Marie-Louise et la cour d'Autriche entre les deux abdications (1814-1815)
Part 15
[77] Méneval. T. III, chap. VI.
[78] Méneval. T. III.
Ce discours d'une logique irréfutable ne pouvait qu'embarrasser Marie-Louise, qui déjà n'était plus maîtresse de ses actions. Elle ne sut que se retrancher derrière l'obéissance absolue qu'elle avait jurée à son père, désormais son seul appui et son seul protecteur. Elle opposa à son interlocuteur les principes de soumission entière au chef de leur maison dans lesquels étaient élevées les archiduchesses d'Autriche. Enfin Marie-Louise ajouta que, n'étant plus souveraine indépendante, elle se trouvait hors d'état de résister et de se mettre ainsi en révolte ouverte contre les volontés de l'empereur François et de toute sa famille. Son avenir, prétendait-elle, celui même de son fils dépendaient de l'obéissance dont elle ferait preuve, et c'était cette perte de toute indépendance qui faisait, disait-elle, le malheur de sa destinée.
On est obligé de reconnaître que la situation que les circonstances avaient créée à cette malheureuse jeune femme était terriblement compliquée. Une nature plus généreuse, une tête plus solide auraient eu plus que du mérite à sortir, avec honneur, de cet inextricable réseau de difficultés. Cependant comme l'a fait très justement observer M. de Saint-Amand, dans un ouvrage auquel nous avons fait nous-même de larges emprunts: «Si cette princesse avait plaidé, _avec l'éloquence du cœur_, la cause de son époux et de son fils, si elle avait fait un chaleureux appel aux sentiments chevaleresques du Czar, les Bourbons ne seraient peut-être jamais remontés sur le trône[79].»
[79] Saint-Amand. _Marie-Louise, l'île d'Elbe et les Cent Jours._
Cette réflexion est d'autant plus vraie que, comme l'a reconnu M. de Gentz lui-même, le véritable intérêt de l'Autriche en 1814, et même en 1815, était de favoriser en France l'établissement d'une régence qui aurait doublé l'influence et la puissance matérielle de la monarchie des Habsbourg en Europe. M. de Gentz, dans ses écrits, déplore que le souverain de l'Autriche, et surtout Metternich, n'aient jamais voulu le comprendre.
Le 19 mars, dimanche des Rameaux, l'impératrice Marie-Louise s'étant fait une loi, disait-elle de ne pas écrire en France de quelques semaines, chargea mon grand-père de donner de ses nouvelles à Mme de Montebello. Elle avait admis à déjeuner, à sa table, Mme de Montesquiou et son fils Anatole. Le petit prince ne devait quitter Schönbrunn pour sa nouvelle résidence, à Vienne, que le lendemain 20 mars, jour anniversaire de sa naissance,--lorsque sa mère, à son retour du Burg, annonça qu'elle devait y conduire son fils ce soir même à 8 heures. Il fallut donc tout disposer en grande hâte pour activer ce départ précipité. L'Impératrice avait écrit la veille à son père pour se mettre elle et son fils sous la sauvegarde du souverain de l'Autriche. Enfin, conformément à une décision prise par le cabinet de Vienne, les troupes autrichiennes se mettaient en mesure d'occuper Parme, et les fonctionnaires autrichiens d'administrer les duchés, pour leur compte, mais au nom de la fille de leur maître. C'était, disait-on, pour empêcher l'empereur Napoléon d'y envoyer un gouverneur et d'en prendre possession au nom de sa femme.
A 7 heures et demie, le même jour, Sa Majesté se trouvant encore à table, arrivait à Schönbrunn le grand chambellan comte Wrbna, qui demandait à parler à l'Impératrice. Il eut d'abord un long entretien avec le général Neipperg, puis après le dîner avec Marie-Louise; enfin à 8 heures cette princesse, accompagnée de son fils et de Mme de Montesquiou, partait pour Vienne, d'où elle revenait chez elle à 10 heures du soir.
