Marie-Louise et la cour d'Autriche entre les deux abdications (1814-1815)

Part 11

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Marie-Louise atteint ses 23 ans.--Cadeaux que lui envoie sa belle-mère l'impératrice d'Autriche.--Arrivée de lettres de l'empereur Napoléon.--Marie-Louise les remet à son père l'empereur d'Autriche.--Parme et le Congrès.--Traité du 3 janvier 1815.--Propos de l'empereur de Russie.

Le 12 décembre 1814, anniversaire de la naissance de l'impératrice Marie-Louise, qui atteignait ses vingt-trois ans, sa belle-mère, l'impératrice d'Autriche, lui avait envoyé une lettre de félicitations, accompagnée de plusieurs cadeaux. Notre _Journal_ donne la nomenclature de ces cadeaux: c'était d'abord un bracelet orné du portrait de cette princesse, puis un porte-plume en bronze, enfin une petite statuette d'albâtre, assise sur un socle de pavé de Vienne, et supportant une tablette avec une inscription en langue allemande exprimant des vœux de bonheur.

Le 23 décembre Marie-Louise, après avoir été entendre, à Vienne, le concert de la Cour, par sa fenêtre accoutumée du corridor, en rapporta une lettre de l'empereur Napoléon, datée du 20 novembre, que lui avait remise l'empereur François, et qu'un courrier du grand-duc de Toscane avait apportée quatre jours auparavant. Dans cette lettre, Napoléon se plaignait du silence de l'Impératrice qu'il priait de lui écrire, en lui donnant de ses nouvelles et de celles de son fils. On avait dû certainement communiquer ladite lettre aux autres souverains, comme le prouvaient d'ailleurs les quatre jours de retard de sa transmission. C'était, en effet, dans l'intention de montrer aux alliés son entière bonne foi, que le souverain de l'Autriche avait exigé de sa fille la remise des lettres que lui adresserait son époux. Marie-Louise ne fit aucune réponse, attendu que la permission ne lui en était pas accordée. Marie-Louise, sur les instances du ministre Metternich, avait fini par promettre de n'entretenir aucune correspondance avec son mari, sans le consentement de son père. Elle lui remettait en conséquence toutes les lettres qui lui parvenaient de l'île d'Elbe! Napoléon, informé de la violation du secret de sa correspondance et de la défense d'y répondre intimée à l'Impératrice, cessa lui-même d'écrire.

Les jours suivants l'archiduc Charles, le prince Eugène, viennent successivement déjeuner avec l'Impératrice, que, l'avant-dernier jour de l'année, l'empereur Alexandre vint visiter à son tour.

Cependant les affaires de Parme dont la solution, en faveur de l'impératrice Marie-Louise avait paru irrévocablement décidée, devenaient l'objet de nouvelles discussions et de nouvelles controverses. Le congrès ne terminait rien et tout y languissait; aussi mon grand-père faisait de ces lenteurs désespérantes l'objet d'une de ses lettres à sa femme, dont nous reproduisons ci-après des extraits:

«... Darnay[62] dont tu me parles, est ici avec le prince Eugène. Il attend la décision du sort de ce prince qui est encore moins avancé que nous, car le pays où il aura son indemnité n'est pas encore connu. C'est une petite affaire que les grandes font tout à fait négliger. Il a cependant reçu les plus magnifiques assurances des deux empereurs, et sa conduite ici lui concilie à peu près tous les partis. C'est un homme vraiment supérieur et qui réunit l'estime générale.

[62] M. Darnay était le secrétaire du prince Eugène de Beauharnais.

»Pour ce qui regarde l'Impératrice, on n'a cessé de lui répéter qu'elle est maîtresse d'aller à Parme quand elle voudra, et qu'elle pourra s'y rendre vers le milieu de décembre. Nous sommes au 19 et la question de possession des Duchés n'est pas même légalement reconnue ni fixée, quand la véritable question était de n'admettre, à cet égard, aucune discussion, aucun doute; un traité signé par toutes les grandes puissances assurant Parme à l'Impératrice, et ces États étant de plus occupés par les troupes autrichiennes et administrés depuis six mois en son nom! Il y a sans doute là-dessous quelque arrière-pensée que le temps dévoilera. Ce qu'il y a de plus triste et de plus désolant, c'est que rien ne finit.

