Mathilde: mémoires d'une jeune femme
Part 11
J'éprouvai d'abord, je ne sais pourquoi, comme un serrement de coeur en voyant M. de Lancry valser avec madame de Richeville. Je me souvins involontairement des paroles que j'avais entendu prononcer. Je ne doutai plus qu'il l'aimât. Elle avait un air de résolution et de fierté qui m'effrayait; pourtant, quand je pensais qu'elle était l'amie de M. de Mortagne, qui m'avait protégée, qui avait été, m'avait dit plus tard madame Blondeau, si profondément dévoué à ma mère, je tâchais de surmonter l'impression désagréable qu'elle me causait.
Ces pensées furent interrompues de nouveau par les contredanses auxquelles j'étais engagée.
Ma réputation de _méchanceté_ était déjà, sans doute, parvenue à plusieurs de mes danseurs, car beaucoup d'entre eux, pensant plaire à mon esprit moqueur, se mirent en grands frais d'épigrammes; d'autres me firent des louanges outrées; d'autres, des plaisanteries que je ne comprenais pas.
Somme toute, quoiqu'il y eût parmi eux beaucoup d'hommes agréables, la plupart me semblèrent manquer absolument du tact parfait dont était doué M. de Lancry. C'est qu'en effet il faut qu'un homme ait beaucoup de mesure et de délicatesse dans l'esprit pour mettre de jeunes filles en confiance, pour jouir de tout ce qu'il y a de charmant dans leur entretien. Il faut un langage dont les nuances soient affaiblies, modifiées; ainsi c'est peut-être manquer de goût que de louer leur beauté, tandis qu'il y a toujours de la grâce à louer leur esprit. Leur gaieté a bien plus de charme quand on ne l'excite pas au delà du sourire, et c'est effaroucher la finesse exquise et ingénue de leurs observations que d'y répondre par la médisance.
Ce n'est pas de la vanité que de parler ainsi du plus bel âge de notre vie, à nous autres femmes. Nos instincts sont alors si nobles, si généreux, nos illusions sont si radieuses, que notre caractère, que nos pensées participent de l'élévation habituelle de notre âme.
Je reviens à ce bal. Je vis Ursule danser avec la même grâce touchante et triste. Elle ne semblait pas s'amuser beaucoup; cependant elle ne refusa aucune contredanse, mais elle soupirait et semblait faire un grand sacrifice en les acceptant.
Après avoir été voir le coup d'oeil du souper et prendre une tasse de thé, nous quittâmes le bal. M. de Lancry, qui sortait aussi, nous retrouva dans le salon d'attente; il demanda les gens de ma tante et nous apporta nos pelisses.
M. de Versac donna son bras à Ursule, M. de Lancry offrit le sien à mademoiselle de Maran, qui lui dit en riant:
--Voulez-vous bien ne pas me faire de ces offensantes propositions-là, Gontran? Est-ce que je suis de taille à les accepter? Donnez votre bras à ma nièce, j'irai bien toute seule.
Lorsque nous fûmes montés en voiture, ma tante dit à M. de Lancry:
--Ah çà! Gontran, puisque vous voilà de retour, je compte bien vous voir souvent avec votre oncle vous savez que je ne souffre pas qu'on me néglige. A propos, savez-vous qu'elle a un masque d'airain couleur de rose, cette belle duchesse, et qu'il faudrait le feu de l'enfer pour la faire rougir? Mais qu'est-ce que je dis donc là devant ces jeunes filles!... Allons, bonsoir, Gontran, et prenez bien garde à vous si vous ne me soignez pas.
M. de Lancry assura ma tante de son empressement à lui obéir, et nous rentrâmes à l'hôtel de Maran.
CHAPITRE IX.
LE LENDEMAIN DU BAL.
Il en est de certaines impressions comme de certains paysages qui ont besoin d'être vus à quelque distance pour avoir toute leur valeur.
Le lendemain du bal, en rassemblant mes souvenirs, en me rappelant les moindres détails de cette soirée, j'en ressentis, pour ainsi dire, le contre-coup.
Pourtant, pourquoi le cacher? parmi ces souvenirs, un seul dominait tous les autres: c'était celui de M. de Lancry valsant avec madame de Richeville une valse de Weber.
Cet air, assez mélancolique, me revenait sans cesse à la pensée, tandis que je ne me rappelais pas celui de la contredanse que j'avais dansée avec M. de Lancry.
