Marie-Rose au couvent

Part 6

Chapter 63,739 wordsPublic domain

C’était par une de ces splendides journées de fin d’hiver où l’air est pur et comme trempé de soleil. Sur le ciel bleu pâle, des mouettes passaient en volées nombreuses; les oiseaux commençaient à piailler aux Terrasses et au Berceau Fleuri. La leçon de mansuétude et de bonté qu’elle venait de recevoir, appuyée en quelque sorte par la clémence de la nature à laquelle elle était très sensible, se fixa dans son esprit pour toujours.

Elle put causer à autrui du tort ou de la peine, mais ce ne fut jamais volontairement. On lui dit parfois des choses très dures, imméritées auxquelles elle aurait pu répondre sans être injuste; elle prit sur elle de ne point le faire, même avec ceux qu’elle n’aimait pas, même avec ceux à qui elle aurait eu le droit d’en vouloir. Elle eut parfois des discussions très vives,--si elle n’attaquait point les idées des autres, elle défendait âprement les siennes,--mais elle se garda toujours d’allusions blessantes ou simplement ennuyeuses. Non qu’elle fût meilleure que beaucoup, ni plus miséricordieuse, mais, suivant le conseil de sa maîtresse vénérée, _elle voulait se prémunir contre les remords_.

* * * * *

Il y a, au couvent, un excellent système pour régler les conflits, c’est l’enquête immédiate et publique. Car si la discipline est ponctuelle, elle n’est ni tatillonne ni tyrannique. Les religieuses préfèrent une réclamation franche et même un peu vive aux petites menées sournoises trop souvent en usage dans les groupements de fillettes. Les enfants le savent et elles ne craignent point de prendre la parole pour s’expliquer ou pour se plaindre.

Cette liberté donna pourtant lieu à un scandale (!) dont Marie-Rose fut la promotrice.

Elle avait, dès son enfance, la mauvaise habitude de flairer tout ce qui devait la toucher immédiatement: les mets qu’on lui servait, le manteau ou la robe qu’elle allait revêtir, un livre, un cahier neuf, un paquet avant de l’ouvrir. Si discrètement qu’elle agît, elle était souvent prise en flagrant délit et tancée vertement.

--Outre que ce sont là de mauvaises manières, disait la mère Assomption, je vois dans cette habitude, une sorte de manie, de tare mentale dont il faut, à tout prix, vous corriger.

Un soir donc, au souper, Marie-Rose flaira la pomme cuite qu’on lui servait comme dessert, puis prononça à haute et intelligible voix:

--Ma pomme sent le chat.

Grand émoi autour de la table, émoi qui s’accentue quand une seconde voix répond comme un écho:

--Il y a des poils de chat sur ma pomme.

La mère Saint-Michel, qui surveillait cette semaine-là, intervint immédiatement et avec fermeté.

--Qu’est-ce que cette histoire ridicule? Élisabeth et Marie-Rose ont chacune cinq mauvais points.

Mais un vent de mutinerie se met à souffler. Une pomme cuite, lancée d’une main alerte, vient s’écraser au plafond avec un _flac_ qui met le réfectoire en joie. Une demi-douzaine d’autres _flac_ renforcent la gaieté... et le désordre.

--Ma sœur Sainte-Claire, prononce la surveillante, veuillez sonner la mère Préfète.

Le calme se rétablit comme par enchantement. Il fallait un motif très grave pour que l’on dérangeât l’autorité supérieure, et les coupables ne s’en tiraient pas à bon compte.

Les cinq doubles coups de cloche qui étaient la sonnerie de la mère Préfète, en résonnant dans le silence de la Communauté, mirent le comble à la stupeur.

--Que se passe-t-il donc? interrogea la mère Assomption dès le seuil.

Avec cette impartialité tranquille habituelle aux personnes détachées du monde, la mère Saint-Michel raconta le fait pendant que les mutines baissaient le nez sur leurs assiettes.

--Voulez-vous faire appeler la sœur Sainte-Philomène, dit la mère Préfète quand le récit fut terminé; nous allons savoir tout de suite à quoi nous en tenir.

