Marie-Louise et la cour d'Autriche entre les deux abdications (1814-1815)
Part 7
»J'ai répondu à mon père ainsi qu'au prince Metternich. J'ai fait de belles phrases à ce dernier sur la confiance que j'avais en lui, et j'ai surtout appuyé sur la satisfaction que j'éprouvais de la promesse que l'on me donnait, que je pourrais me rendre à Parme. Il paraît que M. Magawly y fait des changements sages et réforme bien des abus du gouvernement provisoire. J'ai reçu là-dessus une longue lettre de M. de Bausset que je vous communiquerai quand vous reviendrez. Je veux vous ennuyer de toutes mes affaires, mais il faudra que vous souffriez cet ennui comme une preuve de la confiance et de l'amitié que j'ai pour vous.
»J'ai reçu des nouvelles de l'Empereur, du 6 août. Il me dit beaucoup de bien de vous et me recommande de ne pas croire tout ce que l'on pourrait me dire contre lui. Il se portait bien, était heureux, tranquille, et pensait surtout beaucoup à moi et à son fils.
»Je vous prie de me rappeler au bon souvenir de Mme de M..., j'espère que j'apprendrai bientôt son heureuse délivrance, et je vous avertis que je veux être la marraine de son enfant.
»Écrivez-moi, je vous prie, bien exactement et croyez à toute mon amitié.
»Votre très affectionnée,
»Louise.»
On ne peut s'empêcher de remarquer en relisant la fin de cette lettre, la tranquille indifférence avec laquelle la femme de Napoléon se plaît à constater que ce dernier lui semble résigné, heureux même suppose-t-elle, dans sa retraite forcée de l'île d'Elbe! Non contente de s'être refusée à y rejoindre son époux, elle ne songe même pas seulement à le plaindre... Elle s'accommode parfaitement, semble-t-il, de leur séparation prolongée. Oubliant ses serments d'aller le rejoindre et de lui ramener son fils, Marie-Louise--sans le dire ouvertement--trouvera presque choquante, un jour, et déloyale, l'évasion du prisonnier de l'île d'Elbe, et sa tentative de récupérer sa couronne! Tant d'inconscience explique, sans les excuser, les défaillances successives de cette princesse. Comme le prétend avec raison en parlant d'elle la _Revue historique_: «Marie-Louise _ne pensait pas_»; on peut ajouter à ce jugement que son cœur n'était point organisé d'une façon plus heureuse que son cerveau, et qu'il fonctionnait tout à fait défectueusement.
Mon grand-père a cherché, dans ses écrits, à excuser sa souveraine, autant qu'il l'a pu, et il ne viendra certainement à personne l'idée de lui en faire un reproche, car elle avait toujours été--comme on l'a vu--remplie de bonté pour lui. Il aurait eu mauvaise grâce à l'accabler d'ailleurs, quand Napoléon, même à son lit de mort, s'est montré si indulgent pour le caractère véritablement ingrat de sa seconde femme. A près de cent ans de distance, nous n'avons pas les mêmes ménagements à garder. Nous ne serons point le détracteur de parti-pris de l'impératrice Marie-Louise, mais encore moins son apologiste. Nous nous efforcerons de juger sa conduite avec impartialité, en ne disant de cette souveraine que ce que nous croyons être l'expression de la vérité.
La série des lettres écrites par Marie-Louise à mon grand-père, pendant les deux mois de congé qu'il était aller passer dans le sein de sa famille à Paris, tire à sa fin. Nous n'aurons plus que deux lettres inédites de l'Impératrice à placer sous les yeux de ceux qui ont trouvé quelque intérêt à les parcourir. La première est datée du 26 août et la dernière du 30 août 1814. Le 6 septembre mon grand-père se mettait en route pour aller retrouver Marie-Louise en Suisse. Voici les deux dernières lettres de cette correspondance assidue:
«Aix, le 26 août 1814.
