Marie-Louise et la cour d'Autriche entre les deux abdications (1814-1815)
Part 3
Pendant son séjour à Blois, dans les premiers jours d'avril, Marie-Louise était livrée aux plus vives inquiétudes et son visage était constamment inondé de larmes. Une lutte se livrait entre son bon et son mauvais génie. Par moments, elle voulait à tout prix aller rejoindre son époux à Fontainebleau; dans d'autres, elle préférait encore temporiser. Il faut avouer que Napoléon ne l'encourageait pas extrêmement à venir le retrouver. Il préférait sans doute voir l'Impératrice prendre d'elle-même cette honorable initiative. Peut-être aussi son orgueil souffrait-il à la pensée de paraître, devant Marie-Louise, dépouillé de son prestige de monarque invincible et de dominateur de l'Europe, tandis que sa femme restait toujours la fille d'un puissant souverain... Il y a tout lieu de penser, malgré les tergiversations de l'Impératrice, que Marie-Louise se serait déterminée à remplir son strict devoir et à rejoindre Napoléon, si ce dernier lui avait adressé un appel pressant, ce qu'il ne fit pas. Marie-Louise disait un jour au duc de Rovigo: «Ceux qui étaient d'opinion que je restasse à Paris avaient bien raison; les soldats de mon père ne m'en auraient peut-être pas chassée. Que dois-je penser en voyant qu'il souffre tout cela?» Ces paroles étaient prononcées à Blois avant l'entrevue de l'empereur François et de sa fille à Rambouillet.
Le duc de Rovigo montre, dans ses _Mémoires_ une préoccupation constante d'innocenter Marie-Louise et d'excuser ses faiblesses ou ses irrésolutions. Il s'appuie sur son extrême jeunesse et sur son inexpérience pour plaider sa cause devant la postérité. Nous sommes loin de vouloir lui en faire un reproche, et cette générosité de sa part a quelque chose de chevaleresque dont on ne peut que lui savoir gré. Il est plus aisé d'accabler ceux qui ont failli que de prendre leur défense et de chercher à les réhabiliter. Voici ce qu'il raconte à propos de la mission du colonel Galbois, expédié de Fontainebleau à Blois le 6 avril par Napoléon, et porteur de ses messages pour Marie-Louise.
«Le lendemain 7 avril, dit cet officier, j'arrivai de bonne heure à Blois; l'Impératrice me reçut de suite. L'abdication de l'Empereur la surprit beaucoup, elle ne pouvait pas croire que les souverains alliés eussent l'intention de détrôner l'empereur Napoléon. Mon père, disait-elle, ne le souffrirait pas; il m'a répété vingt fois, quand il m'a mise sur le trône de France, qu'il m'y soutiendrait toujours, et mon père est un honnête homme.
»L'Impératrice voulut rester seule pour méditer sur la lettre de l'Empereur.
»Alors je vis le roi d'Espagne et le roi de Westphalie. Joseph était profondément affligé; Jérôme s'emporta contre Napoléon.
»Marie-Louise me fit appeler. Sa Majesté était très animée; elle m'annonça qu'elle voulait aller rejoindre l'Empereur. Je lui observai que la chose n'était pas possible. Alors Sa Majesté me dit avec vivacité: «_Pourquoi donc, Monsieur le colonel? Vous y allez bien vous! Ma place est auprès de l'Empereur dans un moment où il doit être si malheureux. Je veux le rejoindre, et je me trouverai bien partout pourvu que je sois avec lui!_» Je représentai à l'Impératrice que j'avais eu beaucoup d'embarras pour arriver jusqu'à elle, que j'en aurais bien plus pour rejoindre l'Empereur. En effet, tout était dangereux dans cette course. L'on eut de la peine pour dissuader l'Impératrice, enfin elle se décida à écrire[16].»
[16] Rovigo, t. VII, chap. X, p. 167, 178.
