Marie-Rose au couvent

Part 2

Chapter 23,646 wordsPublic domain

--Est-ce que Mlle de Thézy ne pourrait pas garder sa fille un moment?

On donne alors à Marie-Rose un crayon et du papier pour qu’elle dessine des bonshommes; ou bien, on lui prête des livres à images qui l’intéressent toujours et qui parfois l’étonnent.

C’est ainsi qu’un jour, elle trouva dans une histoire naturelle, la représentation d’un squelette. Effarée d’abord, elle regarda longuement, attentivement; et, reconnaissant enfin la silhouette d’une vague personne, elle prononça à haute voix:

--Où donc que cela demeure, ces gens-là? On n’en voit jamais dans la rue.

Mais ces incartades sont rares. Tout au contraire, elle est pleine de recueillement dans ce temple du savoir; et, par sa sagesse, elle édifie les grandes pensionnaires et jusqu’à la religieuse.

* * * * *

Ce régime de grand air et de calme parfait fut extrêmement propice à Marie-Rose. La petite Parisienne nerveuse, à la chair délicate, à la peau transparente et veinée de bleu, prompte à l’émotion, à la joie excessive, à la colère, au chagrin, devint rapidement une solide petite bonne femme au teint bruni, aux muscles résistants, au sommeil profond, à l’humeur presque égale.

III

JOUR DE RENTRÉE

Anne de Thézy boutonne le tablier d’escot tout neuf; puis elle le tire par le bas, y donne quelques tapes pour lui faire perdre un peu d’apprêt et dit:

--La ceinture, maintenant.

Marie-Rose, très fière, mais d’une fierté un peu recueillie, tend une longue tresse de laine vert foncé terminée par deux glands.

--Faites bien attention, ma petite fille...; là, sur l’épaule gauche..., non pas remontée dans le cou..., ni glissant sur le bras, ce qui est tout aussi laid, mais bien d’aplomb..., le sautoir ni trop tendu ni trop lâche..., un tour de taille et le nœud à double rosette avec les deux pans sur le côté droit. Vous avez compris?

--Oui, Anne.

--A la façon dont elle porte sa ceinture, on juge tout de suite une pensionnaire. Vous voilà donc consacrée Verte... Je suis sûre que vous allez me faire honneur.

--Oui, Anne.

--Embrassez-moi; vous êtes une bonne fille quand vous le voulez... Qu’allez-vous faire, maintenant? votre classe doit être fermée, les petites «Croix de par Dieu» ne rentrent que demain matin.

--J’ai vu Stéphanie Boucheron.

--Mais Stéphanie doit être chez les Bleues avec sa sœur. On ne peut pas immobiliser une maîtresse exprès pour vous deux. Voulez-vous venir avec moi? Vous m’aiderez à ranger mon pupitre.

--Oh! je veux bien, Anne.

* * * * *

Anne introduit sa fille dans la classe violette.

--Je vous présente une nouvelle pensionnaire, dit-elle.

Après une minute d’examen, cette exclamation part de tous les coins:

--Marie-Rose!... non, ce n’est pas possible!...

On a si bien pris l’habitude de la considérer comme un bébé qu’on a du mal à se la représenter dans sa nouvelle incarnation.

--C’est maintenant une grande personne, explique Anne, elle aura bientôt cinq ans.

--Et elle a l’air joliment sage.

Le fait est que le tablier qui l’engonce un peu, la ceinture qui lui serre l’épaule, ce titre officiel de _Verte_ qui lui appartient désormais: tout cela donne à Marie-Rose un petit air réfléchi qui la change entièrement.

* * * * *

On est très en l’air dans toutes les classes.

Après les congratulations mutuelles, les poignées de main et les embrassades; après le récit schématique des vacances, il faut songer aux affaires sérieuses, c’est-à-dire à l’installation et au rangement du matériel.

C’est une allée et venue continuelle des études à l’«armoire», de l’«armoire» aux études. Les nouvelles de chaque division reviennent avec des paquets de livres neufs; les anciennes se contentent de provisions de papeterie; mais tout le monde est pressé, tout le monde veut être servi en même temps, et il en résulte quelque désarroi.

