Marie-Louise et la cour d'Autriche entre les deux abdications (1814-1815)

Part 10

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»Tu me demandes, chère amie, des nouvelles de ce qui se passe ici relativement à nos affaires; Il paraît que Parme restera à l'Impératrice. Les concessions importantes que les souverains viennent de se faire, réciproquement, laissent l'espoir qu'on passera légèrement sur les plus petites, et surtout sur celles de l'Italie, depuis que Gênes est cédé au Piémont, et Alexandrie par moitié à l'Autriche. Reste à savoir si l'Impératrice aura la faculté de résider dans ses nouveaux Etats... Pour dégoûter les Français, le Ministère veut qu'on ne paie point les grandes places. B... et Mme de B.., C... surtout sont mal vus, et ils le méritent. On a la bonté de penser plus favorablement de moi, sans doute à cause de mon désintéressement. Mais tu penses bien que je rougirais (si j'accompagnais, à Parme, Sa Majesté dont je désapprouve tout à fait la conduite) de recevoir de ses fonds particuliers, un traitement que j'aurais l'air publiquement de refuser; et puis en quelle qualité? On ne veut que des ministres et employés autrichiens, que des chambellans et des dames de Parme ou d'Autriche...

»Au milieu des fêtes qui se succèdent à Vienne, les plus grandes iniquités se consomment. La Saxe est décidément enlevée à son roi, le plus vertueux et le plus loyal des souverains, pour être donnée à la Prusse. Ce bon et malheureux roi de Saxe ne veut accepter aucun dédommagement. Il veut mendier son pain, suivi de sa femme et de sa fille...»

A l'égard de l'inique spoliation du roi de Saxe, les sentiments généreux se trouvèrent, cette fois, d'accord avec la politique au sein du Cabinet français. M. de Talleyrand reçut l'ordre de plaider, à Vienne, avec la plus grande insistance, la cause de l'infortuné souverain de la Saxe.[60] Louis XVIII et son frère s'étaient souvenus, sans doute, des liens étroits de parenté qui les unissaient à la maison royale saxonne. Tous les efforts tentés dans ce sens n'aboutirent, néanmoins, qu'à tempérer bien faiblement la grandeur de l'injuste sacrifice imposé au monarque saxon.

[60] Frédéric-Auguste demeuré jusqu'à la chute de l'Empire français le plus fidèle allié de Napoléon.

Mme de Brignole, intime amie de M. de Talleyrand, s'était formée à son école et avait--comme lui--le goût de l'intrigue au plus haut degré. Ce besoin d'inquisition de leur part, cette curiosité intéressée que rien ne pouvait satisfaire de façon suffisante, inspiraient des soupçons et des inquiétudes assez justifiées à tous ceux qui étaient au courant de leurs procédés. C'est ainsi qu'à propos de la visite annoncée à ma grand'mère d'un certain M. de Carcassonne, son mari croit utile de la prémunir contre toute imprudence de langage qui serait susceptible de lui échapper en présence de ce personnage, considéré par mon grand-père comme un émissaire de Mme de Brignole. Aussi adresse-t-il à sa femme, le _17 novembre_, la lettre qu'on va lire:

«Tu me demandes ce que c'est que M. de Carcassonne... Comme je ne veux pas t'en parler par la poste, je te dirai que je ne le connais pas du tout, que je ne l'ai vu que pendant deux jours, qu'il m'a paru fort attaché à Mme de B..., qu'il ne faut pas, je crois, que tu penses tout haut devant lui, parce que Mme de B... peut l'avoir mis en avant pour servir son goût d'intrigues de toute espèce. Il a fait un peu tous les métiers. Il a été, entre autres choses, employé auprès du général Menou en Piémont et à Venise. Voilà ce que je désire que tu saches pour te mettre en garde, contre toute insinuation qu'il pourrait te faire, pour savoir ma manière de penser vis-à-vis de sa patronne ou de l'Impératrice...

