Marie-Louise et la cour d'Autriche entre les deux abdications (1814-1815)

Part 12

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«... J'entendais avant-hier l'empereur de Russie regretter ses beaux quais de la Néva construits en granit, et qui sont balayés tous les jours comme le parquet d'un salon. L'empereur est un grand promeneur. Tous les jours, quelque temps qu'il fasse, pluie, neige, vent, il fait une promenade de deux heures. On ne t'a pas dit vrai quand on t'a assuré que l'Impératrice s'amusait beaucoup hors de chez elle. Elle va très souvent, il est vrai, à Vienne et presque tous les jours, mais c'est pour voir l'empereur et l'impératrice d'Autriche. Elle revient immédiatement après à Schönbrunn et passe toutes ses journées avec ses sœurs à dessiner ou à faire de la musique. C'est la musique qui l'occupe le plus; depuis plus d'un mois elle a un maître de guitare. Elle s'accompagne déjà très bien, et nous fait juges tous les soirs, après dîner, de ses progrès. Depuis que Mme de Brignole et Bausset ont la goutte, nous passons nos soirées seuls, le général et moi avec elle. Nos cercles du mardi et du samedi sont toujours interrompus. Nous avons par hasard deux ou trois parmesans, qui sentent leur fromage à travers les flots d'eau de Portugal dont ils ont soin de se parfumer. Puis l'excellent comte d'Edling, ancien grand maître de l'Impératrice, petit vieillard de quatre-vingts ans, dont la tête me vient à l'épaule, très vert et très vif encore, avec sa bonne vieille femme à peu près de son âge, couverte de rouge et de diamants. Viennent après leur petite-fille, chanoinesse d'un chapitre de Vienne, ayant les traits et toute sa personne coupés en angle, et porteuse d'un nez qui me donne toujours la frayeur de la voir se couper quand elle y porte la main, tant il est effilé; enfin leur petit-fils, haut de six pieds et d'un diamètre de six pouces. Voilà à peu près toute notre société, quand le Ciel veut bien nous en favoriser.»

AIMÉE-VIRGINIE-JOSÉPHINE DE MONTVERNOT,

BARONNE DE MÉNEVAL

1812

d'après une miniature d'Isabey.

CHAPITRE XVIII

Mme de Brignole et Bausset malades.--Les intrigues continuent à la petite cour de Schönbrunn.--Nouvelles difficultés à propos du duché de Parme.--Gentz donne ses conseils à Marie-Louise et à Neipperg.--L'abbé Werner, anecdote.--L'empereur Alexandre vient déjeuner à Schönbrunn.--Amabilité de ce prince.

Les malades de la maison française de l'Impératrice à Schönbrunn ne se remettaient pas sensiblement, ni surtout rapidement, de leurs maux. Mon grand-père, dans une de ses lettres comparait M. de Bausset à un martyr profane, et ajoutait en parlant de lui: «Voilà quinze jours qu'il est tenaillé par des douleurs affreuses, qui lui ôtent le sommeil et l'appétit, et le font hurler comme un taureau. Mais tel est son embonpoint que cet horrible régime n'a pu le diminuer! Quand il s'efforce de se remuer dans son lit, on dirait un éléphant caché sous ses couvertures. Il commence pourtant à mieux aller, et j'espère qu'avant huit jours nous verrons Mme de Brignole et lui, dressés sur leurs pattes de derrière...

»1er février 1815.»