Les religieuses n’en paraissent point très mécontentes. Pour un jour de rentrée, elles préfèrent un peu d’animation, voire même de bousculade, à une trop grande sagesse. La transition est ainsi moins pénible entre la liberté dont on vient de jouir et la discipline qu’il va falloir reprendre.

Le tohu-bohu a gagné jusqu’à la classe violette. On s’y agite beaucoup, on y parle très fort et la petite sœur Moutier, qui «garde» pendant que les maîtresses sont au parloir appelées par les parents de leurs élèves respectives, est un peu débordée.

--Bon! fait Anne de Thézy, j’ai deux «Pères de l’Église» et pas de grammaire générale. Marie-Rose, allez donc à l’«armoire» prier mère Saint-Boniface de me faire l’échange. Saurez-vous vous expliquer?

Marie-Rose a beaucoup de mémoire; elle parle très bien et s’exprime clairement. A l’admiration de toutes, elle répète, sans embarras, la difficile commission de sa petite mère.

--Attendez, Verte, ajoute Madeleine Charost, vous profiterez de l’occasion pour rendre ce «Pautex». Un livre de Jaunes, je vous demande un peu, pourquoi pas un syllabaire?

Au bout d’un instant, Marie-Rose revient avec une grammaire générale; elle reçoit des remerciements et des éloges qui la rendent toute fière, et attend avec une impatience respectueuse que l’on réclame de nouveau ses bons offices.

--Heureusement que j’ai demandé avec insistance des «becs d’oiseau», prononce une voix fâchée. On m’a donné des «lances» que je ne peux pas souffrir, parce qu’elles sont trop dures. Petite Gourregeolles, faites-moi changer ces «lances» en «becs d’oiseau», à la rigueur en «têtes de mort». Vous me connaissez bien... Geneviève Mourley.

La jeune pensionnaire commence tout de même à s’effarer sous le flot de connaissances nouvelles qu’on lui impose. Des lances! des becs d’oiseau! des têtes de mort! tout cela dans le pupitre d’une Violette... Elle est bien étonnée quand on lui remet une simple boîte de plumes.

* * * * *

En descendant le grand escalier, hier encore silencieux et désert, aujourd’hui plein de mouvement et de tapage, Marie-Rose rencontre Berthe Aubugeau, une Bleue très délurée, qui l’examine avec une curiosité indiscrète.

--Mais c’est Marie-Rose que voilà en uniforme!... Ah bien! c’est un événement, cela!... Venez donc que je vous «montre».

La porte des Bleues est en face de l’escalier; il n’y a qu’un pas à faire pour la présentation.

--Devinez qui c’est, la Verte toute neuve que je vous amène?... Gourregeolles...

--Faites voir? crie-t-on à l’envi.

Marie-Rose se trouve un peu humiliée d’être accueillie en phénomène. Mais la situation se dénoue rapidement. La maîtresse intervient avec vivacité.

--Reconduisez cette enfant où vous l’avez prise. On est assez dissipé comme cela.

Cette fois, Marie-Rose se fâche tout rouge. Après l’avoir considérée en bête curieuse, voici qu’on la traite en colis encombrant.

D’une voix perçante qui domine la rumeur, elle prononce avec un dédaigneux orgueil:

--Je suis chez les Violettes, je fais leurs commissions.

Non, mais ces Bleues qui se croient quelque chose d’important.

* * * * *

Les pensionnaires sont maintenant dans la cour aux Terrasses, réunies en groupe serré autour de la mère Préfète qui passe en revue son jeune bataillon.

--Qui est-ce qui manque encore?... chez les Blanches?...

--Frédérique Berthaud.

--Chez les Rouges?...

--Germaine Aubry et Marguerite Toutain.

--Le monde de la culture à ce que je vois.

--Tant qu’il restera un gâteau en ville...

--Comment Gilberte, voilà que vous manquez de charité pour le premier jour... Allons, qu’on me raconte ce que l’on a fait pendant les vacances... Antoinette...

--De l’équitation, ma mère, tous les jours et par tous les temps.

--C’est très bien, cela... Anne aussi, je suppose?...

--Oui, mère Assomption, et très souvent avec Antoinette, dont le frère est à Saumur.

