Marie-Louise et la cour d'Autriche entre les deux abdications (1814-1815)

Part 2

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«Marie-Louise avait alors dix-huit ans et demi, une taille majestueuse, une démarche noble, beaucoup de fraîcheur et d'éclat, des cheveux blonds qui n'avaient rien de fade, des yeux bleus mais animés, une main, un pied qui auraient pu servir de modèles, un peu trop d'embonpoint peut-être, défaut qu'elle ne conserva pas longtemps en France; tels étaient les avantages extérieurs qu'on remarqua tout d'abord en elle. Rien n'était plus aimable, plus gracieux que sa figure quand elle se trouvait à l'aise, soit dans son intérieur, soit au milieu des personnes avec lesquelles elle était particulièrement liée; mais dans le grand monde, et surtout dans les premiers moments de son arrivée en France, sa timidité lui donnait un air d'embarras que bien des gens prenaient à tort pour de la hauteur[6].»

[6] _Mémoires de la générale Durand_, p. 9.

Napoléon, ravi de rencontrer dans cette jeune princesse tous ces avantages réunis, en devint presque aussitôt réellement épris, et lui témoigna, dans les premiers temps de la lune de miel surtout, la plus vive tendresse. Marie-Louise possédait un ensemble de qualités domestiques dont l'Empereur savait apprécier le charme réel.

Continuons d'emprunter aux souvenirs de Mme Durand d'autres particularités intimes qui feront mieux comprendre au lecteur les causes qui motivèrent, dès le début de leur union, l'attachement véritable ressenti par Napoléon pour sa nouvelle femme.

Mme Durand ajoute en effet au séduisant portrait de Marie-Louise, que nous venons de reproduire plus haut, les appréciations suivantes:

«L'archiduchesse Marie-Louise avait reçu une éducation très soignée; ses goûts étaient simples, son esprit cultivé; elle s'exprimait en français avec facilité, avec autant d'aisance que dans sa langue naturelle. Calme, réfléchie, bonne et sensible, quoique peu démonstrative, elle avait tous les talents agréables, aimait à s'occuper et ne connaissait pas l'ennui. Nulle femme n'aurait pu mieux convenir à Napoléon[7]. Douce, paisible, étrangère à toute espèce d'intrigues, jamais elle ne se mêlait des affaires publiques et elle n'en était instruite, le plus souvent, que par la voie des journaux. Pour mettre le comble au bonheur de l'Empereur, la Providence voulut que cette jeune princesse, qui aurait pu ne voir en lui que le persécuteur de sa famille, l'homme qui, deux fois, l'avait obligée de fuir de Vienne, se trouvât flattée de captiver celui que la renommée proclamait le héros de l'Europe, et éprouvât bientôt pour lui le plus tendre attachement.»

[7] S'il n'avait pas été destiné à subir l'épreuve de l'adversité...

D'après tout ce que nous venons de rapporter jusqu'ici l'on voit combien les sentiments de Marie-Louise, si peu bienveillants pour Napoléon avant son mariage avec ce prince, avaient changé depuis qu'il était devenu son mari!... Nous croyons devoir à ce propos reproduire, ci-après, une petite anecdote dont mon grand-père s'est fait l'écho dans ses souvenirs sur la deuxième femme de l'Empereur:

«L'archiduchesse Marie-Louise, dit-il, aux premières paroles qui lui furent portées de son union projetée avec Napoléon, se regarda presque comme une victime sacrifiée au Minotaure. Cette princesse m'a fait l'honneur de me raconter qu'elle avait grandi, sinon dans la haine, au moins dans des sentiments peu favorables à l'homme qui avait mis plusieurs fois la maison de Habsbourg à deux doigts de sa perte, qui avait obligé sa famille à fuir de sa capitale et à errer de ville en ville, au milieu de la confusion et de la consternation inséparables d'une retraite précipitée. Les jeux habituels de son frère et de ses sœurs consistaient à ranger en ligne une troupe de statuettes en bois ou en cire qui représentaient l'armée française, à la tête de laquelle ils avaient soin de mettre la figure la plus noire et la plus rébarbative. Ils la lardaient à coups d'épingle et l'accablaient d'outrages, se vengeant ainsi, sur ce chef inoffensif, des tourments que faisait éprouver, à leur famille, le chef redouté contre lequel les efforts des armées autrichiennes et les foudres du cabinet de Vienne demeuraient impuissants[8].»