»Voilà le moment qui s'approche où j'espère que j'aurai le plaisir de vous revoir; je l'attends avec impatience--vous savez comme j'ai besoin de vos conseils. Un pressentiment me dit que ce sera à Genève que je vous reverrai. J'attends avec impatience le journal de voyage dont vous me parlez--je ne veux cependant pas le lire avant d'avoir achevé le mien. Je suis sûre qu'il est si bien fait que je serais tout à fait dégoûtée dans mon entreprise si je voulais en prendre connaissance tout de suite. Je suis sûre (aussi) que vous crierez contre ma paresse, en apprenant que je suis toujours encore au pied du glacier des Bossons. Je crains qu'un de ses nombreux glaçons ne m'ait gelé l'imagination, car, quand je veux me mettre à l'ouvrage, je me sens un découragement complet. Cependant je le terminerai avant que de partir d'ici, parce que je me propose de faire aussi celui de ma tournée en Suisse. Ma santée (_sic_) a été un peu altérée depuis quelques jours. J'ai eu cinq accès de fièvre qui m'ont forcée de suspendre les bains. Je les reprendrai demain jusqu'au 3 et je partirai le 4. Je ne fais plus de si longues promenades--j'ai fait le serment à la duchesse de ne plus rester aussi tard et je tiens scrupuleusement à ma parole. Je vous prierai de dire à M. Ballouhey que j'ai reçu sa lettre du 16 août. Je vous prierai de dire aussi à la duchesse qu'elle ne s'inquiète pas si elle ne reçoit pas de lettre par ce courrier--le temps me manque pour lui écrire.
»Je vous prie de croire à toute mon amitié.
»Votre très affectionnée,
»Louise.»
»P.-S.--Je vous prierai de dire aussi à la duchesse que je me suis décidée de prendre Aly comme valet de chambre coeffeur (_sic_) et que je crois qu'elle ferait bien de lui faire prendre des leçons et de me l'envoyer vers le 20 octobre à Vienne; dites-lui que je lui demande bien pardon de ne pas lui écrire aujourd'hui--ou ne lui parlez plutôt pas de cette commission, elle pourrait se fâcher de ce que je ne lui écris pas directement.»
On reste stupéfait de constater chez une femme placée dans la position de l'Impératrice, au milieu de tant d'épreuves et d'événements inquiétants, une futilité aussi complète, une application aussi soutenue à fermer les yeux, comme l'autruche, devant l'angoissant problème de sa future destinée!
Dernière lettre de l'Impératrice en l'année 1814:
«Aix, le 30 août 1814.
»J'ai reçu vos lettres par M. Amelin, ce matin, et, hier soir, celle où vous voulez bien m'adresser des vœux pour ma fête. Je suis persuadée que ce sont de ceux que l'on a faits le plus sincèrement pour moi. Je suis bien touchée de ce que vous voulez bien me suivre même à Vienne; croyez que je vous en ai voué une reconnaissance à toute épreuve, car vous savez que mon amitié vous était acquise depuis longtemps. Je ne vous réponds pas au long par cette voie, car la poste n'est pas fort sûre. J'espère au moins qu'on aura la galanterie d'envoyer mes lettres à leur destination après les avoir lues. Ma santé est beaucoup meilleure; je prends toujours des bains qui me réussissent assez bien et j'espère que vous me trouverez engraissée. Je pars décidément le 4 et j'arriverai le soir à Genève. Je compte y rester le 5, le 6, le 7, le 8 et peut-être le 9, et je prendrai après la route de Fribourg pour aller à Berne, mais j'espère vous voir avant mon arrivée dans cette ville. Je crois que je ferai, à cause de l'acquisition de la Garenne, comme vous me conseillez.
»Je m'empresserai de lire aujourd'hui votre voyage de Chamouny; je suis sûre qu'il sera charmant. J'ai un peu travaillé au mien hier, mais pas encore pour l'avancer beaucoup; je crains qu'il ne soit pas encore achevé à votre retour; d'ailleurs le vôtre me donnera du découragement. Mes compliments à Mme de M... Je ne lui écris pas aujourd'hui parce que je n'en ai pas le temps. Je vous prierai donc de la remercier, en mon nom, des vœux qu'elle a bien voulu faire pour ma fête. Je vous prie de croire à tous les sentiments d'estime et d'amitié avec lesquels je suis,
»Votre très affectionnée,
«Louise.»
Environ huit jours après, le baron de la Tour du Pin écrivait de son côté au Ministère des Affaires étrangères à Paris la dépêche suivante:
«Vienne, le 7 septembre 1814.