Mère Saint-Boniface, présente au rapport, lève les yeux au ciel avec indignation.

--Et Geneviève?

--Je suis allée dans le Berry chez ma nourrice et j’ai gardé les moutons avec ma sœur de lait.

--Bon! voilà encore des vacances bien employées.

Les comptes rendus se poursuivent sans que la mère Préfète soit obligée d’interroger. Il arrive même que l’on parle plusieurs à la fois.

L’une a passé six semaines à Brighton, chez Lizzie Acford, une ancienne compagne du couvent. L’autre a accompagné sa mère à La Bourboule. Une troisième a fait les vendanges en Bourgogne. Les petites Champbourg ont canoté avec leurs frères et leurs cousins.

La mère Saint-Boniface, que deux heures d’«armoire» ne poussent pas à la tolérance, prend sa mine la plus revêche, la plus exaspérée. Passe encore pour la vendange et les moutons,... mais l’équitation!... le canotage!... les cousins!... Oh! les cousins! si l’on pouvait les exterminer jusqu’au dernier...

La mère Préfète, qui devine ces pensées, dit, en manière de réfutation préventive:

--Mais voyez donc les bonnes mines qu’elles nous rapportent... Et vous, Isabelle, qui n’avez rien dit?...

--J’ai aidé ma cousine Trêves à broder une nappe d’autel.

--C’est pour cela que vous rentrez avec une figure de papier mâché. Et, dans quelque temps, ma cousine Trêves nous encombrera de médicaments variés pour «cette pauvre Isabelle bien pâle, bien délicate...» Si vous couriez au grand air, vous n’auriez pas besoin de pilules... Je suis sûre qu’il y a encore dans votre poche quelque dentelle en chantier...

Docilement, Isabelle exhibe un tout petit paquet blanc dont la vue cause une hilarité générale.

--C’est de la frivolité, explique-t-elle sur un ton d’excuse.

--Un nom bien choisi... Mais, ma petite Isabelle, c’est une maladie chez vous. Je vais vous faire surveiller, et si vous ne jouez pas consciencieusement aux récréations, je vous enverrai pendant les heures de couture, travailler aux jardins avec la bonne sœur Saint-Éloi.

Et, se tournant vers la surveillante générale qui est manifestement d’un avis contraire:

--J’aime bien, moi, quand il y a dans les familles des garçons pour secouer un peu ces petites demoiselles.

* * * * *

La nuit commence à tomber, et la mère Assomption se méfie de ce premier crépuscule. Elle craint qu’il n’apporte la tristesse.

--Allons, mes petites filles, dit-elle d’un air engageant, assez causé. Que l’on organise quelques défilés de «rubans».

L’entrain n’est pas considérable, mais on obéit.

C’est nous qui sommes les rubans blancs. Nous demandons pour compagnons Les rubans bleus, les rubans bleus,

chante-t-on en rythmant la marche.

Tout d’abord, la course est un peu molle, les voix un peu sourdes. Mais, petit à petit, le pas devient plus ferme et le ton plus clair. Des rires éclatent pour un accroc au défilé, une chute sans conséquence, pour rien. Il n’y a pas de mélancolie qui résiste à une partie de «rubans» bien organisée.

* * * * *

Le souper de rentrée manque de gaieté. Entre la salle à manger familiale bien close, doucement éclairée, et le grand réfectoire aux recoins sombres; entre la nappe, douce au contact, la faïence gaie, les cristaux étincelants, et le marbre dur, la porcelaine d’un blanc cru, les timbales un peu bossuées; entre la causerie joyeuse des dernières semaines et le silence monacal auquel il faut brusquement s’astreindre, la comparaison est trop désavantageuse.

Le menu habituel ne subit aucune addition, aucun changement.

A huit heures, le dortoir froid où tremble une veilleuse reçoit les petites filles, choyées depuis six semaines.

Certes! on aime bien le couvent, on est heureux de se revoir et de revoir les bonnes mères; mais il y a un moment de défaillance. De beaucoup de «coins» partent des bruits discrets de mouchoirs; bien des chevets sont mouillés de larmes.