La goutte, au palais de Schönbrunn, d'après les notes quotidiennes relevées sur notre _Journal_, n'empêchait guère à ce qu'il paraît les intrigues d'aller leur train. Tout en en constatant une recrudescence assez marquée dans le courant de février 1815, la concision exagérée des termes, employés pour en signaler la persévérance, ne permet pas malheureusement d'en préciser le caractère, ni la nature spéciale. On ne prenait pas semble-t-il assez de soin, à la petite cour de l'Impératrice, de la garde des papiers compromettants,--ainsi, du reste, que tend à le démontrer l'incident, dont on se souviendra peut-être, survenu à la fin de septembre au Righi, à l'auberge du _Soleil d'Or_. Malheureusement aussi pour ceux que concernaient ces papiers accusateurs, ils tombaient toujours, par un hasard malencontreux, précisément entre les mains des personnes auxquelles on aurait eu le plus d'intérêt à les dissimuler! Le général Neipperg, mis au courant de cet incident, qui reste pour nous d'ailleurs mystérieux, en prévint l'impératrice Marie-Louise; et le _Journal_ ajoute ces quelques mots d'une brièveté désespérante: _explication au sujet de la pièce en question;--complication de faussetés_.» Le soir les entrées furent contremandées chez l'Impératrice, laquelle fit seulement appeler dans son salon le fils de la comtesse Brignole qui était venu voir sa mère, toujours souffrante, et dont l'entourage constate l'air abattu et découragé.

Le comte Neipperg, plus zélé que Marie-Louise elle-même, pour les intérêts de cette princesse à Parme, intérêts qui devaient au reste se confondre avec les siens propres, se démenait activement en sa faveur et allait, dans ce but, conférer avec M. de Gentz presque tous les jours. Il s'agissait de lever les derniers obstacles aux éternels atermoiements du ministre Metternich, et les conseils d'un homme tel que Gentz étaient, pour atteindre ce résultat, infiniment précieux. Nous en trouvons la preuve dans le journal tenu par le secrétaire des conférences du Congrès de Vienne qui, à la date du 24 février, inscrit: «Reçu de Neipperg une lettre de remerciements de sa part et de celle de l'impératrice Marie-Louise, _pour un bon conseil que je leur ai donné_.»

Quel pouvait être ce conseil? Probablement celui de donner au premier ministre de l'empereur François l'assurance formelle de ne pas emmener à Parme le fils de Napoléon, et de renoncer--dès ce moment--à réclamer en sa faveur tout droit à recueillir un jour, en Italie, la succession de sa mère... Marie-Louise, qui n'avait aucune idée d'ambition pour son fils, se résigna sans beaucoup de peine à consentir à ce sacrifice, comme la suite des événements ne tarda guère à le démontrer.

_Le 3 février_ mon grand-père écrivait à sa femme:

«On se flatte beaucoup à Paris quand on croit que les affaires du congrès y sont terminées. Elles ne sont rien moins que cela. Il y a trois jours qu'on les croyait fort avancées; aujourd'hui les voilà de nouveau entravées. C'est une machine dont les ressorts et les rouages ont bien peu de liant. J'ai lu, dans les journaux de Paris, qu'effectivement l'Impératrice était attendue à Parme dans les premiers jours de ce mois, mais je ne l'ai appris que là. Il n'en est nullement question ici. L'affaire de Parme n'est pas même encore entamée. On s'est beaucoup écrit et répondu jusqu'ici, mais sans résultat. Tout est accroché par les grandes questions de la Saxe et de la Pologne. Ces deux articles réglés, le reste je crois irait vite. Un incident nouveau va peut-être retarder ou accélérer ces négociations: c'est l'arrivée de lord Wellington, comme ministre au Congrès, pour y remplacer lord Castlereagh, ministre des Affaires étrangères, qui retourne à Londres. Quelque expéditif qu'on le suppose, encore faut-il lui donner le temps de prendre connaissance des choses et des hommes.

»En attendant les bals et les redoutes étourdissent les oisifs de Vienne sur la stagnation des affaires, mais non le pauvre peuple de cette ville qui se désole de la baisse du papier qui est effrayante. Pour 20 francs on a 25 florins, et originairement le florin vaut 45 sols; ainsi il perd presque les deux tiers de sa valeur. Les dépenses auxquelles l'Autriche est obligée par le séjour des souverains sont aussi ruineuses que pourraient être celles d'une guerre. Je crois qu'elle sera bien fondée à demander une indemnité à la fin de tout ceci...»