[8] Méneval. _Mémoires pour servir à l'histoire de Napoléon I_er. Chez Dentu, éditeur.

CHAPITRE II

Lettre de l'empereur d'Autriche à Napoléon en date du 16 avril 1814.--Lettre de Metternich à Marie-Louise.--Appréciation du caractère et de la conduite de ce ministre par un contemporain du chancelier autrichien.

Le récit de l'agonie de l'Empire en 1814, après l'immortelle campagne de France, a plusieurs fois été fait, et lu dans un grand nombre de mémoires relatifs à cette dramatique époque. Nous n'avons pas l'intention d'en reproduire, dans cet ouvrage, une nouvelle narration. Nous nous occuperons spécialement de Marie-Louise, la suivant dans ses pérégrinations jusqu'à Vienne et à Schönbrunn, en nous efforçant de tracer une peinture fidèle des impressions et des sentiments divers dont son âme était agitée au début de sa séparation d'avec l'Empereur, séparation qu'elle ne croyait pas alors devenue _définitive_.

Son père, l'empereur d'Autriche, partageant ou feignant de partager la manière de voir de sa fille dans l'entrevue qu'il avait eue avec elle à Rambouillet, ne lui avait parlé à cette occasion d'aucune résolution semblable. Mon grand-père, en racontant les péripéties de l'entrevue de l'empereur François et de Marie-Louise dans cette résidence impériale, rend témoignage de l'émotion de ce souverain au moment où sa fille désolée le reçut en versant des larmes, et en jetant entre les bras de son grand-père le fils de Napoléon. On trouvera la preuve de l'incertitude où se trouvait alors le monarque autrichien sur la ligne de conduite qu'il aurait à adopter à cet égard, pour l'avenir, dans la lettre suivante adressée par lui de Rambouillet à son gendre détrôné, le 16 avril 1814, lettre insérée dans l'ouvrage de M. de Saint-Amand intitulé: _Marie-Louise, l'Ile d'Elbe et les Cent Jours_. Voici cette lettre: «Monsieur mon frère et cher beau fils, la tendre sollicitude que je porte à l'impératrice ma fille, m'a engagé à lui donner rendez-vous ici. J'y suis arrivé il y a peu d'heures, et je ne suis que trop convaincu que sa santé a prodigieusement souffert depuis que je l'avais vue. Je me suis décidé à lui proposer de se rendre, _pour quelques mois_, dans le sein de sa famille. Elle a trop besoin de calme et de repos et Votre Majesté lui a donné trop de preuves de véritable attachement pour que je ne sois pas convaincu qu'Elle partagera mes vœux à cet égard, et qu'Elle approuvera ma détermination. Rendue à la santé, ma fille ira prendre possession de son pays, ce qui la rapprochera tout naturellement du séjour de Votre Majesté. Il serait superflu sans doute que je donnasse à Votre Majesté l'assurance que son fils fera partie de ma famille, et que, pendant son séjour dans mes États, je partagerai les soins que lui voue sa mère. Recevez, Monsieur mon frère, l'assurance de ma considération très distinguée. De Votre Majesté impériale le bon frère et beau-père.--François.»

La franchise n'avait jamais été la qualité maîtresse du Souverain de l'Autriche; sa conduite ultérieure et la suite des événements l'ont surabondamment démontré. Metternich d'ailleurs, son tout-puissant premier Ministre, ne lui aurait pas permis d'adopter, vis-à-vis de Napoléon, une attitude plus en harmonie avec les liens de parenté que le mariage de Marie-Louise avait créés entre le gendre et le beau-père. Mais François, et plus encore Metternich, considéraient Napoléon comme un danger pour l'Europe en général et en particulier pour l'Autriche. La peur qu'il leur inspirait a provoqué la rancune impitoyable avec laquelle ils ont poursuivi l'Empereur des Français et ont fini par consommer sa ruine. Tous les moyens leur étaient bons pour parvenir à ce résultat, même les plus déloyaux et les plus méprisables. L'immoralité des moyens qu'ils ont employés pour atteindre ce but révolterait la conscience d'un simple particulier. L'œuvre de la séduction de Marie-Louise, entreprise par le général Neipperg, armé de tous les pouvoirs et de tous les encouragements du Gouvernement autrichien pour en arriver à ses fins, a quelque chose de plus cynique et de plus odieux, suivant nous, que la chute de l'innocente Marguerite, provoquée par le satanique docteur Faust, dans l'immortel poème de Gœthe.

