Marie-Rose au couvent

Part 4

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A tout prendre, ce n’est pas plus laid qu’autre chose, ce petit minois que l’on aperçoit au fin fond du chapeau _cabriolet_ nimbé de blonde légère avec la note gaie des roses-pompon. Mais cette coiffure donne la dernière touche à l’uniforme rococo, désuet, suranné qui fait appeler nos pensionnaires «les petites 1830» quand elles sont en troupe, et «Madame Adélaïde» quand elles sont isolées.

IV

LE MAITRE A DANSER

Au couvent, on tient à honneur de n’employer aucun professeur du dehors, les religieuses suffisent à tout, même à l’enseignement des langues qui est donné par des Irlandaises et par des Allemandes catholiques. Il est cependant une chose qui sort de leurs attributions: la danse.

Le «maître à danser», comme disent la mère Supérieure et la mère Préfète qui sont pour les traditions, a donné des leçons aux mamans des pensionnaires actuelles; il est, pour ainsi dire, de fondation. Pourtant, quelle affaire, chaque année, quand les cours recommencent. Il y a des conciliabules sans fin entre la Surveillante générale et la mère Saint-Vincent qui, depuis vingt-cinq ans, «garde» la danse.

On renouvelle les instructions d’ordre général et les recommandations particulières à quelques élèves dont l’humeur paraît menaçante.

«Les leçons de danse--ou, plus proprement, les leçons de maintien, car la danse n’est que l’accessoire et les pas que l’on exécute sont simplement destinés à donner aux manières plus d’aisance, de discrétion et peut-être aussi... plus de grâce--les leçons de maintien, dis-je, sont une concession... excessive au goût du siècle. Il convient donc d’y apporter une réserve, une décence extrêmes. La modestie, plus encore que la grâce, est la vraie parure des jeunes filles, etc., etc.»

De tout temps, les pensionnaires ont entendu ce discours ou d’autres semblables: autant en emporte le vent.

* * * * *

A l’époque où «ce bon M. Loudel» avait débuté comme professeur de danse, il était escorté de sa femme qui tenait le violon d’accompagnement, et cette circonstance avait sans doute contribué à le faire admettre au couvent.

Quand «la respectable Mme Loudel» résolut de prendre sa retraite, elle proposa son fils pour la remplacer. La substitution ne se fit pas sans beaucoup de paroles et de cérémonies. Les Loudel durent plaider longtemps leur cause.

--Notre fils, madame la Supérieure, notre fils Jean-Baptiste est un homme sérieux... Il a trente et un ans..., il est marié..., père de famille...

Comment, en fin de compte, n’avoir point confiance dans un homme de trente et un ans..., sérieux..., marié..., père de famille... et qui, par surcroît, s’appelait Jean-Baptiste!...

Et puis, le moyen de se tirer d’affaire autrement?... On ne pouvait supprimer le violon; et, que le maître à danser fût accompagné d’une femme autre que «la respectable Mme Loudel», voilà une hypothèse que l’on n’envisageait même pas.

Jean-Baptiste fut donc admis à l’honneur de faire sauter les petites pensionnaires, et jamais on n’eut à s’en repentir.

* * * * *

Jean-Baptiste arrive avec son père; et, pendant que celui-ci se dépense en amabilités, lui, d’un salut profond et rapide qui le casse en deux, s’incline devant la mère Saint-Vincent d’abord, puis devant ces demoiselles. Ensuite, il déballe son alto un peu enroué que les enfants ont baptisé «viole d’amour»; et, après quelques accords, il demeure immobile, les yeux fixés sur son père, l’archet en suspens, attendant le signal.

--Jean-Baptiste..., partez...

Un déclenchement, et Jean-Baptiste part.

--Stop!

Jean-Baptiste s’arrête avec la même précision pour repartir au premier ordre.

Les fillettes disent quelquefois:

--Est-on bien sûr que Jean-Baptiste est vivant?

Au couvent circule cette légende que le prétendu fils Loudel n’est autre qu’un vieil automate conservé soigneusement depuis Vaucanson. Chaque année on l’époussète, on le brosse, on l’astique pour la reprise des cours de danse; et, la saison terminée, il réintègre l’armoire du grenier où, pendant tout l’été, il dort son sommeil de marionnette.

