Marie-Louise et la cour d'Autriche entre les deux abdications (1814-1815)

Part 17

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«Je pus remplir, dans la même journée, cette commission auprès de cette princesse, sans donner le billet, sans nommer personne, et sans compromettre le nom de l'Empereur, parce qu'elle m'avait dit qu'elle avait fait serment à son père de lui livrer tout ce qui viendrait de l'Empereur. Elle m'a donc nommé comme ayant été chargé de donner cette assurance à son père. L'empereur d'Autriche m'a fait remercier par elle, m'a-t-elle dit, sans doute pour m'encourager à lui nommer mes correspondants, et à lui dire tout ce que je saurais à l'avenir. Cette neutralité partiale de l'Impératrice m'empêche de m'ouvrir à elle. Je lui ai parlé indirectement aujourd'hui de M. de Vincent. Elle m'a assuré ne l'avoir pas vu et n'en avoir rien reçu. Elle a ajouté qu'elle avait entendu dire qu'il n'avait pas vu l'Empereur, mais qu'il vous avait vu ainsi que M. de Flahaut; que vous aviez voulu lui donner des lettres qu'il avait refusées; que cependant elle croit se souvenir que son père lui a parlé du contenu d'une lettre à son adresse, apportée par le secrétaire de M. de Vincent, parti de Paris le lendemain du départ de l'ambassadeur, mais que son père ne la lui a pas remise, ne voulant pas la laisser communiquer avec l'Empereur, ni communiquer lui-même avec lui. En attendant que ce chaos se débrouille, et que l'Impératrice revienne à de meilleurs sentiments, je l'entretiens du bonheur qu'a apporté en France le retour de l'Empereur, de l'impatience avec laquelle elle y est attendue, du désir qu'a l'Empereur de la revoir, etc., mais je le fais sobrement, parce que ce sujet de conversation la gêne. Il faut tout attendre du temps et de la modération de l'Empereur. Quelle que soit ma circonspection, je suis l'objet du plus bas espionnage; une nuée d'ignobles espions rôde autour de moi et commente mes gestes, mes pas et ma physionomie. Je crains qu'on ne me retienne longtemps ici; j'ai besoin de respirer un autre air, de vous revoir tous; ma santé est délabrée. Il n'y a que l'Impératrice et son fils qui jouissent d'une brillante santé. L'Impératrice est beaucoup engraissée; le prince impérial est un ange de beauté, de force et de douceur; Mme de Montesquiou le pleure tous les jours.

«Le prince Eugène est parti ce matin à 3 heures à la suite du roi de Bavière; il était venu à Vienne pour suivre les démarches à faire pour obtenir l'établissement qui lui est promis par le traité du 11 avril(1814). Il y a été accueilli par la défiance et le soupçon. Enfin depuis trois mois il paraissait avoir gagné l'affection de l'empereur Alexandre, qui se promenait tous les jours à pied avec lui pendant deux heures. Depuis la saisie du courrier qui lui a été expédié de Paris le 22 mars dernier, l'empereur Alexandre a cessé de le voir. Pour que le Congrès ne se séparât pas sans avoir fait quelque chose pour lui, on lui a proposé, il y a quelques jours, la principauté de Ponte-Corvo. On y mettait la condition qu'il n'y résiderait pas jusqu'à de nouvelles circonstances, mais qu'il irait habiter Bayreuth avec sa famille. Sur son refus, le Congrès a reconnu qu'il lui était dû un établissement, et qu'en attendant qu'on pût le lui donner il serait mis en jouissance de ses biens d'Italie et de sa dotation d'un million.»

«Ce 8 avril.

»Je vous ai écrit hier précipitamment et sans ordre. Il y a mille autres choses que j'aurais à vous dire et qui seraient interminables à écrire. Ce que j'ose recommander à votre circonspection, c'est ce qui regarde la personne de l'Impératrice; cette princesse est vraiment bonne, mais dominée en ce moment par des influences étrangères.»