A Vienne se trouvait, à cette époque, un certain abbé Werner, ancien luthérien converti, qui ne se bornait pas à composer des sermons, mais s'occupait encore d'écrire des tragédies. Cet abbé, fort en renom dans la société viennoise, fut admis à venir faire à Schönbrunn, devant Marie-Louise et ses invités, la lecture de sa tragédie de _Cunégonde_, en langue allemande. L'abbé Werner, très répandu dans le monde, fréquentait les réunions où se rencontraient les souverains et les différents princes étrangers. Présenté au roi de Prusse[67] fervent luthérien, notre abbé, que ce monarque ne voyait pas de bon œil, s'était vu interpeller par ce prince en ces termes: «Je n'aime guère, Monsieur, les personnes qui changent de religion!» «Sire je le conçois, aurait répondu l'abbé Werner, et c'est une des raisons pour lesquelles je ne puis aimer Luther.»

[67] Frédéric-Guillaume III, mort en 1840.

Le 7 février le général Neipperg donna lecture à l'impératrice Marie-Louise, en présence des personnes composant sa petite cour, d'un long mémoire dont il était l'auteur, et qui relatait les vicissitudes subies par les duchés de Parme, Plaisance et Guastalla. Ce mémoire établissait également les droits de l'Autriche à la possession de ces différents petits états. Un peu plus tard le même influent conseiller de Marie-Louise jugeait nécessaire de prendre à part mon grand-père, et de lui parler pour la première fois, _avec une apparente émotion_, de la tournure inquiétante que prenaient, assurait-il, les affaires de cette princesse à propos de Parme. Le général Neipperg, témoin de la surprise de son interlocuteur, prétendit qu'il venait d'avoir à ce sujet une conversation d'une heure avec le premier Ministre d'Autriche. Il déclara que le prince de Metternich lui avait fait comprendre, entre autres raisons qui retardaient la reconnaissance des droits de l'Impératrice, l'impossibilité où le congrès se trouvait d'admettre que son fils l'accompagnât en ce moment en Italie. Inquiet du faible reste d'influence que pouvait encore exercer mon grand-père sur l'esprit de Marie-Louise, surtout quand il s'agissait du prince son fils, le prudent conseiller de la princesse ne voulait négliger aucune précaution utile. Neipperg prit donc à témoin mon grand-père du devoir qu'avaient, d'après lui, les vrais amis de l'Impératrice, de la supplier de laisser son fils à Vienne, si la présence de cet enfant en Italie formait le principal obstacle à l'avènement de sa mère au trône de Parme. Il ajoutait que Marie-Louise pourrait venir tous les ans rendre visite à son fils à Vienne. Le lendemain, croyant apparemment devoir convertir mon grand-père à son opinion, le général lui en reparla devant M. de Bausset, toujours souffrant de sa goutte.

Cette condition draconienne, imposée à Marie-Louise, et à laquelle celle-ci eut la faiblesse de donner son adhésion, montrait tout ce que le nom de Bonaparte soulevait de crainte et d'aversion parmi les membres du Congrès réunis dans la capitale de l'Autriche. Au prix seulement de ce cruel sacrifice, la femme de Napoléon se verrait investie de la souveraineté de Parme, si longtemps disputée par sa rivale l'ex-reine d'Étrurie. Le Conseil, probablement donné par Gentz, avait été, comme on le voit, efficace; mais il nous semble véritablement qu'une mère avait bien mauvaise grâce à lui faire écrire pour l'en remercier.

Le 14 février, l'Impératrice avait eu, chez l'empereur son père, un long entretien, en sa présence, avec M. de Metternich. Elle avait dû très vraisemblablement, au cours de cette entrevue, acquiescer en principe au sacrifice qu'on exigeait d'elle--car elle avait remporté cette fois une assurance ferme que ses droits à la souveraineté de Parme seraient vigoureusement défendus. Les représentants de l'Angleterre Wellington et Castlereagh, pressentis par Neipperg, et que cette question secondaire intéressait peu, avaient manifesté de leur côté des dispositions favorables aux desiderata de Marie-Louise. L'ingrat duc Dalberg, comblé de bienfaits naguère par Napoléon, soutenait au contraire, chez sa belle-mère, Mme de Brignole, que l'Impératrice n'aurait pas son duché de Parme, et que les alliés ne souffriraient pas que la race de Bonaparte obtînt une souveraineté indépendante!