* * * * *

Les parents s’insurgent quelquefois contre ce passage brusque d’une liberté joyeuse à la discipline inflexible, et réclament une petite fête de rentrée. Mais l’autorité ne veut rien entendre.

--La règle est la règle, dit-on; elle ne supporte aucune atténuation. La vie n’est-elle pas elle-même implacable et sans souci de transitions? Il vaut mieux que nos filles s’accoutument au devoir, alors que le devoir est relativement doux et facile.

Les enfants ont l’habitude de ce ferme langage; et si quelques-unes pleurent, aucune ne murmure.

LA VIE AU COUVENT

I

AU DORTOIR

Une grande pièce oblongue ayant vue, d’un côté sur la mer, de l’autre sur les terrasses, quinze lits blancs où, sous les rideaux de basin rayé, quinze petites dormeuses poursuivent leur rêve, sans souci du jour qui va poindre, ni de la veilleuse qui craque en achevant de brûler son huile: nous sommes dans le dortoir de l’Ange Gardien.

La porte s’ouvre doucement, et une religieuse entre à pas de loup. Elle jette d’abord un coup d’œil d’ensemble, puis visite chaque «coin».

Rassurée par le calme qui l’entoure, elle détache le chapelet qui pend à sa ceinture et commence à prier. Au bout de quelques minutes, le grand silence est interrompu par les trois premiers «tints» de l’angélus; trois «tints» encore, puis trois autres, et la «volée» annonce qu’il faut se remettre à vivre.

Mère Saint-Boniface prononce comme un appel:

--Jésus!

Quelques voix très endormies répondent:

--Maria!

--Jésus! répète la maîtresse qui, sans doute, n’a pas trouvé l’écho suffisant.

--Maria! fait un chœur, cette fois plus nourri.

--_Domine labia mea aperies._

--_Et os meum annuntiabit laudem tuam._

--Mon Dieu, je vous donne mon cœur...

--Prenez-le, s’il vous plaît, afin qu’aucune créature...

Le reste se perd dans un bafouillage indistinct. On dirait que les petites locataires des lits blancs retournent au sommeil.

La religieuse accentue:

--... Afin qu’aucune créature ne puisse le posséder...

Et des voix, de plus en plus nombreuses, de plus en plus éveillées achèvent la prière.

* * * * *

Seule, Lucie Bradier n’a pas encore bougé de son lit. C’est son habitude d’être en retard; mais vraiment, ce matin, il y a de l’excès.

Mère Saint-Boniface pénètre dans son «coin»:

--Jésus!

La règle veut, en effet, que les enfants soient éveillés au nom de Jésus. On en trouve la déclaration formelle dans saint Pierre Fourrier, fondateur de l’Ordre, et dans la vénérable mère Marie-Alix, première supérieure. Toutes les pensionnaires le savent, et Lucie Bradier mieux que personne. Il y a de la paresse dans son cas, mais il y a aussi beaucoup de taquinerie.

Ce matin donc, dans le dortoir de l’Ange Gardien, on s’amuse prodigieusement d’entendre la maîtresse répéter _Jésus_ sur les tons les plus divers: impatientés, suppliants, désespérés, puis comminatoires, et renfermant la menace de châtiments exemplaires.

A la fin, Lucie Bradier se décide à répondre _Maria_, mais d’une voix dolente et lointaine qui redouble la joie de ses compagnes.

Libérée des obligations du règlement, mère Saint-Boniface se répand en reproches sur l’incurable mollesse de Lucie qui risque chaque jour de mettre tout le dortoir en retard.

Mais Lucie sait bien qu’elle sera prête en même temps que les autres, parce que les plus vives l’aideront à s’habiller et à mettre en ordre ses objets de toilette. La complaisance sous toutes ses formes est de règle au couvent, et notre paresseuse se dit que l’attrapade quotidienne est largement compensée par le plaisir d’avoir une demi-douzaine de femmes de chambre qui lui épargneront un peu d’effort et de mouvement.

* * * * *

Tout le monde est rangé autour de la longue table de toilette et procède aux ablutions... restreintes, en usage dans les pensionnats.