Comme l'a fait lui-même observer--dans ses _Mémoires_--son propre auteur, deux points saillants se trouvaient contenus dans cette lettre: l'obligation imposée à l'impératrice Marie-Louise de consentir à ce que son fils fût privé du droit de succession aux États de Parme, et la résolution prise par elle de ne jamais se réunir à l'Empereur. En considérant ce qui se passait autour de lui, à Vienne, depuis six mois, le serviteur dévoué de Napoléon avait compris qu'il ne fallait plus s'attendre qu'à un dénouement fâcheux de la situation critique où tant d'événements avaient jeté la Souveraine déchue. Marie-Louise était devenue--on ne l'a que trop bien constaté--l'instrument aveugle et servile d'une politique sans scrupules. Malgré la faiblesse de cette nature enfantine et puérile, mon grand-père demeurait péniblement impressionné de voir que l'Impératrice abandonnait la seule ligne de conduite dont le souci de son bon renom aurait dû suffire à l'empêcher de jamais s'écarter.

M. de Montrond s'était, comme nous avons eu déjà l'occasion de le dire, fidèlement acquitté des commissions qui lui avaient été confiées, à Vienne, pour Paris et notamment pour le duc de Vicence. Malheureusement ce ministre porta, paraît-il, immédiatement à l'Empereur la lettre que nous venons de reproduire. Celui-ci dans son avidité de prendre connaissance des nouvelles de Vienne, voulut les lire sans retard, dans l'original. Et ce fut ainsi que la recommandation, faite à Caulaincourt, d'user de prudence et de ménagement dans cette circonstance, devint une inutile précaution et ne put atteindre son but.

Puisque le nom de Montrond se retrouve en ce moment sous notre plume, nous anticiperons sur les incidents dont il nous reste à faire le récit, dans l'ordre chronologique adopté jusqu'à présent. Une lettre de Talleyrand, datée du 13 avril, rendant compte à Louis XVIII de la mission Montrond, offrira peut-être quelque intérêt au lecteur, et doit trouver ici tout naturellement sa place. Que les appréciations de Talleyrand sur la mission, à Vienne, du personnage en question soient avant tout calculées pour être agréables au roi momentanément détrôné, et pour le rassurer au besoin sur le compte de son ondoyant correspondant, c'est ce qui ne saurait laisser dans l'esprit de personne aucun doute. Voici cette lettre:

«Tout ce qui me revient de la France prouve que Buonaparte y est dans de grands embarras. J'en juge encore par les émissaires qu'il a envoyés ici. L'un d'eux, M. de Montrond, à l'aide de l'abbé Altieri, attaché à la Légation autrichienne, est parvenu jusqu'à Vienne. Il n'avait ni dépêche, ni mission ostensible, et peut-être a-t-il été plutôt envoyé par le parti qui sert actuellement Buonaparte, que par Buonaparte lui-même. C'est là ce que je suis porté à croire. Il était chargé de paroles pour M. de Metternich et pour moi. Il devait s'assurer si les puissances étrangères étaient sérieusement décidées à ne point reconnaître Buonaparte et à lui faire la guerre. Il avait aussi une lettre pour le prince Eugène. Ce qu'il était chargé de me demander était si je pouvais bien me résoudre à exciter une guerre contre la France. «--Lisez la déclaration lui ai-je répondu. Elle ne contient pas un mot qui ne soit dans mon opinion. Ce n'est pas, d'ailleurs, d'une guerre contre la France qu'il s'agit; elle est contre l'homme de l'île d'Elbe.» A M. de Metternich il a demandé si le gouvernement autrichien avait totalement perdu de vue les idées qu'il avait au mois de mars 1814. «--La régence? Nous n'en voulons point», a dit M. de Metternich. Enfin, il a cherché à connaître, par M. de Nesselrode, quelles étaient les dispositions de l'empereur Alexandre. «--La destruction de Buonaparte et des siens», a-t-il dit. Et les choses en sont restées là. On s'est attaché à faire connaître à M. de Montrond l'état des forces qui vont être immédiatement employées, ainsi que le traité du 25 mars dernier. Il est reparti pour Paris avec ces renseignements et ces réponses, qui pourront donner beaucoup à penser à ceux qui se sont aujourd'hui attachés à la fortune de Buonaparte[95].»

