Part 9
C'était, en 1859, un fort joli garçon, un peu fat, légèrement prétentieux, et fier comme il convient de ses avantages. Il avait vingt-neuf ans, une agréable figure, beaucoup d'argent, et un bon tailleur. On citait comme une merveille son hôtel de Bordeaux, on admirait ses chevaux et ses voitures, on copiait servilement ses livrées; son chalet d'Arcachon avait rendu malade de jalousie un Anglais spleenique. Enfin, la capricieuse fortune s'était complue à vider sur la tête de cet heureux mortel le coffre-fort de ses faveurs.
Hector était le fils unique d'un armateur fabuleusement riche et néanmoins d'une honnêteté si rare, qu'à Bordeaux son nom était devenu le synonyme de probité commerciale. Sur la fin de sa carrière, et comme il songeait sérieusement à jouir enfin de ses millions, ce négociant fut atteint de malheurs que nul ne pouvait prévoir. La faillite de plusieurs maisons d'Angleterre et de Hollande, trois sinistres en mer, une baisse énorme sur les vins, le mirent à deux doigts de sa perte. Tout autre que lui eût succombé, son immense crédit lui permit de faire face à tout, l'orage passa sans le renverser.
Mais s'il ne fut pas ruiné complétement, ses capitaux subirent une telle diminution qu'il se trouva pauvre, en comparant le passé au présent. Il en prit un grand chagrin, comme tout homme habitué au bonheur, qui ne sait ce que c'est que la lutte et se laisse abattre au premier revers. La mort de sa femme, sa compagne de vingt-cinq ans, qu'il aimait de tout ce que le commerce lui avait laissé de coeur, compliqua des peines déjà au-dessus de son énergie. Il baissa la tête sous ce dernier coup, languit une année à peu près, et mourut avec le regret de n'avoir pu réparer ce qu'il appelait son désastre, en demandant pardon à son fils de l'avoir mis sur la paille par son imprudence.
A vingt-trois ans, Hector se trouva donc orphelin, libre et maître d'une fortune qui s'élevait encore à bien près de cent mille livres de rentes. Son père, en mourant, lui avait recommandé de continuer les affaires; mais, après quelques jours de réflexions, il pensa qu'il n'avait pas de goût dispendieux, que par conséquent il était assez riche. Il liquida à tout prix les opérations en train, ferma le comptoir et ne voulut plus entendre parler d'affaires. Il disait qu'il n'avait pas trop de tout son temps pour s'occuper sérieusement de ses plaisirs.
De ce moment, il donna le vol à toutes ses fantaisies, et commença d'éparpiller ses revenus le plus joyeusement du monde, en compagnie de quelques _beaux_ de son cercle qui, dès les premiers jours, voulurent bien lui former une petite cour, et devinrent plus tard les satellites de cet astre.
Hector, cependant, en vrai fils de son siècle calculateur, prétendit mettre à son désordre un ordre infini. Il se le promit et se tint parole, fermant les oreilles lorsqu'il le fallait, et même le coeur, à tous les entraînements. Il eut pour ses prodigalités la prudence d'un avoué. Il s'accorda pour soixante mille francs de folies par an, et jamais il ne dépensa dix louis de plus.
C'en était assez pour lui assurer une belle position; il eut l'art de prendre la première place. Une aventure scandaleuse dans le grand monde fut la première marche de son piédestal. Il ne mentit pas à de si heureux débuts, et la chronique assure que rarement il trouva des cruelles. Sans doute il eut l'adresse de bien choisir, et il ne compromit pas sa réputation de conquérant, en livrant des batailles perdues d'avance, ou même douteuses.
Il avait d'ailleurs une vie fort occupée. Une danseuse arrivait-elle au Grand-Théâtre avec de niaises prétentions à la vertu? on était sûr de le trouver à la tête de la cabale qui chutait ce sylphe à préjugés et le forçait de partir ou de se rendre. D'ordinaire il tyrannisait la première forte chanteuse, heureuse de s'assurer, à ce prix, la protection d'un homme qui régnait despotiquement dans la loge infernale de l'Opéra, et dont le _veto_ était sans appel au moment critique des débuts. Elle avait droit, en échange de sa confiance, à des succès orageux payés comptant, à des avalanches de bouquets et de couronnes, à une ovation lors de son bénéfice, et à un compte ouvert à la caisse de son tyran, à l'article amour.
