Mathilde: mémoires d'une jeune femme

Part 2

Chapter 23,736 wordsPublic domain

--La nature m'ayant donné la faculté du courage, que tout Français porte en soi, ma chère madame Leboeuf, je croisai bien ma redingote, et je me préparai à suivre notre homme; seulement je sentis une légère sueur froide qui me monta au front, ce que j'attribuai à l'effet de la température extérieure. J'entendis Robin des Bois... ou plutôt non. Il n'est plus même digne de ce surnom; il doit en porter un, cette fois bien mérité et cent fois plus terrible. Mais n'anticipons pas... J'entendis donc Robin des Bois venir de mon côté; il avait un pas singulier, effrayant, un pas que j'oserais presque appeler bourrelé de remords. Je suspends ma respiration; je m'efface le long de la muraille: il faisait si noir qu'il ne me voit pas. Il passe, et je commence à m'attacher à ses pas avec la ténacité du chien qui poursuit sa proie, si j'ose m'exprimer ainsi. Dieudonné, qui l'avait entendu se diriger de mon côté, accourt, et nous suivons notre homme ou plutôt notre... Mais n'anticipons pas... Nous marchons, nous marchons, nous marchons... Dieu! fallait-il qu'il fût bourrelé, ce malheureux-là! pour ne pas s'apercevoir que nous étions sur ses talons!

--C'est à faire dresser les cheveux sur la tête,--dit la veuve,--quand je pense qu'il pouvait vous apercevoir!

--Dans ce cas-là, madame, j'avais une réponse toute prête, une réponse que j'avais soigneusement élaborée dans la prévision d'un conflit.

--Cette réponse?

--Cette réponse était bien simple: la rue est à tout le monde,--répondit M. Godet d'un air héroïque.

--Comment était-il vêtu?--demanda madame Leboeuf.

--Il me parut vêtu d'un manteau noir et d'un grand chapeau. Enfin, après des détours sans nombre, nous arrivons... devinez où? Je vous le donne en cent, je vous le donne en mille, je vous le donne en dix mille...

--Nous jetons notre langue aux chiens,--s'écrièrent comme un seul homme les habitués du café.

--Monsieur Godet, ayez pitié de nous!--dit madame Leboeuf.

Le rentier, après avoir joui un moment de l'impatience générale, dit enfin d'un ton sépulcral:--Nous arrivons... Ah! messieurs...

--Mais dites donc!

--Nous arrivons au cimetière du Père-Lachaise.

--Au cimetière du Père-Lachaise!!!--répéta l'assemblée avec un accent d'horreur et d'effroi.

Madame Leboeuf fut si troublée, qu'elle se versa un verre de rhum pour se remettre de son émotion.

--Eh! que pouvait-il aller faire au cimetière à cette heure? Dieu du ciel!--s'écria la veuve après avoir bu.

--Vous allez le voir, messieurs, vous n'allez que trop le voir. Nous arrivons à la porte du cimetière. Elle était fermée, bien entendu, ainsi que cela se doit dans le champ du repos, pour que rien n'y trouble la paix de la tombe de chacun. Alors notre homme, c'est-à-dire l'homme, car je repousse toute complicité, toute communauté avec un pareil monstre, l'homme, sans doute armé d'une fausse clef, d'un rossignol, d'un monseigneur ou autre hideux instrument analogue à ses pareils, l'homme, dis-je, ouvre la porte et la referme après lui.

--Alors qu'avez-vous fait?--demanda madame Leboeuf.

--Moi et Dieudonné, nous avons eu le courage d'attendre cet abominable sacrilége jusqu'à quatre heures du matin... pendant ce temps-là nul doute qu'il n'ait employé son temps à des profanations abominables, à l'imitation de ce fameux mélodrame appelé le Vampire.

--Un Vampire!--s'écria madame Leboeuf.

--Est-ce que vous croyez qu'il y a encore des vampires? Comment! le voisin d'en face serait un vampire? un vampire! ah!... quelles horribles délices!