»Tu crois que je suis fort triste, chère amie. Je ne m'amuse pas excessivement il est vrai, car ce qui se passe sous mes yeux m'afflige quelquefois. Mais, quand tu auras lu mes précédentes lettres, tu pourras interpréter ce que Mme de B... appelle être _fort triste_ de ma part, c'est-à-dire très réservé avec elle, parce que sa conduite, vis-à-vis de l'Impératrice, me donne de justes sujets de l'être. Je me suis déjà assez étendu sur ce chapitre, dans mes autres lettres, pour le remettre encore sur le tapis.

»Je suis étonné que Mme de Montebello ne reçoive pas de lettres de l'Impératrice. J'entends dire tous les jours à Sa Majesté qu'elle lui a écrit par telle occasion. Je n'ose presque pas dire que, pour moi, c'est presque une raison de croire le contraire. Ce malheureux défaut de dissimulation et de mensonge s'est développé chez l'Impératrice à un point extrême. J'ai été deux mois sans vouloir m'en apercevoir. Voilà au reste où mène la nécessité de cacher ses actions. Je ne puis t'exprimer combien il m'en coûte de te faire voir, sous un jour si défavorable, une personne que nous regardions comme un ange!»

Il est certain que, depuis les temps heureux auxquels le passage de la lettre qu'on vient de lire fait mélancoliquement allusion, l'ange--dont elle rappelle les vertus--s'était singulièrement dépravé... S'il était nécessaire d'en fournir une preuve plus manifeste, nous la trouverions inscrite dans quelques lignes concises du _Journal_ auquel il a déjà été fait tant d'emprunts, au cours de nos récits: A la date du 18 novembre de l'année 1814, une brève inscription de quelques lignes mentionne, sans réflexion, à quel point le succès du général Neipperg devait être éclatant et complet. Ce jour-là Marie-Louise, de plus en plus folle de son nouveau seigneur et maître, après avoir mené le favori faire une promenade sentimentale dans le parc de Laxembourg, l'entraînait dans les appartements du Palais pour lui montrer celui qu'elle y occupait avant son mariage, et probablement peut-être aussi la cage devenue vide des oiseaux qu'elle y nourrissait!... Ce qui nous amène à formuler cette adjonction aux courtes phrases du journal, c'est que nous savons que, beaucoup plus tard, Marie-Louise eut, par la suite, une perruche du nom de _Margaritina_ à laquelle elle devait tendrement s'attacher, et dont le babillage contribua, semble-t-il, à lui apporter d'utiles consolations à l'époque de la mort du comte Neipperg...

Cette pauvre impératrice avait par trop vraiment les allures d'une petite pensionnaire écervelée!

Nous terminerons ce chapitre par un extrait de lettre de la correspondance de mon grand-père, lettre datée du 19 novembre 1814:

«Bien que dans la maison d'une souveraine et au milieu du tumulte qu'occasionnent la présence de tant de monarques, et les plaisirs dont on entoure les maîtres du monde, réunis ici comme dans un conseil des dieux, mon isolement est absolu... Entouré de gens qui se roulent dans la fange et qui abusent de l'inexpérience et de la facilité de la plus faible des princesses, je ne puis que gémir des malheurs qui en seront la conséquence inévitable. _Elle avoue qu'elle est trompée et trahie_, et elle n'a pas le courage de dire un mot qui servirait de frein aux plus audacieux. J'ai fini par cesser des observations inutiles et qui deviendraient importunes, et je vis, comme un solitaire, au milieu de scènes auxquelles je voudrais être étranger. J'attends avec impatience la fin de tout ceci. Il paraît probable qu'avant la fin de décembre, toutes les affaires du Congrès seront terminées d'une manière ou d'une autre.

«Je t'ai donné des nouvelles du prince de Parme dans mes dernières lettres. Cet aimable et cher enfant est une de mes consolations principales ici. Je l'aime comme mon fils, et je passe mes heures les plus agréables avec lui...»

Bientôt le pauvre enfant, grâce en partie à l'insouciante faiblesse de sa mère, ne portera même plus le nom de prince de Parme. On ne saura bientôt plus comment qualifier le fils de Napoléon le Grand, jusqu'au moment où son grand-père, l'empereur d'Autriche, lui conférera le titre allemand de duc de Reichstadt!