Que fallait-il à Hector pour couronner l'édifice de sa réputation? Deux ou trois duels. Il les eut, heureux pour lui, pas trop malheureux pour ses adversaires. La gloire sans le remords, le triomphe sans l'odieux de la victoire. Sa bravoure devint un fait notoire, et il fut à l'abri des méchancetés directes. On redoutait d'ailleurs son esprit un peu brutal, comme celui de tous les hommes avantageux qui, après avoir tout osé, croient pouvoir tout dire.
Pour varier ces occupations si nobles et si graves, Hector, suivant la saison, chassait ou s'aventurait en mer, sur un yacht à lui. Puis il dressait ses attelages et montait à cheval. Quand il passait, bien des gens s'arrêtaient au bord du trottoir ou tout au moins se retournaient. Les petites grisettes, si agaçantes sous leurs bonnets à ruches de rubans, n'avaient pas pour le regarder d'assez grands yeux. Il pouvait recueillir sur sa route comme un murmure d'admiration. On disait:
--Voilà M. Malestrat qui passe.
Et c'est là une jouissance vive et délicate, la plus grande des villes de province. A Paris, on ignore ce plaisir, qui transporte la vanité: Rastignac et de Marsay passent inaperçus dans la foule qui roule sur les boulevards. La majorité ne connaît pas M. de Rothschild de vue.
Hector eût peut-être fait courir; la déconfiture d'un sien ami qui avait dépensé un million pour gagner un prix de huit cents francs, vint l'éclairer fort à propos sur le danger d'une écurie. Ce fut comme un poteau de salut placé près de l'abîme. Sa plus grosse dépense resta le jeu. On joue beaucoup à Bordeaux; quiconque s'est promené passé minuit aux alentours du Grand-Théâtre, a pu facilement s'en convaincre. A travers les volets des clubs, fermés par ordre de la police, filtrent de vives lueurs, et dans le silence de la nuit on entend le tintement de l'or sur les tapis. C'est comme une provocation de la fortune, comme une enseigne au-dessus de la porte: Ici l'on gagne. Par malheur, on y perd souvent aussi, mais Hector était heureux au jeu.
Aussi ce roi absolu était à la fois très envié, très adulé, très calomnié. Les uns le disaient avare, les autres prodigue. On ne peut contenter tout le monde. Quelques hommes, de ceux qui le gagnaient plus que de raison au baccarat, l'accusaient d'être joueur. Certains soupeurs émérites avaient bien été jusqu'à dire du mal de sa cave et à déconsidérer son cuisinier. Enfin deux ou trois belles dames, après s'être inutilement compromises pour lui, en étaient venues à déchiqueter sa réputation de leurs trente-deux fausses dents. Mais il avait pour lui l'escadron charmant des demoiselles à marier,--on le disait si dangereux!--et la phalange sacrée des mamans qui le guignaient pour leurs fillettes,--on assurait qu'il ne tiendrait pas à la dot;--et aussi ceux qui lui empruntaient de l'argent. En tout, une armée respectable. Amis et ennemis, flatteurs et calomniateurs, il avait tout ce qui consacre la supériorité.
Eh bien! cet homme heureux s'ennuyait.
Comme nombre de gens, Hector valait mieux que sa réputation. Qui l'eût jugé sur sa façon de vivre, se fût grossièrement trompé. Il avait fait nombre de folies, mais sans passion, le coeur y était resté étranger. Il agissait suivant certaines formules que le monde impose, et qui souvent rendent un homme d'esprit tributaire des imbéciles. Devenir un homme à la mode l'avait flatté en commençant; son but atteint, il avait cru son honneur intéressé à maintenir sa réputation. Sa vanité était devenue comme un boulet qu'il traînait, sans oser rompre la chaîne. Il avait bonne envie de donner un but a son existence, mais il ne savait lequel. Une fausse honte, une certaine défiance de soi, et aussi les mille fils de l'habitude le retenaient.