Avant l'entrevue de Rambouillet Metternich, muni des pleins pouvoirs de son maître, avait déjà sanctionné à Paris, de concert avec les représentants des autres puissances coalisées, la ruine des espérances que la Régente Marie-Louise avait pu conserver pour que les droits de son fils demeurassent sauvegardés, et il écrivait à cette princesse, dont il osait prétendre servir les véritables intérêts, la lettre suivante:

«Madame!

»Messieurs de Bausset et de Sainte-Aulaire m'ont remis les lettres que Votre Majesté impériale a adressées par eux à l'Empereur Son Auguste père. Arrivé ici dans le courant de la journée, je me suis empressé de les expédier à leur haute destination.

»J'aurai l'honneur de fournir demain à Votre Majesté impériale de nouvelles preuves de la sollicitude de l'Empereur pour Elle et son fils. J'ai précédé Sa Majesté impériale ici pour ne pas rester étranger aux arrangements que l'on négocie avec S. M. l'empereur Napoléon. Dès que cet arrangement sera signé, j'aurai l'honneur d'envoyer quelqu'un à Votre Majesté. Je puis toutefois Lui donner d'avance la certitude que l'on réserve à Votre Majesté impériale une existence indépendante qui passera à Son Auguste fils[9].

[9] Mensonge qui sera suivi d'un grand nombre d'autres.

»Il serait superflu que j'assurasse Votre Majesté que l'Empereur lui voue le plus vif intérêt. Avec quelle satisfaction il la recevrait chez lui! L'arrangement le plus convenable sans doute serait celui qu'Elle se rendît momentanément en Autriche avec Son enfant en attendant qu'Elle ait le choix entre les lieux où se trouve l'empereur Napoléon[10] et son propre établissement. L'Empereur aurait de cette manière le bonheur d'aider de son mieux à sécher les larmes que vous n'avez que trop de motifs de répandre Madame! Votre Majesté serait tranquille pour le moment et libre de sa volonté pour l'avenir[11]. Elle amènerait avec Elle les personnes auxquelles elle voue le plus de confiance. L'Empereur sera ici en deux ou trois jours; ce que je Lui dis sur son voyage en Autriche doit être regardé par Votre Majesté comme entièrement conforme aux intentions paternelles que Lui porte Son Auguste père.

[10] Seconde entorse à la vérité.

[11] Même réflexion.

»Je ne puis pas assez supplier Votre Majesté d'être parfaitement tranquille sur sa sûreté et celle de tout ce qui lui appartient. Elle a souvent daigné me vouer de la confiance; qu'Elle ne le fasse pas moins quand, dans l'immense crise du moment, je lui donne une assurance fondée sur la connaissance plénière des choses.

»Agréez l'hommage du profond respect avec lequel je suis, Madame,

»De Votre Majesté impériale,

»Le très humble et très obéissant serviteur.

»Prince DE METTERNICH.

»Paris, le 11 avril 1814.»

Si le mot de Talleyrand qui disait que la parole a été donnée à l'homme pour mieux déguiser sa pensée est souvent malheureusement bien exact, on peut, sans appréhension de tomber dans l'erreur, en faire également l'application aux discours comme aux élucubrations du fameux ministre Metternich. En bernant pendant près d'une année l'infortunée Marie-Louise d'espérances vaines, lui aussi excellait dans l'art de dissimuler sa pensée intime, et de recouvrir une mauvaise foi évidente sous le masque de l'intérêt.