CHAPITRE XV

Zèle déployé par Neipperg pour bien remplir sa mission.--Il fait étalage de son dévouement pour Marie-Louise.--M. de Gentz; influence qu'il exerce à Vienne, notamment sur Metternich.--Musique quotidienne le soir chez Marie-Louise.--Le prince Eugène Beauharnais et le prince de Ligne.--Portrait de ce dernier.--Grand dîner chez Marie-Louise.--Mort du prince de Ligne.

Le général Neipperg, tout en surveillant les moindres mouvements de l'impératrice Marie-Louise, n'avait garde de manquer d'en faire des rapports détaillés à qui de droit. D'autre part nous sommes obligé de convenir qu'il s'occupait de la sauvegarde de ses intérêts avec le plus grand zèle, qu'il faisait profession, vis-à-vis d'elle, du dévouement le plus chevaleresque; enfin qu'il l'entourait d'hommages et d'attentions de toute espèce. Nous savons maintenant à quel point Marie-Louise s'y montrait sensible.

Elle avait écrit, sur le conseil de son favori, à l'empereur de Russie et au roi de Prusse pour leur recommander sa candidature au trône ducal de Parme, et le général s'était naturellement empressé d'aller porter lui-même les lettres de la princesse à ces deux potentats. Ceux-ci n'avaient pas jugé utile, paraît-il, de recevoir le mandataire de Marie-Louise, mais leurs réponses avaient été favorables, surtout la plus importante, celle de l'empereur Alexandre, qui s'était montré particulièrement bien disposé vis-à-vis de l'ex-impératrice des Français. Le général Neipperg, à l'affût de tout ce qui pouvait intéresser celle-ci, se remuait beaucoup et allait fréquemment chercher des informations chez le chevalier de Gentz, égérie du prince Metternich, et secrétaire des conférences du Congrès. Ce Gentz, homme bien informé s'il en fût, était à cette époque une véritable puissance à Vienne. Neipperg lui rendait de fréquentes visites et allait souvent lui demander conseil; car Gentz avait l'oreille de Metternich et savait, mieux que personne, le langage qu'il convenait de tenir à ce ministre quand il s'agissait d'en obtenir quelque chose. On a, quelquefois appliqué, en France, le qualificatif de _pouvoir occulte_ à certains personnages politiques; Gentz, par sa valeur intellectuelle et par la haute situation politique qu'il avait su se créer, aurait pu mériter cette qualification mieux que qui que ce soit.

La musique continuait cependant de servir de dérivatif aux secrets et fugitifs remords de l'Impératrice. Le général Neipperg exploitait habilement le penchant qui l'y portait. A chaque instant le _Journal_ porte la mention: _musique particulière ce soir avec le général_. Le prétexte du tête-à-tête de Marie-Louise avec le général était la musique, ou bien la musique était celui de leur tête-à-tête, bref ce soir-là, la femme oublieuse de Napoléon fermait sa porte et ne recevait personne. Dans une de ses lettres, celle du 26 novembre, mon grand-père raconte «que l'Impératrice se porte à merveille; que la musique l'absorbe tout entière, et qu'elle y devient très forte...» Il ajoute «qu'elle chante aussi beaucoup et avec une grande assurance», mais il l'avoue, «sans beaucoup de justesse. Enfin que c'est son passe-temps le plus agréable... qui lui fait oublier bien des souvenirs importuns.» Il est parlé, dans un autre passage de sa lettre, du manque absolu de confortable au palais de Schönbrunn, où le froid vous pénètre, où les portes et les fenêtres ferment si mal qu'auprès du feu les bougies sont soufflées par le vent, comme elles pourraient l'être dans le parc. Le narrateur en arrive à souhaiter la neige dont le blanc tapis ferait diversion à la désolation des grandes allées dépouillées et noires, des gazons jaunis, encadrés de chemins couverts d'eau, ce qui lui inspire la réflexion suivante: «Cette neige, notre pauvre petit prince l'attend avec impatience. Quand il se lève, il va voir à la fenêtre s'il a neigé. Il se promet de grands plaisirs à faire des boules et des hommes de neige. C'est un enfant vraiment charmant. Qu'une mère devrait être fière d'avoir un pareil fils! Toutes les fois que je le regarde, je fais des vœux pour que Napoléon et Eugène[61] lui ressemblent...» Parlant ensuite de la prolongation indéfinie du séjour à Vienne, de tous les souverains étrangers, l'auteur de la lettre exprime l'opinion que le respect que l'on a coutume de porter à la majesté royale doit finir par s'affaiblir devant ces assemblées de rois, confondus, dépouillés du prestige de l'étiquette et de tout apparat.