Il se demandait comment s'y prendre pour faire autrement qu'il n'avait fait jusqu'alors, cherchait et ne trouvait pas. Qu'entreprendre à son âge? Se remettre aux affaires? Mais l'argent fait tout l'intérêt du commerce, et il se trouvait plus riche que ses désirs. Il eût fallu se mettre résolûment à travailler, mais à quoi? et que dirait Bordeaux? Brave l'épée à la main, il se sentait sans courage contre l'opinion. N'était-il pas lui-même l'homme de l'opinion, et ne lui devait-il pas tout? Il ne savait que rougir de son peu de résolution. Il méprisait un peu ses bons amis, mais leurs railleries lui inspiraient une véritable terreur. Jusqu'alors il avait vécu non pour soi, mais pour les autres; il le comprenait fort bien, et cette idée l'exaspérait. En jugeant l'avenir d'après le passé, il se sentait le coeur affadi, mais il ne se décidait à rien.
Le fait est qu'il était excédé de cette existence, plus aride qu'un éloge académique, et, malgré son apparente variété, plus monotone que les évolutions d'un pendule.
Le soir, en rentrant chez lui, il se laissait aller sur son fauteuil, plus fatigué qu'un acteur après six heures de planches, bâillait et se répétait avec un énorme découragement:
--C'est toujours la même chose, toujours la même chose!
Ah! si les amis l'avaient vu! Mais il cachait soigneusement cet écrasant ennui, que nul ne soupçonnait, pas même son valet de chambre.
Enfin, un matin, il eut une inspiration qu'il jugea envoyée d'en haut.
--Si je faisais une fin, murmura-t-il, si je me mariais?
Il saisit l'inspiration au vol, et, séance tenante, sans trouble, sans hésitations, il décida qu'avant trois mois il serait marié; lui qui jusqu'alors n'avait pensé au mariage que comme un jeune sous-chef du ministère, ambitieux et remuant, pense à sa retraite.
Son esprit ne s'arrêta pas une minute à ces mille détails futiles ou graves, tristes ou charmants, qui font du mariage une si belle ou si terrible chose. Il ne songea pas davantage aux sept ravissements qui, dit le poète arabe, attendent le coeur de l'époux. Même il ne se posa pas ce terrible problème, fantôme de la dernière nuit de ceux qui vont se lier pour toujours:--Serai-je heureux? serai-je malheureux?
Non, il se disait simplement:--J'ai assez de la vie de garçon, cela me changera.
Et il bâtissait ainsi son château en Espagne:
--Ma femme sera jolie, spirituelle et très riche. Nous aurons la meilleure maison de Bordeaux. Elle fera admirablement les honneurs de son salon, nous recevrons beaucoup, je serai le plus envié et, partant, le plus heureux des hommes.
Après avoir vécu pour le monde, il allait se marier pour le monde. Toujours la même folie.
Le soir même, avant de quitter le cercle, il fit part à ses amis de sa grande résolution; il dit que c'était chose arrêtée irrévocablement.
Il était à peine sorti, qu'il y eut un _tolle_ général.--Quelle mouche l'avait piqué? devenait-il fou? Se mettre la corde au cou, à son âge!
Si encore il avait demandé conseil à ses amis! A quoi servent les amis, si on ne les consulte pas? Les intimes se déclarèrent très blessés, disant qu'il avait conduit toute cette affaire avec peu de délicatesse.
Mais les commensaux habituels d'Hector, hôtes de tous les jours, étaient sérieusement affectés. Ils prévoyaient que la caisse d'un homme marié est de plus difficile composition que celle d'un célibataire. Au fond, ils se trouvaient lésés, et leur figure prit le deuil que bientôt, sans doute, allait prendre leur fourchette.
La conversation sur ce texte du mariage d'Hector fut infinie. La table de baccarat fut délaissée, tant était grand l'intérêt.
Comme il avait gagné toute la soirée, on vit bien que le dépit ne l'avait pas fait parler. Aussi ne songea-t-on qu'à découvrir la femme mystérieuse qui avait triomphé de l'irrésistible. Toutes les demoiselles et veuves à marier de la ville et des environs furent passées en revue, sans que le moindre indice pût mettre sur la trace.
Enfin, à deux heures du matin, on se sépara sur cette conclusion, qu'il devait y avoir un amour sous roche.