Il n'est que juste de tenir compte à Marie-Louise de ce mouvement spontané, venant des meilleures inspirations de son cœur, et de lui en savoir gré. Nous ne trouverons pas, malheureusement pour elle, beaucoup d'occasions de lui décerner de pareils éloges. Napoléon reçut des mains du colonel de Galbois la lettre de l'Impératrice avec un empressement extrême, et parut vivement touché, au dire de cet officier, du tendre intérêt que Marie-Louise lui témoignait au milieu des angoisses de la crise terrible où il se débattait, crise au cours de laquelle il avait, à un certain moment, tenté de mettre fin à ses jours!
Nous avons dit que ces bons mouvements de l'Impératrice étaient rares, peut-être faut-il l'attribuer aux mauvais conseils de certains membres de son entourage? Mieux conseillée, mieux entourée, croyons-nous, son attitude aurait pu différer du tout au tout, et l'Empereur ne serait probablement pas parti seul pour l'île d'Elbe... La destinée de la France et de Napoléon eût alors pris sans doute une tournure bien différente, et l'histoire n'aurait eu vraisemblablement à enregistrer ni les Cent-Jours, ni Waterloo!
A son arrivée à Orléans, rapporte Mme Durand, l'Impératrice trouva plusieurs régiments français très exaspérés par les événements et par la chute de Napoléon. On proposa à Marie-Louise de profiter des sentiments de dévouement de la garnison qui l'entourait pour aller rejoindre son mari; elle objecta les dangers de la route; on l'assura qu'il n'y en avait aucun et cela semblait vrai; «mais, ajoute la dame du palais, M. de Méneval et Mme Durand étaient seuls de leur avis contre les personnes que l'Impératrice affectionnait le plus. Un autre moyen fut encore proposé par eux, il fut également rejeté; en vain employèrent-ils les sollicitations les plus respectueuses. Marie-Louise voulait bien rejoindre Napoléon, mais combattue par tant d'avis différents dont elle ne pouvait reconnaître au juste la sincérité, elle eut le malheur de suivre les conseils de ceux qui voulaient la remettre dans les mains de son père et la séparer de Napoléon; ils y réussirent[17].»
[17] Dans une autre partie de ses _Mémoires_, note de la page 196, Mme Durand raconte que seule elle osa dire à Marie-Louise que son honneur et son devoir exigeaient qu'elle suivît son mari dans l'exil. Après la visite de l'Impératrice à son père à Rambouillet, cette princesse dit à Mme Durand qu'elle avait un vif regret de ne pas avoir suivi son avis.
Dans ces moments décisifs où la conscience de Marie-Louise était en proie à toutes ces agitations intérieures le duc de Rovigo cite encore, dans ses _Mémoires_, les paroles qu'elle lui adressait à Orléans, avant de se rendre à Rambouillet pour son entrevue avec l'empereur d'Autriche: «Je suis vraiment à plaindre, disait-elle. Les uns me conseillent de partir, les autres de rester. J'écris à l'Empereur, il ne répond pas à ce que je lui demande. Il me dit d'écrire à mon père; ah! mon père, que me dira-t-il après l'affront qu'il permet qu'on me fasse? Je suis abandonnée et m'en remets à la Providence. Elle m'avait sagement inspirée en me conseillant de me faire chanoinesse... J'aurais bien mieux fait que de venir dans ce pays!»
Il est certain que la situation de la pauvre femme était pénible et difficile et qu'une âme mieux trempée que la sienne, un caractère plus résolu, aurait eu besoin de faire appel à toute sa force de volonté pour se reconnaître au milieu de tant d'événements troublants et de tant d'avis contradictoires!
L'Impératrice disait encore à M. de Rovigo au cours de cette même conversation: «Aller auprès de l'Empereur! Je ne puis partir sans mon fils dont je suis la sûreté. D'un autre côté si l'Empereur craint que l'on attente à sa vie, comme cela est probable, et qu'il soit obligé de fuir, les embarras que je lui causerais peuvent le faire tomber dans les mains de ses ennemis, qui veulent sa perte, n'en doutons pas. Je ne sais que résoudre, je ne vis que de larmes!» Et, ajoute son interlocuteur, «son visage était véritablement baigné de pleurs en achevant de prononcer ces paroles».