--Dieu merci, ma chère madame Leboeuf, je ne suis pas assez superstitieux pour croire aux vampires exagérés que le mélodrame nous montre; mais je crois qu'on ne s'introduit pas la nuit dans des cimetières sans des motifs qui n'ont rien d'humain ni de naturel; ce qui m'engage, en attendant mieux, à nommer Robin des Bois le Vampire. Et à ce propos j'éprouve le besoin de déclarer hautement que celui qui ne respecte pas l'abri des tombeaux finit tôt ou tard par y descendre, car la Providence atteint toujours le coupable,--ajouta philosophiquement M. Godet.

--Mais c'est tout simple, puisqu'on meurt tôt ou tard,--dit à demi-voix, l'impitoyable critique de M. Godet.

Ce dernier lui lança un regard courroucé, et termina en ces termes:

--Lorsque l'homme que je ne crains pas d'appeler un vampire quitta le cimetière du Père-Lachaise, nous nous remîmes à le suivre, d'abord parce que c'était notre route, et ensuite parce que, dans le cas d'une mauvaise rencontre, il vaut mieux être trois que deux. Enfin, le Vampire revint d'où il était parti et rentra par la ruelle dans ce que j'ose appeler à peine son domicile... et d'où il repartira sans doute cette nuit pour continuer son tissu d'horreurs ténébreuses.

La narration de M. Godet ne satisfit pas complétement ses auditeurs.

Cette visite au cimetière, jointe à la brillante apparition du colonel dans une magnifique voiture, servit de nouveau texte aux inépuisables commentaires des habitués du café Leboeuf, et irrita davantage encore la curiosité générale.

A l'exception de la veuve, personne, il est vrai, ne croyait positivement aux vampires; mais la conduite étrange du colonel n'en prêtait pas moins aux plus bizarres interprétations.

Au moment où la discussion était dans toute sa force, un facteur entra et remit une lettre à madame Leboeuf; celle-ci, vu le froid rigoureux, daigna lui verser un verre d'eau-de-vie en matière de gratification.

Cette bonne action eut immédiatement sa récompense.

Le facteur, tirant de sa botte une assez grande enveloppe scellée d'un large cachet noir, dit à la veuve:

--Le voisin d'en face n'est pas une bonne pratique, car depuis trois mois je ne lui ai jamais porté une lettre; mais en voici une qui en vaut bien plusieurs! Eh! eh! il paraît qu'il aime mieux les gros morceaux que les petites bouchées, le colonel Ulrik,--ajouta le facteur d'un air capable.

--Messieurs! messieurs! une lettre pour le Vampire!--s'écria madame Leboeuf en saisissant l'enveloppe et en l'élevant au-dessus de sa tête d'un air triomphant.

Les habitués accoururent et entourèrent le comptoir.

--Madame! madame!--s'écria le facteur; et craignant un abus de confiance, il étendait la main pour reprendre sa lettre.

--Soyez tranquille, mon garçon; nous ne lui ferons pas de mal, à cette enveloppe! Laissez-nous seulement jeter un coup d'oeil sur l'adresse.

--Un simple coup d'oeil,--ajouta M. Godet. Et, saisissant la lettre dans ses mains tremblantes d'émotion, il la déposa précieusement sur le marbre du comptoir.

--Encore un verre d'eau-de-vie, mon garçon,--dit la veuve au facteur.--Qu'importe que vous remettiez cette lettre cinq minutes plus tard à son adresse!

Le facteur but son second verre d'eau-de-vie sans quitter sa lettre des yeux.

--Voyons, voyons,--dit la veuve,--quelle est l'adresse...--Elle lut:--_M. le colonel Ulrik, 38, rue Saint-Louis, Paris_.

--Et le cachet, des armes?

--Non, une losange pointillée.

--Et le timbre?--demanda un autre curieux.

--De Paris, levée de midi, et un franc de port, vu son poids,--répondit le facteur.--Allons, maintenant, madame Leboeuf, vous l'avez assez vue, cette lettre, j'espère.

--Un moment, mon garçon, vous avez le nez bien rouge; buvez donc encore un verre d'eau-de-vie. Il fait un froid terrible aujourd'hui.

--Merci! merci! madame Leboeuf,--dit le facteur.--Vite! vite! ma lettre!

H. Godet et les habitués considéraient cette enveloppe avec une avidité presque farouche; ils examinaient attentivement son papier épais, bleuâtre, glacé, son écriture fine et déliée.

