Marie-Louise et la cour d'Autriche entre les deux abdications (1814-1815)

Part 8

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L'Impératrice séjourna à Berne du 21 septembre au 24 du même mois, jour de son départ pour retourner à Vienne en traversant les petits cantons de la Suisse. Le même jour 24, M. de Cussy prenait congé de Sa Majesté et partait pour Paris à 5 heures du matin. Le 23, Marie-Louise recevait à dîner la fameuse princesse de Galles, épouse séparée du prince régent d'Angleterre[45], devenue historique par le scandale que les Anglais ont donné à l'Europe, à cause d'elle, et de ses éclatants dissentiments avec son mari. Cette princesse se trouvait également de passage à Berne avec une suite de plusieurs personnes. Mon grand-père désirait partir pour Vienne, immédiatement et directement, après cette soirée; mais Marie-Louise insistait de son côté pour qu'il ne la quittât pas, et qu'il fît avec elle l'école buissonnière le long du chemin qui devait les ramener dans la capitale de l'Empire d'Autriche. Mon grand-père céda encore une fois devant ses aimables instances, et avant de se mettre en route, écrivait à ma grand'mère la lettre suivante remplie de détails piquants:

«Berne, le 23 septembre 1814.

Je voulais aller tout droit à Vienne, mais l'Impératrice a exigé, avec tant d'amabilité, que je fasse ce petit voyage avec elle que je n'ai pu refuser. Elle n'a jamais été meilleure pour toi et pour moi, car Elle m'a proposé de me nommer son chambellan et toi sa dame du palais. Je cite cela comme marque d'obligeance de sa part, car Elle n'a point la faculté de faire ces nominations; d'ailleurs elles seraient tout à fait intempestives et le Congrès dérangera bien des choses. Je n'ai donc certes pas à me plaindre personnellement d'Elle; mais je ne puis me dissimuler que ce n'est plus cet ange de pureté et d'innocence que j'ai quitté... Sa tête n'est pas occupée comme je le voudrais. Tu connais mon tendre attachement pour Elle; il a redoublé depuis que je la vois dans un chemin qui la mène à sa perte. Je voudrais le cacher à toute la terre, à toi-même. Garde donc pour toi ce que je te dis là. Quoi qu'il arrive d'Elle, Elle nous est respectable par son rang, ses rares qualités, et la reconnaissance que je dois à ses bontés. Elle est pleine de bons sentiments, mais elle est entourée d'écueils--et sa jeunesse et son inexpérience ont tant besoin d'un guide et d'un protecteur!...»

[45] Caroline de Brunswick,--épouse du prince régent d'Angleterre devenu roi sous le nom de Georges IV--née en 1768, morte en 1821.

On voit, par ce qui précède, que l'auteur de cette lettre ne se fait plus guère d'illusions sur la coupable conduite de la princesse à laquelle il était cependant toujours si tendrement attaché. Il se mêlait à son réel chagrin une complication de sentiments et de sensations que nous ne voulons pas chercher à approfondir. Mieux vaut continuer la reproduction de la lettre interrompue tout à l'heure par ces réflexions:

«Nous avons eu à dîner aujourd'hui la princesse de Galles qui a tant occupé les journaux il y a deux ans. C'est une femme de 40 à 45 ans, petite et grosse, qui a encore une fort belle tête, mais des yeux qui annoncent une partie de ses aventures vraies ou supposées. Elle est accompagnée d'une demoiselle d'honneur et de quatre officiers. Elle se rend à Rome où elle se propose de passer l'hiver. J'ai eu du plaisir à me trouver en présence de cette princesse qui est devenue historique par le scandale que les Anglais ont donné à l'Europe à cause d'elle et du prince régent, son mari. La soirée a été une des plus gaies que j'aie jamais vues. On a fait de la musique. La princesse à laquelle on a proposé de chanter, a dit qu'elle le voulait bien. L'Impératrice a parlé de la peur qu'elle avait à chanter devant du monde; mais la princesse a assuré qu'elle n'avait jamais peur excepté pour ses amis. En conséquence elle a chanté un duo avec Sa Majesté. Te dire l'effet que sa voix m'a fait est chose impossible; j'ai cru que j'étoufferais... L'Impératrice, derrière laquelle j'étais placé, a eu le malheur de se tourner de mon côté au milieu de son chant; alors adieu la mesure, il a fallu cesser sous un prétexte, car il n'était plus possible de tenir son sérieux! Du reste la princesse de Galles,--au ridicule de sa mise et de sa tournure près--a l'air d'une femme excellente, pleine d'aisance et de prévenances, et mettant tout le monde à son aise. Elle a, avec elle, le fameux enfant dont il est si souvent question dans ses mémoires, qu'elle assure être un pamphlet; mais elle ne l'a point amené avec elle chez l'Impératrice. Je l'ai rencontré à la promenade: il a environ douze ans et est d'une jolie figure. La Princesse dit qu'elle ne connaît pas son père mais qu'elle l'aime encore plus que sa fille. Sa demoiselle d'honneur a une tournure qui ne le cède en rien à celle de sa maîtresse. Elle ressemble à un petit poupard mal fagoté. Les officiers sont fort bien. Le premier est fils d'une Anglaise célèbre (lady Craven), qui a épousé le margrave d'Anspach, les deux autres sont deux jeunes officiers de la maison du prince de Galles, et le quatrième le docteur Holland, qui passe pour un bon médecin. Mais j'emploie tout mon papier à te parler d'une princesse qui doit bien peu t'intéresser. Il faut pourtant te dire encore un mot de sa parure. Elle était enveloppée dans dix aunes de dentelle d'Angleterre, avec un magnifique collier de perles; un voile d'Iphigénie qui la couvrait tout entière et traînait par terre, cachant sa tête et presque sa figure, était retenu par une couronne de diamants à dents, comme les couronnes des reines d'Opéra...»

En retournant à Vienne par les petits cantons Marie-Louise était accompagnée de l'inévitable et indispensable Neipperg et de son adjudant Harabowsky, de la comtesse Brignole, de Mme Héreau et du docteur son mari, enfin de mon grand-père. M. de Bausset et Mme Hurault de Sorbée avaient été l'attendre à Lindau, sur le lac de Constance, avec les équipages. Le 24 septembre, au soir, Sa Majesté arrivait à Lucerne et le 25 s'embarquait avec sa suite sur le lac des Quatre-Cantons. Elle faisait arrêter son bateau devant les ruines du château des Habsbourg, berceau de la famille impériale d'Autriche, puis déjeunait dans le bateau stationné au pied de ces ruines. C'est là que le général Neipperg voulut prendre acte de la trouvaille qu'il avait faite d'un morceau de fer, dans les pierres des murs éboulés, pour prétendre y reconnaître un fragment de la lance de Rodolphe, fondateur de la dynastie. Marie-Louise se prêta naturellement, de très bonne grâce, à ce produit de l'imagination pleine d'à propos du galant général. L'Impératrice fit même plus tard confectionner, à Vienne, plusieurs bagues où furent incrustés de petits morceaux de ce fer, bagues qu'elle distribua à madame de Brignole, au comte Neipperg, à M. de Bausset et à mon grand-père, comme insignes d'un nouvel ordre de chevalerie. Après avoir débarqué à Kussnacht, fait en se promenant à pied le chemin de Kussnacht à Immensée, enfin visité la chapelle de Guillaume Tell, la caravane de l'Impératrice atteignit un des premiers plateaux du mont Righi, alors peu fréquenté par les touristes. Au lieu des superbes et confortables hôtels que, de nos jours, l'on rencontre en Suisse à chaque pas, Marie-Louise et son petit cortège durent se contenter de l'hospitalité qui leur fut offerte à l'auberge du _Soleil d'or_, l'une des cinq ou six modestes habitations de cet endroit alors presque désert. Nos voyageurs y passèrent la nuit du 25 au 26 et firent l'ascension du Righi-Culm où ils eurent la bonne fortune, tant la journée du 26 fut belle, de jouir du magnifique panorama qu'on y découvre et de la vue des quatorze lacs de Suisse que l'on aperçoit de ce sommet, par un temps clair.