La sœur cuisinière arriva bientôt avec--eu égard à la solennité de la circonstance--ses manches rabattues et son gros tablier relevé en coin.

--Ma bonne sœur, ces demoiselles prétendent qu’il y a des poils de chat sur leurs pommes.

--Pour cela, ma mère, il n’y aurait rien d’étonnant, vu que la Fillotte a un jeune qui court partout, et que, ce soir, quand j’ai mis la soupière dans le tour, je l’ai trouvé couché en rond sur le plat de pommes cuites, sans doute pour se tenir au chaud. Faut que ces demoiselles excusent, cela ne m’arrivera plus, de mettre les plats refroidir dans le tour; mais qui est-ce qui aurait pu croire qu’une si petite bête aurait tant d’astuce?

Devant cette explication pittoresque, des rires fusèrent, en dépit de la gravité de la situation. Seules restèrent moroses celles qui, trop pressées, avaient mangé cette «pomme à chat».

La mère Préfète reprit:

--Que toutes celles qui ont jeté leur pomme au plafond se lèvent: Bénédicte, Jeanne, Marthe... en tout, neuf. Celles-là seules seront privées de dessert; les autres auront des fruits secs. Maintenant, qui a parlé la première?

--Moi, prononça Marie-Rose.

--Naturellement; trop heureuse d’avoir une occasion de jeter votre pomme au plafond, même si cette pomme n’eût pas senti le chat.

--Mais c’est moi qui ai dit pour les poils, fit Élisabeth Charost.

--Et c’est moi qui ai donné l’exemple et jeté ma pomme en l’air, ajouta Laurence Dupuy.

--Bien, dit la mère Préfète, dont la sévérité «mollit» en face de la courageuse franchise de ses élèves; nous réglerons cette affaire-là plus tard. Mais je tiens à vous dire ceci dès maintenant: vous savez fort bien que nous sommes toujours disposées à écouter vos réclamations, voire même vos plaintes, quand elles sont motivées et que vous les formulez d’une manière convenable: dès lors, rien ne saurait excuser le désordre et la mutinerie. Votre manque de sang-froid de ce soir est impardonnable.

La sanction définitive ne fut pas bien rigoureuse.

Aux Billets suivants, les coupables, debout au milieu du demi-cercle formé par l’assistance, furent admonestées de façon judicieuse et sévère. Et la leçon ainsi donnée profita à elles et à leurs compagnes mieux que n’importe quelle punition.

III

LES PUNITIONS

Les nouvelles méthodes d’éducation, sans doute pour se mettre à la hauteur des idées philanthropiques si fort en vogue à l’heure actuelle, ont supprimé la pénitence qu’elles remplacent par une «direction morale bien entendue». C’est à l’usage que l’on connaîtra la valeur du système. Au temps de Marie-Rose, on employait simultanément les deux moyens et l’on s’en trouvait fort bien.

La «direction morale bien entendue» peut et doit suffire à l’éducation particulière; mais, pour l’éducation commune, il faut quelque chose de plus. La faute étant publique, la sanction doit être également publique. Pour frapper l’esprit simple, un peu fruste des enfants, il faut un _signe sensible_ du blâme encouru.

Aussi la punition est-elle considérée moins comme un châtiment que comme un exemple; et c’est pourquoi elle revêt des formes extrêmement variées. Elle _épouse_ la faute, si l’on peut s’exprimer ainsi.

* * * * *

Chez les Vertes, l’autorité envoie au «coin» traditionnel les turbulentes que le repos, le silence et une obscurité relative ont bientôt fait de calmer. On subit la peine du «coin» assise sur un petit tabouret. Dans certains cas notablement graves, on a les mains derrière le dos.

Pour les paresseuses, il y a le bonnet d’âne en papier jaune très épais et très rigide. On use fort peu du bonnet d’âne. Il faut, pour le mériter, une ténacité toute particulière dans la fainéantise.