Quelques jours auparavant mon grand-père, s'adressant à sa femme, lui avait écrit que les malades de la petite cour de Schönbrunn se portaient un peu mieux, mais souffraient encore beaucoup. Mme de Brignole et Bausset paraissaient avoir payé tribut à la souffrance et à la maladie pour la préservation des santés de toutes les autres personnes de la petite cour de l'Impératrice. A l'exception en effet de ces deux malades, tout le monde se portait bien au château. Pressé sans doute par ma grand'mère de hâter son retour en France, son fidèle correspondant lui répondait:

«... Après avoir fait l'école de croire à l'amitié et à la constance d'une souveraine qui a toutes les qualités attachantes, sauf la fermeté et le discernement, je ne puis pas la quitter dans la crise qu'elle traverse, quoique je ne lui sois utile à rien, et faire dire à tout le monde que je suis au moins le plus léger et le plus inconséquent des hommes. D'ailleurs la poursuite de mes affaires de dotation[68] me retient aussi. Je n'ai aucun droit à la conservation de ces biens; si j'en tire quelque chose, ce sera pure faveur. Si je m'en vais au moment où l'on s'occupera de cela et que je n'obtienne rien, je me reprocherai d'avoir moi-même ruiné mes affaires en n'en attendant pas la conclusion. D'un autre côté je ne serai peut-être pas plus avancé en restant...»

[68] Mon grand-père avait reçu en dotation majorataire, un domaine dans la province de Gand à Hulst, dont le revenu était de 20.000 francs et que la séparation de la Belgique de la France lui fit perdre.

La comtesse Brignole ne se remettait pas, elle avait le pressentiment de sa fin prochaine, et mon grand-père, ému de compassion à la vue de ses souffrances, avait fini par lui pardonner les défaillances morales dont il s'était plaint, plus d'une fois, dans les lettres de sa correspondance intime.

«J'ai passé, écrivait-il, une partie de la journée du mardi-gras au chevet de cette pauvre Brignole que j'ai tenue pendant dix minutes sans connaissance. Elle est vraiment dans un triste état de santé... Je lui ai prêché de retourner en Italie, mais comment se décider à renoncer à une ombre d'influence, et puis je ne sais quelle existence elle retrouverait dans son pays; je crois sa fortune dans un grand délabrement. De chez Mme de Brignole j'ai été chez Bausset que j'ai trouvé en pâmoison sur un fauteuil, affublé d'un vieux châle de cachemire et d'une couverture piquée à grands ramages, suant dans ce harnais, et jetant au plafond des yeux de reproche, tantôt suppliants, tantôt furieux...»

Heureusement la petite colonie française de Schönbrunn, si éprouvée et si réduite en nombre par la maladie, allait faire une recrue dont mon grand-père se félicitait sincèrement pour sa part. Effectivement, et comme il l'a dit quelque part, dans ses _Mémoires_, les amis de l'empereur Napoléon se faisaient bien rares dans ce château des souverains de l'Autriche. Aussi écrit-il, le 17 février, avec satisfaction à ma grand'mère:

«... Nos affaires de Parme reprennent couleur et j'espère qu'elles iront mieux pour l'Impératrice qu'elles n'avaient été jusqu'à présent. Il nous est arrivé un nouvel hôte hier matin: c'est Anatole de Montesquiou. J'ai eu du plaisir à voir quelqu'un qui arrive fraîchement de Paris...»

