Part 8
Les heures passèrent avec le jour, les troupeaux disparurent un à un de la plaine: une vapeur blanche se leva de la petite rivière; puis le soleil passa derrière la barrière de peupliers, et les fleurs des genêts commencèrent à devenir plus sombres.
Henri Deslois me ramena sur le chemin de la ferme; il marchait devant moi, dans le sentier étroit, et quand il me quitta un peu avant l'allée des châtaigniers, je sentis que je l'aimais plus que sœur Marie-Aimée.
La maison de la colline devint notre maison.
Chaque dimanche j'y retrouvais Henri Deslois, et, comme au temps de Jean le Rouge, je rapportais le pain bénit que nous partagions en riant.
Il y avait en nous comme une folie de liberté, qui nous faisait courir autour du jardin, et mouiller nos souliers dans le ruisseau de la source.
Henri Deslois disait:
--Le dimanche, j'ai aussi dix-sept ans!
Parfois, nous faisions de longues promenades dans les bois qui entouraient la colline.
Henri Deslois ne se lassait pas de m'entendre raconter mon enfance avec sœur Marie-Aimée. Nous parlions aussi d'Eugène, qu'il connaissait. Il disait qu'il était de ceux qu'on aime à avoir pour amis.
Je lui dis aussi combien j'avais été mauvaise bergère; et tout en pensant qu'il allait se moquer de moi, je racontai l'histoire du mouton enflé. Il ne se moqua pas, il passa seulement un doigt sur mon front, en disant:
--Il faut beaucoup d'amour pour guérir ça!
Il nous arriva un jour de nous arrêter près d'un immense champ de blé, dont on ne voyait pas la fin. Des milliers de papillons blancs voltigeaient au-dessus des épis. Henri Deslois ne parlait pas, et moi je regardais les épis qui se ployaient et se redressaient comme s'ils voulaient prendre leur élan pour fuir. On eût dit que les papillons leur apportaient des ailes pour les aider; mais les épis avaient beau s'agiter, ils ne parvenaient pas à quitter la terre.
Je le dis à Henri Deslois, qui regarda longtemps le blé; puis, comme s'il parlait pour lui-même, il dit en traînant sur les mots:
--Il en est de même pour l'homme; parfois une douce créature vient à lui; elle est semblable aux papillons blancs de la plaine; il ne sait si elle monte de la terre, ou si elle descend d'en haut; il sent qu'avec elle il pourrait vivre du vent qui passe et du miel des fleurs. Mais, pareil à la racine qui retient l'épi à la terre, un lien mystérieux l'attache à son devoir qui est fort comme la terre.
Il me sembla que sa voix avait un accent de souffrance, et que sa bouche fléchissait davantage. Mais presque aussitôt ses yeux s'arrêtèrent sur moi, et il dit d'une voix plus ferme:
--Ayons confiance en nous!
L'été passa, puis l'automne; et malgré le mauvais temps de décembre, nous ne pouvions nous décider à quitter la maison de la colline.
Henri Deslois apportait des livres que nous lisions, assis sur les rondelles de bois, dans la pièce qui donnait sur le jardin. Je rentrais à la ferme quand la nuit venait, et Adèle, qui croyait que je passais mon temps à la danse du village, s'étonnait toujours de mon air triste.
Presque chaque jour, Henri Deslois venait à Villevieille. Je l'entendais venir de loin; il montait sans bride ni selle une grande jument blanche qui trottait lourdement, et qui le portait à travers les labours et les sentiers. C'était une bête patiente et douce. Son maître la laissait en liberté dans la cour, pendant qu'il entrait dire bonjour à Mme Alphonse. Aussitôt que M. Alphonse l'entendait, il entrait dans la lingerie.
Tous deux parlaient de l'amélioration des terres ou des gens qu'ils connaissaient; mais il y avait toujours dans la conversation un mot ou une tournure de phrase qui venait à moi comme la pensée visible d'Henri Deslois.
Je rencontrais souvent le regard de M. Alphonse, et je ne pouvais pas toujours m'empêcher de rougir.
Un après-midi qu'Henri Deslois entrait tout souriant, M. Alphonse lui cria:
--Vous savez que j'ai vendu la maison de la colline.
Les deux hommes se regardèrent; ils devinrent si pâles tous les deux que j'eus peur de les voir mourir sur place. Puis M. Alphonse se leva de sa chaise pour s'adosser à la cheminée, pendant qu'Henri Deslois poussait la porte, sans pouvoir arriver à la fermer.