Ce congrès prend la route de ceux de Riswick et de Munster; il paraît devoir durer dix années comme eux.»

Entre temps le baptême de mon père et de son frère avait eu lieu, à Paris, dans l'église Saint-Philippe-du-Roule. Si nous revenons sur ce chapitre, pour la dernière fois, c'est parce que l'Impératrice avait tenu à être, avec son jeune fils, marraine et parrain de ces deux enfants. Mon grand-père donna donc lecture à Marie-Louise des lettres qu'il avait reçues de ma grand'mère pour lui communiquer les détails de la cérémonie, et voici comment il rend compte à sa femme de la façon dont l'Impératrice a bien voulu accueillir leurs remerciements:

«Schönbrunn, 26 décembre 1814.

»J'ai lu avec bien de l'intérêt, dans tes lettres du 9 et du 12, le détail de la cérémonie du baptême de nos deux petits anges.

»Je suis enchanté que tout se soit si bien passé. J'ai donné à l'Impératrice communication de tes lettres et je lui ai fait tous nos remerciements. Elle a été fort gracieuse, m'a chargé de te faire toutes sortes de compliments et de te témoigner toute la part qu'elle prenait au plaisir que nous éprouvions. Elle m'a parlé de l'amitié qu'elle avait pour ses deux petits filleuls et du désir de les voir bientôt, à Parme, avec leur mère. J'ai reçu cela comme un compliment affectueux; mais je n'ai pas répondu de cœur à son désir, _le temps des illusions est passé_. D'ailleurs, attendre les événements est tout ce qu'il y a à faire. Je ne suis ni engagé ni dégagé; ainsi nous avons toute liberté d'agir...»

«Le premier jour de l'année 1815 ranima dans le cœur de l'impératrice Marie-Louise les souvenirs de la France si violemment battus en brèche. En France, c'est un jour de solennité; à Vienne, c'est presque un jour ordinaire; c'est pendant la semaine qui précède qu'on se met en frais d'étrennes et de compliments. Les rues de Vienne sont alors encombrées d'équipages et de piétons endimanchés. On semble plutôt enterrer avec honneur l'année qui finit que fêter l'année qui commence.

»Ce retour à des usages de notre patrie nous fit croire un moment qu'elle n'était pas tout à fait oubliée à Schönbrunn. L'Impératrice reçut, après la messe, dans la galerie du palais, toutes les personnes de sa maison. Elle eut la bonté de me donner de charmantes étrennes, des produits de l'industrie viennoise, en y joignant une de ces petites cartes à figures qu'on est d'usage de se donner en Allemagne à certaines époques de l'année et qui exprimaient des vœux pour un avenir meilleur que le _présent_ et qui pût ressembler en quelque chose au _passé_. Le général Neipperg, lui-même, se montra empressé et affectueux[63].»

[63] _Mémoires du baron de Méneval_, t. III, chap. VI, p. 388.