Il y avait bien une épouse sous roche, en effet, mais d'amour point. Hector était simplement promis à une jeune fille que, depuis dix-sept ans passés, on lui tenait en réserve. Elle s'appelait Aurélie Blandureau et habitait Paris. Les amis ignoraient ce détail.
Autrefois, lorsqu'il commençait timidement les affaires avec les capitaux d'autrui, M. Malestrat avait eu un associé, M. Blandureau.
Bientôt cet associé se lassa. Il ne comprenait pas grand'chose aux opérations qu'il faisait, puis il trouvait la fortune trop lente à venir à Bordeaux. Il partit pour Paris, fonda une maison de commission et se maria. Mariage et maison prospérèrent; il avait déjà mieux de cinq cent mille francs lorsque sa femme lui donna une fille. M. Malestrat, choisi pour parrain, fit, à cette occasion, le voyage de Paris avec son fils, âgé de dix ans.
Le soir même du baptême, après un magnifique dîner où l'on but prodigieusement à la santé de l'accouchée, les deux associés se jurèrent de marier ensemble leurs enfants. Il n'y eut pas de billets échangés ni de dédit stipulé; mais on sait ce que vaut une bonne parole.
Pour les deux familles, cette union devint une chose aussi certaine que si le maire y eût passé avec son écharpe. Lorsque M. Blandureau écrivait, toujours il demandait des nouvelles du mari de sa fille. M. Malestrat, de son côté, ne manquait jamais de s'informer de la femme de son fils.
Hector avait toujours entendu parler «de cette affaire» comme de chose arrêtée. On ne lui demanda pas son avis. D'ailleurs, que lui importait? Il avait seulement été prévenu que les dix-huit ans de mademoiselle Blandureau étaient l'échéance.
Lors des revers de M. Malestrat, il eût pu y avoir rupture. L'armateur écrivit à son ami, dès qu'il vit clair dans sa situation, pour lui avouer qu'il n'avait même plus cent mille livres de rentes, et lui rendre sa parole. Mais M. Blandureau n'entendit pas de cette oreille.
«Ce qui est fait est fait, écrivit-il noblement par le retour du courrier. Ma fille aura quinze cent mille francs de dot; je me soucie peu de l'argent. N'eussiez-vous plus une obole, nos paroles tiennent toujours.»
A la mort de son père, Hector ne voulut pas laisser protester sa parole. Il continua la correspondance avec M. Blandureau. Chaque année, au premier janvier et le jour de la Sainte-Aurélie, il faisait porter au chemin de fer une caisse de cadeaux. Ces attentions valaient un engagement formel et expliquent la brusque décision d'Hector: ce n'était plus qu'une question de «probité commerciale.»
Du reste, il ne savait rien de sa fiancée, sinon qu'elle s'appelait Aurélie, qu'elle était grande et brune, et qu'elle avait été élevée au Sacré-Coeur.
II
Un excellent système pour ne pas revenir sur une détermination, est de s'en ôter les moyens. Ainsi fit Hector: il brûla ses vaisseaux en écrivant à son futur beau-père pour lui annoncer «que, fin septembre, il irait lui rappeler un engagement cher à son coeur.»
Aussitôt il s'occupa sérieusement de son départ. Ce n'était pas une petite besogne: il avait à mettre ordre à ses affaires et à liquider un passé orageux.
Comptant ne revenir à Bordeaux qu'avec sa femme, il ne voulait rien laisser en arrière qui pût trahir le secret des années écoulées. Il redoutait le sort de certains maris que des spectres oubliés viennent tirer par les pieds lorsqu'ils s'endorment dans la quiétude. Il prit des précautions et voulut des garanties. Avant de jeter ses souvenirs à la mer, il eut soin de les lester d'une bonne grosse pierre qui les empêchât de revenir jamais flotter à la surface.
Le dernier acte de ce sacrifice fut l'inventaire de ses trophées de séducteur. Il s'était enfermé avec un grand feu dans la cheminée pour l'auto-da-fé. En fouillant à pleines mains dans le tiroir de son secrétaire, il lui semblait qu'il remuait les cendres de son coeur. C'était un retour sur lui-même, un examen de conscience qui plus d'une fois le fit rougir.
