Marie-Louise et la cour d'Autriche entre les deux abdications (1814-1815)

Part 13

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Le 22 février Neipperg, étant au spectacle de la Cour où il avait été invité, recevait de M. de Metternich, l'avis de se préparer à partir en mission pour Turin. Mon grand-père, dînant seul avec l'Impératrice, faisait avec elle en sortant de table une partie de billard, quand survint le général, à 9 heures, pour prévenir Marie-Louise de l'ordre qu'il venait de recevoir et de son prochain départ. L'Impératrice, bien éloignée de s'attendre à une aussi fâcheuse nouvelle, en témoigna aussitôt, paraît-il, le plus vif chagrin. Comment pourrait-elle se passer de son factotum?... Loin de s'y résigner Marie-Louise se rendit le lendemain, tout de suite après son déjeuner, à Vienne chez l'empereur François, auquel elle adressa les plus pressantes sollicitations pour qu'il lui fût permis de conserver le comte Neipperg auprès d'elle, jusqu'à la conclusion définitive de ses affaires de Parme. L'empereur son père n'ayant pas répondu de façon assez catégorique, la princesse dut, sur le conseil de son favori, solliciter une entrevue avec le tout-puissant premier ministre autrichien, qu'elle alla attendre, le 24 février, une heure et demie, chez sa sœur l'archiduchesse Léopoldine. Tant de trouble et d'alarmes ne laissèrent pas le Ministre insensible, et Metternich qui, en fin de compte, trouvait autant d'avantages à permettre à Neipperg de rester à Schönbrunn qu'à le laisser partir, consentit en dernière analyse à contremander son départ. L'Impératrice rentra chez elle dans le ravissement, et la soirée, agrémentée de chant et de musique, dut être, ce jour-là, particulièrement animée et joyeuse.

Cependant mon grand-père continuait, consciencieusement, à tenir ma grand'mère au courant des événements, grands et petits, auxquels il assistait plutôt en qualité de spectateur qu'en qualité d'acteur. Le _24 février_ il lui adressait la lettre suivante:

«... On nous a assuré que dans la première quinzaine de mars, les affaires de Parme seraient finies; Dieu le veuille! car mon courage est à bout. Je meurs mille fois par jour d'impatience et d'ennui. J'ai renoncé à toute fête, à tout plaisir tant que je serai loin de toi. Pour ne point perdre mon temps tout à fait inutilement, il m'est venu dans l'idée, hier, d'étudier la botanique. Tu sais que c'est un de mes projets favoris; je vais m'en occuper sérieusement. Je serais bien agréablement désappointé--comme disent les Anglais--si j'étais surpris par la fin du Congrès au fort de ma passion. Tu sauras qu'il y a à Schönbrunn les plus belles serres de l'Europe. J'aurai donc beau jeu à y faire mes nouvelles études. Je ne sais pas comment l'idée m'en est venue si tard. Il a fallu qu'Anatole de Montesquiou me soufflât ce désir. Nous avons acheté un ouvrage élémentaire assez médiocre, mais enfin c'est le seul ouvrage que nous ayons trouvé à Vienne. J'espère qu'il suffira pour nous inoculer les premiers éléments de cette science si douce et si attrayante...

»Le temps est aussi beau qu'au printemps depuis trois ou quatre jours. Le soleil est chaud plus qu'il ne l'est ordinairement dans cette saison. La pauvre Mme de Brignole est bien dangereusement malade. Le médecin a cru devoir la faire confesser. Elle est elle-même tellement frappée de l'idée de sa fin prochaine qu'elle en parle sans cesse,--ce qui rend pénibles et douloureuses les visites que nous lui faisons. Bausset ne souffre pas de sa goutte d'une manière intolérable, mais il est immobile dans son lit et, quand il veut remuer les jambes, il est subitement assailli de douleurs lancinantes qui l'épuisent et lui ôtent toute faculté de se mouvoir. Au total le séjour de Schönbrunn n'a porté bonheur à personne. Les uns y souffrent au physique, les autres au moral. A Paris c'est encore pis. On peut y dire comme ce curé qui se félicitait des profits que son église retirait des enterrements: «La mort rend beaucoup depuis deux mois.» Ce pauvre Nansouty y a donc passé lui aussi... un M. de Mortfontaine également. Ce dernier avait épousé Mlle Lepelletier de Saint-Fargeau, fille du député de la Convention, qui a été assassiné chez un restaurateur du Palais-Royal pour avoir voté la mort de Louis XVI. Sa fille avait été adoptée dans ce temps-là par la Convention et déclarée fille de la Nation... On aurait une liste longue à faire si l'on voulait tenir note de toutes les personnes marquantes que nous avons perdues dans un si court espace de temps.»