[95] Saint-Amand. _Marie-Louise, l'île d'Elbe et les Cent-Jours._

Le rusé compère se gardait bien de dire un mot à Louis XVIII de Fouché, et des intrigues qu'il nouait en même temps avec cet autre adorateur de toute espèce de soleil levant. Tous les deux attendaient que la fortune se décidât pour se prononcer eux-mêmes. Nous sommes disposé à croire, toutefois, que le frère de Louis XVI, plus sceptique que Napoléon, ne se laissait pas aussi facilement duper que son rival par les flagorneries de ces deux tristes personnages.

CHAPITRE XXVI

Mon grand-père demande à Marie-Louise de lui faire délivrer des passeports pour la France.--Réputation de Talleyrand; on ne le juge pas favorablement, même à Vienne.--Variations de Metternich rapportées par Talleyrand.--Le cabinet de Vienne disposé à s'entendre en sous-main avec Napoléon.--Causes de l'avortement de ces dispositions plus conciliantes.--Joachim déclare la guerre à l'Autriche.--Des lettres de Napoléon, du roi Joseph et de sa femme sont remises par mon grand-père à l'Impératrice.--Correspondance active de Marie-Louise avec Neipperg.

Le 9 avril, après déjeuner, mon grand-père eut, avec l'impératrice Marie-Louise, quelques instants d'entretien. Il lui témoigna son désir de retourner en France, où sa famille après un éloignement si prolongé, avait besoin de sa présence[96]; il la pria de vouloir bien, en conséquence, lui faire obtenir les passeports indispensables pour quitter le territoire autrichien. Marie-Louise ne dut pas être surprise outre mesure de la requête qui lui était adressée; elle pouvait depuis longtemps s'y attendre. Sincère ou non, l'Impératrice fit, auprès de son interlocuteur, les instances les plus affectueuses pour le retenir. Elle finit cependant par lui promettre d'en parler à son père.

[96] C'était le prétexte poli qu'il mettait en avant.

Dans la journée Sa Majesté se rendit--comme elle le faisait presque journellement--à Vienne, pour s'y concerter avec l'archiduc Charles, auquel elle paraissait avoir accordé la plus grande confiance. Elle avait également, là, de très fréquentes entrevues avec un des ministres autrichiens, M. de Wessenberg, qu'elle allait consulter à propos de ses intérêts, et qui semblait avoir pris, provisoirement auprès d'elle, la place de Neipperg, en tant que conseiller seulement.

Parmi les mille et un propos tenus par les oisifs de Vienne, on citait, depuis quelques jours, celui-ci: Quelqu'un a assuré à l'empereur d'Autriche que M. de Talleyrand avait été en correspondance avec l'île d'Elbe par l'intermédiaire d'Augereau. On ajoutait que le monarque autrichien--sans essayer de contester l'assertion--s'était borné à manifester son étonnement d'une pareille fourberie de la part de ce personnage. Si l'on pouvait à la rigueur concevoir pour les talents de ce ministre une certaine estime, on n'en accordait dans tous les cas, même à Vienne, aucune à son caractère. L'ancien évêque, devenu ministre, était l'objet de la suspicion de tout le monde dans la capitale de l'Autriche. Aussi lorsqu'il voulut plus tard, à son tour, s'éloigner de Vienne pour retourner sur la frontière française auprès du roi Louis XVIII, le prince Schwarzenberg représenta-t-il à M. de Metternich le danger de laisser partir un tel homme. L'esprit d'intrigue si versatile de Talleyrand était toujours à redouter, ainsi que le mauvais usage que son intérêt personnel pourrait le porter à faire de la connaissance des actes secrets du Congrès, auxquels il avait pris une part si prépondérante. Tels étaient les arguments du prince Schwarzenberg, dont le ministre Metternich fut obligé de tenir compte, et qui provoquèrent l'ajournement de la délivrance des passeports sollicités par M. de Talleyrand.