Rambouillet est l'étape fatale après laquelle Marie-Louise sera définitivement séparée de Napoléon. A partir de son entrevue avec son père, l'ancienne impératrice des Français va retomber à tout jamais sous le joug autrichien. Renonçant sans une grande opposition à la nouvelle patrie, qui l'avait accueillie cependant avec tant d'enthousiasme quatre années auparavant, Marie-Louise va se réfugier dans sa famille comme dans un port contre de nouveaux orages. «Pénétrée des impressions reçues dans sa première jeunesse, a dit mon grand-père, imbue de l'idée que l'intérêt de la maison d'Autriche ne peut-être mis en balance avec aucun autre intérêt, quand son père lui dit à Schönbrunn à son retour: _Comme ma fille, tout ce que j'ai est à toi, même mon sang et ma vie; comme souveraine, je ne te connais pas_, elle ne put que baisser la tête et confirmer par son silence la force irrésistible d'un pareil argument.»
Dans son remarquable ouvrage sur le Roi de Rome, dont nous avons déjà eu l'occasion précédemment d'entretenir le lecteur, M. Welschinger cite--d'après le livre de M. Thiers--une dernière conversation de Napoléon avec Caulaincourt où l'Empereur s'exprime, sur le compte de sa seconde femme, de la façon suivante:
«Je connais les femmes et surtout la mienne. Au lieu de la Cour de France telle que je l'avais faite, lui offrir une prison, c'est une bien grande épreuve. Si elle m'apportait un visage triste et ennuyé, j'en serais désolé. J'aime mieux la solitude que le spectacle de la tristesse et de l'ennui. Si l'inspiration la pousse vers moi, je la recevrai à bras ouverts. Sinon, qu'elle reste à Parme ou à Florence, là où elle régnera enfin. Je ne lui demanderai que mon fils.» Mais Napoléon ne reverra plus jamais ni la mère, ni le fils...
CHAPITRE IV
Marie-Louise se met en route pour Vienne.--Détails sur son itinéraire et les diverses phases de son voyage.--Appréciation de son caractère et de ses dispositions intérieures.--Accueil qu'elle reçoit à Vienne.
«Le 25 avril 1814[18], Marie-Louise, accompagnée par Mmes de Montebello et Brignole, le général Caffarelli, MM. de Saint-Aignan, Bausset, Méneval, le Dr Corvisart et le chirurgien Lacorner quittait le château de Grosbois où elle avait été retrouver son père, qui y avait également reçu l'hospitalité du Prince de Wagram. Le roi de Rome la suivait avec Mme de Montesquiou, Mlle Rabusson, Mmes Soufflot et Marchand, sous la surveillance du général Kinski escorté de plusieurs officiers autrichiens. Marie-Louise arriva le 25 à Provins, où elle écrivit quelques mots à Napoléon qui les reçut à Porto-Ferrajo. Le 26, elle était à Troyes, le 28 à Dijon, le 29 à Gray, le 30 à Vesoul, le 1er mai à Belfort. Le 2 mai elle passait le Rhin près de Huningue et se dirigeait sur Bâle. Méneval--qui nous donne ces détails--nous apprend qu'elle reçut, dans cette ville, une lettre de Napoléon datée de Fréjus, et que cette lettre éveilla dans son cœur un nouveau regret de n'avoir pas rejoint l'Empereur à Fontainebleau: _C'était_, dit-il, _une sorte de remords qui se manifestait souvent, malgré tous les efforts qu'elle faisait pour n'en rien laisser paraître..._»
[18] _Le Roi de Rome_, par Welschinger, p. 83.
Marie-Louise et sa suite arrivaient à Bâle le 2 mai dans la soirée. Le lendemain mon grand-père, par une lettre en date de ce jour 3 mai, rendait compte à ma grand'mère de ses réflexions sur leur odyssée:
«Bâle, 3 mai 1814.
