Marie-Louise et la cour d'Autriche entre les deux abdications (1814-1815)
Part 5
En prévision de son prochain départ pour Aix, Marie-Louise avait résolu de recommander aux soins du docteur Franck, célèbre médecin de Vienne, son fils qui devait rester en Autriche avec la comtesse de Montesquiou, sa fidèle et noble gouvernante, pendant l'absence de l'Impératrice sa mère. Mon grand-père dut se rendre chez le docteur Franck, pour s'entendre avec lui à ce sujet, et il fut convenu que le médecin viennois serait présenté à Sa Majesté le 27 juin. Le 24, après une visite au château d'Hetzendorf, chez sa grand'mère, Marie-Louise avait reçu à dîner l'archevêque de Vienne, qui avait béni son mariage par procuration en 1810, le prince Trauttmansdorf, grand maître de la Cour, le comte Trauttmansdorf son fils, grand écuyer, et le comte Chotek, ministre d'État et des Conférences. Le dimanche 26 juin grande réception à Schönbrunn chez l'impératrice Marie-Louise. Un grand nombre de notabilités de la Cour et beaucoup de membres de la famille impériale viennent prendre congé d'elle avant son départ pour les eaux. Le _Journal_ de mon grand-père cite entre autres noms: le prince de Ligne, le grand chambellan comte Wrbna, le grand écuyer et ses quatre enfants, la maréchale de Bellegarde, la comtesse O'Donnell et ses sœurs, M. et Mme de Taffe, M. de Reigersberg, le comte Chotek, M. et Mme d'Althann, M. de Kaiserstein, le grand duc de Würtzbourg, les archiducs Reinier, Antoine, Rodolphe et Maximilien, l'archiduchesse Béatrix, l'archiduc François et la princesse de Sardaigne sa femme, etc.
Enfin le 29 juin, jour fixé pour son départ, Marie-Louise reçoit dans la journée sa grand'mère la reine Marie-Caroline, plusieurs de ses oncles, ses deux frères, leurs gouverneurs et le médecin de l'empereur François; à 6 heures du soir elle va prendre également congé de ses sœurs. Une indisposition assez sérieuse de Mme de Brignole fait un moment craindre à l'Impératrice d'être obligée de différer son départ. «Sa Majesté dîne à 7 heures et demie avec son fils et moi, ajoute mon grand-père, et voit pendant son dîner Mmes de Colloredo et Crenneville. A huit heures arrive sa belle-mère, l'impératrice d'Autriche, qui reste auprès de Sa Majesté jusqu'au moment où elle monte en voiture, c'est-à-dire jusque vers 10 heures et demie. L'impératrice d'Autriche m'exprime, d'une manière très gracieuse, son regret de ne pas m'avoir reçu chez elle, et le désir que je m'y présente à mon retour à Vienne. Marie-Louise promet à sa belle-mère d'y revenir après avoir pris deux saisons d'eaux.»
La femme de Napoléon quittait alors avec soulagement cette ville de Vienne où sa situation était fausse malgré les prévenances et les égards dont l'entourait sa famille. Le cœur inquiet, l'âme remplie d'amers souvenirs, elle avait soif de mouvement et de distractions, le besoin de s'étourdir et de chasser les pensées, souvent sombres, qui assiégeaient son esprit. Elle était revenue en Autriche comme elle en était partie quatre ans auparavant, déchue du haut rang que lui avait assigné pour un moment la politique changeante du Cabinet de Vienne, et leurrée de la jouissance d'une principauté que ce gouvernement devait lui faire acheter par les plus pénibles sacrifices. «Quand elle avait été destinée, dit mon grand-père, à devenir la compagne de l'empereur Napoléon, l'Empereur son père lui avait donné, en se séparant d'elle, les conseils d'un bon père de famille: _Soyez bonne épouse, bonne mère, et rendez-vous agréable en tout à votre mari_. La politique autrichienne avait sous-entendu: Tant qu'il sera puissant et heureux, et utile à notre maison!»