Les personnes de l'entourage de Talleyrand rapportaient, dans le courant de ce mois d'avril, un propos qu'il aurait, à en croire ces _on dit_, tenu récemment. Travaillant fréquemment avec le prince Metternich, Talleyrand aurait prétendu que le ministre autrichien _variait souvent_. Il est à présumer en effet que le chancelier de l'empereur François, suivant l'exemple même dudit Talleyrand, et pour des motifs vraisemblablement analogues, hésitait quelquefois sur le choix de la ligne de conduite à adopter dans les graves circonstances du moment. L'empereur Napoléon était toujours redoutable, et il ne faut pas se dissimuler qu'il inspirait toujours aux alliés une impression de véritable frayeur en même temps qu'une vive rancune. Avec un semblable adversaire tout était possible. Les prodiges accomplis par lui dans le passé faisaient redouter l'avenir. S'il allait encore remporter des victoires?... Cette terrible éventualité donnait la chair de poule aux coalisés, et spécialement à l'Autriche. Ne serait-il pas sage, avant de tenter de nouveau le sort des batailles, d'entamer des négociations avec cet ennemi formidable; au besoin même de s'arranger en particulier avec lui, pour peu qu'il se montrât de son côté raisonnable et conciliant? Telle était peut-être la pensée de derrière la tête du Cabinet de Vienne à cet instant critique, bien qu'il n'eût voulu convenir à aucun prix, devant ses alliés, de ces réelles tergiversations.

Certains indices, dont nous parlerons tout à l'heure, autorisent, suivant nous, ces suppositions, et permettent de leur accorder quelque crédit. Le surlendemain du jour où Marie-Louise avait promis à mon grand-père de solliciter pour lui l'obtention de passeports auprès de l'empereur d'Autriche, cette princesse lui fit savoir le soir, en allant dîner, que l'empereur François désirait que le Secrétaire des commandements de sa fille vît d'abord M. de Metternich. Le 12 avril, à déjeuner, l'Impératrice prévint mon grand-père qu'elle avait eu beaucoup de peine à obtenir de l'Empereur une autorisation de départ, et lui réitéra en tout cas, de la part du monarque autrichien, l'invitation de se tenir prêt à se présenter chez le ministre Metternich.

Le chancelier de l'empire d'Autriche avait persisté, jusqu'alors, à demeurer neutre dans la question de Naples. Il avait fait plus, il avait défendu la couronne du roi Murat, et surtout celle de la reine Caroline Bonaparte sa femme, contre les rancunes et l'animosité croissante de Louis XVIII et de Talleyrand. Il avait enfin dépêché tout récemment, auprès du roi Joachim, un de ses agents les plus habiles, le général Neipperg, pour engager ce brouillon couronné, qui était surtout un brave soldat, à se tenir en repos. On lui faisait dire de rester neutre, quoi qu'il arrivât, et de ne pas abandonner le parti de l'Autriche. On lui donnait l'assurance, s'il se conformait à ces injonctions, que le trône de Naples lui serait conservé. D'autre part le cabinet de Vienne, à l'époque même de la mission de Montrond, entamait des négociations avec le Gouvernement français[97], par l'intermédiaire plus que sujet à caution du sympathique duc d'Otrante, et se déclarait déjà disposé à reconnaître l'établissement d'une régence. On voit que la déclaration du 13 mars, d'une violence si ridiculement exagérée, ne pesait déjà plus d'un grand poids sur les dispositions de l'Autriche. Napoléon, auquel il fut rendu compte en grand détail de ces pourparlers, qui avaient eu lieu à Bâle, repoussa cette proposition de la régence de Marie-Louise, qui l'excluait lui-même du trône. A ceux qui le pressaient d'y donner son adhésion, pour éviter une nouvelle et terrible guerre, il répondait: «Quoi! vous accepteriez une Autrichienne pour régente,--vous voudriez réduire la France à cet état d'abaissement? Je n'y consentirai jamais, ni comme père, ni comme époux, ni comme citoyen. Ma femme serait le jouet de tous les partis, mon fils malheureux, et la France humiliée sous le joug de l'étranger!»--Lui opposait-on les propositions que lui-même avait faites sur cette base, en 1814, il coupait court aux observations par ces mots: «Il y a des raisons de famille que je ne peux pas dire[98].»

[97] Négociations de Bâle où un agent de l'Autriche, le baron d'Ottenfels, sous le nom de Werner, est envoyé pour s'aboucher avec un agent français.