Tout y passa sans pitié, sinon sans regrets: rubans fanés, bouquets flétris, portraits microscopiques, bagues, boucles soyeuses brunes ou blondes, billets parfumés de violette ou de verveine, tout, tout. A chaque lettre cependant il s'arrêtait. Une nouvelle écriture, n'était-ce pas un nouveau chapitre?
Il regardait en soupirant s'envoler la fumée, roulant dans ses spirales des bluettes de papier où les lettres un instant apparaissaient en traits de feu.
Cette fumée, n'était-ce pas sa jeunesse?
Et tandis qu'avec les pincettes il attisait la flamme, il se demandait tout ce que représentaient au juste ces reliques de promesses oubliées, de serments menteurs, d'illusions, d'amour vrai, de larmes ou de remords.
Lorsqu'il n'y eut plus qu'un monceau de cendres au-dessus duquel voltigeaient quelques débris, comme des papillons noirs, il poussa un soupir de satisfaction.
--Allons! se dit-il, c'est fini, je suis libre, je suis un autre homme.
Le lendemain, il fit venir son tapissier. Il s'agissait, en son absence, de changer tous les ameublements. Puis il livra son hôtel aux peintres, qui, des caves aux greniers, devaient tout refaire, tout restaurer. Par ce dernier acte de sa volonté, il se mettait bénévolement à la porte de chez lui.
On était à la fin de juin, lorsque, ses dernières visites P. P. C. faites, Hector quitta Bordeaux. Trois mois encore le séparaient de sa première entrevue avec sa future. Il n'en était pas embarrassé. Il avait pensé qu'un voyage en Suisse est la préface indispensable d'un mariage, et il était parti.
C'était prendre le chemin des écoliers, mais tout chemin mène à Rome. Hector se réjouissait d'avoir un peu de temps devant lui pour réfléchir et se préparer convenablement. On n'entre pas dans une idée aussi facilement que dans une paire de pantoufles, et il devait se familiariser avec la sienne. Il s'exerçait au genre grave qui sied à l'homme sur le point de devenir père de famille, et il trouvait que cet air lui allait bien. Il avait commandé à son tailleur des vêtements d'une coupe sérieuse, parce qu'il avait reconnu la vérité du vieux proverbe: l'habit fait le moine.
Après moins d'un mois d'exercice, une véritable métamorphose s'était accomplie en lui. Plusieurs fois il se surprit à croire qu'il était réellement marié, et depuis plusieurs années; avait-il l'occasion de causer avec une jeune femme, il prenait involontairement un ton paternel.
Mais il eut beau se promener six semaines durant à travers la Suisse, il avait des yeux pour ne pas voir, il ne regarda rien. Les plus beaux paysages le trouvèrent indifférent, son esprit était ailleurs.
Peu à peu, sans s'en rendre compte, il était parvenu à se monter l'imagination. Peu pressé d'arriver, au départ, voilà que tout à coup il fut dévoré d'impatience. Il comptait les jours et même les heures. Le miroitement de l'inconnu l'attirait invinciblement. Il lui arriva de soupirer pour mademoiselle Aurélie, et, symptôme plus grave, il ne se trouvait pas ridicule.
Tant et si bien qu'un mois avant l'époque fixée, il s'éveilla à Tours, à six heures de Paris. Comment cela s'était-il fait? Il se le demanda quand la raison lui revint.
Il brûlait d'arriver. Dans le lointain du calendrier, la maison de M. Blandureau lui apparaissait comme la terre promise. Là régnait Aurélie. Il n'avait qu'à se rendre à la gare, à prendre un billet, le soir même il serait près d'elle. Quelle tentation!
Mais quoi! arriver ainsi à l'improviste, tomber dans une maison comme un avis de démolition! N'y verrait-on pas une preuve de mauvais goût, une défiance peu délicate, un sentiment d'infériorité? L'exactitude en matière d'échéance consiste moins à être prêt quinze jours à l'avance qu'à se trouver en mesure à l'heure juste. Il se fit violence et décida qu'il attendrait.
Mais que faire, à Tours, seul, pendent quatre éternelles semaines?