Tout avait bien changé depuis cette époque, et le proverbe est bien vrai quand il affirme que les absents ont toujours tort; le sort de Napoléon en fournira une nouvelle preuve. Cependant, au cours des cinq semaines que l'impératrice Marie-Louise venait de passer à Vienne, mon grand-père rapporte qu'elle y reçut plusieurs lettres de son époux, l'une par l'intermédiaire du général autrichien Köhler, à son retour de l'île d'Elbe où il avait accompagné l'Empereur en qualité de commissaire autrichien, les autres renfermées dans des lettres du général Bertrand[28]. L'Impératrice y répondit exactement paraît-il. Ces lettres du comte Bertrand contenaient quelques notions générales sur la situation de Napoléon à l'île d'Elbe, et sur les espérances qu'il paraissait conserver d'y revoir, dans un avenir rapproché, l'Impératrice et son fils. Combien cet espoir était vain!
[28] Nous ne publierons pas de nouveau, dans cet ouvrage, les lettres du général Bertrand, datées de l'île d'Elbe et adressées à mon grand-père; si le lecteur est désireux d'en prendre connaissance, il n'a qu'à se reporter au troisième volume de ses _Mémoires pour servir à l'histoire de Napoléon Ier_ (chez Dentu, 1894).
Avant de continuer la relation du voyage de l'impératrice Marie-Louise, nous ne jugeons pas inutile d'ouvrir ici une parenthèse, pour insérer une lettre de mon grand-père à sa femme, lettre destinée à donner à celle-ci une idée du genre de vie mené par lui à Schönbrunn:
«Schönbrunn, _le 18 juin 1814_.
»Si tu veux savoir comment ma journée est arrangée, le voici: Je me lève à 6 ou 7 heures du matin, mais pas plus tard. Je lis un peu ou reçois quelqu'un. Je m'habille et descends à 9 heures chez l'Impératrice, où je passe une heure.
»A 11 heures et demie nous déjeunons, assez habituellement seuls, c'est-à-dire l'Impératrice, Mme Brignole, Bausset et moi. Après déjeuner, Sa Majesté reçoit quelquefois ses oncles ou des étrangers. Elle s'occupe chez elle ou passe quelques heures avec sa famille ou prend une leçon d'italien jusqu'à 5 heures qu'elle va se promener, si le temps le permet, ou à cheval, ou à pied ou en voiture; je l'accompagne ordinairement. A 7 heures, nous dînons. Presque toujours l'Impératrice invite deux ou trois personnes de Vienne. Après dîner nous jouons à la poule, et à 10 heures, Sa Majesté rentre chez elle. Après avoir causé, on continue à jouer une demi-heure ou une heure; puis nous allons nous coucher. Voilà une vie bien régulière et j'ajouterai bien monotone pour ce qui me regarde.»
Un peu plus tard, au cours des différentes promenades ou excursions de Marie-Louise en Suisse pendant le mois de juillet 1814, mon grand-père--dans sa correspondance avec ma grand'mère,--fera savoir à celle-ci «qu'il ne peut quitter sa Majesté d'un pas, et qu'il est obligé de l'accompagner et de lui donner le bras partout, Marie-Louise ayant la bonté de vouloir toujours le garder à ses côtés.»
CHAPITRE VII
Départ de Marie-Louise pour Aix.--Détails sur ce voyage, arrivée à Aix.--Mme de Montebello, Corvisart et Isabey arrivés de leur côté pour y retrouver l'Impératrice.--Première apparition de Neipperg.--Réflexions.--Portrait du général Neipperg.--Quel était son véritable père.
Passant par Lambach, Traunstein, Paiss, Marie-Louise fit son entrée à Munich, le 2 juillet à 9 heures du soir. L'ex-vice-roi d'Italie, prince Eugène de Beauharnais et la princesse de Bavière, sa femme, attendaient à la maison de poste l'arrivée de l'ancienne souveraine de France, qu'ils emmenèrent souper avec eux. «Nous les suivîmes, dit mon grand-père, Mme de Brignole et moi, dans tout le désordre d'un costume de voyage, et soupâmes, dans le palais du prince Eugène, avec la princesse royale de Würtemberg, sœur et belle-sœur de nos hôtes. Cette princesse, après sa séparation de l'époux que la politique de Napoléon lui avait donné, était venue chercher des consolations auprès de sa sœur. La Providence lui ménageait une éclatante réparation en la plaçant, un an après, sur le trône impérial d'Autriche[29].»
[29] Elle devint effectivement, à cette époque, la quatrième femme de l'empereur François.