[98] Vaulabelle. _Histoire des deux Restaurations_, chap. VII, p. 405.

Ce que l'Empereur ne voulait pas dire, c'est qu'il soupçonnait fortement ce que la conduite de l'impératrice Marie-Louise avait de répréhensible. Peut-être ce qui n'était d'abord chez lui que soupçon s'était-il transformé par la suite en certitude...

Quoi qu'il en soit les dispositions, déjà moins intransigeantes de nos ennemis, étaient susceptibles de s'améliorer encore. Nous citerons, à l'appui de ce que nous venons d'avancer, l'extrait suivant d'un ouvrage du général Gourgaud, écrit à Sainte-Hélène sous le titre de _Campagne de 1815_:

«Il existait des chances de paix positives. La révélation du traité secret du 3 janvier, arrivée à temps à Alexandre, pouvait le séparer de ses alliés. En second lieu, des négociations furent entamées avec l'Autriche. Malheureusement, dans les premiers jours d'avril, Murat, ce fatal produit du vertige dynastique de Napoléon, attaqua l'Autriche. Cette puissance, convaincue que la folle agression du roi de Naples était concertée avec l'Empereur, rompit toute négociation en disant: _Comment pouvons-nous traiter avec Napoléon, quand il nous fait attaquer par Murat?_[99]»

[99] Dans Vaulabelle, note de la page 351, t. II.

Murat avait, en 1814, précipité la chute de Napoléon par sa défection; en voulant faire parade de son zèle en 1815, il retira au contraire à l'Empereur tout espoir comme toute possibilité de négocier avec ses adversaires. On peut dire que son rôle a été fatal à la France, dans ces deux circonstances décisives.

On apprit seulement le 14 ou le 15 avril, à Vienne, la déclaration de guerre du roi Joachim à l'Empire d'Autriche, mais on eut la précaution de ne pas la rendre publique. Dès lors mon grand-père ne reçut plus aucune invitation nouvelle d'avoir à se présenter chez M. de Metternich. Les chances d'un rapprochement entre l'Autriche et la France s'étaient définitivement évanouies, et nous en connaissons maintenant la cause principale.

Le 17 avril parvenait, à Vienne, la nouvelle que l'armée napolitaine, sous les ordres du roi Joachim, avait franchi le Pô, et commencé les hostilités contre l'Autriche. La mission diplomatique du comte Neipperg auprès de Murat avait échoué; celle du même personnage, en tant que général autrichien, allait donner, à bref délai, des résultats plus appréciables. Le 18, en effet, un courrier apportait à lord Stewart, l'un des plénipotentiaires anglais au Congrès, l'avis d'une défaite des troupes napolitaines. Aussitôt l'archiduc Renier s'empressa de se rendre chez Marie-Louise, pour lui confirmer l'authenticité de cette nouvelle, et pour lui annoncer la part glorieuse prise par le général Neipperg aux exploits des troupes autrichiennes. Combien Marie-Louise ne dût-elle pas remercier le ciel des succès obtenus, par son cher général, sur son infortuné beau-frère le roi Murat! Ce paladin, rempli de vaillance, était celui des membres de la famille de son mari pour lequel la fille de l'empereur François montrait le moins de penchant. Elle répétait souvent que--lorsqu'elle régnerait à Parme--elle serait heureuse de visiter les principales villes d'Italie, de voir Naples surtout «où le roi Joachim, elle l'espérait bien, ne régnerait plus». Il est vrai de dire que la mère de Marie-Louise était née princesse de Naples.