La peur que les ennemis de Napoléon avaient de voir enlever de Vienne le jeune prince, son fils, avait été le vrai motif de la translation de ce pauvre enfant au Palais de l'Empereur son grand-père. Sur nous ne savons quels indices les soupçons du Gouvernement autrichien s'étaient portés, à cet égard, d'un côté inattendu. C'est contre M. Anatole de Montesquiou que cette accusation avait été formulée, sans l'ombre d'une preuve; quoi qu'il en soit elle servit à fournir au cabinet de Vienne un excellent prétexte pour séparer le pauvre petit prince de sa fidèle gouvernante. Voici comment, dans ses _Mémoires_, mon grand-père raconte cette séparation:
«Le 20 mars, jour où l'Empereur reprenait possession du Palais des Tuileries, que le roi Louis XVIII avait abandonné pendant la nuit, le grand chambellan, comte Wrbna, se rendit chez Mme de Montesquiou. Il lui dit qu'il était allé la veille à Schönbrunn, chargé d'une mission désagréable qu'il n'avait pas eu le courage de remplir et lui notifia, avec tous les ménagements possibles, l'ordre de l'empereur de se séparer du prince son petit-fils et de partir pour la France. Les sentiments connus de la respectable comtesse et le tendre attachement qu'elle croyait de son devoir de nourrir dans le cœur de son auguste élève, pour l'empereur son père, l'avaient rendue suspecte à la Cour de Vienne. Malgré ses prières, ses instances et ses protestations, elle se vit forcée d'obtempérer à un ordre aussi cruel. Il lui fallut abandonner un enfant qu'elle avait reçu dans ses bras, qu'elle n'avait pas quitté un instant depuis sa naissance, et qui avait été l'objet de sa constante sollicitude. Toutefois elle ne voulut se dessaisir de ce précieux dépôt que sur un ordre écrit de l'empereur d'Autriche, protestant de la violence qui l'arrachait à des fonctions dont elle ne pouvait se démettre que dans les mains de celui qui les lui avait confiées. Elle exigea--indépendamment d'un ordre écrit de l'Empereur--un certificat du médecin qui prouvât qu'elle laissait le jeune prince dans un état parfait de santé. En réponse elle reçut de l'empereur d'Autriche une lettre qui lui faisait connaître que, des circonstances nouvelles rendant un changement nécessaire dans la maison de son petit-fils, il ne pouvait laisser partir Mme de Montesquiou sans l'assurer de sa reconnaissance pour les soins qu'elle avait donnés au jeune prince, depuis sa naissance. L'empereur François joignit à ce témoignage d'estime, qu'il ne pouvait refuser à une aussi noble conduite, le don d'une parure en saphir[80].»
[80] Méneval. _Mémoires_, t. III.
Bientôt après, la permission primitivement accordée à Mme de Montesquiou de rentrer en France fut révoquée, et la comtesse retenue comme en otage, à Vienne, ainsi que son fils, dut se résigner à accepter un appartement vacant chez un chambellan de l'archiduc Louis: M. d'Enzenberg. Anatole de Montesquiou, en butte aux plus odieuses tracasseries policières, ne parvint à obtenir de passeports pour retourner en France qu'au mois de juin 1815, et grâce seulement aux instances de M. de Talleyrand en sa faveur. Croyant au départ imminent de la si digne gouvernante de son fils pour Paris, Marie-Louise lui avait adressé une lettre très affectueuse, accompagnée d'une boucle de ses cheveux. Le pauvre petit prince, livré à des mains étrangères, pleurait sa chère maman «Quiou», et la redemandait sans cesse.
Quelques jours après la translation du jeune prince à Vienne, mon grand-père adressait à sa femme les lignes suivantes:
«... Je me porte bien. L'Impératrice et son fils jouissent aussi d'une bonne santé. Il n'y a que la pauvre Mme de Brignole qui lutte en vain, depuis six semaines, contre une maladie qui ne veut faire aucun pas vers sa fin. Je t'envoie un mot qu'elle m'a chargé d'écrire à Mme Douglas. Anatole de Montesquiou devait le porter, mais il reste auprès de sa mère, qui est retenue à Vienne. Elle et son fils se portent bien.
»Les affaires sont ici dans la stagnation. Tous les yeux sont tournés de votre côté, et c'est vous qui réglerez ce qui se passera ici.»