»Je ne sais si vous êtes informé que M. le comte Neipperg, général major, a été donné par l'empereur d'Autriche comme surveillant à l'archiduchesse Marie-Louise, qu'il devait avertir de ne rien faire de ce qui pourrait ou nuire ou même déplaire au Roi, mais que, surtout, il devait soigneusement observer l'archiduchesse pour le cas où elle voudrait aller trouver son mari, et alors--après des représentations--passer à la défense absolue, si elle persistait...»
Voilà une mission de geôlier bien nettement caractérisée; mais celui qui l'avait acceptée allait employer des moyens plus doux, et il ne lui faudra pas beaucoup de temps pour apprivoiser la princesse dont le gouvernement de l'Autriche venait de le constituer le surveillant et le vigilant gardien.
CHAPITRE X
Épisode du voyage de Mme Walewska à l'île d'Elbe.--Retour de mon grand-père en Suisse auprès de Marie-Louise.--Bon accueil qu'il en reçoit.--Changement dont il aperçoit les premiers symptômes.--Lettre qu'il écrit à sa femme à ce sujet.--Fugue de Marie-Louise dans l'Oberland bernois.
Peu de jours avant le retour de mon grand-père auprès de sa souveraine il se passait, à l'île d'Elbe, un événement des plus curieux qui nous semble emprunter, à la date où il s'effectua, une importance assez notable. M. de Saint-Amand, qui en fait mention dans son ouvrage se rapportant à Marie-Louise et à l'île d'Elbe ne fait, à cet égard, que reproduire lui-même le récit d'un témoin oculaire, dont il s'abstient de citer le nom. Voici cette curieuse anecdote: Le 1er septembre 1814, Napoléon avait passé une partie de sa journée sur la hauteur de Pomonte à l'île d'Elbe, cherchant, à l'aide d'une longue-vue, à découvrir et à reconnaître les bâtiments qui paraissaient en mer. A la tombée de la nuit, l'Empereur, de retour dans l'habitation qu'il occupait, ordonna de faire seller trois chevaux, de se transporter avec eux vers un certain point qu'il indiqua, puis d'y attendre les ordres que donnerait le grand maréchal. L'officier commandé pour ce service se trouvait donc avec la voiture et les chevaux, au point indiqué, vers 10 heures du soir. Il faisait, paraît-il, un très beau clair de lune. A ce moment un bateau se dirigeait, à force de rames, vers le môle. Trois dames et un enfant, qui étaient sur le bateau, descendirent à terre. Le général Bertrand les salua respectueusement et les fit monter en voiture. On se mit en route, et à la traverse de Prochia, on rencontra Napoléon qui arrivait, monté sur un cheval blanc, et suivi d'une troupe de lanciers et de mameluks. La voiture s'arrêta. L'Empereur descendit de cheval, on ouvrit la portière de droite et Napoléon monta seul au milieu d'un profond silence. On se remit en marche, et l'on atteignit rapidement la plage de Prochia. A cet endroit, la voiture ne pouvant plus avancer à cause du mauvais chemin, l'Empereur, les dames et l'enfant descendirent et montèrent sur les chevaux amenés par l'officier d'ordonnance. L'enfant était dans les bras d'une des dames, et l'officier--qui avait mis pied à terre--conduisait le cheval par la bride. Quand on approcha de son ermitage, Napoléon piqua des deux, et arriva, quelques instants avant le cortège, à une tente qu'il avait fait dresser sous un grand châtaignier. La dame et l'enfant le rejoignirent au bout de quelques minutes, et entrèrent avec lui sous la tente. L'inconnue resta là deux jours et deux nuits sans jamais se montrer. Napoléon ne sortit que deux fois pour donner des ordres. Pendant ce temps, l'accès de la hauteur fut interdit à tout le monde, même à Madame mère, qui logeait dans un village voisin.
«Ce fut ainsi, ajoute M. de Saint-Amand, qu'à l'heure où Marie-Louise commençait à subir l'influence du comte Neipperg, Napoléon, désespérant de la voir arriver à l'île d'Elbe, s'était souvenu de la comtesse Walewska[43].»