Tout à coup la veuve appuya son nez camard sur la lettre, et s'écria:--Oh! ça sent le musc, quelle horreur d'odeur!

Nous devons à la vérité de déclarer que cette enveloppe sentait extrêmement le vétiver; mais pour certaines gens tout parfum est musc, et le musc est, par tradition, une abominable odeur.

Tous les nez des habitués du café Leboeuf se posèrent alternativement sur le paquet.

Il n'y eut qu'un cri:--Ça sent le musc!

--C'est une lettre de femme!--s'écria M. Godet d'un air inspiré,--et d'une femme qui porte des odeurs.

--Pouah!--fit la veuve Leboeuf avec une moue suprêmement dédaigneuse.

--Et qui, par là-dessus, n'affranchit pas une lettre de cette conséquence! une lettre d'un franc de port!--dit un autre habitué.

--C'est-à-dire que ça ne peut être qu'une pas grand'chose, qu'un rien du tout,--reprit madame Leboeuf en haussant les épaules.--Une créature qui porte des odeurs, et qui n'a pas seulement de quoi affranchir ses lettres!

--Attendez donc, attendez donc,--dit M. Godet en réfléchissant;--cette petite écriture fine et couchée... le numéro avant la rue.. oui! oui!... plus de doute, cette lettre est d'une Anglaise!

Que pouvait avoir de commun une femme qui portait des odeurs, une Anglaise, avec un beau colonel étranger, qui ne sortait jamais le jour, et qui allait dans les cimetières pendant la nuit?

Tel fut le résumé des questions que se posèrent les habitués.

Penchés autour de l'enveloppe, leurs yeux flamboyaient de convoitise.

Certes, on peut affirmer, sans trop méjuger de l'espèce humaine, que, s'il avait dépendu des curieux du café Leboeuf de pouvoir immédiatement noyer d'un seul voeu le malheureux facteur pour posséder cette précieuse lettre, le messager à collet rouge eût couru de grands dangers.

La veuve n'y tint pas, elle eut l'audace de soulever un coin de l'enveloppe afin de tâcher d'apercevoir quelque chose de son contenu.

Le facteur s'élança sur sa lettre en s'écriant qu'il y allait de sa place et de la prison pour un tel abus de confiance.

La veuve, emportée hors de toute limite par le démon de la curiosité, tint bon; l'enveloppe allait se déchirer dans cette lutte, lorsqu'un des habitués s'écria:--Messieurs! messieurs! en voici bien d'une autre! une femme! une femme qui a l'air de chercher le numéro de la tanière du Vampire!...

Ces mots eurent un effet magique.

La veuve abandonna la lettre déjà froissée, et colla son gros visage à ses carreaux marbrés par la gelée. Le facteur sortit en toute hâte, très-satisfait d'avoir échappé à ce guet-apens.

Madame Leboeuf gratta légèrement avec son ongle la vapeur glacée qui s'était formée à l'une des vitres, se ménagea une percée de vue et regarda attentivement dans la rue.

--Messieurs, ne nous montrons pas,--dit M. Godet,--nous effaroucherions cette femme; imitons cette chère madame Leboeuf, mettons-nous chacun à notre trou, et motus.

Une fois aux aguets, les curieux furent amplement dédommagés de leur longue attente de trois mois; les événements semblaient ce jour-là s'accumuler.

Le facteur frappa, remit sa lettre au domestique du colonel, qui examina l'enveloppe d'un air soupçonneux, et parut irrité.

A peine le facteur avait-il disparu, que la femme déjà signalée par les oisifs s'approcha de la grande porte de l'hôtel; n'y trouvant pas de marteau, elle se dirigea vers la petite porte du pavillon de gauche.

Cette femme, assez âgée, semblait émue, agitée; elle portait un chapeau noir et un manteau brun, sous lequel elle semblait cacher quelque chose.

Après avoir sonné à la petite porte, au lieu d'attendre qu'on vînt lui ouvrir, elle marcha de long en large, sans doute afin d'être moins remarquée.

Le domestique du colonel parut, la femme âgée lui dit quelques mots à la hâte, lui donna un petit coffret d'écaille, incrusté d'or, et disparut après avoir fait un signe d'intelligence à une personne que les oisifs du café Leboeuf ne pouvaient encore apercevoir.