Fauche-Borel, publiciste célèbre par son dévoûment fanatique à la cause des Bourbons, venait d'arriver à Vienne dans la seconde quinzaine de mars. Il s'était aussitôt abouché avec M. de Gentz, chez lequel le général Neipperg allait de son côté aux informations. Il en résultait des conciliabules interminables entre ces différents personnages, et Fauche-Borel inondait la Cour et la ville de toutes sortes de nouvelles destinées à nuire à la cause de Napoléon. Mon grand-père, par contre, admirablement renseigné grâce au roi Joseph, qui lui envoyait, de sa résidence en Suisse, de fréquents messages, tentait de rétablir la vérité dans l'esprit de Marie-Louise. Il avait fort à faire pour y parvenir, car les membres de la famille impériale, et surtout l'impératrice d'Autriche, favorisaient, cela va sans dire, la propagation des informations, désastreuses pour Napoléon, répandues par Fauche-Borel. Marie-Louise, en conséquence, se montrait généralement plus disposée à ajouter foi à ces dernières, qui lui semblaient moins contraires à ses espérances secrètes.
CHAPITRE XXIII
Marie-Louise assidue aux offices religieux de la semaine sainte.--Cérémonies à Saint-Étienne.--Lettre de Napoléon à l'empereur François; il n'y est fait aucune réponse.--Billets de Napoléon à Marie-Louise.--Lettres de Caulaincourt.--A propos des traités du 3 janvier et du 25 mars 1815.--Talleyrand ferme sa maison.--Départ de Wellington.--Mort de la comtesse de Brignole.--Lettre de ma grand'mère à son mari.
Pendant les jours de la semaine sainte l'impératrice Marie-Louise se montra très assidue aux offices. Elle partait de Schönbrunn à 9 heures du matin pour assister aux cérémonies religieuses. Le jeudi saint l'empereur et l'impératrice d'Autriche lavèrent les pieds à 24 vieillards des deux sexes, dont les âges additionnés auraient atteint le chiffre de près de deux mille ans. Marie-Louise continua ses exercices de dévotion à Vienne jusqu'au jour de Pâques, qui tombait cette année là le 26 mars. Elle entendit la messe, ce jour-là, dans la chapelle du château de Schönbrunn, et assista au salut dans l'église cathédrale de Vienne. Elle cherchait alors, dans les exercices de piété auxquels elle se livrait, une diversion aux préoccupations et aux idées affligeantes qui l'assiégeaient, en même temps que des consolations dont la religion seule pouvait la réconforter.
Le lundi de Pâques l'Impératrice assista à un banquet de famille donné à Vienne à l'occasion de la cérémonie du renouvellement, entre les mains de l'archevêque de Vienne, du serment de protéger et de maintenir la religion catholique. L'empereur et l'impératrice d'Autriche se rendirent à cet effet à l'église Saint-Étienne en grand gala, avec une suite de voitures de forme gothique couvertes de dorures, toutes les gardes sous les armes, les pages et les valets de pied en grand habit escortant le carrosse impérial[81].
[81] Méneval. _Mémoires_, t. III.
Le 25 mars le général Neipperg avait discuté avec Marie-Louise les termes d'une lettre qu'il lui avait ensuite dictée; cette lettre, destinée à être remise à M. de Metternich, était, au dire de l'Impératrice, relative à ses affaires de Parme. En attendant, les souverains alliés, décidés à n'accorder ni paix ni trève à Napoléon, faisaient traquer également, dans tous les coins de l'Europe, les membres dispersés de sa famille. Le roi Joseph avait à peine eu le temps d'échapper aux émissaires de Schwarzenberg, chargés de l'arrêter à Prangins.
Le jour même où Mme de Montesquiou recevait l'ordre d'avoir à se séparer du fils de Napoléon, et où le pauvre enfant était enfermé au château impérial de Vienne, sous la surveillance directe de son grand-père, l'empereur Napoléon rentrait aux Tuileries. C'était le 20 mars 1815, anniversaire de la naissance du petit prince qui atteignait ses quatre ans. Dans son ouvrage sur le _roi de Rome_, M. Welschinger nous apprend que Napoléon confiait quelques jours après à un chambellan autrichien, M. de Stassart, de passage alors à Paris, une lettre touchante pour l'empereur François. Napoléon y disait à son beau-père que le plus ardent de ses vœux était de revoir bientôt les objets de ses plus douces affections. Il désirait que l'Impératrice et son fils vinssent en France par Strasbourg, les ordres étant donnés, sur ce parcours, pour leur réception dans l'intérieur de ses États. Le gendre de François II ne doutait pas, aux termes de sa lettre, que l'empereur d'Autriche ne se hâtât de presser l'instant de la réunion d'une femme avec son mari, d'un fils avec son père. Il n'avait d'ailleurs qu'un but, affirmait-il: consolider le trône que l'amour de ses peuples venait de lui rendre, pour le léguer un jour, affermi sur d'inébranlables fondements, à l'enfant que François II avait entouré de ses bontés paternelles.