* * * * *

Les chaussures de danse seraient dignes d’un poème. Cela tient du soulier découvert et de la pantoufle. C’est fait d’un velours marron pointillé de jaune clair, et cela s’attache à la cheville par un lacet en manière de cothurne.

Nulle part on ne voit de ces choses bizarres et surannées: ni dans les magasins, ni aux pieds des gens, nulle part, si ce n’est à la classe de danse de M. Loudel.

Dans quelle mystérieuse fabrique cela prend-il naissance? ou bien, où existe-t-il un stock de cette extraordinaire chaussure qui semble du même âge que les escoffions et les vertugadins? Mais quel stock pour fournir aux pieds des petites-filles après avoir fourni aux pieds des grand’mères!

Les commentaires des fillettes à ce sujet sont intarissables.

* * * * *

Presque toutes les pensionnaires aiment les leçons de danse. Mais quelques-unes les déclarent aussi ennuyeuses que l’arithmétique et la géographie. D’autres, au contraire, s’y complaisent trop. C’est à celles-là que la mère Saint-Boniface réserve ses anathèmes et ses citations édifiantes.

--Saint Ambroise appelle la danse «l’écueil de l’innocence et le tombeau de la pudeur». Le concile de Laodicée l’interdit même aux noces. Le concile de Tours la traite «d’artifices et d’attraits du démon». Saint François de Sales, lui-même, qu’on ne put jamais accuser d’être sévère, dit qu’«au bal, l’âme se trouve en de graves dangers».

A quoi Marie-Rose, qui accepte volontiers la discussion et ne craint point de compulser les textes, répond victorieusement:

--Mais l’Écriture sainte dit: «Louez le Seigneur avec des trompettes, louez-le en harpe et psaltérion. Louez-le par des chœurs et _des danses_.» Quand les Israélites sortirent d’Égypte, Marie, sœur de Moïse, improvisa _des danses_ pour célébrer ce grand événement. Au retour de Jephté, ce fut par _des danses_ que sa fille Zeïla fêta sa victoire.

--Pauvre Zeïla! interrompt Hélène Dubosc avec un grand calme, pour ce que la victoire de son père lui rapporta d’agrément, il n’y avait vraiment pas de quoi danser.

--On célébra le triomphe de David sur le géant philistin, poursuit Marie-Rose, par _des danses_ exécutées au son des cithares, des flûtes et des tambourins de liesse. Plus tard, David lui-même, devenu roi, _dansa_ devant l’Arche d’alliance.

Mère Saint-Boniface fait taire la jeune discoureuse.

--Mademoiselle Gourregeolles, vous êtes très coupable d’abuser de votre facilité d’élocution pour induire vos compagnes en erreur. Vous savez parfaitement qu’il s’agissait là de danses sacrées, n’ayant rien de commun avec ces assemblées de perdition qui s’appellent un bal.

--Qu’à cela ne tienne, ma mère, on peut nous soumettre au régime des pas sacrés. Pour ma part, je serais ravie de danser au son des flûtes et des tambourins de liesse.

Cette fois, mère Saint-Boniface semble en proie aux appréhensions les plus douloureuses.

--Fasse le Ciel, ma pauvre enfant, que l’on n’ait pas plus tard à se reprocher la direction imprimée à votre jeune esprit par ces soi-disant leçons de maintien!

Oh! les leçons de maintien! quelle tablature elles donnent à la mère Saint-Boniface! Comme elle ne peut rien contre le professeur, elle se rattrape sur les élèves. Elle guette leur sortie, et si l’animation causée par l’exercice est trop marquée et trop joyeuse, allez donc! les remontrances pleuvent dru comme grêle.

* * * * *

Il n’y a cependant pas matière à tant d’anathèmes.

On apprend surtout aux fillettes à bien poser leurs pieds en marchant, à circuler dans les endroits encombrés sans heurter les gens ni bousculer les choses, à entrer avec aisance dans une pièce où il y a du monde, à garder une attitude modeste et gracieuse quand on est au repos.