Il est curieux de constater cependant d'après les aveux de Gentz,--âme damnée du premier ministre autrichien,--qu'entre la période de temps comprise entre le 17 février et le 18 mars 1814, Napoléon pouvait encore sauver sa couronne et conserver le trône à sa dynastie. En donnant cette assertion comme absolument fondée, Frédéric de Gentz attribue l'échec des négociations de Châtillon à l'entêtement de Napoléon et à la maladresse de ses plénipotentiaires. L'Empereur n'avait-il pas plutôt raison de l'attribuer à la mauvaise foi de l'Autriche et des alliés? Les mémoires de Mme Durand, que nous aurons encore plusieurs fois l'occasion de citer, se trouvent d'accord avec les affirmations non suspectes de M. de Gentz sur ce point historique.

«L'empereur eut encore, dit la dame du palais, l'occasion de faire une paix sinon glorieuse au moins honorable. Il tint encore une fois, entre les mains, un traité auquel il ne manquait que sa signature. Un succès partiel, qu'il obtint malheureusement en cet instant critique, vint paralyser sa main.»

On trouve également, dans les mémoires du duc de Rovigo[12], la confirmation des appréciations qui précèdent relativement à l'issue des conférences de Châtillon, et une accusation formelle d'impéritie et de maladresse portée par l'ancien Ministre de la police contre le duc de Vicence, négociateur principal du Gouvernement impérial français.

[12] Tome VII, chapitre XII, pages 188 et suivantes. _Mémoires de Rovigo_.

Qui faut-il croire? L'assertion d'un adversaire déclaré tel que Gentz nous paraît cependant d'un grand poids. Quoi qu'il en soit, la mauvaise foi des alliés et en particulier celle de Metternich, âme de la coalition, est, elle aussi, un facteur dont il convient de tenir le plus grand compte. On nous permettra, puisque le nom du chancelier d'Autriche vient d'être encore prononcé, de reproduire ci-dessous le jugement, porté, par un témoin oculaire de ce qui s'est passé en 1814 et en 1815, sur le premier ministre de l'empereur François:

«Jomini[13] prétend que l'oligarchie autrichienne n'a jamais dominé le cabinet de Vienne. Ce n'est vrai que depuis le jour où Metternich est devenu tout-puissant, mais il ne saurait être révoqué en doute que, jusqu'en 1811, une oligarchie souveraine a dirigé les conseils et la politique de ce cabinet. La maison d'Autriche fondée par un simple gentilhomme, qui ne s'est élevée que par des alliances et par le concours de la noblesse, propriétaire des deux tiers des biens territoriaux, a toujours été tenue en tutelle par les grands seigneurs.

[13] Archives de famille.

»L'empereur François, jusqu'à ce qu'il ait subi l'influence de Metternich, a laissé continuer, par l'indolence et l'incapacité qui lui sont propres, les errements qu'il a trouvés établis. Ce prince a reçu de la nature un esprit de ruse et de finesse, partage des esprits faibles et ignorants. Il est ennemi des lumières et de tout progrès, et cache sous une bonhomie apparente un orgueil excessif; il a une antipathie d'instinct contre toute idée libérale. Ce souverain, rencontrant dans Metternich un esprit qui sympathisait avec le sien, a goûté sa manière de faire et ses agissements, comme si le germe en eût reposé en lui, à son insu, et eût attendu, pour éclore, un homme qui le lui révélât et lui en apprît l'emploi; il s'y est donc fortement attaché. Intrigant politique de premier ordre, Metternich n'eut guère de rival dans les ruses de la diplomatie. Il brillait dans les cercles et avait le talent de s'en rendre l'arbitre par la grâce, l'aisance et les ressources de son esprit. Son tact était merveilleux pour pénétrer les principaux personnages d'une Cour ou d'un Cabinet, capter leur faveur et les faire servir à l'accomplissement de ses desseins. Il mettait une adresse singulière dans le choix de ses instruments, et savait s'entourer d'une troupe de gens dévoués dont il enveloppait, comme d'un filet, les capitales de l'Europe. En Espagne, en Portugal, en Italie, en France, il devint l'ami de l'aristocratie et du haut clergé; en Turquie l'ami du Sultan. Mais où la ruse et l'intrigue demeuraient insuffisantes, là s'arrêtaient sa capacité et son pouvoir. L'événement a prouvé la faiblesse de ses vues et l'égoïsme sans profondeur de ses conceptions. Il a perdu tous ceux auxquels il s'est attaché. Il a même fini par regretter la chute de Napoléon! La politique qu'il a fait adopter à l'Autriche en 1813 est sa condamnation, car le sort de l'Europe était alors dans ses mains. Cette puissance était, à cette époque, l'arbitre de la paix; elle pouvait la dicter également à la Russie et à la Prusse, auxquelles le début de la campagne avait été si défavorable, comme à la France qui lui en aurait su gré. Sous la main haineuse et vénale du ministre autrichien est tombé celui qui avait reconstruit en Europe l'édifice de la haute royauté, raffermi les princes sur leurs trônes, le médiateur puissant entre les peuples et les rois. Metternich, à la remorque de l'Angleterre et de la Russie, leur a vendu l'Europe et l'Autriche. Soutenu par un prince entêté et aveugle, sur le présent comme sur l'avenir, il est devenu le Richelieu de l'Allemagne à la cruauté près. Il a façonné à la corruption la jeune noblesse des premières maisons de la monarchie des Habsbourg, et c'est parmi elles qu'il a choisi ses espions. Des trois cents familles environ qui composaient l'oligarchie autrichienne, cent cinquante, domestiquées par Metternich, rampent présentement à la Cour. Au premier rang de ceux qu'il a dressés à la servitude sont les Liechtenstein, les Schwarzenberg, les Esterhazy, les Lobkowitz, etc.