L'empereur Alexandre avait fait annoncer la veille du 18 février, par une lettre des plus gracieuses à l'impératrice Marie-Louise, qu'il viendrait ce jour-là lui demander à déjeuner. Ne le voyant pas arriver Sa Majesté avait fini par se mettre à table; or, deux minutes après, le czar faisait son apparition. Après une courte conversation, ajoute notre _Journal_, auquel nous empruntons tous ces détails, Leurs Majestés passent dans la salle à manger, où le général Neipperg et mon grand-père les suivent et prennent part au repas. Pendant ce déjeuner Alexandre se montra, comme toujours, plein de grâce et d'amabilité, témoignant à Marie-Louise les meilleures dispositions et le plus grand désir de lui être utile. Avant de partir le souverain russe, prenant mon grand-père par le bras, l'assura de son intérêt, et de sa résolution de lui venir en aide pour le succès de ses affaires particulières; ajoutant qu'il avait l'intention de prendre à cet effet une mesure générale, dans laquelle serait comprise la question de sa dotation dans les provinces belges[69]. Aussi ma grand'mère recevait-elle, quelque temps après, une lettre de son mari datée de ce même 18 février, où il lui parle de cette visite et lui donne quelques détails sur les habitants de Schönbrunn:

«... Nous avons eu ce matin l'empereur de Russie à déjeuner. Je ne puis assez me louer de son affabilité et du véritable intérêt qu'il me témoigne. L'Impératrice et son fils se portent à merveille, Mme de Montesquiou aussi et moi de même. Mme de Brignole va beaucoup mieux, mais garde encore le lit. Il n'y a que ce pauvre diable de Bausset qui ne peut pas parvenir à se dresser sur ses malheureuses jambes. Sa goutte est opiniâtre au dernier point. Il y a bientôt un mois qu'il est cloué sur son lit, mais il n'a jamais été en danger, au lieu que Mme de Brignole l'a été tout à fait.»

[69] Cet aimable intérêt devait rester stérile, mais ce ne fut pas la faute de l'empereur Alexandre.

CHAPITRE XIX

Plaintes de Napoléon de ne recevoir aucune lettre de Marie-Louise.--Mon grand-père s'en fait l'écho auprès d'elle.--Réponse qu'il en obtient.--Promenades à cheval avec Neipperg.--Le roi de Danemark, anecdote.--Wellington à Vienne.--Faux départ de Neipperg.--Mme de Brignole très malade.--Nouvelles du Congrès.--L'avis du départ de Napoléon de l'île d'Elbe parvient à Vienne.

Le 19 février mon grand-père annonçait à l'Impératrice, après déjeuner, qu'il venait de recevoir une lettre de l'île d'Elbe et une autre en même temps du cardinal Fesch. Dans la première, signée du général Bertrand, en date du 28 janvier, l'empereur Napoléon se plaignait de n'avoir reçu, depuis plus d'un mois, aucune nouvelle de sa femme, ni de son fils; il en témoignait son inquiétude. Ces lettres furent communiquées à l'Impératrice. Celle-ci, l'air gêné, et embarrassée de cette communication, prévint le lendemain mon grand-père, à déjeuner, de ne pas répondre aux lettres dont il lui avait parlé la veille. Marie-Louise ajouta qu'elle lui en ferait connaître plus tard le motif, qui le concernait lui-même bien plutôt qu'elle. Malgré sa déférence pour les recommandations de l'Impératrice, qui lui étaient dictées, dans cette circonstance, par sa bienveillance naturelle, l'auteur des _Mémoires pour servir à l'histoire de Napoléon Ier_ déclare que, loin de s'y conformer, il ne crut pas pouvoir se dispenser de répondre à ces lettres. Il ne doute pas, assure-t-il, à ce propos, que c'est à l'intervention de Marie-Louise qu'il dut de n'être pas inquiété dans sa correspondance avec l'île d'Elbe: «Spectateur impuissant, dit-il, mais non indifférent de ce qui se passait autour de moi, je ne pouvais qu'être péniblement affecté de voir l'Impératrice, placée entre son devoir, comme épouse et comme mère, et son désir d'aller régner à Parme (ce qu'elle ne pouvait obtenir que par un double sacrifice) prendre si facilement son parti dans cette fâcheuse alternative, qui lui avait causé, jusque-là, tant de sollicitude. Les orages passagers n'avaient jamais altéré ni sa douceur, ni sa bienveillance, mais, à ses anxiétés, avait tout à coup succédé une sécurité difficile à troubler. Peut-être devais-je dès ce moment chercher le motif de cette sérénité dans la confiance que lui inspirait la puissante protection de son père, qui _l'absolvait de tout_, et dans le sacrifice de ses sentiments français auquel elle était résolue[70].» Celui qui avait le plus contribué à apaiser, dans le cœur de Marie-Louise, les anxiétés dont il vient d'être parlé, celui qui était parvenu à les faire à peu près disparaître, c'était aussi, il ne faudrait pas l'oublier, le général Neipperg, son conseiller très aimé, et un peu plus tard son second mari.