[43] Saint-Amand. _Marie-Louise, l'île d'Elbe et les Cent-Jours._
On n'ignore certainement pas qu'à l'île d'Elbe, l'Empereur était environné d'espions qui surveillaient les moindres mouvements du grand proscrit, et en rendaient un compte minutieux à leurs gouvernements respectifs. La police autrichienne ne pouvait être une des moins assidue et devait consciencieusement renseigner Metternich, auprès duquel ne cessait pas de s'inspirer et de se documenter le général Neipperg. Quel parti n'a pas dû tirer--de cette aventure imprudente de l'Empereur--l'astucieux représentant du Cabinet de Vienne, auprès de la femme de Napoléon, dans l'œuvre de séduction pour laquelle on l'avait choisi! Marie-Louise, bien que manquant totalement de fermeté de caractère, ce qui est l'explication de toute sa conduite, n'était pas dépourvue d'une sorte de susceptibilité fière, que blessaient assez vivement les procédés ouvertement indélicats. Il est par conséquent tout à fait vraisemblable de supposer que, mise au courant par les personnages les plus intéressés à le faire de la visite de Mme Walewska à l'île d'Elbe, l'Impératrice n'ait pu manquer d'en ressentir un réel et très amer froissement. Cette circonstance fâcheuse apportait un atout de plus dans le jeu de Neipperg, dont la dextérité bien connue ne laissait sans emploi aucun de ses avantages. L'influence de l'agent officiel en même temps qu'officieux du Cabinet de Vienne, sur l'Impératrice, allait grandissant tous les jours. Mon grand-père n'allait pas tarder à le constater, à son retour de Paris près de Marie-Louise, avec un bien compréhensible découragement. Il se résolut toutefois à demeurer près de l'ancienne Impératrice, par point d'honneur, et par dévouement pour son maître. Le _Journal_ qu'il recommença à tenir, dès son arrivée en Suisse, et une partie de sa correspondance avec ma grand'mère, restée à Paris pendant leur séparation, vont encore nous servir de guides pour l'achèvement de la tâche que nous avons entreprise.
Parti de Paris le 6 septembre 1814 à midi, mon grand-père, arrivé à Genève dans la journée du 8, se remit en route pour se rendre aux Sécherons où il descendait le 9 à six heures du matin, après avoir écrit de Genève à sa femme une lettre que nous reproduirons tout à l'heure. L'Impératrice y était arrivée de son côté depuis trois jours, après avoir quitté Aix, pour entreprendre une excursion dans les glaciers de l'Oberland bernois. Elle devait être accompagnée, dans ce nouveau déplacement, par Mme de Brignole, Mme Hurault, le général Neipperg, le capitaine Karatzaï, M. Amelin, etc. Mon grand-père rapporte qu'il trouva Marie-Louise en très bonne santé, qu'il reçut d'elle un accueil extrêmement amical, et qu'elle l'engagea à l'accompagner dans ses excursions, après lui avoir donné rendez-vous à Berne.
A 10 heures du matin l'Impératrice quittait les Sécherons pour Lausanne, Fribourg et enfin Berne, où elle arrivait avec sa suite le 11 septembre. Elle devait visiter successivement, pendant ce voyage de huit jours: Grindelwald, Meyringen, l'hospice du Grimsel, Lax, l'hospice du Simplon, Brigg, Lenck, Thun, pour être de retour à Berne le 21 septembre. Mon grand-père n'avait pu qu'entrevoir Marie-Louise, pendant un très court espace de temps, avant son départ précipité des Sécherons pour l'Oberland. C'est en la quittant qu'il apprit seulement la mission du colonel Hurault de Sorbée[44] venu de l'île d'Elbe pour apporter à l'Impératrice des nouvelles et une lettre de l'Empereur. Cet officier, qui était chargé de conduire dans cette résidence la femme de Napoléon, avait dû repartir, pour Paris, comme nous l'avons dit, sans avoir réussi à remplir cette mission, la veille même du retour de mon grand-père.
[44] Devenu général.