Ce fut dans ce site pittoresque, et dans cette pauvre petite auberge du _Soleil d'or_, que mon grand-père se trouva soudainement et très péniblement éclairé sur ce qu'il n'avait jusqu'alors fait qu'entrevoir, et fortement soupçonné. Nous allons tirer parti, pour le raconter, d'une note manuscrite et inédite, découverte dernièrement dans ses papiers.

Lorsque le soir de ce même 26 septembre, après leur arrivée à Schwitz, le secrétaire des commandements de l'Impératrice vint exprimer à sa Souveraine son désir de ne pas prolonger sa villégiature en Suisse et de se séparer d'elle pour rentrer à Vienne, son véritable motif était bien différent de celui qu'il lui fallut alléguer. Obligé de donner à Marie-Louise, comme prétexte de son départ précipité, la hâte qu'il avait de retrouver dans cette ville, des lettres pressantes, mon grand-père confesse que ce prétexte cachait la répugnance qu'il venait d'éprouver, tout à coup, à l'escorter plus longtemps. Voici comment il rend compte de ce qui s'était passé. Il dit qu'il avait été témoin, depuis quelques jours, de choses qui l'affligeaient, mais qu'il ne pouvait empêcher. Il constatait, autour de l'Impératrice, depuis que Neipperg était là, un oubli significatif des formes toujours cérémonieuses qui sont d'obligation envers une souveraine. Il voyait se produire, vis-à-vis de Marie-Louise, une familiarité qui sans sortir des bornes de la bienséance mondaine, contrastait cependant avec les habitudes de respect et les hommages dont la fille de François II était environnée à la cour de l'Empereur. Il reconnaît toutefois que cet ensemble de petits faits pouvait, à la rigueur, être attribué à la liberté du voyage. Il n'en était pas de même, assure-t-il, _d'une certaine facilité de manières, souffertes d'une seule personne_... A l'auberge du Righi une infraction à un usage, jusqu'alors scrupuleusement observé, avait été commise: Le valet de pied de service devait toujours coucher en travers de la porte de l'Impératrice; or il était arrivé que les logements de la maison de sapin, composant l'auberge, consistaient en cellules sans communication entre elles, séparées de deux côtés par un corridor. Cette disposition des lieux pouvait rendre, à la vérité, incommode à l'Impératrice la présence d'un homme qui aurait dû coucher dans le corridor, et devant sa porte, seule issue pour entrer ou sortir de sa chambre. Quoi qu'il en soit le valet de pied reçut l'ordre, paraît-il, de coucher au rez-de-chaussée, et cette dérogation à l'usage établi fut remarquée, ajoute mon grand-père, par les personnes du service de l'Impératrice.

«En causant de cela dans ce sens chez Mme de Brignole,--nous lui laissons à présent la parole,--je déployai machinalement, dit-il, une carte de Suisse qui était sur la table, lorsqu'il en tomba un billet fermé que je m'empressai de ramasser. En le rendant à Mme de Brignole, je reconnus l'écriture de l'Impératrice, sur le billet qui était adressé au général Neipperg...» Mme de Brignole, un peu émue paraît-il, prétendit que chargée de remettre la carte au général, elle ignorait qu'elle renfermât un billet. Était-elle sincère?... Surpris et surtout mécontent de ce mystère, _mais n'ayant même pas le droit de remontrance_, mon grand-père s'empressa, comme on l'a vu tout à l'heure, de demander à l'Impératrice l'autorisation de rentrer à Vienne, sans retard, et par la voie la plus directe. Marie-Louise ne manqua pas d'opposer plusieurs objections obligeantes à ce départ subit dont le prétexte ne l'avait pas convaincue, mais elle finit cependant par y consentir. En la quittant mon grand-père la pria de le charger de ses lettres pour l'empereur François, dont le jour de fête tombait le 4 octobre, et lui promit de remettre ces plis à destination dès qu'il serait lui-même de retour à Schönbrunn. Ce brusque départ devint, de la part de l'entourage de l'Impératrice, l'objet de nombreux commentaires.