La révérence est un des points principaux des cours. Au couvent, on ne rend les honneurs qu’avec la révérence, et Dieu sait la variété de nuances que cette cérémonie comporte. Il y a d’abord les trois révérences classiques: en avant, en arrière, en passant; puis, une révérence pour la chapelle, une pour l’entrée et la sortie des classes, une pour les parents, une pour les personnes à qui on doit le respect, une pour le reste du genre humain. Si même quelque élève de M. Loudel se mariait dans la diplomatie, elle ne serait pas empruntée pour se présenter à la cour, car elle aurait appris la révérence qui convient aux monarques.

* * * * *

Les leçons de maintien et l’enseignement de la révérence n’absorbent pas tout le temps dévolu aux cours. Aux accords de la «viole d’amour», on exécute des mouvements d’ensemble; on fait des défilés, des marches, des dédoublements, des conversions, des démarrages et des arrêts, puis des flexions cadencées des bras, des jambes, du buste. Ce sont, à proprement parler, les _musical-drills_, si fort en vogue dans les Iles-Britanniques et que l’on essaye, sans y réussir, de vulgariser chez nous. Les petites pensionnaires de la génération de Marie-Rose les pratiquaient couramment au fond de leur vieux couvent de province.

* * * * *

On enseigne encore les pas si jolis du dix-septième siècle: le menuet, la gavotte, la pavane. A ce sujet, M. Loudel ne déteste pas faire, sous couleur d’observations, un peu d’érudition et d’éloquence.

--Mesdemoiselles, le menuet--pas menu--a pour origine un ancien branle du Poitou. C’était un pas essentiellement naïf et gai, il faudrait, autant que possible, ne point trop l’éloigner de son allure primitive. Or, Mlle Charost le danse comme si elle avait des bottes de sept lieues...

... La gavotte, mesdemoiselles, la gavotte, de style délicat, un tantinet précieux..., mais vous ne le comprenez pas du tout. Vos mouvements sont saccadés, nerveux... Vous ressemblez à une troupe de marionnettes... Faut-il tout dire?... on se croirait chez Corvi...

... Mademoiselle Gourregeolles, je vous prie..., la pavane est un pas grave, sérieux, solennel..., un pas de reine... Autrefois, les dames l’exécutaient en robes à traîne, lourdement brodées et chargées de pierreries, les seigneurs en manteau, les gentilshommes avec la cape et l’épée... Vous, si je puis m’exprimer ainsi, vous sautillez comme une bergeronnette.

* * * * *

On tolère encore quelques «contredanses» modernes--le mot quadrille est proscrit comme trop _évaporé_. Il fallut beaucoup de réclamations de la part des familles pour que l’on autorisât les «danses à deux»: polka, scottish, mazurka, varsovienne. Encore, fût-ce à la condition expresse qu’on ne se prendrait point la taille. On se tient donc par les mains sous prétexte que c’est plus gracieux.

--Pourvu que ces demoiselles s’habituent au rythme!... dit le père Loudel, que la peur de voir restreindre ses attributions rend conciliant.

Quant à la valse, c’est une chose dont il ne faut même pas parler au couvent.

* * * * *

Les lamentations intarissables de la mère Saint-Vincent et de M. Loudel sur le «siècle» sont tout ce qu’il y a de plus comique.

La mère Saint-Vincent est maîtresse d’écriture; elle a non seulement la conscience, mais l’amour de sa tâche. Elle ne se contente pas de la correction en classe, elle emporte les cahiers de ses élèves pour étudier les défauts de chacune et chercher les remèdes.

Tout en surveillant la danse, la bonne religieuse examine, réfléchit, se lamente. Et pendant les dix minutes de halte qui coupent la leçon, le maître à danser s’approche d’elle; alors tous deux unissent leurs doléances.