«... L'Impératrice se porte assez bien, et soutient sa position avec plus de calme qu'elle n'en aurait, je crois, si elle la sentait dans toute son étendue. On la cajole beaucoup. Je la prémunis contre des pièges. Elle promet d'être ferme et de ne pas se laisser empaumer; mais je redoute sa malheureuse facilité, et cette habitude de passivité que son éducation lui a fait contracter. Peut-être aussi me laissé-je égarer par une chimère, en croyant qu'on serait bien aise de la retenir toute sa vie en Autriche, et de s'emparer, en son nom, d'un pays qui lui donnerait une ombre de souveraineté et plus de moyens de se rapprocher de son mari et d'en recevoir des conseils, _ce que l'on redoute par dessus tout_. Je verrai, à mon arrivée à Vienne, et dans les premiers temps de mon séjour, ce qu'il y a à craindre ou à espérer à cet égard...»
En 1848, après avoir été forcée de quitter le territoire français, la veuve du duc d'Orléans, née princesse de Mecklembourg, comme chacun sait, disait, en arrivant de l'autre côté du Rhin: «C'est à présent que je suis en exil, qu'à la pensée de ne jamais sans doute revoir la France, je sens mon cœur éclater!» Marie-Louise, de naissance allemande, comme la princesse dont nous venons d'évoquer le souvenir, ne connut jamais aucun sentiment d'attachement semblable pour notre patrie...
Le 4 mai, Marie-Louise arrivée l'avant-veille à Bâle à 6 heures du soir, repartait de cette ville à 10 heures du matin. Après avoir consacré la journée du 3 à visiter Arlesheim et les pittoresques environs de ce chef-lieu de canton suisse, elle se mettait en route pour Schaffhouse. Elle arrivait dans cette petite ville à 9 heures et demie du soir et descendait à l'auberge de la Couronne; presque au même moment Napoléon débarquait à Porto-Ferrajo et prenait possession de l'île d'Elbe. A l'occasion du passage de l'Impératrice à Schaffhouse un correspondant de la _Gazette de Lausanne_ écrivait: «Le jeune prince se fait remarquer par des grâces particulières. Il est toujours à la portière et salue de la main les passants.» Marie-Louise fait naturellement un petit séjour à Schaffhouse pour y visiter et y admirer, à son aise, les célèbres chutes du Rhin. Elle écrivit de cette localité à l'empereur d'Autriche pour lui demander de faire restituer à son époux l'argent, les effets et les bijoux dont le sieur Dudon, émissaire du Gouvernement provisoire, l'avait dépouillée à Orléans. Partie de Schaffhouse le 6, à 7 heures du matin, Marie-Louise arrivait à Zurich à midi et se promenait en barque sur le lac, prétextant son incognito pour se refuser à recevoir le chargé d'affaires d'Autriche et les agents de Russie, de Bavière, etc., accrédités auprès de la Diète helvétique. Après avoir visité Constance, l'Impératrice arriva le 9, à 8 heures du soir, à Waldsée. Elle y descendit au château du prince de ce nom, qui la reçut à la portière de sa voiture, et lui présenta sa femme, grosse de son dix-septième enfant!
Le cortège de la souveraine fugitive traverse Kempten, Reitti et Marie-Louise pénètre dans le Tyrol. C'est là que l'attendait une réception débordante d'enthousiasme: décharges de poudre, paysans fanatisés traînant la voiture de leur princesse, chœurs d'hommes et de femmes chantant sous ses fenêtres, rien ne manque à l'accueil triomphal qui lui est fait par ce pays resté profondément autrichien. Sa Majesté arrive à Innsprück le 12 mai, à 8 heures du soir; elle trouve la ville illuminée et une foule immense, dont la partie masculine s'attelle à son carrosse en poussant mille acclamations. Marie-Louise séjourne à Innsprück le 13 et le 14; elle devait bien cela à ces fidèles Tyroliens. Le 15 elle part pour Salzbourg où elle arrive le 16 et reçoit le 17 la visite de la princesse royale de Bavière, «fort belle personne» ajoute mon grand-père, dont je reproduis ici presque textuellement le _journal_. Le 19, fête de l'Ascension, Sa Majesté, après avoir entendu la messe, se met en route pour Enns où elle arrive à 7 heures du soir. Enfin le terme du voyage approche et, en arrivant à Mœlk, le 20 mai à 8 heures du soir, Marie-Louise y est reçue par le prince Trauttmansdorf, grand maître de la maison de l'empereur François, qui vient prendre les ordres de la fille de son maître, pour être en mesure de prévenir l'impératrice d'Autriche de l'heure à laquelle Sa Majesté partira le lendemain.