Le 27 septembre, partie de Schwitz à 11 heures du matin, quelques heures après mon grand-père, Marie-Louise arrivait le 29 à Saint-Gall. Le 30 elle traversait le lac de Constance, et le 2 octobre, après avoir passé la nuit à Munich, elle atteignait Braunau[46] le lendemain. Dans quelle situation et dans quelles dispositions différentes l'archiduchesse ne s'était-elle pas trouvée, un peu plus de quatre ans auparavant, quand l'empereur son père la faisait remettre, dans cette même ville de Braunau, aux mains de la mission extraordinaire française?... Elle allait alors à Paris, s'asseoir sur le trône de France, aux côtés de l'empereur Napoléon, au milieu de l'allégresse et des acclamations des foules enthousiastes des pays qu'elle traversait. Maintenant tout ce passé oublié n'aurait pu lui rappeler que des souvenirs importuns, et Marie-Louise, étouffant ses remords, ne voulait plus penser qu'au général Neipperg!

[46] Lors de la remise de Marie-Louise à la mission française à _Braunau en 1810_, cette princesse portait une robe de brocard d'or, brochée de grandes fleurs de couleurs naturelles. (_Mémoires de Bausset_, t. II, p. 9.)

Mon grand-père ayant pris, comme il a été dit, les devants, arriva à Schönbrunn le 4 octobre, à midi. Il avoue qu'à sa grande surprise il y vit bientôt revenir l'Impératrice, dont il n'aurait pas supposé le retour si rapide. Partie de Möelk le 6 octobre, à 9 heures du soir, elle rentrait à Schönbrunn le 7, à 6 heures du matin, après avoir passé toute la nuit en voiture. Marie-Louise retrouva son fils qui était resté confié aux soins vigilants de Mme de Montesquiou, et qui se montra tendre et caressant pour sa mère. Il était dans un état de santé florissant. L'empereur François vint seul voir sa fille, dès qu'il eut appris son retour.

Le général Neipperg s'était acquitté de sa mission, on le sait, avec un tel succès, que la reconnaissance et l'approbation de la cour d'Autriche ne pouvaient manquer de lui être acquises. Aussi l'Empereur s'empressa-t-il de le nommer chambellan, auprès de la duchesse de Parme, pendant la durée du Congrès.

CHAPITRE XII

Retour de Marie-Louise à Vienne.--Elle y trouve les souverains de l'Europe réunis.--Magnificence de la réception qui leur y est préparée.--Détails sur différents princes et princesses.--Asservissement de Marie-Louise aux injonctions du Cabinet de Vienne.--Jugement de lord Holland sur l'empereur François.

La femme de l'empereur Napoléon trouvait tous les souverains réunis à Vienne. Les rois de Danemark, de Bavière, de Würtemberg et autres princes, moins haut placés, y avaient précédé l'empereur de Russie et le roi de Prusse. Ces souverains avaient fait une entrée solennelle dans Vienne, le 25 septembre 1814, accompagnés par l'empereur d'Autriche, qui était allé au-devant d'eux suivi de toute sa Cour. La famille impériale d'Autriche avait accueilli tous ces princes souverains avec magnificence. Les empereurs et les rois logeaient au palais impérial, où ils recevaient la plus somptueuse hospitalité. Les dépenses que la réunion de ces différents princes occasionnaient à cette Cour étaient énormes.

Quinze cents domestiques et douze cents chevaux furent ajoutés à l'état de la maison impériale. Des voitures constamment attelées et des chevaux de selle étaient affectés à l'usage de chaque souverain et des officiers de leur maison. Chacun d'eux avait une table particulière, somptueusement servie aux frais de l'Empereur. Le dîner avait lieu à 2 heures de l'après-midi et le souper à 10 heures du soir. Des fêtes splendides délassaient ces nobles hôtes de leurs travaux politiques, car le Congrès n'était pas encore ouvert. Il ne devait durer que pendant quelques semaines pour régler les intérêts des États secondaires de l'Allemagne, le traité de Paris ayant investi et mis en possession les grandes puissances des territoires qu'elles s'étaient adjugés elles-mêmes[47].

[47] Tous ces détails sont tirés des _Mémoires pour servir à l'histoire de Napoléon Ier_, par le baron de Méneval, t. III, p. 366 et 367.

On voit que la cour d'Autriche faisait bien les choses, mais c'est qu'elle espérait, comme on dit, en avoir pour son argent, c'est-à-dire une part très importante des dépouilles du colosse, enfin renversé par les efforts répétés de la coalition.