* * * * *

Un des principaux moyens de coercition, dans les classes moyennes est l’écriteau. Sur un rectangle de papier on porte sa qualité écrite en belle moulée: _paresseuse, causeuse, étourdie, rapporteuse, raisonneuse, opiniâtre, impolie, turbulente, effrontée, fourbe, menteuse._

Dans les cas légers, l’écriteau ne dure que le temps de la classe, de sorte que les proches compagnes, celles qui ont été témoins du délit, sont seules averties. Mais pour des circonstances plus graves, surtout quand la coupable ne veut point reconnaître sa faute et promettre de se corriger, on porte son écriteau au réfectoire afin que personne n’en ignore.

Il y a des qualificatifs qui ne tirent pas à conséquence. On peut être étourdie, babillarde (au couvent on dit _causeuse_), sans perdre l’estime publique; mais les rapporteuses sont mises au ban du pensionnat. La délation est mal vue des maîtresses au moins autant que des élèves. Il en va de même pour la fourberie et le mensonge.

* * * * *

Ces deux derniers méfaits entraînent une peine infamante: le «nœud de fourberie» et la «langue rouge».

Les hypocrites sont méprisées de toutes; mais l’hypocrisie est une manière d’être assez difficile à saisir, tandis que la fourberie se manifeste par des actes; et ces actes sont sévèrement réprimés.

Écrire sur un papier d’allure insignifiante un nom propre, une date, une note quelconque dont on se servira en composition... grignoter du chocolat caché dans son mouchoir en paraissant avoir affaire à son nez..., changer subrepticement du matériel scolaire endommagé contre le matériel intact de ses compagnes...: tout cela, et bien d’autres choses encore, constitue la fourberie, et celles qui en sont convaincues, portent toute la journée les insignes de leur qualité. Le «nœud de fourberie» est attaché en arrière de l’épaule gauche. Il est en ruban de laine gris brun, de couleur terne, neutre, bien symbolique de ce vilain caractère qui ne veut point se laisser voir tel qu’il est. La fourbe est en quarantaine tant qu’elle est marquée du signe de la honte, une quarantaine méprisante plus lourde à supporter que des manifestations hostiles.

La langue de drap rouge, qui s’attache à l’encolure et descend jusqu’à la moitié du dos, est le châtiment du mensonge. On n’arrive pas d’emblée à la «langue rouge», pas plus qu’au «nœud de fourberie»; il faut, pour cela, un certain endurcissement dans le mal. Aussi ces deux punitions infligées sont-elles des événements au pensionnat. Les petites vont se poster derrière la coupable et examinent la pièce d’infamie comme si elle contenait des hiéroglyphes très importants et très difficiles à déchiffrer; tandis que la délinquante cherche les murs pour s’y adosser et échapper ainsi aux affronts.

Quoi qu’en aient pu dire certaines gens qui n’ont jamais passé le seuil d’un cloître, on est franc et loyal au couvent. Sans doute il y a bien quelques menteuses, mais elles sont rares. On dit d’elles: «C’est une qui ment», comme on dirait: «C’est une qui a la gale.»

La nouvelle école pédagogique repousserait certainement le «nœud de fourberie» et la «langue rouge» comme des supplices par trop chinois. Certes! les maîtresses de Marie-Rose n’eurent jamais l’idée qu’un ruban de laine et un morceau de drap suffisent pour modifier le naturel d’un enfant, et la pénitence était toujours étayée de conseils judicieux ou d’admonestations sévères. Mais l’exemple était saisissant pour les petites, pour celles dont le jugement n’était pas encore formé, et qui étaient surtout sensibles aux signes extérieurs. Elles pensaient et se disaient entre elles: «Faut-il que le mensonge et la fourberie soient des choses horribles pour qu’on les punisse ainsi!»

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Le bonnet de nuit (la calipette) est destinée à rabattre l’orgueil sous quelque forme qu’il se présente: arrogance, fatuité, morgue, jactance, piaffe. L’énumération est du cru de la mère Saint-Jacques, qui fait profession de haïr ce péché capital, «et toute la séquelle qu’il traîne après lui, et tout le mal qu’il fait, et toutes les peines qu’il cause.»

Il faut l’entendre, d’un mot bien trouvé et bien appliqué, remettre les orgueilleuses à leur place--une bien mauvaise place, entre parenthèses. Elle est implacable pour celles qui mortifient leurs compagnes. Une parole de mépris, surtout si elle s’adresse à une enfant gauche, timide, mal douée, est sévèrement réprimandée.