A la date des 2 et 5 mars 1815, nous relevons, dans la même correspondance, quelques détails qui peuvent encore présenter au lecteur un certain intérêt. Ils ont trait aux affaires du Congrès et aux divertissements des hôtes princiers de l'empereur d'Autriche:

«2 mars 1815.

»... Les affaires du Congrès tirent à leur fin. Je commence ma lettre par cet article parce qu'il est le plus intéressant. Les affaires de la Bavière sont terminées, et la question de Parme, déjà décidée par l'opinion, ne souffrira plus de retard, je l'espère. Les souverains se disposent à partir la semaine prochaine...»

«5 mars 1815.

»... Les affaires sont toujours dans le même état. J'espère toujours qu'avant huit ou dix jours il y aura quelque chose de décidé. J'ai fait hier une débauche. J'ai été badauder avec Anatole de Montesquiou pour voir une promenade de souverains en calèche. Comme Isabey demeure sur le passage du Prater où les calèches se sont rendues, je les ai vues des fenêtres de sa maison. Une vue qui m'a plus intéressé que celle des calèches, c'est celle de lord Wellington que j'ai trouvé chez Isabey, où il se faisait peindre pour le tableau d'une conférence du Congrès qu'Isabey a entrepris. Je ne te ferai pas la description du personnage. Le prince Eugène était de la partie et se faisait remarquer--comme partout--par l'élégance de son carrick et sa bonne mine. J'ai bien plaint les pauvres princesses qui étaient étouffées, dans des robes de velours fourrées, par un soleil ardent qui les rendait pourpres. Je ne pouvais pas m'empêcher de faire des réflexions sur la condition des souverains qui ne peuvent prendre aucun plaisir sans monter sur les planches, comme des acteurs, et traîner à leur suite une foule immense de peuple qui les applaudit ou bien les siffle, selon qu'ils jouent leur rôle bien ou mal. Il y a eu dans un jardin public, que l'on appelle l'_Augarten_, un bal et un souper qui ont occupé les souverains jusqu'à neuf ou dix heures du soir. L'empereur d'Autriche menait l'impératrice de Russie, et l'empereur de Russie menait l'impératrice d'Autriche. Le prince héréditaire menait sa sœur l'archiduchesse Léopoldine. Il est d'usage que les princes conduisent eux-mêmes; il n'y a point de cochers.»

Le 6 mars 1815 arrivait à Vienne un courrier que lord Burgersh avait expédié de Florence à lord Stewart, l'un des plénipotentiaires du cabinet de Londres au Congrès de Vienne. Ce courrier apportait une nouvelle qui éclatait, comme un coup de foudre, au milieu de la réunion des souverains et de leurs ministres: Napoléon venait de quitter l'île d'Elbe!...

Imitant l'exemple que nous a donné l'auteur estimé de l'_Histoire des deux Restaurations_[72], nous emprunterons, à notre tour, aux mémoires d'un auditeur au Conseil d'État sous le Premier Empire M. Fleury de Chaboulon, l'émouvant récit de son voyage à l'île d'Elbe à la fin de février 1815. Nous nous bornerons à transcrire quelques-unes des phrases de sa conversation avec Napoléon. Cet entretien dramatique, admirablement reproduit dans le livre de M. de Chaboulon, triompha des dernières hésitations de l'Empereur, et décida son retour immédiat en France. N'ayant pas à tenir compte des motifs de prudence qui avaient porté M. Fleury de Chaboulon à masquer le duc de Bassano sous la dénomination de X... par crainte des persécutions du Gouvernement de la Restauration, nous mettrons le nom du fidèle Ministre de Napoléon Ier à la place de X.., autant de fois qu'il sera nécessaire, dans le but de faciliter au lecteur l'intelligence du récit.