Le domestique regarda un moment le coffret d'un air surpris, et referma sa porte.

M. Godet, la veuve et leurs complices en espionnage ne respiraient pas derrière leurs carreaux; ils attendaient avec une indicible impatience la femme invisible.

Elle leur apparut enfin.

C'était une jeune femme âgée de vingt-cinq ans environ. Sa mise était fort simple: un petit chapeau de velours noir, une redingote de gros de Naples carmélite très-foncé, et un grand châle de cachemire noir qui tombait jusqu'aux volants de sa robe; elle cachait ses mains dans un manchon de martre qui laissait apercevoir le coin d'un mouchoir richement garni de valenciennes. Enfin, les plus jolis petits pieds du monde semblaient frissonner de froid dans leurs bottines de satin noir.

Ce qui frappait d'abord dans la figure de cette jeune femme, d'une beauté remarquable, c'était le contraste de ses cheveux, du plus beau blond cendré, avec ses grands yeux noirs et ses sourcils de même couleur, hardiment accusés.

De longues et épaisses boucles de cheveux, pressés par la passe de son chapeau, cachaient à demi ses joues; malgré le froid qui aurait dû aviver son teint, cette jeune femme était très-pâle: ses traits paraissaient bouleversés par la frayeur.

Deux fois elle leva au ciel ses yeux humides de larmes; et lorsqu'elle rejoignit la personne qui l'attendait, ses lèvres, contractées par un douloureux sourire, laissèrent voir des dents du plus bel émail.

En passant devant madame Leboeuf elle hâta le pas.

M. Godet n'y tint plus, il entr'ouvrit la porte, et vit les deux femmes regagner un petit fiacre bleu à stores rouges qu'elles avaient laissé au coin de la rue Saint-Louis.

Elles montèrent en voiture et partirent en gardant les stores baissés.

--J'espère... j'espère que voilà du nouveau!--dit M. Godet en se croisant les bras et en secouant la tête d'un air triomphant.

Et les habitués de récapituler les événements qui s'accumulaient depuis le matin...

--Une lettre qui sent le musc.

--Une vieille femme qui apporte un coffret d'écaille incrusté d'or, d'un air effaré.

--Et enfin une jeune femme qui pleurniche en passant devant la porte du Robin des Bois, du Vampire,--ajouta la veuve Leboeuf.

--Saperlotte! la jolie créature!--dit M. Godet.

--Ça... une belle femme... ça n'a pas plus de prestance que rien du tout,--dit madame Leboeuf en se rengorgeant.

--Je parie que c'est la femme qui porte des odeurs et qui n'affranchit pas ses lettres! s'écria M. Godet après quelques minutes de réflexion.

--L'Anglaise? Mais vous n'avez donc pas vu comme elle était habillée, monsieur Godet?--reprit la veuve en haussant les épaules avec un air de supériorité écrasante.--Ça une Anglaise! mais il n'y a rien de plus facile à reconnaître qu'une Anglaise. Il n'y a qu'à voir la manière dont elle s'habille. C'est bien simple: en toute saison un bibi en paille, un spencer rose, une jupe écossaise, des brodequins vert clair ou jaune citron; avec cela presque toujours les cheveux rouges: témoin les _Anglaises pour rire_, aux Variétés. C'est une pièce qui ne date pas d'hier, et qui a de l'autorité, puisque ça se joue en public. Encore une fois, depuis que le monde est monde, les Anglaises, les vraies Anglaises n'ont jamais été autrement habillées.

Malheureusement; l'arrivée de deux individus qui entrèrent brusquement dans le café interrompit les observations et les enseignements de madame Leboeuf sur la monographie des Anglaises.

Les habitués contemplèrent avec un redoublement de curiosité ces deux nouveaux personnages, évidemment aussi étrangers au quartier du Marais, que l'était la jeune et charmante femme dont nous avons tout à l'heure esquissé le portrait.

CHAPITRE III.

LES RECHERCHES.

Les deux inconnus étaient jeunes et vêtus avec élégance.

Quoiqu'il fît très-froid, ni l'un ni l'autre n'étaient défigurés par ces abominables sacs, si mal imités du _north-west_ des marins anglais, et appelés paletots par les tailleurs français.