--En quoi êtes-vous supérieure à votre compagne, s’il vous plaît?

Suit alors un petit examen de conscience qui n’a rien d’agréable pour la patiente et qui se termine par la cérémonie du bonnet de nuit.

Les grandes coquettes ont pour punition d’aller aux offices du dimanche avec la robe de tous les jours. «Ah! mes petites amies, vous tenez aux atours! eh bien, vous serez privées du talma, du pince-taille, de la capote à bavolet et de toutes ces choses élégantes qui parent si bien vos compagnes.»

Car la coquetterie s’est glissée au couvent. Elle _sévit_, déclare la mère Saint-Boniface. Et Dieu sait si on l’abomine et si on la pourchasse, sous tous ses aspects!

Chaque dortoir est pourvu d’un objet qu’on appelle présomptueusement «la glace» et qui n’est qu’un pauvre petit miroir où l’on a bien de la peine à voir sa figure tout entière. La glace est accaparée par deux ou trois pensionnaires, toujours les mêmes. Les autres sont des indifférentes ou des résignées. Ces dernières cherchent des compensations et en trouvent.

Il y a, au fin fond des poches ou bien dans les pupitres, entre les livres, sous les cahiers, des miroirs de contrebande que l’on consulte quand cela est possible. Les maîtresses font, à ces engins de coquetterie, une guerre implacable. Elles organisent des battues générales, tendent des pièges, et il est bien rare qu’une «mirette», comme dit la bonne sœur Sainte-Claire, apportée au jour de sortie existe encore à la sortie suivante. On en est quitte avec un nouvel achat.

Pendant l’intérim, on a recours à divers expédients dont un est classique. Une pensionnaire complaisante se place derrière une vitre sur laquelle elle étale son tablier de classe; et, de l’autre côté, la jeune coquette peut à loisir, «contempler son visage».

Il va sans dire que cette manœuvre est sévèrement réprimée.

--C’est pire que tout, affirme la mère Assomption, parce que, à la vanité, vous joignez la fourberie.

Et l’on est punie du «tous les jours».

Marie-Rose qui, d’autre part, eut tant de motifs de punitions, n’eut jamais maille à partir avec les glaces; elle eut plutôt le tablier complaisant.

Elle n’était point coquette de nature. De plus, elle était persuadée qu’elle était laide, très laide, irrémédiablement laide; et la mère Saint-Boniface l’entretenait dans ces idées salutaires.

--Il faut remercier le bon Dieu de ne pas vous avoir donné la beauté, mon enfant, vous échappez par là à bien des tentations.

Et, consciencieusement, la petite Gourregeolles remerciait le bon Dieu de l’avoir faite laide.

Marie-Rose grandit sans prendre l’habitude des glaces et sans devenir coquette. Échappa-t-elle ainsi à toute tentation, comme le supposait la mère Saint-Boniface? Ce n’est pas sûr. La tentation existe bien sans la beauté. Mais elle échappa sûrement à beaucoup d’ennuis, de petits accès d’envie et de pertes de temps.

* * * * *

Le pain sec à la collation est appliqué à des cas nombreux, divers et peu graves: du désordre ou de la dissipation dans les rangs, de la lambinerie à obéir à la cloche, une altercation un peu vive entre voisines, etc.

La mère Saint-Boniface est une de celles qui usent le plus généreusement du pain sec; et, comme c’est elle qui distribue les tartines, elle est mieux placée que toute autre pour l’application de la peine.

Marie-Rose fut souvent au pain sec; la moitié du temps pour le moins. Heureusement qu’elle n’était pas gourmande!

* * * * *

La mauvaise tenue à table est sévèrement réprimée, et voici en quoi consiste le châtiment. Il existe, au bas du réfectoire, une table destinée à recevoir les assiettes et les bouteilles nécessaires au service. Mais cette table a un autre usage; on y envoie, en tête à tête avec la faïence et la verrerie, les élèves coupables de quelque accroc à la civilité. Pour cette circonstance, la table aux bouteilles prend le nom de «table de confusion». L’envoi à la «table de confusion» est considéré comme quelque peu infamant. On s’en sert même dans les grandes disputes.