A partir de cette époque, Marie-Louise n'est plus «Majesté» et surtout «Impératrice» que pour mon grand-père et un très petit nombre de personnes de son entourage français. On ne la désigne plus à Vienne que sous le nom de duchesse de Parme, et encore cette souveraineté très discutée et qu'elle n'obtiendra en réalité qu'à force de démarches, de temps et de patience, est l'objet des plus vives attaques de la part de ses adversaires déclarés: le gouvernement de Louis XVIII et celui de Ferdinand VII. Talleyrand surtout, qui naguère ne savait comment témoigner assez d'hommages et d'adulation à l'Impératrice des Français, changeant, comme on dirait de nos jours, son fusil d'épaule, se montrait son ennemi le plus implacable. Neipperg seul, soutenu secrètement par l'empereur François et Metternich, ostensiblement par l'empereur Alexandre, défendait les intérêts de Marie-Louise et plaidait sa cause auprès des autres souverains et de leurs ministres. Le général autrichien, dont elle ne pouvait d'ailleurs plus se passer, remplissait consciencieusement le rôle qui lui avait été confié. «Ayant accepté de l'observer, de la surveiller à toute heure, dit M. Welschinger, il s'acquittait de cette triste mission avec un zèle particulier et une sorte de conscience. Ce qu'il empêchait, surtout, c'était toute correspondance venue de l'île d'Elbe ou partie de Schönbrunn pour cette île[48].»

[48] _Roi de Rome_, par Welschinger, p. 95. (Mon grand-père y suppléa et ne laissa jamais Napoléon manquer de nouvelles de sa femme et de son fils.)

Nous extrayons de la correspondance de mon grand-père avec sa femme les lignes suivantes datées du 7 octobre 1814:

«Vienne est méconnaissable, c'est un brouhaha étourdissant dans les rues. Il y a aujourd'hui une fête à Laxembourg. Je compte y aller incognito pour voir cette réunion de souverains que je connais tous, excepté le roi de Danemark[49] et que j'ai vus dans d'autres circonstances... C'est aussi un objet de distraction, car je m'ennuie fort dans mon appartement doré de Schönbrunn où j'ai, par parenthèse, une cheminée, avantage rarissime même dans les plus somptueux palais en Allemagne. Les avis sont divisés sur le plus ou moins de durée du séjour des souverains ici. Les uns pensent qu'ils partiront dans moins de quinze jours, les autres qu'ils resteront jusqu'à la mi-novembre. Je fais des vœux pour leur plus prochain départ.»

[49] Frédéric VI de la maison d'Oldenbourg, roi de Danemark depuis 1808, mort en 1839.

Une autre lettre à ma grand'mère, _datée du 9 octobre_, complète la précédente, et donne sur les hôtes royaux ou princiers de l'empereur d'Autriche des détails curieux. Voici les principaux passages qu'elle renferme:

«J'ai été à Laxembourg comme je te l'ai mandé. Je n'avais pour but dans cette promenade que de voir, à mon aise, les souverains et les princesses réunis. J'ai eu cette satisfaction. Les princesses de Russie sont charmantes. La grande-duchesse Catherine d'Oldenbourg, surtout, est une des plus piquantes physionomies que j'aie vues. A détailler ses traits elle ne serait peut-être pas jolie; mais l'ensemble de sa figure, de sa personne, de sa tournure est charmant, elle annonce une personne pétillante d'esprit. La grande duchesse de Weymar sa sœur, a un autre genre de beauté; ses traits sont plus réguliers, plus sévères. Ce sont en tout deux princesses très marquantes ici. Elles sont venues faire une visite à l'Impératrice, et ont été extrêmement aimables avec Elle et avec le petit prince.

»Le roi de Danemark est le seul prince que je ne connusse pas: Aux yeux rouges et bleus, c'est un véritable albinos. Il a des cheveux et des sourcils d'argent avec une figure rose et blafarde. Il passe pour avoir beaucoup de bonté et de douceur.

»Les affaires de l'Impératrice ne vont pas trop bien. Elle attend avec assez de tranquillité la décision de son sort... Malheureusement il ne lui arrivera jamais tout le bien que je lui désire. Sa Majesté a fait choix de son fils pour parrain[50].»