Interceptée à Linz, cette lettre fut communiquée au Congrès et put ainsi satisfaire la froide et malveillante curiosité des souverains alliés ou de leurs ministres. Le beau-père en tout cas n'en accusa même pas réception à son gendre.
Presque à la même date Marie-Louise avait reçu directement de son époux, ce petit billet.
«Ma bonne Louise, je suis maître de toute la France. Tout le peuple et toute l'armée sont dans le plus grand enthousiasme. Le soi-disant roi est passé en Angleterre. Je t'attends pour le mois d'avril ici avec mon fils. Adieu mon amie.--Napoléon[82].»
[82] Collection Antonin Lefèvre-Pontalis. _Le roi de Rome_, par Welschinger.
La docilité absolue de Marie-Louise envers son père et ses conseillers l'avait depuis longtemps condamnée, comme nous l'avons vu, à garder un mutisme complet vis-à-vis de son mari. Elle ne se départit donc pas davantage, en cette circonstance, de son silence obstiné. L'ardent désir exprimé dans toutes les lettres de Napoléon de voir revenir, auprès de lui, sa femme et son fils, a vraisemblablement hâté la résolution prise par le cabinet de Vienne de placer le jeune prince sous la surveillance de son grand-père, et d'empêcher même le retour en France de Mme de Montesquiou.
De son côté Caulaincourt écrivait à mon grand-père le 26 mars: «Ramenez-nous l'Impératrice. Nous ne pouvons pas mettre son retour en doute... Tant de vœux et de si bons sentiments l'appellent ici qu'elle ne saurait trop se hâter.» Le duc de Vicence mandait en même temps à Mme de Montesquiou: «Isabey vient de rendre l'Empereur bien heureux, en lui remettant le joli portrait du prince impérial qu'il vient de finir. Revenez vite; ramenez-nous, avec l'Impératrice, ce cher enfant que nous aimons à devoir à ses soins et aux vôtres. L'Empereur ne s'est jamais mieux porté. Il parle avec attendrissement de tout ce qu'il aime, et nous ne pouvons pas mettre en doute que son auguste beau-père ne rende tout de suite, une femme à son mari et un fils à son père[83].»
[83] Welschinger. _Le roi de Rome_, chap. VII.
Enfin le 27 mars Caulaincourt adressait à Metternich une lettre importante où il affirmait que la première pensée de Napoléon était de maintenir la paix. Il tenait à en donner à l'Autriche l'assurance formelle, attendant, des principes et des sentiments de l'empereur François, le retour de l'Impératrice Marie-Louise et de son fils. Une circulaire, empreinte des mêmes déclarations pacifiques, était adressée en même temps à tous les agents diplomatiques de la France à l'étranger[84].
[84] _Ibid._
Tout ce qui vient d'être rapporté relativement aux espérances que l'on paraissait conserver, à Paris, de voir des dispositions plus conciliantes prédominer dans le cabinet autrichien, témoigne des illusions complètes qu'on y nourrissait à cet égard. Si Napoléon et son entourage avaient mieux compris ce qui se passait en réalité à Vienne, depuis six mois, ils auraient deviné sans doute que l'Autriche et ses alliés ne lâcheraient jamais leur proie!