[72] _Histoire des deux Restaurations_, par Achille de Vaulabelle, t. II, p. 210 et suivantes. 1845, chez Perrotin, éditeur.

CHAPITRE XX

Ce qui se passait à la fin de février à l'île d'Elbe.--Conversation de Napoléon avec Fleury de Chaboulon.--Extraits empruntés aux _Mémoires_ de ce dernier.

Voici quel fut l'entretien de Fleury de Chaboulon avec Napoléon:

... Le général Bertrand me fit avertir de me rendre à la porte du jardin de l'Empereur, ajoutant que l'Empereur viendrait et que, sans avoir l'air de me connaître, il me ferait appeler. Je m'y rendis. L'Empereur, accompagné de ses officiers, se promenait, suivant sa coutume, les mains derrière le dos: il passa plusieurs fois devant moi sans lever les yeux; à la fin il me fixa, et s'arrêtant, il me demanda en italien de quel pays j'étais; je lui répondis en français que j'étais Parisien. «Eh bien, monsieur, parlez-moi de Paris et de la France.» En achevant ces mots, il se remit à marcher. Je l'accompagnai, et, après plusieurs questions insignifiantes faites à haute voix, il me fit entrer dans ses appartements, fit signe aux généraux Bertrand et Drouot de se retirer, et me força de m'asseoir à côté de lui. «Le grand maréchal, me dit-il, d'un air froid et distrait, m'a annoncé que vous arriviez de France.--Oui Sire.--Que venez-vous faire ici!... Il paraît que vous connaissez le duc de Bassano...--Oui Sire.--Vous a-t-il remis une lettre pour moi?--Non Sire.» L'Empereur m'interrompit: «Je vois bien qu'il m'a oublié comme tous les autres. Depuis que je suis ici, je n'ai entendu parler ni de lui ni de personne.--Sire, dis-je en l'interrompant à mon tour, il n'a point cessé d'avoir pour Votre Majesté l'attachement et le dévouement que lui ont conservés tous les Français.» L'Empereur avec dédain: «Quoi! on pense donc encore à moi en France?--On ne vous y oubliera jamais.--Jamais! c'est beaucoup. Les Français ont un autre Souverain; leur devoir et leur tranquillité leur commandent de ne plus songer qu'à lui.»

Cette réponse me déplut. L'Empereur, me dis-je est mécontent de ce que je ne lui ai point apporté de lettres; il se défie de moi, ce n'est point la peine de venir de si loin, pour être si mal reçu. «Que pense-t-on de moi en France? me dit-il ensuite.--On y plaint et on y regrette Votre Majesté.--L'on y fait aussi sur moi beaucoup de fables et de mensonges... Comment s'y trouve-t-on des Bourbons?--Sire, ils n'ont point réalisé l'attente des Français, et, chaque jour, le nombre des mécontents augmente.--Tant pis, tant pis. (_vivement_): Comment! Bassano ne vous a pas donné de lettres pour moi?--Non, Sire, il a craint qu'elles ne me fussent enlevées; et comme il a pensé que Votre Majesté, obligée de se tenir sur ses gardes et de se défier de tout le monde, se défierait peut-être aussi de moi, il m'a révélé plusieurs circonstances qui, n'étant connues que de Votre Majesté, peuvent vous prouver que je suis digne de votre confiance.--Voyons ces circonstances.»

Je lui en détaillai quelques-unes; il ne me laissa pas achever. «Cela suffit, me dit-il, pourquoi n'avoir pas commencé par me dire tout cela? Voilà une demi-heure que vous me faites perdre.»