[70] Méneval. _Mémoires pour servir à l'histoire de Napoléon Ier_, t. III, p. 404.

Quand le temps le permettait l'impératrice Marie-Louise allait, presque toujours, faire de longues promenades à cheval, avec son cher général et Mme Héreau. Elle en rapportait souvent de gros bouquets de violettes qu'elle était descendue ramasser dans les bois; ces promenades lui offraient en même temps toute liberté de s'entretenir, à cœur ouvert, avec le favori, loin des regards curieux et des oreilles des indiscrets. C'était une véritable idylle... de la part de la princesse tout au moins; mais une idylle qu'il est difficile de considérer avec des yeux indulgents.

Après les affaires de la Saxe et de la Pologne que le Congrès avait mis un si long espace de temps à régler, au détriment du vertueux roi de Saxe, la question de l'indemnisation de la Bavière, à qui l'Autriche reprenait le Tyrol, revenait sur le tapis. Les solutions étaient lentes à se produire dans le sein de ce Congrès, au milieu de tant de convoitises et d'appétits déchaînés, et les discussions s'y éternisaient. Le roi de Danemark, cet excellent prince albinos, dont il a été tracé un portrait au chapitre XII, allait se voir enlever la Norvège convoitée par Bernadotte, et recevoir de la sorte la punition de sa fidélité à l'alliance française. Ce bon roi, d'un naturel fort gai, recevant à son départ de Vienne un compliment de l'empereur Alexandre qui lui disait: «Vous emportez tous les cœurs!» répondit paraît-il: «C'est possible, mais un fait plus certain, c'est que je n'emporte pas une âme!»[71]

[71] Vaulabelle. _Histoire des deux Restaurations._

A propos du Congrès et de ses plénipotentiaires mon grand-père écrivait à sa femme le 22 février 1815:

«... Lord Wellington est toujours la plus grande curiosité de Vienne. On a passé hier une revue pour lui. L'Impératrice ayant dîné chez son père, j'ai passé à Vienne une partie de la journée et visité l'arsenal bourgeois qui renferme une collection d'armures et d'objets bizarres...

»J'ai été me baigner dans les beaux bains de Diane. En y allant j'ai rencontré l'empereur Alexandre qui se promenait seul avec le prince Eugène, et qui m'a dit un bonjour très affectueux en me serrant le bras. Comme il est sourd il crie fort haut, de sorte qu'il a attiré l'attention des badauds qui sont, à Vienne, encore plus nombreux qu'à Paris...

»Aujourd'hui il y a à la Cour une espèce de ballet-pantomime, exécuté par les personnes de la Cour, représentant l'Olympe. On n'a pu trouver jusqu'ici une Vénus, ou du moins aucune dame n'a eu la prétention d'en jouer le rôle. Enfin une princesse Bagration a eu plus de témérité, mais encore hier elle a retiré ses offres; de sorte qu'Isabey, pour tout accorder, a imaginé de représenter Vénus par derrière, non la Vénus Callypige, mais drapée avec le plus de grâce et d'élégance possibles. On jouera aussi des scènes de comédie détachées...»