Nous mettons à présent sous les yeux du lecteur la lettre suivante, datée de _Genève, 8 septembre 1814_, et que ma grand'mère recevait de son mari:
«J'ai reçu de Sa Majesté un accueil extrêmement amical. Elle a paru très touchée de me revoir. Je l'ai trouvée engraissée et dans un état de santé parfait. Du reste elle paraît fort contente et heureuse. Elle m'a dit que M. Hurault était chargé d'une lettre d'elle pour toi, par laquelle elle te priait de recevoir des papiers qu'elle me renvoyait. Si tu le vois, il te parlera peut-être de sa mission qui était d'emmener l'impératrice à l'île d'Elbe, mais il a trouvé quelqu'un bien peu disposé à le suivre.
»Quand j'envisage la grandeur du sacrifice que je fais et le peu qu'il produira, je serais tenté de retourner sur mes pas et de ne point suivre l'Impératrice. Ordinairement ces sacrifices ne sont appréciés qu'autant que les circonstances y prêtent; Dieu veuille que je n'aie point à regretter le mien... Mais je ne puis m'empêcher de faire la réflexion que c'est une chance désagréable à courir.»
«En Suisse, dit M. de Saint-Amand dans un ouvrage que nous avons cité déjà plusieurs fois, l'ancienne impératrice des Français est déjà beaucoup moins attachée à Napoléon qu'à Aix-en-Savoie. L'heure approche où, pour elle, il ne sera plus qu'un étranger.
»Marie-Louise qui, d'abord, repoussait si loin d'elle la pensée de séjourner à Vienne en même temps que les souverains vainqueurs de son époux, s'habitue peu à peu à cette idée. Le comte Neipperg ne la quitte plus. Si elle entreprend avec tant de hardiesse dans les glaciers, dans les montagnes, des excursions fatigantes, pour ne pas dire dangereuses, c'est que le séducteur est auprès d'elle. Il lui fait de la musique. Lorsqu'elle chante, c'est lui qui est son accompagnateur au piano. C'est un chambellan assidu, dévoué, obséquieux, peut-être est-ce déjà... (quelque chose de plus?) Il va devenir un factotum, un homme indispensable. C'est lui qui se vantera de résoudre toutes les difficultés, d'aplanir tous les obstacles, et de faire entrer Marie-Louise dans ce duché de Parme qu'elle regarde comme une terre promise. Agent et confident du prince Metternich, il poursuit avec autant de ténacité que d'adresse l'œuvre qui lui est confiée...»
En attendant à Berne le retour de Marie-Louise, mon grand-père promenait--comme il le dit--son désœuvrement dans les riantes campagnes qui entourent la ville en compagnie de M. de Bausset et de M. de Cussy, peu soucieux d'escalader les montagnes alpestres et de côtoyer leurs précipices, surtout M. de Bausset dont la pesanteur corporelle et la rotondité étaient proverbiales. M. de Cussy servit même, avec mon grand-père, de témoin, à Berne, au mariage du docteur Héreau, médecin de l'Impératrice, avec Mlle Rabusson, une des dames lectrices qui l'avaient accompagnée quand Marie-Louise avait quitté la France. L'attitude prise plus tard par cette madame Héreau, à Schönbrunn, semble nous autoriser à supposer qu'elle y devint l'alliée, sinon la complice du général Neipperg, et comme un trait-d'union entre Marie-Louise et ce personnage.
Le 20 septembre, jour où l'Impératrice devait revenir de son excursion dans les glaciers, mon grand-père--impatient de la retrouver--se rendit à sa rencontre jusqu'à Thoun. L'Impératrice, enchantée de son voyage, vint chercher son fidèle secrétaire chez Mme de Brignole où il était descendu. Elle lui parla longuement des entraves qui s'opposaient à son établissement à Parme et du vif regret qu'elle éprouvait d'être obligée de retourner à Vienne, où sa position serait si équivoque pendant la durée du Congrès. «Je lui parlai de l'Empereur, dit mon grand-père, elle me répondit qu'elle n'en avait pas reçu de nouvelles depuis l'arrivée du colonel Hurault, et qu'elle n'avait pu répondre au désir qu'il lui avait exprimé d'aller le joindre à l'île d'Elbe, sans en avoir prévenu son père, dont je devais connaître les intentions par la lettre de M. de Metternich qu'elle m'avait communiquée.» C'était une défaite polie que cette réponse évasive; elle devait avoir été suggérée à Marie-Louise par le général Neipperg, et mon grand-père qui s'y attendait ne s'y trompa point. Nous sommes fondé à penser que--dès cette époque--l'impératrice Marie-Louise avait renoncé définitivement à toute idée de rapprochement effectif avec l'empereur Napoléon.