C'est au cours de toutes ces pérégrinations que mon grand-père raconte comment un jour, dans le Tyrol, au milieu des acclamations qui l'y accueillaient, Marie-Louise lui avoua, en versant quelques larmes, qu'elle se reprochait de n'avoir pas suivi Napoléon dans son exil, et le remords qu'elle en éprouvait. «Louable et inutile regret, ajoute-t-il dans ses _Mémoires_, et que le temps n'a peut-être pas entièrement effacé!»
Partie de Mœlk le 21 mai, à 11 heures du matin, Marie-Louise fut rencontrée, vers 3 heures, entre Saint-Pölten et Siegartskirchen, par sa belle-mère, l'impératrice d'Autriche, venue au devant d'elle avec ses équipages. La troisième femme de François II monta dans la voiture de sa belle-fille, Mmes Laczanski et Montebello dans celle de la souveraine autrichienne. Marie-Louise arrivant à Schönbrunn, le 21 mai, à 7 heures du soir, y fut aussitôt reçue par les princes et princesses de sa famille, frères, sœurs et oncles, puis conduite dans ses appartements par l'impératrice d'Autriche en personne.
Mon grand-père, dans ses _Mémoires_, dit que Marie-Louise trouva dans les membres de la famille impériale à Vienne un accueil empreint de toutes les apparences de la cordialité: «Ses sœurs l'attendaient à la porte de son appartement et les jeunes archiduchesses se jetèrent à son cou, en la félicitant de son retour, comme si elle eût échappé à un danger dont elles étaient ravies de la voir sortie saine et sauve.» Napoléon faisait encore un peu l'effet de l'ogre de la fable aux yeux de ces jeunes et très naïves princesses!
Tandis que Napoléon s'installait à l'île d'Elbe, Marie-Louise reprenait à Schönbrunn les habitudes de son enfance et du commencement de sa jeunesse. L'existence qu'elle menait dans cette retraite paisible, après de si pénibles agitations, avait du charme pour elle. Ses matinées étaient consacrées à son fils dont l'appartement communiquait avec le sien par un cabinet de toilette. Dans la journée elle dessinait, faisait de la musique, car elle avait--rapportent ses contemporains--un très beau talent de pianiste. Elle étudiait la langue italienne dont la connaissance lui serait nécessaire à Parme; enfin elle montait à cheval, se promenait à pied ou en voiture dans le parc de Schönbrunn et dans ses environs, visitait les curiosités de Vienne. La foule silencieuse et respectueuse se montrait avide de la contempler, et la gentillesse de son fils, qui était le plus bel enfant du monde, excitait une admiration générale. Elle se plaisait beaucoup dans la société de ses jeunes sœurs: Léopoldine, née en 1797 (future impératrice du Brésil); Marie-Clémentine née en 1798 (future princesse de Salerne); Caroline-Ferdinande née en 1801 (future princesse de Saxe); Marie-Anne née en 1804 (future abbesse du chapitre des Dames nobles de Prague). Elle voyait aussi très souvent ses frères: le prince impérial Ferdinand né en 1793, et François-Charles-Joseph né en 1802. Ce prince, père de l'empereur d'Autriche actuel, était le compagnon de jeux du roi de Rome que l'on n'appelait plus que le prince de Parme[19].
[19] Tous ces détails, ou du moins la plus grande partie de ceux qui précèdent, sont tirés de l'ouvrage du baron de Saint-Amand relatif aux femmes des Tuileries, et spécialement à Marie-Louise.