L'Impératrice était si pressée d'arriver au terme de son voyage qu'elle se résigna à passer toute une nuit dans sa voiture. Elle traversa successivement Landsberg, Mindelheim, Landkirch, Morsburg, où Marie-Louise et son entourage retrouvèrent M. de Bausset, parti en éclaireur, retenu dans sa chambre par la goutte à l'auberge de _l'Ours_. Le 5 juillet, Sa Majesté quitte Morsburg, à 6 heures et demie du matin, pour traverser le lac de Constance, et trouve, dans la ville du même nom, ses équipages qui l'y attendaient. Elle rencontre à Baden son beau-frère, le roi Louis Bonaparte, arrivé depuis quatre jours pour y prendre les bains. Après avoir passé la nuit à l'auberge du _Sauvage_ à Aarau, Marie-Louise arrive à Berne à 7 heures du soir et descend à l'auberge du _Faucon_, le 6 juillet, au milieu de tourbillons de poussière et par une chaleur excessive. Le 7 juillet, l'Impératrice séjourne à Berne où elle fait des emplettes, visite les curiosités de la ville ainsi que la célèbre fosse où sont renfermés les ours, armes parlantes du canton. Mon grand-père mentionne, dans son _Journal_, le cadeau que lui fait sa souveraine d'un superbe dessin original de Lorry, représentant une vue de Berne, et destiné à lui en rappeler le souvenir. Partie de Berne le 8 à 10 heures du matin, Marie-Louise et son cortège traversent Payerne pour arriver, le lendemain 9, à Lausanne. Au retour d'une excursion dans les environs et d'une promenade à Ouchy sur le beau lac de Genève[30], excursion au cours de laquelle la voiture de mon grand-père verse (ce qui lui occasionne une foulure du poignet), Sa Majesté trouve en rentrant chez elle à 8 heures et demie le roi Joseph Bonaparte, son beau-frère, qui attendait son retour à Lausanne. Ce prince s'était retiré depuis le renversement de l'Empire dans une maison de campagne située à Allaman, habitation qui n'était distante de Lausanne que de quatre lieues. Le Gouvernement autrichien n'avait certainement ni favorisé ni prévu cette rencontre, dont il n'aurait vraisemblablement pas manqué de prendre ombrage. Mais le garde du corps que le prince Metternich avait annoncé et imposé à la fille de son maître, pour être son organe et son plénipotentiaire auprès d'elle, n'était heureusement pas encore arrivé, ce que le frère de Napoléon n'eut pas lieu, probablement, de regretter beaucoup.
[30] Dans sa promenade sur le lac de Genève, à Ouchy, le 9 juillet, un témoin oculaire décrit en ces termes la toilette de Marie-Louise: «Elle portait une robe blanche sous une tunique de soie verte, un châle à grandes draperies, un chapeau de paille garni de dentelles et de fleurs. Son regard annonçait une douce mélancolie et une grande expression de bonté.»
(BUDÉ. _Les Bonaparte en Suisse_, chap. III, p. 94.)
Marie-Louise passe la journée du 10 juillet chez le roi Joseph dans la charmante propriété d'Allaman, et s'embarque à deux heures avec lui sur le lac, accompagnée de M. de Sellon, propriétaire du château, de la comtesse Brignole et de mon grand-père. Elle débarque à la bergerie du roi et se promène, dans les bosquets de Prangins, par une chaleur affreuse. On repart, après un léger repas, dans les chars à bancs du roi Joseph pour arriver à l'auberge anglaise, fameuse en ce temps là, des _Sécherons_ près Genève. Le roi Joseph, après y avoir passé la nuit, se remit en route, à la pointe du jour, pour retourner chez lui.
Le 11 juillet, partie des Sécherons, à 7 heures du matin, accompagnée de son fidèle entourage, Marie-Louise traversa Bonneville pour arriver à Chamouny à 11 heures et demie du soir par un orage affreux et une pluie battante. Ces excursions alpestres l'enchantaient et l'intéressaient vivement, et, après avoir visité le glacier des Bossons, le Montanvert et la Mer de Glace, l'impériale voyageuse pria instamment mon grand-père de faire, sur leur commune expédition, une relation poétique qu'elle lui promit d'entreprendre elle-même de son côté[31]. Il fallut bien lui obéir, mais pour être poète il ne suffit pas d'avoir de la bonne volonté; il est surtout nécessaire d'avoir reçu du ciel un don spécial dont un très petit nombre de personnes sont seules favorisées. La suite de l'Impératrice, au cours de ces pérégrinations, se composait de Mme de Brignole, de mon grand-père, de Mlle Rabusson, du docteur Héreau, de M. Amelin, et du guide Jacques Crotet, de Genève. Le 16 juillet, à 7 heures du soir, Marie-Louise était de retour aux Sécherons.