Le résultat de mes impressions fut presque triste. Le monde, malgré son urbanité parfaite, malgré ses dehors exquis et charmants, me semblait déjà une arène où l'on se portait les plus terribles coups, le sourire aux lèvres et des fleurs au front.
Ce qui s'était passé entre mademoiselle de Maran et la duchesse de Richeville ne me le prouvait que trop. Je n'avais entendu que des paroles polies, et leur sens détourné cachait quelque cruel mystère.
J'avais cependant été très-entourée. Il me semblait, sans fausse modestie, qu'on me trouvait belle. J'avais remarqué que mesdemoiselles de B*** et de P*** avaient à peine dansé trois ou quatre contredanses, tandis que moi et Ursule nous avions dû souvent en refuser. Je n'avais pu m'empêcher d'entendre sur mon passage cette espèce de murmure toujours flatteur aux oreilles d'une femme. M. de Lancry, sans comparaison l'homme le plus agréable de cette réunion, avait été très-assidu près de nous, et pourtant le ressentiment de mes impressions était triste et amer!
Néanmoins, je dus à cette nuit de fête une pensée douce, comme une vague espérance: M. de Mortagne allait arriver...
Je me faisais une joie de son retour. Je ressentis confusément le besoin de conseils graves et sûrs; non-seulement j'éprouvais une profonde aversion pour ma tante, mais ses louanges, mais ses avis, mais ses remarques me laissaient dans une inquiétude continuelle.
J'étais comme ces malheureux qui craignent de trouver du poison dans tout ce qu'ils portent à leurs lèvres.
J'aimais Ursule de toutes les forces de mon âme, mais elle était aussi jeune, aussi inexpérimentée que moi; je comptais absolument sur le dévouement de Blondeau, mais cette excellente femme ne pouvait, ne savait que m'aimer aveuglément.
Mon tuteur, M. d'Orbeval, le père d'Ursule, s'était retiré en Touraine, dans une propriété qu'il possédait, je ne le voyais jamais; d'ailleurs, il était complétement dominé par ma tante, ainsi que mes autres parents. Je devais donc regarder l'arrivée de M. de Mortagne comme un événement très-heureux pour moi; il m'avait, d'ailleurs, promis de revenir lorsqu'il pourrait m'être d'une utilité réelle.
Ce qui rendait encore plus vif mon désir de le voir, c'était l'espèce d'effroi que ma tante avait manifesté lorsque madame de Richeville lui avait annoncé son retour.
Au milieu de ces préoccupations de mon esprit, Ursule entra dans ma chambre; nous causâmes du bal; je revins d'autant plus gaiement à parler du léger sentiment de jalousie qu'elle m'avait inspiré avant notre départ pour l'ambassade, que pendant toute la durée du bal j'avais joui du succès de ma cousine.
--Sais-tu bien, ma chère Ursule,--lui dis-je en souriant,--qu'à me voir si rayonnante on a peut-être cru que c'était de moi que je paraissais si contente, tandis qu'au contraire j'étais orgueilleuse de toi? Mais que nous importe, à nous qui connaissons les secrets de notre coeur?
--Comment trouves-tu M. de Lancry?--me demanda tout à coup ma cousine.
--Mais je le trouve charmant,--lui dis-je, un peu surprise de cette question subite.--Oui... charmant, surtout quand il ne danse pas avec cette duchesse de Richeville qui a l'air si impérieux.
Ursule me regarda attentivement, baissa les yeux, garda un moment le silence et reprit:
--Veux-tu, Mathilde, que je te dise ce que je crois...
--Dis donc vite...
--Eh bien! je crois que mademoiselle de Maran et M. de Versac seraient enchantés de te marier avec M. de Lancry.
D'abord, je fis un geste d'étonnement; puis, je me mis à rire aux éclats.
--Que trouves-tu donc de si déraisonnable à cette supposition, Mathilde? M. de Versac n'a-t-il pas présenté M. de Lancry à mademoiselle de Maran? celle-ci n'a-t-elle pas très-instamment engagé M. de Lancry à venir souvent la voir le matin? Or, qui reçoit-elle le matin? cinq ou six personnes très-intimes. Dans quel but aurait-elle fait une exception en faveur du neveu de M. le duc de Versac?