[50] Marie-Louise, duchesse de Parme, et le prince son fils furent parrain et marraine de mon père et de son frère. Voir aux actes baptismaux de la paroisse Saint-Philippe du Roule, à Paris.

Pendant ce temps Marie-Louise, de plus en plus asservie aux prescriptions du cabinet de Vienne, n'ayant plus d'autre volonté que celle de Neipperg, ne donnait pour ainsi dire presque plus signe de vie à son époux. Napoléon s'impatientait d'un tel silence. Il en était réduit, le 10 octobre, à recourir an grand-duc de Toscane, pour lui demander «s'il voulait bien permettre» qu'il lui adressât, chaque semaine, une lettre destinée à l'Impératrice, espérant qu'il recevrait en retour des lettres d'elle et quelques mots de son fils. «Je me flatte, disait-il, que, malgré les événements qui ont changé tant de choses, Votre Altesse royale me conserve quelque amitié.» Telle était la situation pénible à laquelle on avait osé réduire l'empereur Napoléon[51].

[51] _Roi de Rome_, par Welschinger, p. 95.

Le dominateur de l'Europe, celui qui avait distribué tant de couronnes et vu tant de souverains à ses pieds, se voyait alors contraint de se faire solliciteur auprès de l'un d'eux, pour qu'on voulût bien laisser passer ses lettres à Marie-Louise, et pour obtenir qu'on lui accordât l'autorisation d'en recevoir les réponses! Les stipulations du traité de Fontainebleau n'étaient pas observées, et lorsque les alliés--sauf les représentants de l'Autriche--avaient signé cet accord avec Napoléon le 11 avril 1814, ne croyaient-ils pas que l'Impératrice et son fils iraient séjourner auprès de lui à l'île d'Elbe, ou pourraient tout au moins correspondre avec le nouveau souverain de ce petit État? «Encore une fois, comme le dit fort bien M. Welschinger, à quoi servait ce raffinement de cruauté?»

Les deux vrais coupables, nous ne saurions assez le répéter, c'était l'empereur François et son ministre Metternich, dont Neipperg n'était, après tout, que le docile et ambitieux intermédiaire. Il est intéressant de connaître, nous semble-t-il, l'opinion qu'un Anglais de marque, lord Holland, émettait sur le caractère de l'empereur François; voici ce que rapporte, à cet égard, une note insérée, à la page 114, dans l'ouvrage de M. Welschinger intitulé: _le Roi de Rome_.

Parlant du père de Marie-Louise, lord Holland a dit: «C'était un homme de quelque intelligence, de peu de cœur et sans aucune justice.» Il conteste absolument qu'il fût, comme on l'a affirmé, doux et bienveillant. Dans toutes les circonstances il avait agi comme un homme d'un caractère bien opposé. «Quant au mariage de sa fille, ajoute lord Holland, il faut admettre cette alternative: ou qu'il ait consenti à sacrifier son enfant à une politique couarde, ou bien qu'il ait lâchement abandonné et détrôné un prince qu'il avait pris pour son gendre. Il sépara sa fille du mari qu'il lui avait donné et aida à déshériter son petit-fils, issu d'un mariage qu'il avait approuvé et, à ce que je crois, sérieusement recherché. Pour éloigner de l'esprit de cette même fille le souvenir de son époux détrôné et exilé, mais dont la conduite envers elle était irréprochable, on prétend qu'il encouragea et même qu'il combina les moyens de la rendre infidèle...»

Telle est la grave accusation portée par lord Holland, dans ses souvenirs diplomatiques, contre François II. En faisant la part d'une très légère exagération on peut, dans son ensemble, considérer cette accusation comme fondée. La peur de Napoléon tout puissant avait porté l'empereur d'Autriche, et surtout son premier ministre, à se précipiter au pied du monarque français pour lui offrir leur archiduchesse; la peur de laisser à l'empereur détrôné la moindre branche de salut les amena plus tard, comme on a pu le voir au cours de ce récit, à mettre en œuvre les moyens les plus répréhensibles et les plus vils pour le séparer à tout jamais de sa femme.