Il avait à choisir entre ces deux alternatives: revenir sur ses pas, ou mettre à profit ses dernières heures de liberté, en étudiant incognito la vie parisienne.
Justement Hector ne connaissait pas Paris. Il y était venu tout enfant; mais, depuis qu'il était en âge de raison, il n'avait jamais voulu y remettre les pieds. Il redoutait les désenchantements du retour. Après six mois du boulevard des Italiens, se contenterait-il des Fossés de l'Intendance? Peut-être Bordeaux lui paraîtrait-il alors mesquin et petit, il aurait des regrets. Il ne tenta pas l'aventure, ne voulant pas quitter sa ville, où il avait une supériorité que ne consacrerait pas Paris. Il aimait mieux être le premier dans la seconde ville de France, que le second dans la première: du César tout pur.
Mais, à la veille d'un mariage, il eut peur de Paris et aussi de lui-même. La conversion était trop fraîche. De fait, on aurait tort de choisir la grande ville, pour y faire retraite avant ses noces. Toutes les tentations de saint Antoine y paient leurs impositions et s'y promènent en robes de soie. Hector se dit qu'une fois marié il aurait tout le temps d'aller à la découverte. C'était un expédient à tenir en réserve, une poire pour la soif future.
Cependant, continuer le métier d'amoureux errant lui souriait peu.
Il était à bout de délibérations et d'expédients, lorsque fort à point il se souvint d'un de ses bons amis d'enfance, qui devait avoir planté sa tente sur les bords de la Loire, quelque part, entre Blois et Tours.
Cet ami l'était venu voir souvent à Bordeaux, et à chaque fois l'avait conjuré de lui rendre ses visites. Il avait promis, parce que les promesses ne coûtent rien; il avait songé, qui plus est, à tenir sa parole, mais toujours au dernier moment quelque empêchement était survenu. Cependant il aimait beaucoup cet ancien camarade de collége, il l'estimait, et il éprouvait à le revoir un extrême plaisir.
En ce moment, il s'accrocha à ce souvenir avec l'empressement que met l'homme qui se noie à saisir une branche. Il s'habilla en toute hâte et courut aux informations.
Tout le monde à Tours connaît M. Ferdinand Aubanel. Il habite, à cinq petites lieues, une belle propriété, la Fresnaie. A l'éloge pompeux qu'on lui fit de son ami, Hector conclut que la tente devait être un château.
Il n'avait plus rien à apprendre. Il eut vite trouvé une calèche, et, tout en roulant sur le chemin qui mène à la Fresnaie, il se répétait qu'il est bon d'avoir des amis un peu partout.
III
Le véhicule avançait lentement, les chevaux, comme on dit, trottaient sur place, le conducteur dormait à demi. Hector ne songeait pas à s'en plaindre. Enfoncé dans une rêverie sans but, il se laissait aller au balancement monotone de la voiture; son esprit se reposait à contempler ces paysages si tranquilles de la Touraine.
La route était belle. Tantôt accrochée au flanc d'une colline ombreuse, elle dominait le cours de la Loire; tantôt elle s'enfonçait dans quelque fraîche vallée, avec mille sinuosités qui adoucissaient les pentes.
Bientôt on prit un chemin de traverse.
--Voici que nous avançons, dit le conducteur.
Et d'un coup de fouet, il éveilla ses maigres chevaux, dont l'allure ne changea pourtant pas.
Déjà tout annonçait le voisinage de quelque riche habitation. L'oeil du maître devait veiller par là. Les haies vives étaient bien entretenues, alignées et sans espaces vides, les fossés relevés soigneusement, les arbres taillés de façon à donner de l'ombre sans que le chemin fût endommagé par l'humidité.
On dépassa deux fermes, tapies dans des massifs d'ormeaux comme des nids; plus loin, c'était le toit pointu d'un pigeonnier qu'on apercevait dominant les cimes. On coupait, dans une prairie, le regain un peu en retard cette année, et l'odeur des foins embaumait l'air. Dans un enclos soigneusement entouré de barrières, des chevaux de race paissaient. Au bruit de la voiture, ils relevaient leurs têtes intelligentes; l'un d'eux, le favori sans doute, s'avança jusqu'aux poteaux de la petite porte, allongeant son col fin par-dessus les planches.