--Veux-tu, Ursule, que je te dise ce que je crois?--repris-je en me servant des termes de ma cousine;--c'est que M. de Versac et mademoiselle de Maran seraient enchantés de te marier avec M. de Lancry.
Ce fut au tour d'Ursule à sourire.
--Quelle folie!--me dit-elle;--un si beau parti pour moi, pauvre fille, humble et sans fortune! est-ce que cela est possible? non, non; tu sais mon désir, ma résolution de ne jamais me marier; je me rends trop de justice pour prétendre à ce que je ne puis espérer, et puis demain il dépendrait de moi d'épouser M. de Lancry, que je ne l'épouserais pas. Cela te surprend?... Il en est pourtant ainsi; il est trop beau, trop élégant, trop à la mode... Ce n'est pas là le bonheur que je rechercherais; je ne suis pas faite pour une position si brillante; ma vie doit s'écouler dans l'obscurité; je ne dois pas avoir d'autre félicité que la tienne.
--Nous ne serons jamais d'accord sur le rôle que tu prétends devoir jouer... Ma bonne Ursule, tu verras... si j'en crois mon coeur, tu seras heureuse pour ton propre compte... Mais pour parler de M. de Lancry, pourquoi veux-tu donc que _les dangereux avantages_ qu'il possède me plaisent plus qu'à toi?
--Pourquoi? parce qu'en m'épousant, M. de Lancry ferait une sorte de mésalliance; tandis que toi, qui possèdes, comme tu dis, les mêmes dangereux avantages, tu ne peux, tu ne dois être, il me semble, que très-charmée des suites d'un pareil mariage.
--Ursule, tu es folle; M. de Lancry ne pense pas plus à moi que je ne pense à lui; et d'ailleurs, comme toi, j'aimerais un bonheur moins brillant, par cela même beaucoup plus assuré.
--Enfin, tu trouves M. de Lancry charmant!
--Mon Dieu! que tu es méchante... Eh bien! oui... autant que l'on peut trouver quelqu'un charmant quand on l'a vu deux heures...
--Soit, et tu le trouves _surtout charmant quand il ne valse pas avec la duchesse de Richeville_.
Je ne pus m'empêcher de rougir.--Oui,--dis-je à ma cousine; je ne sais pourquoi cela est ainsi; je ne sais pas davantage pourquoi je rougis en t'entendant répéter ces paroles que je t'ai dites.
--Pourquoi... pourquoi?... Veux-tu que je te le dise, moi?--reprit tristement ma cousine. C'est que tu l'aimeras.
--Ursule, encore une fois, tu es folle!
--Non, non, Mathilde... je ne suis pas folle... mon amitié pour toi, ma crainte de me voir oubliée par toi, ma jalousie d'affection, si tu le veux, me tiennent lieu d'une expérience que je ne puis avoir, et m'éclairent plus que toi peut-être sur tes propres sentiments... Mathilde... je devais m'attendre à ce changement dans ta vie, un jour ou l'autre cela doit arriver... Pardonne... Pardonne-moi donc mes larmes.
Et elle se jeta en pleurant dans mes bras.
Je ne saurais vous dire, mon ami, avec quelle profonde émotion je répondis à cette preuve de l'affection d'Ursule; je tâchai de la rassurer par les plus tendres protestations.
--Tiens,--lui dis-je en essuyant mes yeux,--il n'en faut pas davantage pour me faire prendre M. de Lancry en aversion... je te jure...
--Mathilde... tais-toi...--dit Ursule en me mettant doucement sa main sur ma bouche...--tais-toi... j'ai été sotte, folle, de céder à mon premier mouvement, mais il a été plus fort que moi; mon pauvre coeur était plein, il a débordé, et d'ailleurs, je ne puis rien te cacher de ce que je ressens pour toi et à propos de toi.
Blondeau interrompit notre entretien; elle entra en disant:
--Ah! mon Dieu, mademoiselle, la jolie voiture! il n'en est jamais venu de pareilles dans la cour de l'hôtel, bien sûr... et quel charmant jeune homme vient d'en descendre! Il a demandé mademoiselle de Maran, et il s'est croisé sur le perron avec M. Bisson, qui a sans doute encore cassé quelque chose, car il marchait très-vite, et il s'en est allé sans son chapeau, tant il avait l'air affairé.
Ursule me regarda; je la compris. Ce jeune homme dont me parlait ma gouvernante ne pouvait être que M. de Lancry.