[31] L'Impératrice avait pris, dans ce voyage, le nom de duchesse de Colorno.
Le 17 juillet Marie-Louise quitta les Sécherons à 11 heures du matin pour arriver à Aix-les-Bains, terme de son voyage, à 6 heures du soir. Elle y descendit dans la maison d'un M. Chevalley qui avait été retenue pour lui servir d'habitation. Ce fut à cette date fatale, et mémorable dans l'histoire de la deuxième femme de Napoléon, que le général Neipperg fit auprès d'elle sa première apparition... Le fondé de pouvoirs de l'empereur d'Autriche et de Metternich auprès de Marie-Louise s'était rendu au-devant d'elle, à deux postes d'Aix, et, à partir de ce moment, ne devait plus la quitter. Du 18 juillet 1814, au 4 septembre inclus de la même année, Marie-Louise séjourna à Aix. Elle y reçut la visite de la duchesse de Montebello, de Corvisart et d'Isabey venus pour passer quelques jours auprès de leur ex-souveraine. Arrivée à Aix le 4 août, Mme de Montebello en repartait le 17. Dès le 20 juillet mon grand-père, après avoir installé l'Impératrice à Aix, avait provisoirement pris congé d'elle, pour aller passer à Paris, près de sa femme et de ses jeunes enfants, le temps d'une double saison d'eaux.
Dans les mémoires qu'il a laissés sur la période du Premier Empire, mémoires auxquels nous avons dû déjà faire et ferons encore de si larges emprunts, mon grand-père rapporte qu'en voyant arriver à cheval, à sa rencontre, le général Neipperg à Carrouge près d'Aix, Marie-Louise éprouva, en recevant son salut, une impression désagréable qu'elle ne put entièrement parvenir à dissimuler. «Était-ce, ajoute-t-il, l'instinct d'un cœur honnête, mais peu sûr de lui-même, qui lui présentait cet homme sous les traits d'un mauvais génie, et qui l'avertissait secrètement du danger de se livrer à ses conseils?»
Le départ du fidèle secrétaire intime de l'Empereur laissait ainsi le champ libre à l'agent du Cabinet de Vienne auprès de l'Impératrice, au représentant des adversaires acharnés de Napoléon, dont Neipperg partageait la manière de voir et les sentiments plus qu'hostiles. Le Méphistophélès de la coalition ne se doutait peut-être pas alors du service que cet éloignement lui rendait. Jusqu'à ce moment, en effet, et malgré les manœuvres déloyales de toute nature, mises en œuvre à la Cour de Vienne pour perdre son époux dans l'esprit de l'Impératrice, Marie-Louise n'avait qu'à demi subi leur pernicieuse influence. Ces manœuvres avaient pu, dans une certaine mesure, oblitérer son jugement, paralyser ses bonnes intentions, mais comme femme, comme épouse, sa conduite était demeurée irréprochable. Cette jeune princesse faible, mais non perfide, avait besoin, plus que personne, d'être maintenue dans la ligne droite par de sages conseils et de salutaires représentations. Nous avons vu ce que valait son entourage intime, à l'exception de quelques nobles caractères tels que Mme Durand et la comtesse de Montesquiou, ce qui faisait dire à mon grand-père, quelques mois plus tard, qu'ils étaient _les derniers des Romains_. Or l'impératrice Marie-Louise allait rester, pendant deux mois, seule avec la comtesse Brignole et le général Neipperg! «C'était, dit avec raison M. Welschinger, deux créatures qui semblent avoir été inventées tout exprès pour la détourner de son époux; car, l'une stylée par M. de Talleyrand parlait adroitement contre l'Empereur, et l'autre savait qu'en disant du mal de Napoléon, il ne déplairait ni à Metternich, ni à François II[32].»