--Ah! madame Saint-Vincent! vous souvenez-vous des mamans de ces demoiselles... Comme elles étaient plaisantes dans leur jeune gravité!... comme elles se pliaient docilement aux exercices préliminaires!... Aussi savaient-elles décomposer les pas et les mouvements. Mais la jeunesse d’aujourd’hui ne connaît plus l’application; elle veut tout savoir et ne veut rien apprendre... Encore, ici, l’enseignement classique a-t-il conservé ses bases essentielles, mais partout ailleurs!... On ne prend plus garde à la pose des pieds, ni aux flexions des genoux, ni à la tenue des bras, ni à l’attitude, ni aux gestes, ni à rien... On saute, madame Saint-Vincent, on ne danse plus...

--Hélas! monsieur Loudel, c’est comme l’écriture; voici encore une chose qui s’en va... Je ne dis pas qu’il n’y a plus de _bonnes mains_, mais les méthodes auront bientôt disparu. Dans notre jeunesse, on ne connaissait que l’écriture française, si nette, si franche, si loyale... Il y a belle lurette qu’elle a disparu, du moins, dans la pratique courante. Il a fallu d’abord lui substituer l’_anglaise_; cela encore restait classique jusqu’à un certain point. Mais, que dire de l’_expédiée_!... cette écriture sans gêne, pleine d’irrespect pour celui à qui elle s’adresse... C’est pourtant devenu réglementaire... Et ces petits cahiers tout préparés qui ont la prétention de remplacer nos modèles d’autrefois..., nos modèles qui, tous, renfermaient une connaissance utile, une maxime, un conseil..., nos modèles qu’on pouvait adapter non seulement à la main, mais au caractère de l’enfant, et qui contribuaient ainsi à la formation des jeunes âmes... Oh! ces cahiers! quel mal ils font par le bien qu’ils empêchent de faire!... On griffonne, monsieur Loudel, on n’écrit plus.

--C’est vrai, madame Saint-Vincent, et tout cela a une fâcheuse répercussion sur nos mœurs. Les traditions s’en vont l’une après l’autre, c’est grand dommage. Tenez, un détail, la révérence est passée de mode; même à l’église, on ne fait plus la révérence..., pas plus que la génuflexion...; un petit hochement de tête, c’est bien assez pour le bon Dieu. Dans certains milieux, qualifiés d’ailleurs de _rococo_, on pratique bien encore la révérence, mais quoi de commun, je vous prie, entre la flexion brusque du genou, le petit coup sec du pied tiré en arrière et le joli mouvement à la fois souple et grave en usage dans notre jeune temps..., rien du tout. Et le baise-main, ce tendre et respectueux hommage de nos pères envers les dames, savez-vous par quoi il est remplacé?... par ce qu’on appelle un _shake hand_..., autrement dit une poignée de main, et donnée de quelle façon..., _toc_, un geste comme pour enfoncer des clous. Et voilà ce que l’on remarque tous les jours dans le monde.

La mère Saint-Vincent lève les yeux et les bras vers le ciel attestant ainsi qu’elle n’a que faire d’aller dans le monde pour y voir de pareilles choses.

ÉDUCATION ET INSTRUCTION

I

L’ÉDUCATION AU COUVENT

_Le corps et l’âme de l’enfant._--Les congrégations religieuses n’ont pas attendu que de savants docteurs vinssent proclamer l’influence du corps sur l’âme et réciproquement; leurs systèmes d’éducation sont basés sur la connaissance et le respect de cette vérité vieille comme le monde; et les maîtres en physiolo-psychologie n’ont eu qu’à s’y référer pour leurs grandes découvertes.

La Préfète du temps de Marie-Rose fut une éducatrice hors ligne qui en aurait remontré aux pédologues _modern-style_ les plus fameux.

Pour elle, tradition ne signifiait pas routine; mais tout en se pliant aux idées et aux exigences de l’époque, elle demeurait fidèle aux anciennes méthodes, à celles qui ont fait leurs preuves--méthodes que leur fermeté n’empêchait pas d’être très souples et très maniables.

* * * * *

En face d’une crise d’apathie ou d’irritation dont l’enfant n’était pas toujours responsable, on n’usait pas d’emblée de châtiments qui, en l’occurrence, n’auraient fait qu’irriter ou déprimer, suivant les natures; on écartait, au contraire, tout ce qui aurait été susceptible d’aggraver la situation, de la prolonger, de la transformer en état.