La mère Saint-Boniface se met à la coiffure, pendant que la petite sœur au voile blanc veille au bon ordre général, et donne un coup de main charitable aux maladroites et aux lambines.

La coiffure!... Ceux qui seraient tentés de croire à une opération de coquetterie incompatible avec l’éducation monastique peuvent être rassurés.

En voici le détail:

Quand les cheveux sont lissés, mais lissés comme on ne lisse nulle part ailleurs, on les divise par une raie qui va du front à la nuque et l’on en fait deux nattes serrées à bloc. On lie chaque extrémité avec un lacet de coton noir, puis on attache le bout de l’une à la racine de l’autre. Dans l’esthétique du couvent, cela constitue la coiffure en «berceau». Si les nattes sont trop longues, on les reprend au milieu et on les fixe à la tête par deux épingles en fer noirci. On obtient ainsi un «double berceau». Les nattes, au contraire, sont-elles trop courtes pour se rejoindre, on les laisse libres, mais le bout en est lié solidement. Les pensionnaires appellent cette troisième manière en «queue de rat» ou en «Cadet-Roussel». Les cheveux sont-ils si courts qu’il est impossible de les tresser?... ils n’échappent point pour cela au fameux cordon, on l’applique à la racine au lieu de l’appliquer à l’extrémité: voilà tout. Ce dernier mode porte le nom élégant de «petit balai».

De ces quatre manières, on ne saurait dire laquelle est la plus vilaine; mais les autorités compétentes affirment qu’elles sont parfaitement convenables pour des jeunes personnes. Que répondre à cela?...

* * * * *

Chaque dortoir a son mode de cosmétique adopté par la maîtresse: pommade au bouquet, huile de noisettes, brillantine aux mille fleurs, etc. On n’a pas le choix. Les cheveux plats et les cheveux ondulés, les gras et les secs, les fins et les gros suivent le même traitement.

--Mes filles, déclare péremptoirement la mère Économe à celles qui réclament, vous nous empestez déjà assez comme cela; on n’a pas besoin de faire un mélange de toutes vos horreurs. S’il ne tenait qu’à moi, l’eau de la pompe et un bon coup de brosse suffiraient à votre attifage.

Si la mère Saint-Boniface a choisi, pour son dortoir la «bandoline au géranium», c’est qu’elle n’a rien trouvé de plus lissant, de plus agglutinant, de plus infect; de même que, pour elle, les peignes n’ont jamais de dents assez aiguës, ni assez dures.

Celles dont le cuir chevelu n’a point fait connaissance avec le peigne fin de la mère Saint-Boniface, celles dont la tête n’a jamais été imprégnée de «bandoline au géranium» ignorent un genre de supplice.

* * * * *

Les patientes ont beau implorer un changement de régime, leurs plaintes ne sont point écoutées.

Marie-Rose, alors qu’elle avait douze ans, leva même hardiment le drapeau de la révolte, mais sans plus de résultat.

Un matin, la bonne sœur Sainte-Claire entre au dortoir avec une figure de «vent debout», comme on dit dans la marine. Elle s’avance jusqu’au milieu de la pièce et prend un temps pour donner plus de poids à sa déclaration.

--A la lingerie, dit-elle, on se plaint que les «chevets» de ces demoiselles sont trop salis. Comme je réponds: «Ceux de l’Ange Gardien sont les pires.» Et mère Saint-Boniface n’a qu’à regarder pour se rendre compte que c’est vrai.

Il convient de remarquer que la classe bleue et le dortoir de l’Ange Gardien sont, de fondation, les boucs émissaires du pensionnat. Tous les méfaits anonymes leur sont attribués; et, à faute égale, on leur découvre une malignité plus grande.

Les boucs émissaires se défendent de leur mieux, mais n’ont pas toujours gain de cause. Cette année-là, Marie-Rose s’est constituée le champion de l’Ange Gardien, champion vigilant et hardi, mais qui manque parfois de mesure.

--Bien entendu! riposte-t-elle, hérissée comme un jeune coq, c’est grâce à cette horreur de «bandoline au géranium». On n’a qu’à laisser nos têtes tranquilles, et nos chevets, comme dit la bonne sœur, ne seront pas plus salis que ceux des autres.