[32] _Le Roi de Rome_, par Welschinger, p. 91, chap. VI.
Le départ de mon grand-père pour la France, en juillet 1814, coïncide donc, d'une manière assez frappante, avec la chute morale, et bientôt matérielle, de la femme de l'empereur Napoléon. Notre intention n'est pas d'en conclure que sa présence permanente auprès de Marie-Louise aurait pu préserver celle-ci de cette déchéance, car tous les atouts étaient dans le jeu de l'Autriche, un bien petit nombre au contraire dans celui du serviteur loyal de l'empereur déchu. Il nous paraît néanmoins incontestable que cette circonstance ne fit que hâter et précipiter un dénoûment que celui-là même qui le provoquait n'aurait pu croire ni espérer si rapide!...
Bien que le portrait du général comte Neipperg ait été retracé dans divers ouvrages concernant le Premier Empire, le rôle considérable qu'il a joué dans l'histoire de Marie-Louise est tel que nous jugeons intéressant de mettre, sous les yeux du lecteur, ce qu'en a dit déjà mon grand-père dans ses _Mémoires_:
«Le comte de Neipperg n'était pas doué d'avantages extérieurs remarquables. Un bandeau noir cachait la cicatrice profonde d'une blessure qui l'avait privé d'un œil; mais cet inconvénient disparaissait quand on le considérait avec quelque attention. Cette blessure allait même assez bien avec l'ensemble de sa figure qui avait un caractère martial; il avait des cheveux d'un blond clair peu fournis et crépus. Son regard était vif et pénétrant. Ses traits n'étaient ni vulgaires, ni distingués; leur ensemble annonçait un homme délié et subtil. Son teint, dont le ton général était coloré, manquait de fraîcheur; l'altération causée par les fatigues de la guerre et de nombreuses blessures s'y faisait sentir. Il était d'une taille moyenne mais bien prise, et l'élégance de sa tournure était relevée par la coupe dégagée de l'uniforme hongrois. Le général Neipperg avait alors quarante-deux ans[33] environ. L'abord du comte Neipperg était celui d'un homme circonspect. Son air habituel était bienveillant, mêlé d'empressement et de gravité. Ses manières étaient polies, insinuantes et flatteuses. Il possédait des talents agréables; il était bon musicien[34]. Actif, adroit, peu scrupuleux, il savait cacher sa finesse sous les dehors de la simplicité; il s'exprimait avec grâce et écrivait de même. Il joignait à beaucoup de tact l'esprit d'observation; il avait le talent d'écouter et prêtait une attention réfléchie aux paroles de son interlocuteur. Tantôt sa physionomie prenait une expression caressante, tantôt son regard cherchait à surprendre la pensée. Autant il était habile à pénétrer les desseins des autres, autant il était prudent dans la conduite des siens. Joignant les apparences de la modestie à un grand fond de vanité et d'ambition, il ne parlait jamais de lui. Il était brave à la guerre; ses nombreuses blessures prouvaient qu'il ne s'y était pas épargné[35].»
[33] Vingt ans de plus que Marie-Louise à peu de chose près.
[34] Cette dernière qualité devait lui devenir fort utile auprès de Marie-Louise.
[35] Méneval. _Mémoires_, t. III.
Il faut bien reconnaître qu'avec cet ensemble de qualités remarquables le général Neipperg n'était pas le premier venu, mais qu'au contraire le ministre Metternich avait, une fois de plus, admirablement choisi l'instrument de ses ténébreux desseins.