En arrivant à Berne le 12 septembre, avant le retour de l'Impératrice de son excursion dans l'Oberland, mon grand-père raconte, dans une lettre adressée à sa femme datée du même jour, que Marie-Louise avait laissé pour lui, à Berne, un mot écrit de sa main auquel elle avait joint l'itinéraire de ce voyage. «Elle me proposait, dit-il, de venir la retrouver _dans le cas où cela me plairait et en voulant faire ce qui m'arrangerait le mieux_. Tu penses sans doute que je vais partir, mais je t'avouerai que je n'y suis nullement disposé. T'en dire les raisons, _cela serait trop long et trop difficile à expliquer dans une lettre qui sera soumise à l'inquisition, et dont chaque mot serait interprété de travers_. Sa Majesté n'a pas un Français à sa suite. Elle a laissé Bausset et Cussy à Berne. Si elle eut voulu m'avoir avec elle, elle m'aurait attendu, car elle avait le projet de se reposer un jour à Berne. Du reste des protestations d'amitié, des louanges à tout le monde à propos de mon retour auprès d'elle, accompagnées d'éloges qui véritablement me confondent.»
Il est difficile, croyons-nous, après lecture de ce fragment de lettre, de ne pas se rendre compte de la transformation déjà si frappante qui venait de se produire, en l'espace de quelques semaines, dans le cœur et les dispositions de l'impératrice Marie-Louise. La présence auprès d'elle de l'homme dévoué qui ne lui avait jamais donné que de bons conseils, et dont l'éloignement momentané lui avait semblé si difficile à supporter, ne pouvait que gêner maintenant l'épouse oublieuse de son rang et de ses devoirs; l'absence de mon grand-père, et de toute contrainte, devenait à présent pour elle au contraire un soulagement. Marie-Louise en était réduite, dorénavant, à se cacher de lui tout en le couvrant de fleurs.
L'Impératrice redoublait d'attentions et de bons procédés pour son fidèle serviteur, comme pour se faire pardonner la peine que la ligne de conduite si funeste qu'elle venait d'adopter ne pouvait manquer de causer à ce dernier. Pour en fournir un nouveau témoignage nous citerons encore l'extrait suivant d'une lettre du 20 septembre que ma grand'mère recevait de son mari:
«J'arrive de Thoun, ma bonne Virginie. J'y ai trouvé l'Impératrice dans un état de santé parfait, engraissée et vermeille, heureuse de son voyage qui a été des plus pénibles, au dire de tous ceux qui l'accompagnaient, mais qu'elle n'a pas trouvé fatigant. M'ayant vu arriver avec M. de Cussy, elle m'est venue chercher chez Mme de Brignole où on lui avait dit que j'étais. Elle m'a emmené chez elle, m'a dit les choses les plus aimables et les plus affectueuses, enfin a été charmante pour moi. Elle m'a entretenu pendant près de deux heures de ses affaires, m'a parlé de toi, de la part qu'elle prenait à ton chagrin, de la reconnaissance qu'elle en conserverait, du désir qu'elle avait de te posséder auprès d'elle, et de faire de toi une de ses meilleures amies...»
A moitié sincères à moitié flatteusement exagérées, ces protestations véhémentes d'attachement de la part de Marie-Louise masquaient le dessein d'endormir la clairvoyante vigilance de son interlocuteur, en l'amenant à fermer les yeux sur la conduite si peu digne et si blâmable de sa souveraine. Elle se montra si affectueuse, si gracieusement aimable qu'elle y réussit, momentanément, en partie; mais ce ne fut pas pour longtemps ainsi que la suite de notre récit le fera comprendre au lecteur.
CHAPITRE XI
Séjour de l'Impératrice et de sa petite cour à Berne.--Son entrevue avec la princesse de Galles dans cette ville.--Dîner suivi de musique et de chants où la femme du prince régent d'Angleterre se fait remarquer par son originalité.--Ruines du château de Habsbourg.--Anecdote significative sur le séjour de Marie-Louise à l'auberge du Soleil d'Or, au Righi.--Terrain gagné par Neipperg.