--Je ne veux pas avoir affaire à une personne qui a été à la «table de confusion».

Il convient de dire que chez ces enfants appartenant toutes à de bonnes familles, les fautes d’éducation sont très rares.

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Dans les classes supérieures, la punition dominante consiste en lignes. L’autorité n’en abuse pas; encore s’arrange-t-elle pour en tirer quelque bénéfice. On ne copie pas les lignes, on les apprend par cœur. Et il ne suffit pas de les réciter, il faut les _dire_ en donnant le ton convenable et en articulant bien chaque syllabe.

«Le vaisseau, qui était arrêté et vers lequel s’avançaient Télémaque et Mentor, était un vaisseau phénicien qui allait dans l’Épire.»

C’est la mère Saint-Bernard qui donne les lignes dans _Télémaque_--un _Télémaque_ légèrement expurgé, «à l’usage des jeunes demoiselles», et qui est la lecture de fond de la classe blanche.

La mère Préfète impose l’histoire de France, la mère Saint-Paul, l’histoire ecclésiastique, mais il est si rare qu’elles punissent que cela ne vaut pas dire. Le respect et la confiance qu’elles inspirent suffisent au maintien de l’ordre en ce qui les concerne.

Avec la mère Saint-Vincent à l’écriture, et la mère Sainte-Rosalie au travail manuel, on s’en tire avec quelques demandes de catéchisme--une seule même parfois--au gré de la coupable qui, naturellement, s’arrête à la plus courte, la plus facile, une qu’elle a récitée cent fois:

D.--Où Jésus-Christ est-il né?

R.--A Bethléem, dans une étable.

--L’exemple y est toujours, disent les bonnes mères pour s’excuser de leur faiblesse.

La mère Saint-Jacques a choisi l’Évangile, un bouquin tout petit, avec une justification qui semble faite tout exprès: trente-deux lettres à la ligne, et de bonnes grosses lettres bien rondes qui se lisent toutes seules.

Quant à la mère Saint-Boniface, elle a jeté son dévolu sur la cosmographie: cinquante-deux lettres à la ligne, et des lettres toutes petites, serrées, boueuses,--de quoi perdre la vue, affirme la mère Saint-Jacques qui ne se targue pas d’esprit scientifique.

Soit en pensum, soit à la classe, Marie-Rose apprit et récita plusieurs fois son petit traité de cosmographie, mais ce fut sans y prendre le moindre intérêt. Les lignes, points et cercles de la sphère, les constellations et le zodiaque, le calendrier julien et le calendrier grégorien restèrent pour elle un mystère qu’elle ne chercha jamais à pénétrer. Et elle se donna pour excuse à elle-même que cette science évoquait l’image rébarbative de la mère Saint-Boniface.

* * * * *

La consigne n’est appliquée que le premier jeudi du mois, seul jour où l’on sorte, en dehors des grands congés du Jour de l’An, du Carnaval, de Pâques et de la Pentecôte. Il n’existe qu’un cas de consigne, celui où le cahier de pensums est tellement chargé qu’il n’y a pas d’autre moyen de liquider la situation.

La consigne n’est pas très rigoureuse. Le matin, on accomplit une tâche imposée; l’après-midi, on joue avec les pensionnaires que leurs familles n’ont pu faire sortir et qui n’ont en ville ni parents ni correspondants.

Comme on se trouve là en petit comité, on jouit d’une liberté plus grande. Et les maîtresses de classes ayant, ce jour-là, un repos complet, on est gardée par des religieuses qu’on n’a pas l’habitude de voir. Cette légère modification suffit à contenter des fillettes qui ne sont pas exigeantes.

On prend contact avec la mère Sainte-Élisabeth qui est si drôle, si drôle sans s’en douter. Sa mémoire, en ce qui concerne les faits récents, est un peu brouillée et elle confond les pensionnaires actuelles avec leurs mamans qu’elle a connues autrefois. Les petites Champbourg sont, pour elle, des demoiselles Herbelin, Marthe Friardel se change en Clotilde Bérurier, et ainsi de beaucoup d’autres. Il s’ensuit parfois des confusions du plus haut comique, que les enfants, bien entendu, se gardent de dissiper.