Tout en maintenant avec fermeté le principe de la sagesse et de l’application, on s’arrangeait pour y soustraire momentanément celles qui pouvaient en souffrir.

Les moyens usités à cet effet étaient multiples, divers, et d’une admirable simplicité. Le plus souvent ils étaient inspirés par les circonstances.

Pour les enfants habituellement dociles--qu’elles soient sous le coup d’un accès de nonchalance ou qu’elles aient un impérieux besoin de remuer--on se sert de la missive envoyée d’une classe à l’autre. La destinataire sait parfaitement de quoi il retourne. Le petit papier, généralement blanc, signifie: «Ma chère sœur, je vous envoie une petite fille qui s’endort, ou bien qui a des impatiences dans les jambes. A charge de revanche.»

La commissionnaire revient au bout d’un instant avec un livre, un cahier ou tout simplement un autre papier blanc, sans se douter qu’elle vient d’être l’objet d’une cure d’exercice corporel.

Quelquefois, on prétexte une petite réparation à faire pour envoyer le jeune sujet jusqu’à l’ouvroir de l’orphelinat. L’air vif des jardins, la marche, un rien de distraction suffisent pour sortir les unes de leur torpeur et pour apaiser chez les autres la légère irritation nerveuse dont elles souffraient sans s’en douter.

Une pauvre petite qui, l’hiver venu, s’engourdissait et se refroidissait dès qu’elle était en repos, et que, pour cette raison, les malicieuses appelaient «la tardigrade» était envoyée, à chaque changement d’exercice, à l’appartement. Là, les pieds sur une chaufferette, les mains dans l’eau chaude, elle restait cinq minutes avec la bonne sœur qui avait ordre de la faire babiller tout le temps.

On fait faire aux trop sensibles, à celles dont les larmes coulent pour tout et pour rien, de longues stations dans l’atmosphère lumineuse et vivifiante du Berceau Fleuri, ou de bonnes marches dans les allées des Capucins toujours pleines de soleil. Tandis qu’on envoie les irascibles et les révoltées réciter quelques dizaines de chapelet dans le tranquille parterre de Nazareth. La mère Préfète avait coutume d’affirmer que «le grand air et le soleil du bon Dieu sont des remèdes qui ne coûtent rien et qui ne font pas mal à l’estomac».

Les enfants qui ne sont pas très bien portantes ont les voyages réguliers à la petite infirmerie où l’on absorbe pilules, sirops, huiles, etc. Pour d’autres, dont la santé ne semble pas compromise, mais qui supportent mal une immobilité prolongée, la mère Saint-Paul qui est une infirmière pleine de bon sens et d’observation, a institué un jeu de tisanes s’adaptant au tempérament de chacune et dont l’absorption est un prétexte à sorties.

Bien entendu on ne dit pas aux élèves: «Mes enfants, vous n’êtes pas dans votre assiette, il vous faut une petite promenade pour vous remettre d’aplomb», parce qu’aucune n’aurait jamais été dans son assiette; on s’arrange tout simplement pour concilier le respect des règlements avec la santé des fillettes.

Mais il ne venait à l’idée de personne que ces moyens si excellents qu’ils fussent étaient suffisants pour corriger les mauvaises dispositions d’une enfant. Et, en même temps que le corps, l’âme était soignée avec sollicitude, persévérance, énergie.

* * * * *

_Les heures de silence._--Il y a une coutume que l’on tient de la vie monastique et qui paraîtrait à beaucoup de gens surannée et barbare: celle des heures de silence. Au couvent, on y attachait un grand prix.

L’enfant est-elle maussade, grognon, ou bien acerbe, ou encore trop susceptible, et tout cela avec persistance?... La devine-t-on dans cette disposition mauvaise où nous croyons que tout est contre nous: les personnes, les choses et jusqu’aux événements?... L’autorité, au lieu de sévir, guette une manifestation tangible de cette mauvaise humeur pour appliquer les «heures de silence».

Voici en quoi consiste la peine, ou plutôt le remède.