[61] Le premier, mon père, devenu préfet du palais et officier d'ordonnance de Napoléon III, mort en 1899. Le deuxième, Eugène, devenu ministre de l'empereur Napoléon III en Bavière; puis, après la mort de sa femme, prêtre et prélat romain, mort en 1882.

Parmi les personnages qui, à Schönbrunn, avaient l'habitude de fréquenter chez l'impératrice Marie-Louise, il en était deux dont mon grand-père avait particulièrement à se louer, et qui lui témoignaient, de leur côté, une grande sympathie. On en trouve le témoignage dans presque toutes les lettres de la correspondance dont nous publions ici de si nombreux fragments. C'était d'abord le beau-fils de Napoléon, l'ancien vice-roi d'Italie, le fils de l'impératrice Joséphine, le mari de la princesse Auguste de Bavière, en un mot le prince Eugène de Beauharnais. Ce prince a, dans toutes les circonstances et dans toutes les actions de sa courte existence, montré le plus beau et le plus noble caractère. L'autre était le prince de Ligne, type accompli des grands seigneurs d'autrefois, courtois, bienveillant, aimable, causeur spirituel et charmant, malgré les quatre-vingts hivers qui avaient neigé sur sa tête. Une des grandes consolations de mon grand-père pendant cette période d'exil, était d'aller s'asseoir à la table de son «cher prince Eugène» où il avait son couvert mis tous les jours; l'autre était de causer avec le prince de Ligne, ou plutôt d'écouter ses intéressantes anecdotes ou les saillies spirituelles de son esprit primesautier. Ce bon et charmant vieillard était aussi très apprécié du jeune prince fils de Napoléon, dont il avait su capter les bonnes grâces par ses bienveillantes gâteries. Le prince de Ligne était grand et se tenait droit. Il avait une démarche noble, une belle figure, mais des yeux ternes qui n'annonçaient pas l'esprit piquant ni la vivacité d'à propos qui l'avaient rendu célèbre. La simplicité de son uniforme de feld-maréchal et l'aisance avec laquelle il se servait d'une canne, dont l'appui ne paraissait pas lui être nécessaire, donnaient à sa personne un grand air de distinction. Les fêtes et les plaisirs mondains si multipliés, à Vienne, pendant l'hiver de 1814 à 1815, à cause du Congrès et de la présence de tant de têtes couronnées, devaient malheureusement hâter prochainement et rapidement la fin de cet excellent prince si aimable.

Le 30 novembre l'impératrice Marie-Louise recevait à 5 heures la visite de l'empereur Alexandre qui s'était fait annoncer par son aide de camp Czernitchef; et le même jour, dans une lettre à sa femme, mon grand-père nous rend compte des réceptions mondaines auxquelles il se trouve mêlé:

«... Je vais souvent voir le prince Eugène. Quand je le puis même j'y dîne, car j'y ai mon couvert mis tous les jours. Mais il dîne à 3 heures après-midi, et nous à 8 heures du soir, de sorte que cela n'arrive pas aussi souvent qu'il m'en presse. Je n'ai été non plus que deux fois au théâtre où le prince Eugène a mis sa loge à ma disposition, à cause de l'impossibilité de revenir le soir à Schönbrunn. Aussi à 5 heures je suis toujours rentré dans ce triste et beau palais. Sa Majesté dîne presque toujours avec nous seuls: Mme de Brignole, Bausset, le général Neipperg et moi.