Je fus choquée de cette visite si prompte, il me sembla y voir un manque de tact; je résolus de refuser de descendre, dans le cas où mademoiselle de Maran m'en ferait prier sous un prétexte quelconque.
Nous entendîmes un roulement de voiture; Blondeau courut à la fenêtre et dit:--Ah! voilà déjà ce jeune homme qui repart, sa visite n'aura pas été longue.
Je fus soulagée d'un grand poids; je regrettai presque de n'avoir pas eu à refuser de descendre auprès de mademoiselle de Maran.
Un peu avant dîner, nous allâmes rejoindre ma tante dans le salon; elle s'y trouvait seule et semblait très en colère.
--Eh bien!--nous dit-elle, vous ne savez pas un nouveau trait de cet abominable brise-tout de M. Bisson? Mais, Dieu merci, il ne remettra plus les pieds ici.
--M. Bisson a encore cassé quelque chose, ma tante?
--Comment? s'il a encore cassé quelque chose... eh! mais sans doute, et cela, c'est la faute de cet imbécile de Servien!--s'écria ma tante avec un redoublement de fureur.--Je lui avais, une fois pour toutes, défendu de laisser jamais seul ce vilain homme dans mon salon. J'étais dans mon cabinet occupée à écrire une lettre, ma porte entr'ouverte, lorsque tout à coup j'entends un bruit sec et roulant comme celui d'une crécelle; ne sachant pas ce que ce pouvait être, je me lève, j'entre dans le salon, et qu'est-ce que je vois? cet indigne M. Bisson assis dans mon fauteuil, tenant ma pendule entre ses genoux, et tracassant dans l'intérieur du mouvement avec mes ciseaux; il avait déjà cassé le grand ressort: c'était là le bruit de crécelle que j'avais entendu.
Mademoiselle de Maran était si fort en colère, qu'elle ne s'aperçut pas de nos rires étouffés; elle reprit:--Mais, en vérité, c'est que je l'aurais battu si j'en avais eu la force.
--Vous avez donc juré de tout détruire ici? vous ne pouvez donc vous tenir tranquille, abominable homme que vous êtes! lui dis-je.
--Qu'est-ce que vous voulez donc que je fasse en vous attendant? moi je m'ennuie quand je ne fais rien,--me répondit-il si bêtement, si froidement, en posant la pendule par terre, que, par ma foi! je n'ai pas pu y tenir. Je me suis révoltée, je l'ai poussé, je l'ai chassé, et il s'est encouru tout effaré.
--Sans emporter son chapeau, que voilà sur cette chaise?--dis-je à ma tante.
--Tant mieux! s'écria-t-elle;--je voudrais qu'il attrapât quelque bonne fièvre cérébrale, pour qu'on l'enfermât comme un affreux fou qu'il est, malgré toute sa science.
Il fallait que mademoiselle de Maran fût bien en colère, car elle repoussa brusquement les caresses du vénérable Félix, qui rentra dans sa niche en grondant.
La vue de Félix me rappela la valeur de M. de Mortagne, que j'avais tant admiré dans mon enfance, lorsqu'il avait osé battre ce vilain animal; je me hasardai à demander à mademoiselle de Maran où était M. de Mortagne et s'il devait bientôt arriver.
Je crois que ma tante aurait voulu me foudroyer d'un regard.
--Est-ce que ça vous regarde? Pourquoi me faites-vous cette question-là? Est-ce que je m'inquiète de ce que fait cet homme? Dieu merci! quoi qu'en dise cette belle duchesse, dont l'âme est aussi noire que l'enfer, qu'il vous suffise de savoir qu'il _est bien où il est_, et qu'il y _restera longtemps_, entendez-vous? cet affreux jacobin!
Je souligne ces mots, mon ami, parce que je frissonnai malgré moi de l'expression sinistre, presque féroce, avec laquelle ma tante prononça ces paroles. Je me rappelai involontairement qu'il y avait dix ans, presqu'à la même place, elle avait jeté un regard implacable sur M. de Mortagne, en cassant, dans sa rage muette, l'aiguille qu'elle tenait dans sa main.
Je ne trouvai pas un mot à dire ou à répondre à mademoiselle de Maran, tant j'étais effrayée.
Après quelques moments de silence elle reprit:
--Gontran est venu me proposer pour demain, à l'Opéra, la loge des gentilshommes de la chambre; j'ai accepté et nous irons.