Il se préparait, à Vienne, pendant cette période de fêtes somptueuses et de congratulations intéressées, dès le début de l'année 1815, un événement diplomatique dont l'importance était assez considérable. Cet événement, s'il eût été connu à temps de l'empereur Alexandre, et avant la conclusion du traité du 25 mars 1815, aurait été susceptible peut-être, en effet, de modifier sensiblement les conséquences du retour de l'île d'Elbe et de la rentrée en scène de l'empereur Napoléon. Cet événement--tenu soigneusement secret par les intéressés,--fut le traité du 3 janvier qui constituait en face de la Russie et de ses alliés du nord, la triple alliance de l'Autriche, de l'Angleterre et de la France. L'hégémonie de Napoléon avait enfin été détruite, mais au prix de combien de luttes et d'efforts! Il ne s'agissait pas de la voir renaître, comme le phénix de ses cendres, au profit du puissant autocrate russe, devenu, à son tour, pour l'Europe, un objet de crainte et d'envie. Ce traité du 3 janvier 1815, négocié entre les trois parties contractantes à l'instigation de Metternich et de Talleyrand, et dirigé surtout, comme on le sait, contre l'empereur de Russie, stipulait: que les trois puissances s'engageaient à agir de concert et _avec désintéressement_, pour assurer l'exécution des arrangements pris dans le traité de Paris, et à se considérer toutes trois comme étant attaquées dans le cas où les possessions de l'une d'elles viendraient à l'être. Tel était le dispositif de l'article premier. Les autres articles avaient surtout pour but de réglementer la façon dont chacune des trois puissances contractantes exercerait son action.

Napoléon, aussitôt qu'il eut réussi à ressaisir le pouvoir, s'empressa de faire connaître à Alexandre le tour que lui avaient joué ses excellents alliés; mais il était déjà trop tard, la Russie venait d'apposer sa signature sur le traité du 25 mars 1815, avant que celui du 3 janvier de la même année lui eût été dévoilé... La moindre indiscrétion de la part d'un des membres du Ministère autrichien se fût-elle produite, et l'animosité de l'empereur de Russie contre Napoléon se retournait immédiatement contre Metternich, Talleyrand et le Gouvernement royal français; on n'ignore pas le peu de sympathie que portait en effet l'empereur Alexandre à la branche aînée des Bourbons. Au moment où--dans les premiers jours de mai 1814,--le roi Louis XVIII prenait, aux Tuileries, possession de la couronne de France, le Czar laissait échapper devant quelques personnes un propos qui a été recueilli: «Voilà les Bourbons replacés sur le trône... Qu'ils tâchent de s'y maintenir! car s'ils se laissent choir, ce n'est pas moi qui viendrai les y rétablir!». Lorsque moins d'un an après, au mois de mars 1815, Louis XVIII devra reprendre le chemin de l'exil, le même empereur Alexandre dira, quelques jours plus tard, à lord Clancraty, au sujet de l'éventualité d'une Régence impériale en France, une phrase significative. Ce propos que nous avons relevé dans l'ouvrage souvent cité de M. de Saint-Amand aggrave en même temps beaucoup la responsabilité de Marie-Louise, dans la chute de la dynastie napoléonienne: «L'année dernière, on aurait pu établir la régence; _mais l'archiduchesse Marie-Louise à qui j'en ai parlé, ne veut pas, à quelque prix que ce soit, retourner en France_. Son fils doit avoir en Autriche un établissement, et elle ne désire rien de plus pour lui. Je me suis assuré que l'Autriche, de son côté, ne songe plus à la Régence et ne la veut plus. L'année dernière, elle m'avait paru devoir concilier les différents intérêts; mais la situation n'est plus la même. C'est donc une chose à laquelle il ne faut plus penser. Je ne vois de propre à tout concilier que M. le duc d'Orléans. Il est Français, il est Bourbon, il est mari d'une Bourbon. Il a des fils; il a servi, étant jeune, la cause constitutionnelle; il a porté la cocarde tricolore que,--je l'ai souvent dit à Paris--l'on n'aurait jamais dû quitter[64].»

[64] Saint-Amand. _Marie-Louise, l'île d'Elbe et les Cent Jours_, p. 148.

CHAPITRE XVII

Cadeaux du jour de l'an.--Distraction d'hiver à Schönbrunn.--Les affaires dans le Congrès traînent de plus en plus en longueur.--Célébration en grande pompe, à Vienne, de l'anniversaire de la mort de Louis XVI, à l'instigation du zélé Talleyrand.--Mon grand-père tient à y assister.--Visites fréquentes du czar à Marie-Louise.--Réception chez l'impératrice Marie-Louise.--La famille d'Edling.