L'impulsion des esprits vers l'émancipation n'est pas favorable à la résurrection d'une semblable oligarchie, et s'oppose à ce qu'elle ressaisisse son ancienne prépondérance. On peut la considérer maintenant comme détruite.»

Cette digression destinée à mettre en lumière le caractère de l'empereur François, et surtout celui de son célèbre premier ministre, nous a entraîné trop loin de notre sujet; il est temps de revenir à l'impératrice Marie-Louise.

CHAPITRE III

Marie-Louise laissée dans l'ignorance des événements survenus à Paris depuis l'abdication de Napoléon.--Mauvais conseils qui lui sont donnés dans son entourage, d'après les témoignages de Rovigo et de Mme Durand.--Bon mouvement de l'impératrice à Blois.--Jugement de Napoléon sur elle.

Il n'entre pas dans le plan de ce travail de décrire les douloureuses péripéties qui précédèrent ou qui suivirent le départ précipité de Marie-Louise le 29 mars 1814 quand il lui fallut quitter Paris, ni de retracer le tableau du jeune et infortuné roi de Rome se refusant, avec cris de douleur et avec larmes, à quitter le palais où il était né. La plupart de ces faits sont trop connus pour qu'il soit nécessaire d'en rééditer les détails. Le spectacle de la Régente errant lamentablement de ville en ville, suivie de sa petite cour, après sa sortie de Paris, ne présenterait en effet qu'un triste et médiocre intérêt si des témoins autorisés n'avaient laissé, dans leurs _Mémoires_, d'intéressantes appréciations et de curieuses anecdotes sur un certain nombre de personnes formant l'entourage de Marie-Louise, réduite au rôle de fugitive.

L'Impératrice était arrivée à Blois, dès le commencement d'avril, et y séjourna pendant quelques jours pour se conformer aux instructions de l'empereur Napoléon. Écoutons parler la fidèle madame Durand qui n'avait pas quitté sa souveraine au cours de ce pénible voyage:

«On laissa ignorer à Marie-Louise, les premiers jours de son arrivée, tout ce qui s'était passé à Paris. Les arrêtés du Gouvernement provisoire, les décrets du Sénat lui étaient inconnus; on éloigna d'elle tous les journaux; jamais on ne lui parla des Bourbons; elle ne prévoyait donc encore d'autre malheur que la nécessité où serait Napoléon de faire la paix à telles conditions qu'on voudrait lui imposer.»

Elle conservait une confiance aveugle dans les sentiments d'affection de son père pour elle et pour le jeune prince son petit-fils!... Partie de Paris le 6 avril, Mme Durand arriva le 7 à Blois et remit à Sa Majesté non seulement les papiers qui lui avaient été confiés, mais les arrêtés du Gouvernement provisoire et les journaux.