Je crus être très-héroïque et prouver mon amitié à Ursule en refusant cette occasion de revoir M. de Lancry.
--Je suis fatiguée du bal, ma tante,--répondis-je; je préférerais ne pas aller à l'Opéra.
--Vous préférerez ce que je vous ordonnerai de préférer,--répondit aigrement mademoiselle de Maran.
Ursule me jeta un regard suppliant.
--J'irai à l'Opéra si vous le désirez absolument.
CHAPITRE X.
L'OPÉRA.
Ce que m'avait dit Ursule de la possibilité de mon mariage avec M. de Lancry me fit profondément réfléchir lorsque je me trouvai seule.
Peut-être, sans les remarques de ma cousine, serais-je restée longtemps sans me rendre compte de l'impression que le neveu de M. de Versac avait faite sur moi. Je m'interrogeai franchement, en mettant de côté la prévention favorable qu'inspirent toujours chez un homme l'extrême distinction des manières, un beau nom et une très-jolie figure.
Je me demandai si le souvenir de M. de Lancry me troublait, si je ressentais pour lui quelque intérêt. Il me sembla qu'il m'était absolument indifférent; je m'étonnais seulement d'avoir été désagréablement affectée en le voyant danser avec madame de Richeville.
Par cela même que la cause de cette dernière impression me paraissait inexplicable, je m'obstinais à la découvrir, j'y parvins... La remarque d'Ursule m'avait mise sur la voie.
J'ai toujours cru que les femmes n'avaient souvent de caractère arrêté qu'après avoir aimé.
Les premières impressions, ou, si cela se peut dire, les premiers intérêts de l'amour une fois en jeu, une fois sollicités, éveillent, développent, exaltent certaines facultés de l'âme, nobles ou dangereuses, qui peu à peu envahissent toutes les autres.
Ainsi, à dix-sept ans, je n'avais aucune bonne ou mauvaise qualité dominante; il eût été, je crois, difficile de particulariser, de préciser mon caractère.
J'étais tour à tour humble et orgueilleuse à l'excès, parce que, dans ma jeunesse, on m'avait tour à tour flattée jusqu'au ridicule, ou déprisée jusqu'à l'insulte; j'étais pieuse par conviction et par nature; j'éprouvais le besoin impérieux de remercier Dieu de tout ce qui m'arrivait d'heureux. D'abord je poussai ce sentiment, louable pourtant, jusqu'à une puérilité blâmable, plus tard jusqu'à une gratitude impie. J'étais généreuse autant que je pouvais l'être; mais j'avoue à ma honte que je ne me sentais jamais plus impitoyable envers les malheureux que lorsque je souffrais moi-même; j'allais alors avec empressement au-devant des douleurs d'autrui, pour tâcher de les consoler. Le bonheur, sans me rendre égoïste, m'absorbait entièrement; il fallait provoquer ma pitié pour me faire compatir à l'affection. Tendres ou cruels, mes ressentiments étaient plus durables que violents: je pardonnais un tort, une offense, mais je ne l'oubliais pas; non que je cherchasse jamais à nuire à qui m'avait blessée, mais je me vengeais pour moi par un mépris contenu. Vous le voyez, mon ami, il n'y avait rien de marqué, rien de bien tranché dans mon caractère.
Eh bien! du jour où je vis M. de Lancry pour la première fois, une passion que j'avais jusqu'alors complétement ignorée commença de poindre en moi: d'abord imperceptible, presque insaisissable, puisqu'elle se manifestait par une vague contrariété de voir un homme que je connaissais à peine valser avec une femme que je ne connaissais pas.
Hélas! je n'ai pas besoin de le dire, cette passion, qui devait un jour déchaîner toutes les autres, devenir presque le mobile de mon caractère, cette passion était la _jalousie_, la jalousie tantôt contrainte, cachée, niée par orgueil, tantôt avouée, éplorée, humble et suppliante jusqu'à la bassesse........
....Habituée dès mon enfance à beaucoup réfléchir et à me plier sur moi-même, ayant une imagination assez vive, un esprit assez pénétrant, je ne fus pas longtemps à résoudre cette question que ma cousine m'avait posée:
_Pourquoi m'a-t-il été plus désagréable de voir M. de Lancry danser avec madame de Richeville qu'avec toute autre?_
Pourtant, je le répète, en trouvant M. de Lancry très-agréable, je ne ressentais rien qui me parût ressembler à l'amour, à ces premières émotions qu'on rêve toujours si sereines et si douces.