Le plus jeune de ces deux hommes, blond, mince, d'une charmante tournure, portait par-dessus ses vêtements une redingote de drap blanchâtre, ouatée, à longue et large taille. Le gros noeud de sa cravate de satin noir était fixé par une petite épingle de turquoise; son pantalon, presque juste et d'un bleu très-clair, s'échancrait avec grâce sur ses bottes glacées d'un brillant vernis.

L'autre inconnu, brun, un peu plus âgé, avait aussi les dehors d'un homme du monde; il portait un surtout couleur de bronze, doublé au collet et au revers de velours de même nuance mais _écrasé_. Son pantalon, gris clair, laissait voir un fort joli pied chaussé d'un soulier à bottine de casimir noir; une cravate de fantaisie, d'un rouge brique, à larges raies blanches, assortissait à merveille son teint et ses cheveux bruns.

Nous insistons sur ces puérils détails, parce qu'ils expliquent la curiosité avide et pour ainsi dire sauvage avec laquelle ces deux hommes furent examinés par les habitués du café Leboeuf.

Le plus jeune des deux inconnus, blond et d'une figure remplie de distinction, semblait en proie à une vive émotion.

En entrant il ôta son chapeau, s'assit presque avec accablement devant une table, et appuya sa tête dans ses deux mains, parfaitement bien gantées de peau de Suède.

--Que diable!--lui dit son ami (que nous appellerons Alfred)--que diable! Gaston, calmez-vous; vous vous serez trompé, vous dis-je... ce n'était sûrement pas elle.

--Ce n'était pas elle?--reprit Gaston en relevant vivement la tête et en souriant avec amertume.--Ce n'était pas elle? Comment! quand, au bal masqué, je la reconnaîtrais entre mille femmes rien qu'à sa démarche, rien qu'à ce je ne sais quoi qui n'appartient qu'à elle, vous voulez que je me sois trompé? Allons donc, Alfred, vous me prenez pour un enfant; je l'ai vue quitter sa voiture et monter en fiacre, vous dis-je, un petit fiacre bleu à stores rouges; elle était avec sa maudite madame Blondeau, qui portait le coffret.

A ces mots, prononcés assez haut par le jeune homme, les habitués du café Leboeuf ne purent retenir un mouvement de joie.

M. Godet dit à vois basse à ses complices...

--Entendez-vous? entendez-vous?... le coffret!... C'est sans doute celui que la vieille femme a apporté tout à l'heure au domestique du Vampire. Bravo! Cela se complique, cela devient fort intéressant. Écoutons. Donnez-moi un journal; je vais me glisser adroitement près de ces deux messieurs, qui m'ont l'air de gaillards de la plus haute volée.

En disant ces mots, il s'approcha de la table où causaient ces deux jeunes gens.

Ceux-ci s'apercevant qu'on les regardait avec attention, contrariés du voisinage de M. Godet, reprirent leur conversation en anglais, au grand désappointement des curieux.

--Mais quel était ce coffret?--dit Alfred.

--Un coffret qu'elle m'avait donné, et que mon valet de chambre a été assez sot pour remettre à cette madame Blondeau, croyant qu'elle venait de ma part... Ce matin, en rentrant chez moi, Pierre m'apprend cette belle équipée; dans mon étonnement je cours chez _elle_, _elle_ était sortie... Je vous rencontre au pont Royal, devant le pavillon de Flore: pendant que nous causions, je la vois aussi clairement que je vous vois, de l'autre côté du pont, monter en fiacre bleu, avec madame Blondeau.

--Le fiacre part, reprit Alfred;--nous n'avons que le temps de traverser le pont, pendant que vous observez la direction de la citadine: je cours rue du Bac chercher un cabriolet de régie; je l'amène, nous y montons et nous suivons le petit fiacre jusqu'à l'entrée de la rue du Temple. Depuis une heure, nous battons toutes les rues pour le retrouver; impossible... Mais, encore une fois, que voulez-vous qu'elle vienne faire au Marais, dans cette solitude? Elle n'y connaît pas une âme, m'avez-vous dit... Allons, vous vous serez trompé, vous dis-je...--Eh bien! non, non, soit,--reprit Alfred à un nouveau mouvement d'impatience de son ami;--soit, c'est bien elle que vous avez vue; mais alors, entre nous, je ne conçois plus rien à votre dépit, à votre inquiétude. Vous me disiez encore hier que vous vouliez rompre cette liaison, que votre mariage...