Mme Alphonse posa sa dentelle sur ses genoux; et elle dit comme si elle répétait une leçon:
--Cette maison ne servait à rien, et je suis bien contente qu'elle soit vendue.
Henri Deslois vint s'asseoir sur la table, si près de moi qu'il aurait pu me toucher. Il dit d'une voix assez ferme:
--Je regrette que vous l'ayez vendue sans m'en avoir parlé, car j'avais l'intention de l'acheter.
M. Alphonse se tortilla comme un ver. Il faisait des efforts pour rire aux éclats, et, à travers son rire, il disait:
--L'acheter, l'acheter, mais qu'en auriez-vous fait?
Henri Deslois posa sa main sur le dossier de ma chaise, et il répondit:
--Je l'aurais habitée comme Jean le Rouge.
M. Alphonse se mit à aller et venir devant la cheminée; son visage était devenu d'un jaune terreux; il tenait ses mains dans les poches de son pantalon, et ses pieds se soulevaient si vite qu'on eût dit qu'il les remontait avec une ficelle qu'il tenait dans chaque main.
Puis il vint s'appuyer à la table en face de nous, et en nous regardant l'un après l'autre de ses yeux qui luisaient, il dit avec un mouvement de tout son buste en avant:
--Eh bien! je l'ai vendue, et comme cela, tout est fini!
Pendant le silence qui suivit, on entendit la jument blanche gratter le seuil avec son sabot, comme si elle appelait son maître.
Henri Deslois se dirigea vers la porte; puis il revint près de moi pour ramasser mon ouvrage qui avait glissé de mes mains sans que je m'en fusse aperçue.
Il embrassa sa sœur, et, avant de partir, il dit en me regardant:
--A demain!
Le lendemain, dans la matinée, ce fut Mme Deslois qui entra dans la lingerie. Elle vint droit à moi avec des mots insultants.
Mais M. Alphonse la fit taire d'un geste sec; puis, s'adressant à moi d'une voix adoucie, il dit:
--Mme Alphonse m'envoie vous dire qu'elle tient beaucoup à vous garder près d'elle. Elle désire seulement que dorénavant vous veniez à la messe avec nous.
Il essaya de sourire en ajoutant:
--Vous ferez le voyage en voiture.
C'était la première fois qu'il me parlait directement. Sa voix me parut un peu voilée, comme s'il éprouvait une gêne à me dire ces choses.
Je ne savais pas pourquoi je pensai que Mme Alphonse n'avait rien dit de tout cela, et qu'il mentait. Puis, en ce moment, il ressemblait tellement à la supérieure, que je ne pus m'empêcher de le braver.
Je répondis que je n'aimais pas aller en voiture, et que je continuerais d'aller à Sainte-Montagne.
Il rentra sa lèvre inférieure, et il se mit à la mordiller.
Aussitôt, Mme Deslois s'avança menaçante, en me traitant d'insolente. Elle répétait ce mot comme si elle n'en trouvait pas d'autres.
Elle le criait de plus en plus fort, et bientôt elle perdit toute mesure. Le blanc de ses yeux devint tout rouge, et elle leva la main pour me frapper.
Je reculai vivement en passant derrière ma chaise. Mme Deslois buta dans la chaise, qu'elle renversa, et elle dut se retenir à la table pour ne pas tomber.
Ses cris rauques m'épouvantaient.
Je voulus sortir de la lingerie; mais M. Alphonse s'était mis devant la porte comme pour la garder, et je revins en face de Mme Deslois, de l'autre côté de la table.
Elle parlait maintenant d'une voix étranglée. Elle disait des mots dont le sens m'échappait. Je trouvais seulement que ses paroles avaient une odeur insupportable. Elle cessa, après avoir crié de toutes ses forces:
--Je suis sa mère, entendez-vous?
M. Alphonse revint vers moi; il dit en me prenant le bras:
--Voyons! écoutez-moi.
Je me dégageai en le repoussant, et je sortis de la maison en courant.
Les derniers mots de Mme Deslois entraient dans ma tête comme un marteau pointu:
«Je suis sa mère, entendez-vous?»