«L'Impératrice, ajoute Mme Durand, avait été tenue dans une telle ignorance de tous les événements qu'à peine en croyait-elle ce qu'elle lisait. Les dépêches apportées l'étaient par le petit nombre de gens restés fidèles; on la pressait, on la suppliait de rentrer à Paris avant l'arrivée d'un prince de la maison de Bourbon; on lui assurait la Régence pour elle et le trône pour son fils si elle prenait ce parti.» Mme Durand, qui n'avait éprouvé, dans ce petit voyage, aucune difficulté, aurait voulu voir l'Impératrice suivre ce conseil courageux. Malheureusement le courage, la hardiesse n'étaient pas les qualités dominantes de la femme de Napoléon.

«Marie-Louise promit de partir; elle paraissait décidée à le faire dès le soir même, lorsque le docteur Corvisart et Mme de Montebello furent d'un avis contraire.

»La lâcheté des membres du Conseil de Régence vint appuyer leur avis. On trompa de nouveau cette malheureuse princesse, qui perdit de la sorte l'occasion de ressaisir ce que la fuite lui avait fait perdre. Quelques jours après elle apprit en même temps et l'abdication de Napoléon et son départ pour l'île d'Elbe, dont on lui laissait la souveraineté.»

Telles sont les accusations formelles portées par Mme Durand, dans ses _Mémoires_, contre certaines personnes de l'entourage de l'Impératrice. Mon grand'père, tout en partageant pleinement cette manière de voir[14], a gardé plus de ménagements dans les siens; trop discret et trop réservé peut-être pour tout dire, il semble, avant tout, avoir eu la préoccupation de ne blesser personne, même quand le blâme était amplement mérité. Mais le duc de Rovigo a été moins circonspect, et son appréciation corrobore de la façon la plus nette le jugement de la dame du palais de Marie-Louise sur les défaillances--pour ne pas dire plus--de quelques personnes de l'entourage le plus intime de la souveraine détrônée. Laissons donc la parole à cet ancien et fidèle serviteur de Napoléon.

[14] La suite de ce récit et sa correspondance avec ma grand'mère le feront comprendre plus tard.

«Mme de Montebello, qui avait une très grande fortune, ne se souciait pas du tout d'aller s'enterrer vivante à l'île d'Elbe. Ses affections la rappelaient à Paris où elle pouvait vivre indépendante. Elle connaissait assez le cœur de l'Impératrice pour être persuadée que si une seule fois elle revoyait l'Empereur il n'y aurait pas eu de puissance assez forte pour l'empêcher de s'unir à son sort, et qu'alors elle serait obligée de la suivre. Aussi insista-t-elle vivement pour lui faire adopter le parti que l'Empereur lui-même avait conseillé, savoir: de s'adresser à l'empereur d'Autriche; parce qu'une fois cette princesse rentrée dans sa famille, elle se trouvait dégagée. Des insinuations perfides se joignirent aux instances de la dame d'honneur. On dit à l'Impératrice que l'Empereur ne l'avait jamais aimée, qu'il avait eu dix maîtresses depuis son union avec elle, qu'il ne l'avait épousée que par politique, mais qu'après la tournure que les choses avaient prise, elle devait s'attendre à des reproches continuels. L'Impératrice, ébranlée, céda; elle écrivit à son père, et ce fut sans doute sur son invitation qu'elle se rendit à Rambouillet[15].»

[15] Rovigo, t. VII, chap. XI, p. 186$1

La duchesse de Montebello n'avait jamais eu aucune sympathie pour l'Empereur et les _Mémoires_ de Mme Durand ne nous ont pas laissé ignorer que Napoléon, ne dédaignant pas de plaisanter quelquefois avec les dames du service de l'Impératrice, ne le faisait jamais avec Mme de Montebello. Marie-Louise s'était, pour sa part, sérieusement attachée à la dame d'honneur que l'Empereur lui avait donnée, et la comblait de prévenances et de cadeaux.

Cette maréchale a certainement exercé, tant qu'elle a été auprès de l'Impératrice, une très réelle influence sur la façon de penser et sur les résolutions de Marie-Louise qui, pendant longtemps, ne pouvait se passer d'elle. Cela n'a d'ailleurs pas empêché cette princesse d'oublier plus tard Mme de Montebello aussi bien que Napoléon.