--Eh! sans doute oui, je voulais rompre: depuis deux mois je travaille sourdement à cette rupture; mais j'avais mille raisons pour la ménager, et il m'est odieux d'être prévenu. Ce coffret renfermait ses lettres, je suis au désespoir d'en être dessaisi. Jamais je ne rends les lettres, c'est un système: on ne sait pas ce qui peut arriver.

--Mais comment alors Pierre a-t-il remis ce coffre?

--Eh! cette infernale Blondeau est venue, mon Dieu! le lui demander de ma part, disant que j'étais chez sa maîtresse. Pierre a cent fois vu Blondeau venir m'apporter des lettres ou faire des commissions de confiance, il ne s'est méfié de rien, il l'a crue.

--_Elle_ savait donc que ses lettres étaient dans ce coffret?

--Sans doute, _elle_ me l'avait donné pour les y enfermer; j'en avais la clef et le secret: il était dans un meuble de ma chambre à coucher, que je ne ferme pas... car j'ai toute confiance en Pierre.

--Mais, mon cher Gaston, j'y songe, il y a là dedans quelque chose d'inexplicable; au lieu d'emporter ce coffret je ne sais où, pourquoi ne l'a-t-elle pas tout bonnement gardé chez elle?

--_Elle_ ne l'aurait pas osé.

--_Elle_ ne l'aurait pas osé!... Ce n'est pas, j'espère, la jalousie de son mari qui pouvait l'effrayer,--dit Alfred en souriant malgré lui.

--Je ne puis vous en dire davantage.--reprit Gaston d'un air très-embarrassé et en rougissant beaucoup; mais _elle_ a des raisons pour croire ce coffret beaucoup plus en sûreté partout ailleurs que chez elle.

Alfred regarda Gaston avec étonnement. C'est différent,--dit-il;--alors je vous crois. Mais, au pis-aller, ce ne sont que des lettres rendues involontairement, et je ne vois pas...

--Non, ce n'est pas tout! Sachez donc que sur ses lettres il y avait des notes de moi et d'une autre femme sur cet amour... Eh! mon Dieu, oui! un défi, une exagération de rouerie, je ne sais quelle fanfaronnade de régence du plus mauvais goût où je me suis laissé malheureusement entraîner, et que je maudis maintenant. Car si _elle_ le veut, et j'avoue que j'ai assez mal agi avec _elle_ pour qu'elle le veuille, elle peut me faire un mal horrible. Je connais son esprit, sa volonté, vous savez son influence dans le monde... Ah! tenez... tenez, Alfred, avec mes prétentions de finesse, j'ai agi comme un écolier, comme un sot; je suis maintenant à sa merci!

--Allons, allons, mon cher Gaston. C'est bien assez d'attendre les remords sans aller au-devant d'eux, pas d'exagérations. Vous avez eu des torts... envers _elle_, dites-vous. Mais la question n'est pas là; il s'agit de savoir si ces torts peuvent vous nuire: eh bien! je ne le crois pas. On la dit généreuse et fière; autrefois, vous-même ne tarissiez pas sur les qualités de son coeur; vous la souteniez incapable d'une perfidie, d'une noirceur.

--Eh, vous savez comme moi que ce sont justement ces caractères-là qui quelquefois souffrent, s'irritent, se vengent le plus cruellement des perfidies... jamais je n'ai eu à me plaindre d'_elle_, et pourtant je lui ai donné bien des motifs de jalousie; mais c'est un de ces caractères entiers qui dévorent leurs larmes et qui vous accueillent toujours avec un front serein. Ça en est souvent blessant pour l'amour-propre! A part cela, encore une fois, je n'ai rien à lui reprocher. Si vous n'étiez pas venu me proposer ce mariage qui fera monter ma fortune à plus de cinquante mille écus de rente, sans les espérances, j'aurais pardieu conservé cette liaison, si ce n'est comme un bien vif plaisir, du moins comme une habitude agréable; et puis, il n'y avait rien de gênant dans nos relations, ça m'était commode... et après tout, on sait ce qu'on quitte et l'on ne sait pas ce qu'on prend.