Oh! ma mère Marie-Aimée, comme vous étiez belle à côté de cette autre mère, et comme je vous aimais en ce moment! Comme vos yeux de plusieurs couleurs rayonnaient et illuminaient votre vêtement noir, et comme votre visage était pur dans votre cornette blanche! Vous étiez aussi visible pour moi, que si vous eussiez été réellement devant moi.
Je fus toute surprise de me retrouver devant la maison de la colline; et en même temps, je m'aperçus que la neige tombait en tourmente. J'entrai dans la maison pour m'abriter, et j'allai tout de suite dans la pièce qui donnait sur le jardin.
Je cherchai à fixer ma pensée; mais mes idées tournoyaient dans ma tête comme les flocons de neige qui paraissaient monter de la terre et tomber du ciel en même temps; et chaque fois que je faisais un effort pour penser, ma mémoire ne m'apportait que les bribes d'une chanson que les petites filles chantaient joyeusement dans leurs rondes et qui disait:
On a tant fait sauter la vieille, Qu'elle est morte en sautillant, Tireli, Sautons, sautons, la vieille!
Je me trouvais bien dans cette maison silencieuse.
La neige s'arrêta de tomber, et les arbres me semblèrent aussi beaux que le jour où je les avais vus tout fleuris; et brusquement le souvenir de ce qui venait de se passer, se précisa dans mon esprit. Je revis la main aux doigts carrés de Mme Deslois; un grand frisson me secoua; quelle vilaine main, et comme elle était grande!
Puis l'expression du regard de M. Alphonse, quand il me prit le bras. Maintenant que j'y pensais, je me rappelais avoir déjà vu ce regard à une petite fille.
C'était un jour que je venais de voler un fruit tombé; elle s'était précipitée sur moi, en disant:
--Donne-m'en la moitié, et je ne le dirai pas.
Une grande répugnance m'était venue de partager avec elle, et, au risque de me faire voir par sœur Marie-Aimée, j'étais allée reporter le fruit sous l'arbre.
Et voilà qu'à penser à ces choses un désir violent me venait de revoir sœur Marie-Aimée. J'aurais voulu partir tout de suite. Mais, en même temps, je pensai qu'Henri Deslois avait dit hier en partant: «A demain!»
Peut-être était-il déjà à la ferme, m'attendant et s'inquiétant de ce que je pouvais être devenue.
Je sortis de la maison pour courir à Villevieille.
Je n'avais fait que quelques pas, lorsque je le vis venir sur le chemin.
La jument blanche gravissait difficilement le sentier plein de neige.
Henri Deslois était tête nue comme la première fois qu'il était venu ici; sa blouse se gonflait sous le vent, et il se retenait à la crinière de sa bête.
La jument s'arrêta devant moi.
Son maître se pencha, et saisit mes deux mains que je levais vers lui.
Il y avait sur son visage quelque chose de tourmenté que je n'y avais jamais vu. Je remarquai aussi que ses sourcils se rejoignaient comme ceux de Mme Deslois. Il dit un peu essoufflé:
--Je savais que je vous retrouverais ici.
Il ouvrit encore la bouche, et je fus tout de suite sûre que ses paroles allaient me donner de la joie.
Il serra davantage mes mains, et dit de la même voix essoufflée:
--N'ayez pas de haine contre moi.
Il détourna les yeux des miens:
--Je ne peux plus être votre ami.
Aussitôt, je crus que quelqu'un me donnait un coup violent sur la tête.
Il se fit dans mes oreilles un grand bruit de scie. Je vis Henri Deslois frissonner longuement, et j'entendis encore qu'il disait:
--Oh! comme j'ai froid!
Puis, je ne sentis plus sur mes mains la chaleur des siennes; et quand je compris que je restais seule sur le chemin, je ne vis plus qu'une masse d'un blanc gris, qui paraissait glisser sans bruit sur la neige du sentier.
Je descendis lentement l'autre versant de la colline.
Je marchai longtemps dans la neige qui crissait sous mes pieds.
J'avais déjà fait la moitié du chemin, lorsqu'un paysan m'offrit de monter dans sa voiture. Il allait aussi à la ville, et je me trouvai bientôt devant l'Orphelinat.
Je sonnai, et tout de suite la portière m'examina par le judas.
Je la reconnus. C'était toujours Bel-Œil.