Cette digression sur le terrain de la politique générale nous a éloigné de Schönbrunn et de ses habitants, dont l'existence tournait d'ailleurs toujours sensiblement dans le même cercle. Les petits faits quotidiens, signalés par notre _Journal_, ne présentent eux-mêmes qu'un intérêt bien restreint pendant la plus grande partie du mois de janvier 1815. Seules certaines lettres de la correspondance de mon grand-père avec sa femme seront susceptibles de fournir aux lecteurs quelques détails curieux sur la petite cour de l'impératrice Marie-Louise. Nous continuerons en conséquence à en insérer des extraits, à leur date, lorsque nous estimerons qu'ils sont capables d'offrir quelque intérêt à ceux qui voudront prendre la peine de les lire.

Le 2 janvier ma grand'mère recevait de son mari la lettre suivante, ou plutôt ne la recevait que bien plus tard puisqu'elle porte la date de ce jour:

«... L'Impératrice m'a envoyé hier un petit portefeuille charmant en maroquin orange, garni d'acier et de petites mosaïques avec un de ces petits billets à figures qu'on est dans l'usage de se donner, ici, au jour de l'an et aux jours de fêtes; il représente une tulipe dans laquelle se trouve une petite fille qui fait la révérence et porte _1.000 glücke_ dans sa hotte, ce qui veut dire mille bonheurs. Mon pauvre petit prince m'a donné aussi ses étrennes, en venant se jeter dans mes bras et en m'embrassant de tout son cœur. Je suis chargé de la part de l'Impératrice, de Mmes de Brignole et de Montesquiou de te faire tous les compliments et tous les souhaits possibles...

»La neige tombe par flocons depuis hier. Ce mauvais temps, qui devait retenir tout le monde chez soi, ne fait que donner un nouvel aliment à cette passion de fêtes et de plaisirs dont nos bons princes sont affamés. Elle s'exerce à présent sur les courses de traîneaux. Nous sommes menacés, mercredi prochain, d'une descente à Schönbrunn. On dit que l'empereur Alexandre a fait emplette d'un traîneau qui lui a coûté quarante mille florins. On dirait vraiment que les souverains épuisent, dans la recherche des amusements, toutes les facultés de leur esprit; et qu'il ne leur en reste plus pour s'occuper des affaires, ou qu'ils se jettent dans ce tourbillon pour s'empêcher de penser au but du congrès.»

Il y avait le 6 janvier à la Cour un grand dîner de souverains pour fêter le jour des Rois. A Schönbrunn l'Impératrice donna, le même jour, un goûter à ses sœurs et à son jeune frère l'archiduc François. La royauté éphémère échut au fils de Napoléon; elle était malheureusement l'emblème de celle qu'il avait reçue en naissant[65]. Au sein de la famille impériale à Vienne, cet intéressant jeune prince ne rencontrait de démonstrations affectueuses que de la part de l'empereur d'Autriche, son grand-père, ou des sœurs de Marie-Louise. D'autres princes de cette même famille parlaient de faire plus tard de lui un membre du clergé; et l'empereur François dut quelquefois, paraît-il, s'interposer et leur imposer silence.

[65] Refrain d'une complainte populaire souvent chantée dans ce temps-là par les vieux soldats de Napoléon:

Va mon p'tit roi de Rome Jamais tu ne seras Assis sur notre trône Comme était ton papa.

En dépit de toutes les bonnes assurances et de toutes les promesses données à Marie-Louise, au sujet du duché de Parme, par l'Empereur son père et par le premier ministre de ce prince, la solution de cette question demeurait toujours stationnaire. La femme de Napoléon s'était cependant montrée bien soumise, bien docile à toutes les concessions qu'on lui avait imposées. Il était impossible de donner, mieux qu'elle ne le faisait, l'exemple d'une obéissance plus parfaite aux volontés qui la dirigeaient. Mon grand-père, plus découragé que sa souveraine, écrivait à ce sujet le _16 janvier_:

«... Depuis quelques jours on nous flatte de l'issue prochaine des affaires du congrès. J'attends ce résultat, quel qu'il puisse être, avec une impatience que rien n'égale. Les affaires de l'impératrice n'ont jamais été plus mauvaises; les alternatives sont journalières. La même version ne se soutient pas deux jours de suite. Aujourd'hui c'est oui, demain c'est non, et tous les jours on tourne dans ces deux cercles. Cela me décourage et me jette dans une apathie complète...