Le traité du 25 mars avait été signé à Vienne au moment même où l'on venait de remettre à l'empereur Napoléon le double du traité secret du 3 janvier, laissé par M. de Jaucourt dans les cartons du Ministère des Affaires étrangères à Paris. Le duc de Vicence mit ce traité sous les yeux du chargé d'affaires russe, M. Boutiakin, ainsi que la correspondance adressée de Vienne à Louis XVIII par M. de Talleyrand, et dans laquelle ce dernier, exagérant le ridicule de certaines habitudes privées d'Alexandre, s'exprimait fort cavalièrement sur le compte de ce Souverain. La lecture de ces pièces indigna M. Boutiakin; elles devaient, à plus juste titre, irriter son maître. La révélation de la convention du 3 janvier suffisait, à elle seule, pour détacher violemment Alexandre de la coalition. Tous ces documents lui furent immédiatement transmis, mais les signataires du traité secret avaient prévenu le danger en précipitant la conclusion du traité du 25 mars; il y eut à peine un jour d'intervalle entre l'annonce de l'entrée de l'Empereur à Paris et la signature de cette convention. Alexandre avait déjà ratifié cet acte, et il venait de transmettre à ses troupes l'ordre de se mettre en marche, lorsque lui parvinrent les documents remis à son ambassade à Paris. Le moment d'une rupture était passé; le courrier de M. Boutiakin arriva trop tard[85].
[85] Vaulabelle. _Histoire des deux Restaurations_, t. II, p. 348.
Le 27 mars des nouvelles arrivées de Paris à Vienne y confirmaient le succès complet de Napoléon. M. de Talleyrand n'allait pas tarder, en conséquence, à déclarer que sa mission officielle avait cessé, et à fermer sa maison. Il devait se féliciter vivement de la conclusion rapide du traité du 25 mars qu'il avait précipitée; mais la révélation faite par Napoléon à Alexandre, de l'existence du précédent traité du 3 janvier, dirigé contre la Russie, ne pouvait manquer, d'autre part, de suggérer à son principal négociateur des préoccupations fort désagréables. Le 28 mars Wellington quittait Vienne pour s'occuper de réunir des troupes, et de la formation d'une armée dans les Pays-Bas. Toutes les forces de l'Europe, coalisées contre la France et contre son chef, se préparaient à se mettre en marche sur Paris.
Le _2 avril_ mon grand-père écrivait de Schönbrunn à sa femme:
«... La terre que j'habite devient tout à fait inhospitalière, et j'ai besoin de la quitter pour me retrouver, loin de toutes les sollicitudes et des soucis dont j'ai été dévoré ici depuis des mois, au milieu de ma famille, et de m'abandonner tout entier à cette existence douce et tellement préférable à la vie agitée et désordonnée que je mène ici.»
J'ai une triste nouvelle à t'apprendre, c'est celle de la mort de Mme Brignole. Elle est morte ce matin à 4 heures avec toute sa tête, mais sans s'en douter. Son fils était à Vienne auprès de sa petite-fille qui était à l'agonie. Il quitte sa fille pour voler auprès de sa mère qu'il trouve expirée, et retourne sur-le-champ auprès de sa fille qui était morte pendant sa courte absence. Figure-toi l'état de ce malheureux jeune homme! Cette catastrophe m'a jeté, dans l'âme, un noir que je ne puis dissiper.
»Je n'ai aucune nouvelle de ce qui se passe à Paris. On ne laisse passer ici ni lettres, ni journaux, excepté ce que le Gouvernement croit pouvoir laisser connaître sans danger pour l'impulsion qu'il veut donner à l'esprit public. Il n'est pas favorable aux événements de France, mais il est moins mauvais qu'il ne l'a été. Les finances sont dans un état déplorable et qui menace d'une banqueroute. Les finances des autres puissances ne sont pas dans une meilleure situation. L'épuisement est extrême chez tous les alliés. Cela fait faire de sérieuses réflexions.»
Mon grand-père, ainsi qu'il l'a raconté dans ses _Mémoires_, ne put assister aux derniers moments de Mme de Brignole, se trouvant lui-même malade et incapable de quitter la chambre. Il n'avait pas osé communiquer à cette pauvre femme la nouvelle des événements considérables qui venaient de se produire en France, dans la crainte de lui occasionner une émotion nuisible à sa santé déjà si compromise. Il apprit toutefois, plus tard, par Mme de Montesquiou, que celle-ci lui en avait fait la révélation, la veille de sa mort. «Ainsi la comtesse de Brignole emporta du moins, au tombeau, une espérance que, pour les survivants, deux mois devaient suffire à détruire[86].»