Le 16 avril avaient commencé, dans la capitale de l'Autriche, des prières publiques et des processions pour le succès de la guerre contre la France et contre Napoléon. Ces processions, composées des écoles de jeunes filles et de garçons, et auxquelles se joignaient des gens du peuple, se déroulèrent pendant quatre jours à travers la ville. Des drapeaux, des bannières de toutes couleurs précédaient ce cortège, qui parcourait les rues de Vienne et les faubourgs, puis allait ensuite faire des prières à la cathédrale de Saint-Étienne, et dans les principales églises. La cour ne manquait naturellement pas de donner le bon exemple, et d'assister à ces cérémonies religieuses. L'impératrice d'Autriche, qui semble avoir décidément possédé toutes les qualités de tact dont sont généralement douées les personnalités de race germanique, insista vivement, auprès de Marie-Louise, pour que celle-ci s'unît publiquement à ces prières, _ordonnées pour obtenir le succès de la guerre contre Napoléon_. Marie-Louise, sans volonté, sans idée de résister, aurait fini, peut-être, par céder à ces obsessions, si l'empereur d'Autriche et ses frères n'avaient pas eu la pudeur de le lui déconseiller. L'épouse de Napoléon, d'ailleurs, en observant les convenances élémentaires, ne paraissait faire de concession que pour avoir le droit de persévérer dans sa détermination de ne pas revenir en France.

Dans la soirée du 18 avril mon grand-père avait demandé à l'impératrice Marie-Louise quelques instants d'entretien que celle-ci accepta de lui accorder aussitôt qu'elle serait de retour de son souper avec ses sœurs. Il avait reçu la veille, par un courrier spécial, une lettre de l'Empereur, une du roi Joseph et une de la reine sa femme adressées à l'Impératrice. Dès que Marie-Louise fut rentrée, mon grand-père lui remit ces lettres en lui disant qu'il s'acquittait d'une commission dont il était chargé. Alors Marie-Louise lui rappela qu'elle ne saurait accepter de recevoir cette correspondance autrement que pour la remettre à son père, conformément au serment qu'elle lui avait prêté. Il était encore temps de retenir ces lettres, ajoutait-elle, qui seraient, dans ce cas, considérées comme non avenues. «Comme ces lettres lui étaient destinées, dit dans ses _Mémoires_[100] mon grand-père, et qu'il y avait plus d'avantages que d'inconvénients à ce qu'elles fussent lues, je la priai de les recevoir et d'en faire l'usage qui lui conviendrait. Quelques paroles furent ensuite échangées, entre nous, sur le sujet si pénible de son refus de se réunir à l'Empereur. Elle répondit avec un peu de vivacité, mais pourtant avec sa douceur ordinaire, que sa résolution à cet égard était irrévocable. Quand je lui objectai qu'il n'y avait pas d'engagement irrévocable, et que telle circonstance pourrait se présenter qui rendît son retour en France obligatoire, elle se hâta de me répondre que le droit de son père lui-même n'allait pas jusque-là. Il m'échappa de lui dire, à mon tour, que les sentiments qu'elle montrait étaient injustes et peu conformes à son caractère; que si la nation française était instruite de sa répugnance, elle en serait blessée, car rien ne serait plus pénible aux Français que de voir leur attachement dédaigné, et qu'ils la repousseraient alors, après l'avoir ardemment désirée comme un gage de paix. Cet entretien a été le dernier que j'ai eu, avec elle, sur ce sujet. Son parti me sembla si obstinément pris que je jugeai désormais inutile d'y revenir. Le temps et les événements étaient d'ailleurs nos seuls maîtres[101].»

[100] Méneval. T. III, chap. VIII.

[101] Méneval. T. III, chap. VIII.

Ce même jour, après toutes sortes de difficultés et d'innombrables formalités, M. Ballouhey, intendant de la maison de l'Impératrice, ayant enfin obtenu des passeports pour retourner à Paris, était venu prendre congé de l'Impératrice. Marie-Louise, qui tenait beaucoup à ses utiles et dévoués services, lui fit promettre de revenir à Vienne, ajoutant qu'il était le seul Français que l'empereur d'Autriche verrait avec plaisir conserver ses fonctions auprès d'elle. En se séparant de M. Ballouhey, Marie-Louise le chargea, pour le cas où il s'approcherait de l'Empereur, de lui dire qu'_Elle et son fils se portaient bien, et qu'elle faisait des vœux pour son bonheur_. Elle ne lui confiait du reste aucune lettre, ce qui lui aurait été cependant bien facile, prétextant la visite rigoureuse dont M. Ballouhey ne manquerait pas d'être l'objet, de la part des autorités policières des différentes régions qu'il allait traverser...