»Je trouve le temps plus long que jamais et mes yeux se tournent vers Paris, qui recèle toute ma joie et tout mon bonheur. Je ne suis ici véritablement que par respect humain, et quand je pourrai décemment m'en aller, je t'assure que je n'hésiterai pas une seconde!...»

Talleyrand, pendant ce temps, pour mieux faire sa cour à Louis XVIII, avait eu l'idée d'organiser, pour célébrer le triste anniversaire de la mort de Louis XVI, le 21 janvier, un service funèbre solennel dans la cathédrale de Saint-Étienne, où l'archevêque de Vienne officia en grande pompe. Cette cérémonie fut, pour mon grand-père, l'occasion d'adresser à ma grand'mère deux lettres datées l'une du 20 et l'autre du 22 janvier. Il disait dans la première:

«... Il y a demain, à Vienne, un service que le prince de Talleyrand fait célébrer pour le roi Louis XVI; je viens de lui écrire pour lui demander un billet d'entrée. Ce sera la seule cérémonie à laquelle je désire assister ici. La mort de ce prince est un crime auquel aucun de nous n'a participé, et j'ai cru qu'il était du devoir d'un Français de se réunir à ses compatriotes dans cette triste mais obligatoire circonstance.»

Voici la seconde:

«... La mort de cette pauvre Mme Daru est une bien triste nouvelle... elle m'est douloureuse. Quelle perte pour son mari et ses enfants! Mon Dieu, la mort fait-elle assez de ravages depuis quelque temps parmi nos connaissances: M. Palissot, Mme La Rochefoucauld, Mme Daru et je ne sais qui encore. Comment se porte le général Legrand? Que de tristes réflexions tout cela fait faire...

»Pour continuer à t'entretenir d'idées tristes, il faut que je te parle du service célébré hier, dans la cathédrale de Vienne, à la mémoire de Louis XVI. C'est le prince de Talleyrand qui l'a fait exécuter au nom de la France. L'église était tendue de noir. Un immense catafalque, couvert d'un velours écarlate, parsemé de fleurs de lys d'or, et surmonté d'un crucifix d'argent, d'une couronne et d'un sceptre d'or, était dressé au milieu de l'église. Quatre statues de grandeur naturelle étaient placées aux quatre coins du monument. L'effet en était superbe. L'archevêque de Vienne a officié. Tous les souverains en habit noir ou en uniforme avec des crêpes, et les princesses en robes noires et enveloppées dans des manteaux de crêpe, assistaient à la cérémonie dans une tribune du chœur.»

Pour faire diversion à ces souvenirs lugubres, la même lettre rapporte qu'on a eu à Schönbrunn, le 22 janvier, le spectacle d'une course de traîneaux. Le défilé se composait de trente-six traîneaux très riches et très élégants, conduits par les souverains eux-mêmes, qui avaient choisi les princesses ou dames qu'ils voulaient conduire. Le prince Eugène était invité à cette partie, ce qui constituait, pour lui, une dépense assez considérable; il n'avait pas toutefois cru devoir refuser cette invitation, que son goût pour tous les genres d'exercice l'avait entraîné à accepter, et où il tenait d'ailleurs fort bien sa place. Le soir à 5 heures un dîner allait réunir, à Schönbrunn, les personnages qui avaient pris part à ce divertissement hivernal; on devait donner ensuite, au théâtre du château, une représentation de _Cendrillon_ en langue allemande, suivie de ballets. Mmes de Montesquiou et Brignole se virent dans l'obligation de déloger pour permettre aux souverains et à leur cortège de traverser leurs appartements pour se rendre à la salle de spectacle, et mon grand-père ajoute:

«Voilà les nouvelles de Vienne les plus importantes. Celles du Congrès sont nulles. Depuis huit jours on dit pourtant tous les jours qu'il tire à sa fin, mais en attendant rien ne finit. Je crois que de toutes les affaires qui s'y traitent, celles de Parme vont le moins bien. La reine d'Étrurie sollicite avec instance le recouvrement des États qui sont l'héritage de son fils, et l'on ne peut nier que ses prétentions ne soient fondées, si le traité du 11 avril est annulé...»