Et puis d'ailleurs, je pensais qu'il me fallait peut-être lutter de toutes mes forces contre ce sentiment, s'il naissait en moi; il pouvait me rendre la plus malheureuse des femmes; car M. de Lancry ne le partagerait peut-être pas, ou, s'il le partageait, ses vues devaient peut-être déplaire à sa famille ou à la mienne.
Au milieu de ces préoccupations si graves pour une pauvre tête de dix-sept ans, je regrettais surtout la présence de mon seul ami, de M. de Mortagne, en qui j'avais une confiance instinctive. Malheureusement, les dernières paroles de mademoiselle de Maran firent évanouir les espérances que madame de Richeville avait éveillées en moi en m'annonçant le prochain retour de mon ancien protecteur.
Abandonnée au cours de ces réflexions, bien résolue à épier les moindres mouvements de mon coeur, j'attendis avec une sorte d'anxiété cette soirée, pendant laquelle je reverrais sans doute M. de Lancry pour la seconde fois.
Nous arrivâmes assez tard à l'Opéra; la salle était complétement et brillamment remplie. Madame la duchesse de Berry assistait à cette représentation.
On donnait le _Siége de Corinthe_.
En entrant dans notre loge, la première personne que je vis, presque en face de nous, fut madame la duchesse de Richeville; madame de Mirecourt, une des amies de ma tante, et M. de Mirecourt, l'accompagnaient. Un autre homme que je ne connaissais pas était aussi dans la loge de madame de Richeville. Sa figure basanée et assez austère, quoique très-jeune, me frappa.
On ne pouvait rien voir de plus élégant, de plus joli que madame de Richeville. Son turban de gaze blanche lamée d'argent allait merveilleusement à son teint un peu brun et à ses cheveux noirs comme du jais; elle portait une robe de velours cerise à manches courtes, et malgré ses gants longs on pouvait juger de la perfection de ses bras... Elle tenait à sa main un énorme bouquet de roses blanches, l'une des plus grandes raretés qu'on puisse, dit-on, se procurer en hiver.
Je fis tout au monde pour être au moins indifférente à sa beauté; je ne pus m'empêcher d'être attristée: l'air mélancolique de la valse de Weber, qu'elle avait valsée avec M. de Lancry, vint, pour ainsi dire, accompagner ces tristes pensées.
Madame de Mirecourt se pencha vers madame de Richeville, qui avait la vue très-basse, pour lui faire, sans doute, remarquer notre arrivée.
La duchesse prit vivement sa lorgnette, et me regarda avec beaucoup d'attention, mais non plus avec l'affectation hautaine et malveillante qui m'avait frappée la veille.
On leva la toile. J'aimais tant la musique, l'Opéra me semblait si beau, que j'écoutai, que je regardai tout avec une avidité de pensionnaire.
Pendant l'entr'acte, je vis M. de Lancry se présenter dans la loge de madame la duchesse de Berry, loge que la princesse n'avait pas quittée pour entrer dans son salon.
_Madame_ parut accueillir M. de Lancry avec beaucoup de bienveillance, causa assez longtemps avec lui, et au moment où il allait, sans doute, se retirer par discrétion, _madame_ daigna le retenir quelques moments encore.
Lorsqu'il quitta la loge royale, j'étais curieuse de savoir s'il viendrait nous faire visite, avant que d'aller saluer la duchesse de Richeville.
Pendant quelques minutes, cette curiosité fut pour moi presque de l'angoisse; mon coeur battit bien fort lorsque j'entendis ouvrir la porte de notre loge; je ne doutai pas que ce ne fût M. de Lancry.
C'était lui.
Je me sentais troublée, je n'osais pas retourner la tête. Il souhaita le bonsoir à mademoiselle de Maran et à Ursule.
Ma tante me toucha légèrement le bras, et me dit:--Mathilde! M. de Lancry.
Je me retournai et je m'inclinai en rougissant.
Peu à peu je sentis mon embarras diminuer, et je pris part à la conversation.
M. de Lancry fut très-aimable, très-spirituel. Il connaissait tout Paris, et tout Paris assistait à cette représentation. Je me souviens parfaitement de cet entretien, car M. de Lancry m'y apparut sous un jour tout nouveau, et tout à fait à son avantage.