Cette apostrophe valut à Marie-Rose une bonne punition; et le cosmétique abhorré continua de sévir.

* * * * *

Au couvent, il y a des mots que l’on évite de prononcer; ce n’est pas qu’ils soient inconvenants, mais ils évoquent des idées qu’il est préférable d’écarter. Le mot _corset_ est du nombre. On lui substitue des euphémismes dont s’accommode mieux l’extrême réserve des religieuses. On dit un _corselet_ ou une _brassière_.

--C’est plus modeste, disent-elles.

Elles pourraient ajouter:

--C’est plus exact.

En effet, la pièce de costume dont il s’agit ne ressemble que de très loin à un corset. C’est un morceau de coutil gris avec des plis piqués qui en augmentent la raideur, et un vague baleinage que l’on a peine à découvrir tant il est discret. La brassière est toute droite du haut en bas, si bien qu’il faut des épaulettes pour la maintenir, autrement elle glisserait jusqu’aux talons.

Voici comment s’opère le laçage. On se place à la queue leu-leu; la deuxième lace la première, la troisième lace la deuxième et ainsi de suite, la petite sœur laçant la dernière. Naturellement il y a une privilégiée qui se croise les bras. Mais, comme le règlement est établi avec une équité parfaite, c’est à chacune son tour d’être privilégiée.

Est-ce la jouissance de rester deux minutes à ne rien faire quand les autres s’occupent? Est-ce tout simplement la satisfaction que chacun éprouve dans l’exercice de son droit? toujours est-il que l’on revendique âprement son tour de privilège. On l’établit dès la veille au soir.

--Demain, c’est moi qui suis en tête pour le laçage.

Il se produit quelquefois des conflits de note aigre-douce.

--Béatrix, ne serrez pas tant, dit une fluette.

--Henriette, serrez davantage, réclame une forte, j’aurai l’air d’un sac.

--Que je serre ou que je ne serre pas, vous aurez toujours l’air d’un sac, ma pauvre Renée.

--Merci bien, vous êtes polie.

Marie-Rose a un critérium de serrage. Il faut que ses effets puissent opérer autour d’elle un mouvement de semi-rotation sans qu’elle les sente. Pour cette épreuve, elle a une manière à elle de se secouer de droite à gauche, puis de gauche à droite qui lui attire de nombreuses observations.

--C’est de la mauvaise tenue, affirme la mère Saint-Boniface.

--Non, c’est de la précaution, riposte Marie-Rose, je n’ai pas envie d’étouffer, moi.

Et du moment où elle se trouve à son aise, peu lui importe que dans la famille on déclare qu’elle ressemble à une poupée de son.

* * * * *

Quand la toilette est terminée, on range les lits.

Les rideaux de basin blanc, suspendus à un gros anneau de cuivre, entourent le lit de trois côtés, formant ainsi le «coin» où chacune se sent chez soi--un «chez soi» bien réduit mais dont on se montre d’autant plus jaloux. Tous les matins, il faut ramener en plis réguliers les rideaux sur le pied du lit, afin que, pendant la journée, les fenêtres étant largement ouvertes, l’air puisse circuler librement, la lumière pénétrer jusqu’aux plus petits recoins.

Puis, pour donner au dortoir l’aspect rangé qu’ont, à toute heure, les choses du couvent, on redresse la courtepointe et on la tire sur le traversin.

Les courtepointes sont taillées à l’ancienne mode, de telle manière qu’elles couvrent toute la literie sans nécessiter un pli. Les lambrequins en sont si longs qu’ils touchent presque terre.

Marie-Rose, qui aime la précision dans les termes, dit quelquefois:

--Des courtepointes, cela!... Ah! bien, je me demande comment seraient les pointes si elles n’étaient pas courtes.

* * * * *

Les courtepointes sont faites de ces étoffes antiques, inusables comme tissu et comme coloris; leur existence est encore prolongée par les soins méticuleux des bonnes sœurs qui éloignent tout danger d’avaries. On donne à ces étoffes, dont la fabrication est abandonnée depuis longtemps, le nom d’«indiennes» ou de «perses». Les gens d’humeur conciliante disent de l’«indienne-perse».