Pour compléter cette esquisse du futur mari de l'impératrice Marie-Louise, mon grand-père a cru devoir encore relater une particularité curieuse de cette singulière destinée. Il raconte que le comte Neipperg--soi-disant père du général--étant chargé d'une mission diplomatique en France, avant la Révolution, sa femme devint la maîtresse du comte d'H... père de Mme C... La comtesse Neipperg mit au monde, quelque temps après, celui qui devait devenir le général Neipperg. Après la mort du comte d'H... la femme de celui-ci trouva, dans ses papiers, une lettre de la comtesse Neipperg au comte d'H... qui lui donna la preuve que le jeune Neipperg était bien le fils du comte d'H... et de cette dame. Le pseudo-père du général s'occupait en effet, paraît-il, fort peu de sa femme et la laissait volontiers maîtresse de ses actions, pourvu qu'on lui permît de se livrer, en toute liberté, aux plaisirs de la table et du jeu. Le général Neipperg se trouvait donc être le frère de la comtesse C... et il ne l'ignorait point. Il se trouvait en 1814 à Milan chez une dame dont il était le cavalier servant, quand il reçut de Metternich l'avis qu'on venait de le nommer grand maître de la maison de la future duchesse de Parme. Neipperg prit aussitôt congé de sa maîtresse, qui tentait en vain de le retenir; son ambition lui rendait facile l'exécution de l'ordre qu'on lui avait fait parvenir. Sa maîtresse italienne lui demandant ce qu'il ferait auprès de Marie-Louise et quels seraient les avantages qu'il devait retirer de cette situation, Neipperg ne prit aucun détour pour lui répondre: «J'espère bien, avant six mois, être au mieux avec elle, et bientôt son mari!» Neipperg vint rendre visite à la comtesse C... pendant son séjour en France en 1814, et devint utile au général C..., son mari, pour la sauvegarde de ses dotations en Italie.
Immédiatement après l'arrivée de mon grand-père à Paris une correspondance active et suivie s'établit entre sa souveraine et lui. Pour remplir la lacune laissée, par deux mois d'absence, dans la relation des faits et gestes de Marie-Louise, sur le genre d'existence de laquelle le journal qui nous a si fidèlement renseigné jusqu'ici reste forcément muet, nous allons reproduire un certain nombre de lettres autographes de cette princesse, encore en partie inédites. Elles étaient adressées à mon grand-père.
CHAPITRE VIII
Correspondance de Marie-Louise avec le baron de Méneval.--Plusieurs lettres autographes de l'Impératrice donnent un récit de ses occupations pendant une partie de l'été de 1814.
«Au commencement de son séjour à Aix-en-Savoie, Marie-Louise n'avait que des pensées tristes. Une véritable lutte se produisait dans son âme entre ses deux patries, l'Autriche et la France, et, comme elle comprenait à quel degré sa situation était fausse, elle souffrait en silence, et ses perplexités n'étaient pas exemptes de remords. Son amour pour le comte de Neipperg n'avait pas encore commencé. Elle ne lui accordait que des audiences officielles, et certainement elle ne se doutait pas qu'il prendrait auprès d'elle la place de l'empereur Napoléon. M. de Méneval l'avait quittée le 19 juillet pour aller passer quelques semaines près de sa femme; mais elle entretenait avec lui une correspondance très suivie, et ses lettres attestent à la fois et les agitations de son âme, et la confiance qu'elle témoignait encore à l'un des plus fidèles serviteurs de son époux[36].»
[36] _Marie-Louise, l'île d'Elbe et les Cent-Jours_, par M. de Saint-Amand, chap. IV.
On ne saurait mieux résumer ni dépeindre l'état d'âme de la femme de Napoléon à ce tournant de sa destinée, qui pouvait encore, à cet instant psychologique, prendre une direction diamétralement opposée à celle dans laquelle Marie-Louise a été définitivement entraînée.
Le 21 juillet l'impératrice Marie-Louise écrivait d'Aix à mon grand-père la lettre suivante:
«Il y a bien peu de temps que vous êtes parti et cependant je m'empresse de vous écrire pour que vous ne puissiez pas vous plaindre de mon inexactitude. J'espère que vous penserez quelquefois à moi et que vous ne vous laisserez pas aller à des pensées noires; en ce cas je vous rappelle la promesse de me l'écrire tout de suite pour que je puisse vous en _dissuader_ (_sic_).
»Dans peu de jours vous serez content, vous serez avec votre famille, avec vos petits-enfants que vous trouverez bien grandis, au lieu que vous me manquez beaucoup, tant pour vos bons conseils que pour le plaisir que j'avais à causer avec vous.
»Ma santée (_sic_) va assez bien; j'ai pris le premier bain aujourd'hui, je ne sais si j'aurai le courage de continuer, car ils sentent bien mauvais.
»Je ne vous écris pas une longue lettre parce qu'il est bien tard; je vous prie de croire à tous mes sentiments d'estime et d'amitié.
»Votre très affectionnée,
»Louise.»
Autre lettre:
«Aix, 28 juillet 1814.