Pendant que Napoléon, séparé des deux femmes qu'il avait successivement épousées, arpentait, tel qu'un lion dans sa cage, les rochers de l'île d'Elbe, l'impératrice Joséphine succombait presque subitement, le 29 mai 1814, dans sa retraite de la Malmaison, sous les yeux de ses enfants désolés. L'empereur Alexandre de Russie qui se trouvait encore à Paris lui avait prodigué, jusqu'au dernier moment, les témoignages de son intérêt et de sa sollicitude. Joséphine avait plus de cœur que Marie-Louise, et, quand elle avait appris que les Souverains alliés déportaient Napoléon à l'île d'Elbe, on assure qu'elle s'était écriée: «Ah! maintenant qu'il est malheureux ce pauvre Napoléon, comme j'irais m'enfermer avec lui dans son île, si sa seconde femme n'existait pas!» Marie-Louise n'avait pas de ces mouvements spontanés, qui sont le privilège des femmes bonnes et aimantes. C'était une nature tranquille, passablement égoïste, ennemie surtout des tribulations[20].
[20] Joséphine était remplie de grâce et de prévenances pour tout le monde: d'après ce que dit Rovigo, Marie-Louise ne faisait jamais d'avances à personne.
La Souveraine détrônée recevait des visites à Schönbrunn, en faisait à Vienne, et voyait constamment les membres de la famille impériale et les principaux personnages de l'aristocratie viennoise. Voici d'après le journal de mon grand-père les noms de ceux qui fréquentaient chez elle le plus assidûment. C'était d'abord la reine Marie-Caroline de Naples, sa grand'mère, sœur de l'infortunée reine Marie-Antoinette; c'étaient son père et sa belle-mère l'empereur et l'impératrice d'Autriche, le duc Albert de Saxe-Teschen, l'archiduc Charles, le général de Grünne, le prince Trauttmansdorf, les Metternich, les comtesses Colloredo, Crenneville et O'Donnel, les comtes, Wrbna, Kinski, Taffe, d'Harrach, Dietrichstein, d'Edling, Sickingen, Witzeck, les princes de Ligne, Esterhazy, Lambesc, les archiducs Louis, Antoine, Rodolphe, etc.
Mon grand-père raconte que Marie-Louise, dès le lendemain de son arrivée à Schönbrunn, avait établi l'ordre de service de sa maison, mais n'avait prescrit aucune règle particulière. Elle voulut même bannir toute étiquette et réaliser son rêve favori de la vie privée. «Elle refusa, dit-il, de vivre en commun avec sa famille et conserva son indépendance domestique. Elle déjeunait et dînait à ses heures ordinaires, à 11 heures du matin et à 7 heures du soir, avec la comtesse Brignole, M. de Bausset et moi, qui restâmes seuls avec elle. Elle invitait alternativement un petit nombre de personnes de sa famille, des ministres et leurs femmes, des officiers et des dames de la Cour de l'empereur d'Autriche, et quelques personnages que recommandaient leurs dignités ou leur rang dans l'État[21].» Il s'y trouvait, entre autres célébrités, le prince de Ligne, vieillard aimable et charmant qui avait été jadis le familier des impératrices Marie-Thérèse et Catherine de Russie. «Nous étions dans cette Cour, ajoute mon grand-père, accueillis diversement, mais non pas en amis. En général nous n'eûmes, dit-il, ni à nous plaindre ni à nous louer de la réception qui nous y fut faite.»
[21] Méneval, _Mémoires_, t. III.
Pour compléter le tableau de l'intérieur de Marie-Louise à Schönbrunn, nous emprunterons à M. de Bausset un passage du chapitre III du troisième tome de ses _Mémoires anecdotiques_: «Très souvent, dit-il, l'empereur François ou l'un des archiducs venait déjeuner avec Marie-Louise, l'archiduc Charles et son frère Rodolphe plus fréquemment que les autres. L'étiquette se ressentait de l'heureux caractère de l'Impératrice et de la bienveillance facile de la maison d'Autriche: Mme de Brignole, M. de Menneval et moi, constamment admis à ces banquets de famille, n'étions assujettis ni le matin, ni le soir, au sérieux de l'uniforme, quel que fût le rang des personnages qui venaient augmenter le nombre des convives.»