On voit encore la mère Sainte-Monique, à qui l’on peut dire autant de bêtises, et des bêtises aussi grosses que l’on veut. Non seulement elle ne s’en aperçoit pas, mais elle y répond avec une ingénuité qui met en joie les malicieuses.

Ni à l’une ni à l’autre, les autorités ne songeraient à confier une division au complet, mais elles suffisent au petit troupeau des premiers jeudis du mois. Les enfants, du reste, rougiraient d’abuser de la situation. Pour être consignées, on n’en est pas moins une majorité de très honnêtes petites filles; et si l’une d’elles tentait de se livrer à une incartade trop corsée, les autres auraient vite fait de la rappeler à l’ordre.

La satisfaction est portée à son comble aux heures de la mère Saint-Michel. Ce n’est pas qu’elle soit bien sympathique, et l’on bougonne fort quand c’est son tour de servir au réfectoire. Mais elle sait et raconte des histoires terrifiantes de voleurs qui se cachent sous le lit des gens, lesquels, pour échapper auxdits voleurs, sautent par la fenêtre et tombent providentiellement sur une voiture de foin sans se faire de mal; ou encore de criminels variés qui se convertissent et font ensuite l’édification de leurs semblables.

Ce genre de récits n’est pas bien dans l’esprit ni dans les usages du couvent; c’est sans doute pour cela que les enfants les recherchent avec tant d’avidité.

La mère Préfète doit en avoir connaissance--pour elle, rien ne passe inaperçu--mais elle ferme les yeux. Le danger ne lui semble point pressant. Ces narrations s’adressent à un petit nombre; elles sont très espacées; elles comportent toujours un enseignement moral. Et l’avis des autorités est qu’il ne faut point trop tenir l’âme des enfants dans du coton, pas plus que leur corps.

IV

L’INSTRUCTION AU COUVENT

Les pensionnaires des couvents ne savaient pas les mêmes choses que les lycéennes et les normaliennes actuelles, mais elles savaient tout autant de choses, et ce qu’elles savaient était pour le moins aussi utile.

Les élèves des établissements officiels triomphent aux examens, parce qu’elles y sont préparées dès leur premier jour d’école. Si l’on instituait les examens d’après les programmes des congrégations, il est probable que les lycéennes resteraient court plus d’une fois.

Les maîtresses de Marie-Rose ne cherchent pas à faire des érudites. Elles sont d’avis, avec les grands éducateurs de toutes les époques, que l’enseignement doit tendre à développer le jugement, à former le caractère des enfants, autant pour le moins qu’à meubler leur mémoire.

Les programmes ne sont pas chargés. Ils exigent une application soutenue, mais non excessive et n’entraînent aucun surmenage. Ils sont établis de manière à ce qu’on ait le temps de les épuiser et même de les revoir dans le courant de l’année scolaire; en sorte qu’il n’y a pas de «trous» dans telle et telle branche ainsi qu’il arrive quand on en veut trop faire à la fois.

Le nombre relativement considérable des religieuses, permet de ménager les professeurs qui ne sont astreintes ni aux dortoirs, ni aux réfectoires, ni aux récréations. Elles font leurs cours, surveillent les études, afin de pouvoir répondre aux demandes d’explications: c’est tout. Grâce à cette organisation, qui laisse de longs repos, leur esprit est toujours alerte, leur patience toujours disponible.

Parallèlement à l’instruction purement classique, il y a d’autres enseignements auxquels on attache un grand prix au couvent. La vie intérieure y joue un très grand rôle. On y habitue les enfants à réfléchir, à se replier sur elles-mêmes, à se rendre compte de ce qu’elles pensent, de ce qu’elles savent, de ce qu’elles veulent.

On les habitue encore à s’exprimer avec netteté, à employer l’expression propre, à bien articuler les mots, à terminer les phrases.

Le «bien parler» est une des marques distinctive de l’Ordre.

_La classe verte._--Depuis la classe verte jusqu’à la classe violette, les études se poursuivent sérieuses, ponctuelles, sans à-coups, avec ce calme qui fait la force des éducations congréganistes.