Nous l'avions surnommée ainsi parce qu'elle avait un gros œil blanc. Elle ouvrit après m'avoir reconnue aussi. Elle me fit entrer, mais avant de refermer la porte derrière moi, elle me dit:
--Sœur Marie-Aimée n'est plus ici.
Je ne répondis pas; alors elle répéta:
--Sœur Marie-Aimée n'est plus ici.
J'entendais bien, mais je n'y apportais aucune attention; c'était comme dans les rêves où les choses les plus extraordinaires vous arrivent, sans que cela ait de l'importance.
Je regardais son œil blanc, et je dis simplement:
--Je reviens.
Elle ferma la porte derrière moi, et elle me laissa debout sous l'auvent, pendant qu'elle allait prévenir la supérieure.
Elle revint en disant que la supérieure voulait parler à sœur Désirée-des-Anges avant de me recevoir.
A un coup de sonnette, Bel-Œil se leva, en me faisant signe de la suivre.
La neige s'était remise à tomber.
L'obscurité était presque complète chez la supérieure.
Je ne vis tout d'abord que le feu qui flambait en sifflant. Une voix me fit regarder plus près. La supérieure disait:
--Alors vous revenez?
J'essayai de fixer mes idées; je ne savais pas bien si je revenais. Elle reprit:
--Sœur Marie-Aimée n'est plus ici.
Je crus que c'était le mauvais rêve qui continuait, et je toussai pour me réveiller; puis je regardai le feu, et je tâchai de savoir pourquoi il sifflait. La supérieure dit encore:
--Est-ce que vous êtes malade?
Je répondis:
--Non.
La chaleur me ranimait, et je me sentais mieux.
Je comprenais enfin que j'étais revenue, et que je me trouvais chez la supérieure. Je rencontrai ses yeux fixes et me rappelai tout.
Elle disait en se moquant:
--Vous n'avez pas beaucoup changé; quel âge avez-vous donc?
Je répondis que j'avais dix-huit ans.
--Eh bien, reprit-elle, cela ne vous a pas beaucoup fait grandir, d'aller dans le monde.
Elle mit un coude sur la table, et me demanda pourquoi je revenais.
Je voulais répondre que c'était pour voir sœur Marie-Aimée; mais j'eus peur de l'entendre encore me dire que sœur Marie-Aimée n'était plus ici, et je restai silencieuse.
Elle tira d'un tiroir une lettre qu'elle glissa sous sa main ouverte, et dit de l'air ennuyé d'une personne que l'on dérange pour peu de chose:
--Cette lettre m'avait déjà appris que vous étiez devenue une fille orgueilleuse et hardie.
Elle repoussa la lettre d'un geste las, et, après avoir respiré longuement, elle dit encore:
--On va vous envoyer aux cuisines, en attendant qu'on vous trouve une autre place.
Le feu sifflait sans relâche. Je continuais de le regarder sans parvenir à reconnaître laquelle des trois bûches faisait entendre ce sifflement.
La supérieure haussa sa voix monotone pour attirer mon attention. Elle me prévenait que sœur Désirée-des-Anges me surveillerait étroitement, et qu'il ne me serait pas permis de parler à mes anciennes compagnes.
Je la vis faire un geste vers la porte, et je sortis dans la neige.
Tout là-bas, de l'autre côté des allées, je voyais les cuisines. Sœur Désirée-des-Anges, longue et droite, m'attendait à la porte. Je ne voyais d'elle que sa cornette et sa robe noire, et je l'imaginais vieille et sèche.
L'idée me vint de me sauver; je n'avais qu'à courir jusqu'à la porte; je dirais à Bel-Œil que j'étais venue en visite; elle me laisserait sortir et tout serait dit.
Au lieu d'aller du côté de la porte, je me dirigeai vers les bâtiments où s'était passé mon enfance.
Je ne savais pas pourquoi j'y allais. Mais je ne pouvais pas m'empêcher d'y aller. Je ressentais aussi une grande fatigue, et j'aurais voulu m'étendre pour dormir longtemps.
Le vieux banc était toujours à sa place; j'écartai de la main la neige qui le recouvrait; et je m'assis en m'appuyant au tilleul, comme autrefois M. le curé.
J'attendais quelque chose, et je ne savais pas quoi. Je regardai la fenêtre de la chambre de sœur Marie-Aimée.
Elle n'avait plus ses beaux rideaux de mousseline brodée, mais elle avait beau être pareille aux autres, je la trouvais quand même différente, et, si les épais rideaux de calicot ne déparaient pas les autres fenêtres, ils lui faisaient à elle comme un visage aux yeux fermés.