[86] Méneval. _Mémoires_, chap. VI.
Le 1er avril le général Neipperg quittait Schönbrunn et la souveraine nominale de Parme pour se rendre à l'armée d'Italie où il devait exercer un commandement. Quelques jours auparavant Marie-Louise lui parlant, pendant le dîner, de son prochain départ, lui avait recommandé de veiller à ce que ses États de Parme fussent ménagés. Le jour de son départ à 6 heures du matin, l'impératrice Marie-Louise, levée et habillée dès l'aurore, avait reçu de lui une très longue lettre, qui contenait des recommandations et des conseils dont elle ne pouvait plus se passer.
«Quand le général Neipperg quitta Vienne, le 1er avril 1815, pour aller faire la guerre à Murat, allié de Napoléon, dit M. de Saint-Amand, Marie-Louise qui n'avait plus rien de français, fit certainement des vœux pour l'Autriche, surtout pour le général autrichien. Il écrivait des lettres, longues comme des volumes, à celle qui avait cessé toute correspondance avec son époux. Le machiavélisme de la coalition avait porté ses fruits. Neipperg était le conseiller, le confident, le futur ministre, le futur mari morganatique de l'ancienne Impératrice des Français. Elle devait être, en admettant qu'elle ne le fût pas déjà, inféodée corps et âme à cet homme qui, partout et toujours, depuis la Suède jusqu'à Naples, avait figuré parmi les plus patients et les plus acharnés des ennemis de Napoléon[87].»
[87] Saint-Amand. _Marie-Louise, l'île d'Elbe et les Cent Jours._
C'est à peu près vers cette même époque, celle du départ du comte Neipperg pour l'armée d'Italie, qu'une intéressante lettre de ma grand'mère à son mari parvenait à Schönbrunn, par une occasion sûre. Nous croyons que le lecteur nous saura gré de la placer sous ses yeux, car le tableau qu'elle reflète paraît d'une vérité saisissante; il semble la reproduction fidèle et sans retouche d'une impression fortement ressentie. Cette lettre ne put manquer de produire, sur l'âme découragée du pauvre exilé, l'effet d'un baume consolateur. Elle fournit de plus, dans notre opinion, une note originale sur le caractère de Napoléon qui, jusqu'ici, n'avait guère été considéré comme _dameret_ par la plupart de ses historiens! Voici cette lettre:
«Paris, 23 mars 1815.
«J'ai vu notre Empereur, cher Francy, et je l'ai embrassé avec un plaisir dont tu peux facilement te faire une idée. Hier matin Mme de Luçay vint me dire de la part de Sa Majesté, qu'Elle désirait me voir à l'heure de son dîner. Tu penses bien que je me rendis avec empressement à cette invitation mais ce ne fut pas, je l'avoue, sans une bien vive émotion. En mettant les pieds dans ce beau palais des Tuileries, je ne pus dissimuler ma joie. La reine Hortense, Mme Duchâtel, Mme de Lobau, Mme Mollien, et deux ou trois autres dames étaient là. L'Empereur a dîné à 7 heures, et, après son dîner, nous a toutes fait entrer dans son salon. Il y est resté jusqu'à 10 heures 1/2, nous disant continuellement, à toutes, les choses du monde les plus aimables et les plus flatteuses, nous racontant comment il a quitté l'île d'Elbe, et comment il a été accueilli par ses braves soldats. Plusieurs fois il m'a demandé de tes nouvelles, bien cher ami; jamais enfin je ne l'ai vu si gai ni si gracieux. Vers la fin de la soirée sont arrivés le duc de Rovigo, l'archichancelier, le général Drouot, le duc d'Otrante, le général Sébastiani, le duc de Gaëte et le général Flahaut. Presque tous ces Messieurs m'ont chargé de les rappeler à ton souvenir et de te dire qu'ils t'attendaient avec impatience. Le duc de Bassano est aussi venu causer avec moi. Il m'a dit que--de sa retraite--il avait eu de mes nouvelles, et qu'il avait bien du plaisir à me retrouver dans un des salons des Tuileries. Au total nous avions tous l'air heureux. L'Empereur était vraiment, au milieu de nous, comme un bon père au milieu de ses enfants.»
CHAPITRE XXIV