagération a un terme, nous avons usé toutes ces joies pastorales. Maintenant, nous devons seulement voir dans le mariage une douce intimité basée sur une confiance et surtout sur une liberté réciproque; nous sommes du monde, nous devons vivre pour et comme le monde.

--Gontran, vous souvenez-vous de ce que vous me disiez: «Pour moi le mariage, c'est l'amour, c'est la passion dans une union bénie de Dieu?»--Vous souvenez-vous que vous me disiez encore: «Il me serait impossible de me résoudre à ces relations froides et monotones où le coeur n'a point de part?...»

--Je vous disais cela! je vous disais cela... sans doute. C'est qu'alors j'étais persuadé que ce rêve était possible à réaliser, j'étais de bonne foi.

--Et vous ne vous trompiez pas, Gontran; oh! cette espérance n'était pas une chimère: pour moi, du moins... rien n'est changé... l'amour... la passion dans le mariage, c'est, ou plutôt, si vous le vouliez, ce serait... toujours ma vie, mon bonheur...

--Les femmes prennent toujours leurs désirs pour des faits accomplis. Vous vous abusez étrangement, vous êtes plus jeune que moi. Il se peut que votre illusion dure un peu plus longtemps que la mienne; mais, comme la mienne, elle se dissipera: vous verrez que l'amour romanesque que vous ressentez doit, comme toute chose, avoir son terme....