La nuit commença à tomber sur les allées, et les lumières s'allumaient à l'intérieur des salles.
Je voulais me lever du banc; je pensais: «Bel-Œil va m'ouvrir la porte.»
Mais mon corps était comme écrasé, et il me semblait que des mains larges et dures se posaient lourdement sur ma tête, et toujours ces mots revenaient comme si je les avais prononcés tout haut: «Bel-Œil va m'ouvrir la porte.»
Mais voilà qu'une voix pleine de pitié disait près de moi:
--Je vous en prie, Marie-Claire, ne restez pas ainsi dans la neige!
Je relevai la tête: j'avais devant moi une toute jeune religieuse dont le visage était si beau, que je ne me souvenais pas d'en avoir jamais vu de pareil.
Elle se pencha pour m'aider à me lever, et comme j'avais de la peine à me tenir debout, elle passa mon bras sous le sien pendant qu'elle disait:
--Appuyez-vous sur moi.
Je vis aussitôt qu'elle me conduisait vers les cuisines, dont la large porte vitrée était tout éclairée.
Je ne pensais plus à rien. La neige, qui tombait fine et dure, me piquait le visage, et je sentais de violentes brûlures aux paupières. En entrant dans les cuisines, je reconnus les deux jeunes filles qui se tenaient devant le grand fourneau carré.
C'étaient Véronique la pimbêche et la grosse Mélanie, et il me sembla entendre sœur Marie-Aimée quand elle les nommait ainsi.
Seule, la grosse Mélanie me fit un petit signe au passage, et j'entrai avec la jeune sœur dans une chambre éclairée par une veilleuse.
Cette chambre était séparée en deux par un grand rideau blanc.
La jeune sœur me fit asseoir sur une chaise qu'elle tira de derrière le rideau, et elle sortit sans rien dire.
Un peu après, la grosse Mélanie et Véronique la pimbêche entrèrent pour mettre du linge propre au petit lit de fer qui était à côté de moi.
Quand elles eurent fini, Véronique, qui avait évité de me regarder, se tourna vers moi pour me dire qu'on n'aurait jamais cru que je serais revenue. Elle avait un air méprisant comme si elle me reprochait une chose honteuse.
La grosse Mélanie joignit ses mains sous son menton. Elle penchait toujours la tête de côté, comme quand elle était petite fille. Elle me dit avec un sourire affectueux:
--Je suis bien contente qu'on t'ait mise aux cuisines.
Puis, elle tapota un peu le lit.
--Tu prends ma place, c'est moi qui couchais ici.
Elle montra du doigt le rideau en baissant la voix:
--Sœur Désirée-des-Anges couche là.
Quand elles furent sorties en fermant la porte derrière elles, je me rapprochai du lit de fer.
Ce grand rideau blanc m'impressionnait. Il me semblait voir remuer des ombres dans le creux des plis que la veilleuse n'éclairait pas.
Mon attention fut détournée par la cloche du dîner. J'en reconnaissais le son, et, malgré moi, j'en comptais les coups.
Puis le silence se fit, et la jeune sœur entra de nouveau dans la chambre. Elle m'apportait un bol de bouillon tout fumant.
Elle fit glisser le grand rideau sur sa tringle; et elle eut presque le même geste que Mélanie quand elle dit:
--Voici votre chambre, et voici la mienne!
Je fus tout de suite rassurée en voyant que son petit lit de fer était pareil au mien. Je commençais à penser que j'avais devant moi sœur Désirée-des-Anges, mais je n'osais pas y croire et je le lui demandai.
Elle fit «oui» de la tête, et tout en approchant sa chaise de la mienne, elle dit en mettant son visage dans la lumière:
--On dirait que vous ne me reconnaissez pas!
Je la regardai sans répondre.
Non, je ne la reconnaissais pas: j'étais même sûre de ne l'avoir jamais vue, car je n'imaginais pas qu'on pût oublier ses traits lorsqu'on les avait vus une seule fois.
Elle fit une petite moue comique en disant:
--Je vois bien que vous ne vous souvenez plus de cette pauvre Désirée Joly.