»Les mardis et les samedis nous avons deux ou trois personnes à dîner et du monde le soir. C'est d'abord le prince de Ligne, vieillard charmant, d'un esprit et d'une amabilité à laquelle rien ne peut se comparer, le prince et la princesse Clary, son gendre et sa fille, le prince et la princesse de Metternich, mais rarement, un ou deux parmesans qui sont à Vienne, la comtesse Colloredo, ancienne grande maîtresse de l'Impératrice, le comte d'Edling son ancien grand maître, sa femme et ses deux enfants, quelques ministres et grands officiers autrichiens avec leurs femmes, le prince Eugène, le comte Aldini, le fils de Mme de Brignole et sa belle-fille, les aides de camp du général Neipperg, le prince Lambesc, etc. Il se trouve parmi ces personnes quelques-unes qui sont fort aimables, mais, en général, ces soirées sont un peu sérieuses, pour ne pas dire ennuyeuses. Voilà pourtant tout le plaisir et les agréments de ce séjour. Mais si je ne vais pas souvent admirer les grâces de Bigottini la danseuse, je l'ai rencontrée hier chez Isabey qui fait son portrait. La pauvre fille est loin d'être une beauté. Elle m'a prouvé que, même en fait de beauté et de grâce, tout est de convention!»

Le 2 décembre 1814, Marie-Louise étant allée rendre visite, à Vienne, à sa belle-mère l'impératrice d'Autriche, apprit qu'un rassemblement de badauds, qui stationnaient devant sa voiture, avait critiqué à haute voix le maintien des armoiries impériales françaises peintes sur les panneaux, et celui de la livrée verte que portaient encore ses gens. Aussi l'ex-impératrice, qui n'attendait peut-être que ce prétexte, s'empressa-t-elle, sans plus tarder, de donner l'ordre à M. de Bausset de faire disparaître de ses équipages des emblèmes si gênants, et de substituer une livrée bleue à la livrée verte. Une autre fois la femme de Napoléon, pendant une de ses promenades à Vienne, avait entendu quelques individus prononcer, sur son compte, certains propos malsonnants. L'un d'entre eux se serait écrié, paraît-il: «Cette dame ferait bien mieux de retourner avec son fils auprès de son mari, plutôt que de rester ici et de pratiquer l'espionnage à son profit!» La première partie du conseil était, on le reconnaîtra, fort logique; quand à la seconde accusation, celle d'espionnage en faveur de l'Empereur détrôné, combien était-elle injuste et peu justifiée!... Aussi ne sera-t-on pas surpris de savoir que Marie-Louise s'en montra courroucée autant qu'indignée.

Le 10 décembre, deux jours avant son anniversaire de naissance, l'impératrice Marie-Louise eut à Schönbrunn une journée bien remplie. Dans la matinée notre _Journal_ rapporte qu'elle avait reçu à déjeuner le prince Eugène lorsqu'au milieu du repas l'empereur d'Autriche survint, sans se faire annoncer, suivi du seul général Kutschera. L'impératrice, se levant aussitôt de table, accompagna son père au salon où ils demeurèrent à causer une bonne demi-heure. Nous sommes fondé à penser que cette visite inattendue de l'empereur François à sa fille avait pour but de lui procurer une surprise agréable, à la veille de son jour de naissance. Le monarque autrichien vint, croyons-nous, ce jour-là, annoncer à Marie-Louise l'aplanissement définitif des difficultés qu'avaient soulevées la France et l'Espagne pour s'opposer à son avènement à la souveraineté du duché de Parme. Après le départ de l'empereur son père, l'Impératrice reçut successivement les visites de l'archiduchesse Béatrix, de l'archiduc Charles, de l'archiduc Palatin, de l'archiduc Antoine et de l'archiduc Albert.

Le soir de ce même jour Marie-Louise réunissait à sa table, dans un grand dîner, sa belle-mère l'impératrice d'Autriche, le prince héréditaire, le petit prince François, les archiduchesses Léopoldine, Clémentine et Caroline, le prince Antoine de Saxe et la princesse Thérèse. L'empereur François devait aussi venir dîner, mais il s'était dégagé le matin. A la suite de tous ces détails le _Journal_ ajoute qu'après le dîner Marie-Louise chanta, le général Neipperg tenant le piano. Dans la matinée de ce même _10 décembre_ partait de _Schönbrunn_, à l'adresse de ma grand'mère une lettre dont nous détachons ce fragment: «C'est après-demain le jour de naissance de l'Impératrice. L'usage ici est qu'on s'envoie complimenter à cette occasion. Sa Majesté, pour se dérober à ces compliments, part demain pour aller passer le lundi 12 à Baden. Je ne pourrai donc pas t'écrire avant mardi prochain. L'empereur et l'impératrice d'Autriche doivent venir dîner ce soir ici, avec les princes et les princesses leurs enfants, pour célébrer l'anniversaire de la naissance de leur fille. L'Impératrice est extrêmement sensible à cette marque de bonté de l'Empereur pour elle.»

Le 12 décembre, date de l'anniversaire de naissance de Marie-Louise, il avait été question, à ce qu'il paraît, de faire apprendre par cœur au fils de Napoléon un compliment destiné à être récité par le jeune prince à sa mère. Ce compliment consistait en un quatrain composé des vers qui vont suivre:

Autant que moi, personne, ô ma chère maman Ne doit bénir ce jour prospère, _Vrai_, ne lui dois-je point le bonheur si touchant Et si doux à mon cœur de vous nommer ma mère!

On lui faisait observer en même temps que le mot _vrai_ avait été employé parce qu'il s'en servait, ajoutait-on, à tout propos pour affirmer. Alors l'enfant devint subitement sérieux et--au moment où il aurait dû s'exécuter--aucune instance ne fût capable de lui faire réciter le quatrain reproduit plus haut, tant la crainte du ridicule avait déjà prise sur cette jeune intelligence!

Pendant la courte fugue de Marie-Louise à Baden, non loin de Vienne, le journal de Gentz mentionnait la maladie dont le pauvre prince de Ligne venait d'être atteint, maladie qui en peu de jours allait le coucher dans la tombe. Elle avait commencé, dit M. de Gentz, le 8 décembre et quelques jours après le prince avait succombé. En relatant la mort de cette personnalité si célèbre, l'homme d'état autrichien rend hommage aux éminentes qualités et à l'excellent jugement dont le feld-maréchal, prince de Ligne, était doué. Il proteste contre l'impertinente appréciation de plusieurs gros bonnets de la Cour d'Autriche, qui se permettaient de le traiter de «vieux radoteur».

Nous allons faire connaître au lecteur ce que pensait mon grand-père de ce personnage historique qu'on enterrait à Vienne, en grande pompe, le jour même où la lettre adressée à ma grand'mère en partait:

«Schönbrunn, 15 décembre 1814.

«... A défaut de bals qui sont suspendus depuis l'Avent, on reprend à la Cour des tableaux vivants ou l'on y joue la comédie. La première comédie qu'on ait encore représentée est _le Pacha de Suresnes_. Cette pièce est jouée par les dames et les principaux seigneurs de la Cour. Quand on dansait, ce pauvre prince de Ligne disait: _Le Congrès danse, mais ne marche pas!_ Je ne sais pas ce qu'il dirait aujourd'hui. Ce bon et excellent vieillard est mort avant-hier. Sa mort a fait une grande sensation à Vienne. C'est un homme tout à fait historique. Il a vécu dans l'intimité de Marie-Thérèse, de Joseph II, de l'impératrice Catherine de Russie, du grand Frédéric, de Louis XV, de Voltaire.

»Je dis dans l'intimité, parce qu'il voyageait, par exemple, dans la même voiture, assis entre l'impératrice Catherine et l'empereur Joseph, reposant sa tête sur les épaules de tous les deux, pendant le fameux voyage de Crimée. Il est impossible que personne ait eu un esprit plus brillant, une amabilité plus douce et une familiarité plus noble que le prince de Ligne. Il est universellement regretté. Tout le monde à Vienne porte son deuil, parce qu'il était allié à toutes les familles de la Cour. Il est aussi beaucoup regretté à Schönbrunn où il venait souvent nous voir. Il avait quatre-vingts ans et en paraissait au plus soixante. Ses cheveux étaient à peine gris. Il avait une superbe figure, une taille droite et au-dessus de l'ordinaire, un embonpoint proportionné. C'était en tout un homme qui se serait fait remarquer dans toutes les classes et dans tous les états. Je me suis étendu un peu sur lui, parce qu'il était extrêmement bon pour moi, et qu'il pensait très bien et très noblement.»

M. de Talleyrand dut aussi regretter sa perte, car il avait avec lui des relations fréquentes, et, comme en toutes choses, il savait en tirer profit.

CHAPITRE XVI