Cette bourrasque me déconcerta. Il s'en aperçut et me dit avec douceur: «Allons, mettez-vous à votre aise et racontez-moi, dans le plus grand détail, tout ce qui s'est dit et passé entre Bassano et vous.» Je lui rapportai, mot à mot, l'entretien que j'avais eu avec M. de Bassano; je lui fis une énumération complète des fautes et des excès du Gouvernement royal, et j'allais en déduire les conséquences que nous en avions tirées M. de Bassano et moi, lorsque l'Empereur, incapable, lorsqu'il est ému, d'écouter un récit sans l'interrompre et le commenter à chaque instant, m'ôta la parole et me dit: «Je croyais aussi, lorsque j'abdiquai, que les Bourbons, instruits et corrigés par le malheur, ne retomberaient pas dans les fautes qui les avaient perdus en 1789. J'espérais que le roi vous gouvernerait en bon homme. C'était le seul moyen de se faire pardonner de vous avoir été donné par des étrangers. Mais, depuis que les Bourbons ont mis le pied en France, leurs ministres n'ont fait que des sottises. Leur traité du 23 avril, continua-t-il en élevant la voix, m'a profondément indigné; d'un trait de plume ils ont dépouillé la France de la Belgique et des possessions qu'elle avait acquises depuis la Révolution; ils lui ont fait perdre les flottes, les arsenaux, les chantiers, l'artillerie et le matériel immense que j'avais entassés dans les forteresses et dans les ports qu'ils leur ont livrés. C'est Talleyrand qui leur a fait faire cette infamie; on lui aura donné de l'argent. La paix est facile à de telles conditions. Si j'avais voulu, comme eux, signer la ruine de la France, ils ne seraient point sur mon trône. (_Avec force_): J'aurais mieux aimé me trancher la main! J'ai préféré renoncer au trône, plutôt que de le conserver aux dépens de ma gloire et de l'honneur français... Une couronne déshonorée est un horrible fardeau... Mes ennemis ont publié partout que je m'étais refusé opiniâtrement à faire la paix; ils m'ont représenté comme un misérable fou avide de sang et de carnage... Si j'avais été possédé de la rage de la guerre, j'aurais pu me retirer avec mon armée au delà de la Loire, et savourer à mon aise la guerre de montagnes. Je ne l'ai pas voulu... Mon nom et les braves qui m'étaient restés fidèles faisaient encore trembler les alliés, même dans ma capitale. Ils m'ont offert l'Italie pour prix de mon abdication; je l'ai refusée. Quand on a régné sur la France, on ne doit pas régner ailleurs. J'ai choisi l'île d'Elbe. Cette position me convenait. Je pouvais veiller sur la France et sur les Bourbons. Tout ce que j'ai fait a toujours été pour la France. C'est pour elle et non pour moi que j'aurais voulu la rendre la première nation du monde. Si je n'avais songé qu'à ma personne j'aurais voulu, en descendant du trône, rentrer dans la classe ordinaire de la vie; mais je devais garder le trône pour ma famille et pour mon fils.»

»Je suis bien aise d'apprendre que l'armée a conservé le sentiment de sa supériorité et qu'elle rejette, sur leurs véritables auteurs, nos grandes infortunes. Je vois avec satisfaction, d'après ce que vous venez de m'apprendre, que l'opinion que je m'étais formée de la situation de la France est exacte...

»L'armée me sera toujours dévouée. Nos victoires et nos malheurs ont établi entre elle et moi un lien indestructible; avec moi seul elle peut retrouver la vengeance, la puissance et la gloire; avec le Gouvernement actuel, elle ne peut gagner que des injures et des coups.»

L'Empereur, en prononçant ces paroles, gesticulait et marchait avec précipitation; il avait plutôt l'air de parler seul que de parler à quelqu'un. Tout à coup, il s'arrête et, me jetant un regard de côté, il me dit: «Bassano croit-il que ces gens-là tiendront longtemps?--Son opinion, sur ce point, est entièrement conforme à l'opinion générale, c'est-à-dire qu'on pense en France et qu'on est convaincu que le Gouvernement royal marche à sa perte.--Mais comment tout cela finira-t-il? Croit-on qu'il y aura une nouvelle révolution?--Sire, les esprits sont tellement mécontents et exaspérés que le moindre mouvement partiel entraînerait nécessairement une insurrection générale et que personne ne serait surpris qu'elle éclatât au premier jour.--Mais que feriez-vous si vous chassiez les Bourbons? Établiriez-vous une république?--La république, Sire, on n'y songe point. Peut-être établirait-on une régence.--Une régence, s'écria-t-il, surpris et avec une grande véhémence, et pourquoi faire? Suis-je mort?--Mais, Sire, votre absence.--Mon absence n'y fait rien. En deux jours je serais en France si la nation me rappelait... Croyez-vous que je ferais bien de revenir? ajouta l'Empereur en détournant les yeux.» Mais il me fut facile de remarquer qu'il attachait à cette question plus d'importance qu'il ne voulait le faire paraître et qu'il attendait ma réponse avec anxiété. «--Sire, lui dis-je, je n'ose résoudre personnellement une semblable question, mais...--Ce n'est point cela que je vous demande, me dit-il en m'interrompant brusquement, répondez oui ou non.--Eh bien! oui, Sire.--Vous le pensez?--Oui, Sire; je suis convaincu, ainsi que M. de Bassano, que le peuple et l'armée vous recevraient en libérateur et embrasseraient votre cause avec enthousiasme.--Bassano est donc d'avis que je revienne? dit l'Empereur avec un accent inquiet et ému.--Nous avons prévu que Votre Majesté m'interrogerait sur ce point et voici textuellement sa réponse: «Vous direz à l'Empereur que je n'ose prendre sur moi une question aussi importante, mais qu'il peut regarder comme un fait positif et incontestable que le Gouvernement actuel s'est perdu dans l'esprit du peuple et de l'armée; que le mécontentement est au comble et qu'on ne croit pas qu'il puisse lutter longtemps contre l'animadversion générale. Vous ajouterez que l'Empereur est devenu l'objet des regrets et des vœux de l'armée et de la nation. L'Empereur décidera ensuite, dans sa sagesse, ce qui lui reste à faire.»

Napoléon devint pensif, se tut, et, après une longue méditation, me dit: «J'y réfléchirai; venez demain à 11 heures.»

Le lendemain à 11 heures, je me présentai chez l'Empereur. On me fit attendre dans son salon, au rez-de-chaussée; la tenture en soie bariolée était à moitié usée et décolorée; le tapis de pied montrait la corde et était rapiécé en plusieurs endroits; quelques fauteuils mal couverts complétaient l'ameublement. Je me rappelai le luxe des palais impériaux, et la comparaison m'arracha un profond soupir. L'Empereur arriva: son maintien attestait un calme que démentaient ses yeux; il était aisé de s'apercevoir qu'il avait éprouvé une violente agitation. «J'avais prévu l'état de crise où la France va se trouver, me dit-il, mais je ne croyais pas que les choses fussent aussi avancées. Mon intention était de ne plus me mêler des affaires politiques; ce que vous m'avez dit a changé mes résolutions; c'est moi qui suis cause des malheurs de la France, c'est moi qui dois les réparer. Mais, avant de prendre un parti, j'ai besoin de connaître à fond la situation de nos affaires: asseyez-vous et répétez-moi tout ce que vous m'avez dit hier; j'aime à vous entendre.»

Rassuré par ces paroles et par un regard plein de douceur et de bonté, je m'abandonnai sans réserve et sans crainte à toutes les inspirations de mon esprit et de mon âme... «Brave jeune homme, me dit l'Empereur, après m'avoir attentivement écouté, vous avez l'âme française, mais votre imagination ne vous égare-t-elle pas?--Non Sire, le récit que j'ai fait à Votre Majesté est fidèle; tout est exact, tout est vrai...--Vous croyez donc que la France attend de moi sa délivrance, et qu'elle me recevra comme un libérateur? Puissiez-vous ne pas vous tromper! D'ailleurs j'arriverai si vite à Paris, qu'ils n'auront pas le temps de savoir où donner de la tête. J'y serai aussitôt que la nouvelle de mon débarquement... Oui, ajouta Napoléon, après avoir fait quelque pas, j'y suis résolu... c'est moi qui ai donné les Bourbons à la France, c'est moi qui dois l'en délivrer... Je partirai... L'entreprise est grande, difficile, périlleuse; mais elle n'est pas au-dessus de moi. La fortune ne m'a jamais abandonné dans les grandes occasions... Je partirai, non point seul, je ne veux pas me laisser mettre la main sur le collet par des gendarmes; je partirai avec mon épée, mes Polonais, mes grenadiers... La France est tout pour moi, je lui appartiens; je lui sacrifierai avec joie, mon repos, mon sang, ma vie!...»

L'Empereur, après avoir prononcé ces mots, s'arrêta. Ses yeux étincelaient d'espoir et de génie; son attitude respirait la confiance et la force; elle anonçait la victoire: il était grand! Il reprit la parole et me dit: «Croyez-vous que les Bourbons oseront m'attendre à Paris?--Non Sire, je ne le crois pas non plus.--Et les maréchaux que feront-ils?--Les maréchaux, comblés de titres, d'honneurs et de richesses, n'ont plus rien à désirer que le repos. Ils craindront, en embrassant un parti douteux, de compromettre leur existence, et peut-être resteront-ils spectateurs de la crise. Peut-être même la crainte que Votre Majesté ne les punisse de l'avoir abandonnée ou trahie en 1814, les portera-t-elle à embrasser le parti du roi.--Je ne punirai personne, entendez-vous! s'écria l'Empereur. Dites-le bien à Bassano, je veux tout oublier; nous avons tous des reproches à nous faire... Quelle est la force de l'armée?--Je l'ignore, Sire; je sais seulement qu'elle a été considérablement affaiblie par les désertions, par les congés, et que la plupart des régiments ont à peine 300 hommes.--Tant mieux; les mauvais soldats seront partis, les bons seront restés. Connaissez-vous le nom des officiers qui commandent sur les côtes et dans la 8e division?--Non Sire.--Comment Bassano, dit-il avec humeur, ne m'a-t-il pas fait savoir tout cela?--M. de Bassano était, ainsi que moi, bien loin de prévoir que Votre Majesté prendrait, sur-le-champ, la généreuse résolution de reparaître en France. Il pouvait croire d'ailleurs, d'après les bruits publics, que vos agents ne vous laisseraient rien ignorer de tout ce qui pouvait vous intéresser.--J'ai su effectivement que les journaux prétendaient que j'avais des agents... C'est une histoire. J'ai envoyé en France, il est vrai, quelques hommes à moi pour savoir ce qui s'y passait; ils m'ont volé mon argent et ne m'ont entretenu que de propos de cabarets ou de cafés... Vous êtes la première personne qui m'ait fait connaître, sous ses grands rapports, la situation de la France et des Bourbons. J'ai bien reçu, sans trop savoir de quelle part, le signalement d'assassins soudoyés contre moi et une ou deux lettres anonymes de la même main, où l'on me disait d'être tranquille, que les broderies reprenaient faveur et autres bêtises semblables; mais voilà tout. Ce n'est pas sur de pareilles données qu'on tente un bouleversement. Mais comment pensez-vous que les étrangers prendront mon retour? Voilà le grand point, ajouta l'Empereur d'un air préoccupé. Cependant je regarde comme certain que les rois, qui m'ont fait la guerre, n'ont plus la même union, les mêmes vues, les mêmes intérêts... Tout considéré, les nations étrangères ont de grands motifs pour me faire la guerre, comme elles en ont pour me laisser en paix. Je ne suis pas encore fixé sur le jour de mon départ. En le différant, j'aurais l'avantage de laisser le Congrès se dissoudre; mais aussi je courrais le risque, si les étrangers venaient à se brouiller, comme tout l'annonce, que les Bourbons et l'Angleterre ne me fissent garder à vue par leurs vaisseaux. Au reste, ne nous inquiétons pas de tout cela, il faut laisser quelque chose à la fortune.