Désirée Joly?... ah! si je m'en souvenais! c'était une jeune fille qui faisait son noviciat; elle avait un visage plus rose que les roses, elle avait aussi une taille fine, et elle était rieuse et aimante. Elle sautait si fort, quand elle jouait à la ronde avec nous, que sœur Marie-Aimée lui disait souvent:
--Voyons, mademoiselle Joly, pas si haut, on voit vos genoux.
Et maintenant, j'avais beau regarder sœur Désirée-des-Anges, il m'était impossible de faire le plus petit rapprochement. Elle dit:
--Oui, le vêtement de religieuse nous change beaucoup!
Elle releva ses manches d'un geste vif, et avec la même petite moue de tout à l'heure, elle dit encore:
--Oubliez que je suis sœur Désirée-des-Anges, et rappelez-vous que Désirée Joly vous aimait bien autrefois.
Elle reprit avec vivacité:
--Oh! moi, je vous ai reconnue tout de suite. Vous avez toujours votre figure de petite fille.
Quand je lui dis que j'avais imaginé une sœur Désirée-des-Anges bien vieille et bien méchante, elle répondit:
--Nous nous étions trompées toutes les deux; on vous avait montrée à moi comme une fille vaniteuse et arrogante. Mais quand je vous ai vue pleurer au milieu de toute cette neige, j'ai pensé que vous aviez surtout de la peine et je suis allée vers vous.
Après m'avoir aidée à me mettre au lit, elle sépara la chambre avec le rideau, et je m'endormis aussitôt.
Mais c'était un mauvais sommeil. Je me réveillais à tout instant; j'avais toujours une grosse pierre sur la poitrine, et quand je réussissais à la rejeter, elle se partageait en plusieurs morceaux, qui retombaient sur moi, et m'écrasaient les membres.
Puis je rêvai que je me trouvais sur une route pleine de pierres coupantes. J'y marchais avec une extrême difficulté; de chaque côté de la route, il y avait des champs, des vignes, des maisons.
Toutes les maisons étaient couvertes de neige, tandis qu'un beau soleil éclairait les arbres chargés de fruits.
Je quittais la route pour entrer dans les champs, et je m'arrêtais à tous les arbres, pour goûter à chaque fruit, mais tous étaient amers, et je les rejetais avec dégoût.
Je cherchais à entrer dans les maisons couvertes de neige, mais aucune n'avait de porte. Je revins sur la route, et voilà que les pierres s'amoncelèrent autour de moi en si grande quantité qu'il me fut impossible d'avancer. Alors, j'appelai à mon secours; j'appelai de toutes mes forces, sans que personne entendît. Et quand je sentis que j'allais être ensevelie sous l'énorme monceau, je fis un tel effort pour me dégager, que je me réveillai.
Pendant un instant, je crus que je rêvais encore; le plafond de la chambre me parut à une hauteur extraordinaire. La tringle qui soutenait le rideau blanc brillait par endroits, et la branche de buis clouée au mur allongeait son ombre jusque sur la Vierge, qui tendait les bras dans son coin.
Puis un coq chanta. Il recommença plusieurs fois comme s'il eût voulu effacer son premier chant, qui s'était arrêté court, comme un cri d'angoisse.
La veilleuse se mit à grésiller. Elle pétilla longtemps avant de s'éteindre, et, quand tout fut devenu noir dans la chambre, j'entendis la respiration mince et régulière de sœur Désirée-des-Anges.
Bien avant le jour, je me levai pour commencer mon métier de cuisinière.
Mélanie me montra comment on soulevait les énormes marmites.
Il fallait autant d'adresse que de force. Il me fallut plus d'une semaine avant de pouvoir seulement les bouger de place.
Ce fut encore Mélanie qui m'apprit à sonner la lourde cloche du réveil: elle me montra comment on cambrait les reins pour tirer la corde. Je saisis vite le balancement du son régulier, et chaque matin, malgré le froid ou la pluie, j'avais un grand plaisir à sonner le réveil.
La cloche avait un son clair que le vent augmentait ou diminuait, et je ne me lassais pas de l'entendre.
Il y avait des jours où je sonnais si longtemps, que sœur Désirée-des-Anges ouvrait la fenêtre et me disait avec une moue suppliante:
--Assez! Assez!
Depuis que j'étais aux cuisines, Véronique la pimbêche affectait de regarder de côté en me parlant, et si je me renseignais près d'elle pour connaître la place d'un objet, elle me l'indiquait seulement d'un geste.