Mise à part pendant la récréation avec une petite novice comme gardienne, la délinquante ne doit point prononcer une parole. Il y a, au début, une courte lecture à haute voix, généralement un passage de l’Évangile ou de l’Imitation scrupuleusement choisi. La méditation qui suit est forcément dominée par cette lecture.

Mais avec quelle sollicitude la sentence est appliquée! Cette jeune âme dont le malaise se traduit par un peu d’amertume et de méchanceté, n’en est pas moins une âme qui souffre. Il faut qu’elle reconnaisse ses torts, mais il faut aussi qu’elle se rassure et qu’elle reprenne courage. On compte sur la bonne nature pour aider à la guérison.

Aussi les «heures de silence» ne se font-elles jamais dans un endroit sombre, triste ou seulement clos, mais au grand air: l’hiver dans la Bonne Allée pleine de soleil, l’été dans les frais jardins de Nazareth, au milieu des fleurs qui embaument, des oiseaux qui chantent, des insectes qui bruissent, de ce tumulte léger mais continu de la terre, d’autant mieux perçu que l’on se tait soi-même.

L’enfant ne doit point se mêler à la vie, mais elle n’est pas soustraite au spectacle de la vie. Or, la petite novice occupée à quelque travail de couture, les sœurs converses qui vont et viennent pour l’accomplissement de leur service, les vieilles dames pensionnaires qui passent avec un livre ou leur sac à ouvrage: toutes ont cet air paisible des gens à qui la tâche quotidienne ne pèse point. A ce spectacle apaisant, la douceur, peu à peu, pénètre la jeune âme aigrie, la fait plus confiante et meilleure.

Après un remerciement à sa gardienne, et aussi des excuses--car la petite novice aurait mieux aimé être en récréation avec ses sœurs que de garder une méchante fille--la jeune pensionnaire se rend d’elle-même auprès de celle de ses maîtresses ou de ses compagnes qu’elle a plus particulièrement offensée, et elle la prie de bien vouloir faire la paix.

Il arrive parfois que l’on est obligé de doubler, de tripler la dose, mais c’est rare. Dans la majorité des cas, une séance unique suffit.

Marie-Rose fut une habituée des «heures de silence». Quand elle se sentait en mauvaises dispositions, elle les réclamait de son propre chef, tant elle y trouvait d’apaisement et de bien-être.

* * * * *

_Les Billets._--Afin que les enfants soient bien convaincues de l’importance qu’offre leur travail et leur conduite, on entoure de pompe la communication des notes hebdomadaires. La cérémonie, bizarrement appelée _Billets_ se passe Sous la Chapelle, une belle salle très austère qui, pour la circonstance, prend son air des grands jours. Les enfants sont rangées par classe, le tablier enlevé, la ceinture de soie tranchant sur la robe d’uniforme.

Tous les dimanches, quand dix heures sonnent au carillon de la Communauté, la Préfète et les religieuses, mères ou sœurs qui, pour si peu que ce soit, ont affaire au Pensionnat, font leur entrée. Alors, d’un mouvement précis, les enfants sont debout, en ligne parfaite, la tête droite, comme des troupiers bien exercés.

C’est très solennel dans sa grande simplicité, au point que l’on s’étonne presque de ne pas entendre une annonce telle que: «Le tribunal!...» ou bien: «La cour!...»

Après les places et les notes de conduite, on passe aux observations générales par groupements; classes, dortoirs, récréations, puis aux observations personnelles. Ces dernières sont ordinairement synonymes de reproches. Pour un fait particulièrement grave, l’inculpée est debout, isolée, bien en vue, face à l’Aréopage tant que dure la remontrance.

Les nouveaux principes d’éducation s’opposeraient à ces manifestations de blâme, sous prétexte qu’«il faut épargner aux enfants toute blessure d’amour-propre». Au couvent, on n’avait point de ces scrupules. On y mettait en pratique ce vieil adage: «Qui aime bien, châtie bien.» Et l’on n’avait garde de négliger ce précieux élément de formation qu’est l’exemple. Les enfants avaient été témoins de la faute de leur compagne; il fallait qu’elles sussent exactement en quoi consistait cette faute et comment on pouvait l’éviter et la réparer.