Cette appréciation de la situation des affaires de Parme, telle qu'elle paraissait envisagée à ce moment par les principaux membres du Congrès, se trouve confirmée par la lettre que Talleyrand adressait au roi Louis XVIII le 19 janvier 1815. L'ancien courtisan de Napoléon y laissait entendre qu'il avait quelque motif d'espérer que l'archiduchesse Marie-Louise serait réduite à une pension considérable, et sa lettre renfermait à cet égard le passage suivant:

«Je dois dire à Votre Majesté que je mets à cela un grand intérêt, parce que décidément le nom de Buonaparte serait par ce moyen, et pour le présent et l'avenir, rayé de la liste des Souverains; l'île d'Elbe n'étant à celui qui la possède que pour sa vie, et le fils de l'archiduchesse ne devant pas posséder d'état indépendant.»

Les intérêts de Marie-Louise, faiblement défendus par son père et par le Cabinet de Vienne, trouvaient chez l'empereur Alexandre un point d'appui efficace. Plus le Czar s'éloignait de l'Autriche dont les vues s'accordaient si peu avec les siennes, comme on a pu s'en convaincre par la lecture du précédent chapitre, plus il témoignait de bonne volonté et de zèle pour la cause de l'impératrice Marie-Louise. Il allait souvent à Schönbrunn, sans même faire annoncer à l'avance sa visite, prodiguer à Sa Majesté comme à son entourage, les témoignages de la plus grande affabilité et de la plus exquise courtoisie. L'extrait d'une lettre de mon grand'père à sa femme, qu'on va lire plus bas, montre quel empire exerçaient les manières séduisantes de cet aimable prince:

«Schönbrunn, 26 janvier 1815.

»... Ici notre maison n'est qu'un hôpital de goutteux. Mme de Brignole et Bausset sont, depuis plusieurs jours, dans leurs lits, où ils font des grimaces de réprouvés. Bausset est coutumier du fait, il y a plus de vingt ans qu'il a fait son noviciat de goutteux pour la première fois... Mais Mme de Brignole, commencer à son âge, et avec sa maigre constitution, cela me passe! Cela réduit notre société au général et à moi, et, dans les grandes circonstances, nous nous adjoignons Mme de Montesquiou. Ce matin, par exemple, l'envie a pris à l'empereur de Russie de venir surprendre l'Impératrice, avec le prince Eugène, et de lui demander à déjeuner. Nous avons donc déjeuné en petit comité, l'Empereur, l'Impératrice, le prince Eugène, Mme de Montesquiou et moi. L'Empereur a été extrêmement aimable. Il m'a traité à merveille et m'a témoigné beaucoup d'intérêt[66]. On commence à espérer que les affaires vont s'arranger. La reine de Bavière part mardi; l'impératrice de Russie, sa sœur, la suivra bientôt, à ce que l'on croit, à Munich. L'empereur de Russie ne tarderait pas, dans ce cas, à la rejoindre, et l'empereur de Russie ne quittera pas Vienne avant que tout soit fini ou à peu près.»

[66] Le Czar se souvenait fort bien de mon grand-père qu'il avait connu à Tilsitt et à Erfurt. A l'issue de cette dernière conférence il avait donné à celui-ci une superbe tabatière en diamants.

Autre lettre du _28 janvier_ qui donne des détails sur les hôtes habituels de l'impératrice Marie-Louise à Schönbrunn: