Mariages d'aventure

Part 8

Chapter 83,808 wordsPublic domain

Il entra. Suivant sa noble et affable habitude, il salua gracieusement le nouveau client, en trois temps, ainsi que le prescrivent les professeurs de maintien de la bonne école, les talons sur la même ligne, la pointe du pied en dehors, le buste légèrement incliné, le coude arrondi, la main à la hauteur de la poitrine...

Il exécutait le deuxième temps de son salut, il préparait déjà le troisième, lorsque le client lui sauta à la gorge, sans pitié pour le jabot, en l'appelant: Misérable!

Ce pauvre M. de Saint-Roch eut une terrible frayeur. Il fit un bond de côté, cherchant à mettre la table entre lui et ce visiteur peu parlementaire.

Ce rapide mouvement de retraite lui réussit; mais, dans son évolution, il heurta la table et entraîna sept à huit ex-voto de porcelaine, qui tombèrent et se brisèrent avec éclat.

--Bon, pensait l'ambassadeur, ce doit être quelque nouveau marié qui n'est pas content. Je connais ça.

Ce n'était pas un nouveau marié, mais bien M. Gerbeau en personne. La lettre anonyme de Lorilleux produisait son petit effet. Ce n'était plus l'honnête et digne négociant qu'on connaît, c'était un tigre déchaîné. Savoir le nom de sa fille sur les registres de M. de Saint-Roch l'avait jeté hors de ses gonds. Il s'était promis de donner des coups de canne à l'ambassadeur, et il venait à la seule fin de tenir sa promesse.

Cependant, l'inventeur du mariage, retranché derrière sa table, avait repris un peu de courage.

--Je vous préviens, dit-il à son adversaire, que si vous usez encore de violence, j'appelle mes domestiques. Maintenant, si vous voulez causer, causons, mais doucement. Qui êtes-vous et que...

--Qui je suis, coquin, répondit l'ex-fabricant, un père dont tu as failli compromettre la fille, infâme tripoteur! Je suis monsieur Gerbeau, à qui tu voulais donner pour gendre un homme taré, vil brocanteur! un certain Pascal Divorne, renvoyé honteusement de l'École.

--Taisez-vous, cria M. de Saint-Roch, et n'insultez pas un jeune homme qui vaut mieux dans son petit doigt que vous dans toute votre personne.

--Ah! tu m'insultes, coquin! reprit M. Gerbeau. Attends, attends!

Et il tournait autour de la table pour tâcher de saisir le négociateur. Mais M. de Saint-Roch n'était pas moins leste que lui; la discussion cependant continuait.

--Qui t'a permis de te mêler du mariage de ma fille?

--Je n'ai pas de comptes à rendre.

--Je m'adresserai aux tribunaux.

--Je m'en soucie peu, j'ai des arrêts qui sanctionnent mon honorable profession.

De guerre lasse, essoufflés, n'en pouvant plus, les deux adversaires s'arrêtèrent. Mais quel désordre, justes dieux! dans la toilette si bien ordonnée de M. de Saint-Roch! Les chaînes d'or battaient au hasard sa poitrine, le jabot pendait comme une loque, une des manchettes était arrachée à demi; et la belle chevelure blonde qui s'était déplacée!

Il n'avait pas cependant, cet illustre ambassadeur, perdu sa faconde si brillante; il entreprit, à force d'éloquence, de dompter le farouche M. Gerbeau.

--Vous avez parlé de tribunaux, monsieur, s'écria-t-il, mais n'aurais-je pas le droit de me plaindre moi-même de vos transports? Vous avez insulté la plus noble des professions, vous calomniez mon sacerdoce.

--Gredin! répétait M. Gerbeau entre ses dents.

--D'autres aussi ont essayé de me ternir aux yeux de mes contemporains et de la postérité: j'en ai obtenu justice. Connaissez-vous les arrêts en ma faveur?

--Je m'en moque.

--Avez-vous lu la plaidoirie de mes avocats?

--Je m'en soucie!

--Enfin, une consultation imprimée à mes frais?

M. Gerbeau commençait à être un peu honteux de son emportement.

--Il ne s'agit pas de tout cela, dit-il avec humeur. Vous avez osé mêler le nom de ma fille à vos tripotages malpropres, c'est ce que je ne puis souffrir. Je ne sortirai pas d'ici avant d'avoir déchiré de ma main la page où vous avez écrit le nom de ma fille. Je vous défends, désormais, de vous occuper d'elle. Il me faut votre promesse et des garanties.

--Soit, répondit l'ambassadeur; veuillez, monsieur, me suivre dans mon cabinet, nous nous expliquerons.

Une explication, commencée si vivement, devait être longue. Elle fut interminable. Et pourtant, jamais le célèbre négociateur n'avait été si beau, si touchant, si pathétique. Oubliant le désordre de sa toilette, qui dans un autre moment l'eût rempli de confusion et eût paralysé ses moyens, il entassait raisons sur raisons, non pour se disculper, mais pour convaincre son adversaire.

En dépit des difficultés, il espérait encore renouer ce mariage rompu; un si beau mariage, si merveilleusement assorti! il le savait mieux que personne.

Il attaqua tout d'abord les préjugés de M. Gerbeau. Pour s'assurer les susceptibilités de ce négociant, l'ambassadeur ne craignit pas de déchirer à ses yeux le voile mystérieux qui pour le profane environne ses opérations. Il mit à nu les rouages ingénieux de sa maison. Il vanta ensuite la grandeur de sa mission, les bienfaits de son intermédiaire. N'est-elle pas, cette profession, un progrès heureux de notre civilisation, tout comme la vapeur, le gaz, les vêtements confectionnés, les omnibus et le télégraphe électrique?

Mais il atteignit réellement au sublime, lorsqu'il parla de Pascal, lorsqu'il énuméra les belles qualités de ce jeune ingénieur, si riche, si économe, véritable merle blanc des gendres. Même, emporté par son sujet, il lui arriva d'enfreindre son voeu de discrétion, et, pour disculper Pascal, lâchement calomnié et accusé d'avoir été renvoyé de l'École, il raconta l'histoire de ce qui l'avait fait renoncer à son brevet.

L'ambassadeur prêchait dans le désert. M. Gerbeau restait plus froid que marbre; il se bornait à élever la voix de temps à autre, pour rappeler le but de sa visite. Enfin, voyant que l'éloquence de M. de Saint-Roch ne tarissait pas:

--Brisons là-dessus, dit-il, je ne crois pas un mot de tout ce que vous me dites; je me trompe, je crois que vous avez un grand intérêt à marier M. Divorne.

--Eh! monsieur, les notaires aussi ont intérêt à marier leurs clients...

--Oui, mais ils sont officiers ministériels; on sait qu'on peut se fier à eux; leur probité et leur discrétion...

L'ambassadeur vit jour à porter, croyait-il, un coup décisif.

--Leur discrétion! s'écria-t-il, ah! je vois bien, monsieur, que vous ne connaissez pas la mienne; j'ai cependant dépensé plus de cent mille francs pour l'annoncer au monde entier. Un secret est chez moi plus en sûreté que votre argent à la Banque de France. Ma maison est le confessionnal de l'univers, le tombeau des secrets du monde entier. Rien ne transpirera jamais des mystères dont je suis le confident. La mort même ne me fera rien révéler. A ma mort, tout doit me suivre au cercueil, tout, cabinet, titres, mémoires. Je n'ai jamais formé d'élève. Quant à mes registres, vous pouvez les ouvrir. Jetez les yeux sur cette nomenclature de toutes les héritières des cinq parties du monde, vous ne comprendrez rien aux caractères hiéroglyphiques que seul je puis déchiffrer...

Le bruit d'un timbre, qui résonna dans le lointain des appartements, coupa brusquement la parole au négociateur. Il prêta l'oreille et compta cinq coups.

--Peste soit de l'importun! murmura-t-il, c'est une visite, au salon bleu-ciel.

Presque aussitôt un domestique entrebâilla une des portes du cabinet et fit un signe à M. de Saint-Roch.

--Mille pardons! dit l'ambassadeur à M. Gerbeau, je suis à vous à l'instant. Et il s'approcha du domestique.

--Monsieur, dit celui-ci à voix basse, il y a un monsieur dans le salon bleu.

--Je le sais, j'ai entendu, il était inutile de me déranger.

--C'est que monsieur ne sait pas que ce monsieur paraît furieux. Il ne voulait pas attendre et menaçait de tout casser.

--Diable! quelle espèce d'homme est-ce?

--Un grand qui a des lunettes d'or; assez vieux, bien mis, l'air de province, il m'a donné sa carte.

M. de Saint-Roch prit la carte, y jeta les yeux et poussa une exclamation de joie; il avait lu:

PIERRE DIVORNE,

_Avoué licencié_.

--Le père! pensa-t-il, l'avoué! c'est le ciel qui me l'envoie.

Et saisi d'une de ces inspirations sublimes qui décident des batailles, il repoussa le domestique, et s'élança dans le corridor, laissant son visiteur seul et stupéfait.

M. Divorne, le père, sortait précisément de chez maître Bertaud. Le notaire lui avait donné sur la famille d'Antoinette des détails si inespérés, des renseignements si brillants, qu'il regretta amèrement la promesse faite à sa femme de rompre le mariage. Mais, esclave de sa parole, il s'affermit dans sa résolution de refuser malgré tout son consentement. S'il venait chez le négociateur, c'est qu'il voulait passer un peu sa colère, et lui laver convenablement la tête.

C'est dire qu'il accueillit fort mal M. de Saint-Roch qui accourait. Mais l'ambassadeur ne s'amusa pas à répondre, il prit le bras de l'avoué, et le poussant presque devant lui:

--Dans mon cabinet, dit-il, dans mon cabinet.

Une fois entrés:

--Monsieur, prononça-t-il, en s'adressant à son premier visiteur, j'ai l'honneur de vous présenter M. Pierre Divorne, avoué licencié près le tribunal de Lannion, père de M. Pascal.

Puis, se retournant vers l'avoué:

--Je vous présente, monsieur, dit-il, M. Gerbeau, ancien fabricant à Roubaix, père de mademoiselle Antoinette.

Les deux pères se saluèrent froidement, tandis que M. de Saint-Roch allait s'asseoir derrière son bureau, en homme désormais parfaitement désintéressé dans la question.

Il y eut un moment de silence assez long entre l'avoué et le fabricant. Puis, ils commencèrent à parler ensemble, très vivement, chacun espérant faire taire l'autre et le forcer à l'écouter.

M. Gerbeau, qui n'avait pas eu de renseignements et qui persistait à se croire pris pour dupe, était le plus irrité. Il parlait de beaucoup le plus haut; il reprenait sans discontinuer la même phrase:

--Je ne veux rien entendre, je refuse positivement votre fils...

Cette obstination injurieuse à refuser Pascal exaspéra M. Divorne, à la fin.

--Allons chez maître Bertaud nous expliquer, proposa-t-il.

--Soit, dit M. Gerbeau.

Et ils sortirent,--par le couloir d'introduction, au risque de rencontrer quelqu'un!--sans même saluer M. de Saint-Roch.

Mais cette impolitesse n'attrista pas le négociateur.

--Ils vont chez le notaire, se dit-il en se frottant joyeusement les mains, c'est bon signe. Ça m'a donné du mal, mais l'affaire est dans le sac: ici dix mille francs au moins, dont trois mille pour Jeuflas; bénéfice net, sept mille livres.

Et s'asseyant à son bureau, il se remit à la confection de sa réclame, qui se terminait ainsi:

«Ce qui distingue surtout M. de Saint-Roch, c'est que jamais l'intérêt ne le guide. Moraliser l'espèce humaine, voilà son but; faire fonctionner le mariage, tel est son moyen. Mystère et désintéressement sont sa devise.»

L'illustre négociateur avait deviné juste. Tout s'arrangea dans l'étude du notaire. Maître Bertaud savait mettre en pratique ces belles et nobles paroles d'un tabellion à son successeur: «Souvenez-vous, jeune homme, qu'un notaire est un tampon destiné à amortir le choc des intérêts.» Il s'interposa habilement entre ces deux pères, entre M. Gerbeau, qui ne voulait pas donner sa fille, et M. Divorne, qui s'obstinait à vouloir cette fille, depuis qu'on la refusait à son fils.

Grâce à l'inépuisable patience de maître Bertaud, le plus patient et le plus onctueux des notaires, on finit par s'entendre.

Après moins de cinq heures de pourparlers, le mariage fut arrêté, décidé, conclu, presque signé.

Il y était stipulé, entre autres conditions, que M. Gerbeau donnait à sa fille cent mille écus comptants. C'était au moins cinquante mille francs de plus que n'aurait voulu l'ancien fabricant, mais il avait eu la main forcée, tant par le notaire que par M. Divorne.

L'avoué, intraitable sur l'article dot, était bien loin de se douter qu'il travaillait bien moins pour son fils que pour l'ambassadeur matrimonial.

Enfin, la date du mariage fut fixée, et les deux pères, devenus les meilleurs amis du monde, sortirent ensemble de l'étude de maître Bertaud. M. Divorne avait hâte d'annoncer la bonne nouvelle à son fils.

La visite du chevalier de Jeuflas avait singulièrement rassuré Pascal, mais il était bien loin de s'attendre à une solution si prompte.

Il faillit tomber à la renverse, en voyant entrer son père et M. Gerbeau. Mais on n'est pas longtemps à revenir des commotions que donne un bonheur inespéré.

Pascal fut vite mis au courant de ce qui s'était passé, tant chez le propagateur-initiateur que chez le notaire, et bientôt il se trouva qu'il était le moins surpris des trois.

--Qui jamais se serait attendu à cela? répétait M. Divorne.

Et dans le fait, l'avoué eût été bien embarrassé d'expliquer comment, tout à coup, il avait oublié les serments faits à sa femme.

--Ce que je ne comprendrai jamais, disait M. Gerbeau, c'est que ce cher Pascal ait eu l'idée incroyable, impossible, de s'adresser à ce M. de Saint-Roch.

--Oh! pour cela, répondit Pascal, je jure bien que je croyais simplement faire une très innocente plaisanterie.

--Comme si on plaisantait avec le mariage, dit gravement M. Divorne: c'est jouer avec le feu.

--Et encore, continua Pascal, qui jamais se serait douté du rôle de mon ambassadeur, sans un de mes amis qui s'est empressé de vous écrire? Le malheureux croyait me nuire, il m'a rendu le plus grand des services. Mais je voudrais bien savoir qui je dois remercier.

--Il faudrait voir l'écriture, dit M. Gerbeau; voici ma lettre.

--Et la mienne, fit M. Divorne.

Mais l'écriture, habilement contrefaite, n'apprenait rien à Pascal. Il tournait et retournait les deux lettres anonymes, tout en se creusant la tête à chercher le mobile de leur auteur, lorsqu'il aperçut ses initiales à lui, un P et un D en relief, aux angles des deux feuilles de papier.

--Morbleu! dit-il, ces lettres ont été écrites chez moi.

--Mais par qui? demandèrent ensemble M. Gerbeau et l'avoué.

--Ah! voilà, répondit Pascal; il vient beaucoup d'amis chez moi.

Mais en même temps le jeune homme se disait que, seuls, Lorilleux ou Jean Lantier avaient pu s'emparer du billet de M. de Saint-Roch. Le doute à cet égard n'était pas possible.

C'est alors que Pascal se souvint de la pâleur de son ami, la dernière fois qu'il l'avait vu. Il se rappela encore que le médecin était resté seul, ce soir-là, dans son cabinet, pour y écrire, disait-il, une lettre.

Évidemment Lorilleux était le coupable.

Cette trahison si lâche d'un ami d'enfance accabla Pascal. Les déceptions en amitié sont plus cruelles qu'en amour, parce qu'elles sont plus inattendues. Cependant il se garda bien de dire tout haut ce nom qu'il venait de deviner. Indigné contre le médecin, il sentait qu'il l'aimait encore et qu'il répugnait à livrer au mépris le nom d'un ancien camarade de collége; il avait honte d'avouer qu'il avait été dupe d'apparences trompeuses.

Aussi, lorsque M. Gerbeau, après un assez long silence, lui demanda:

--Eh bien! devinez-vous? êtes-vous sur la trace?

--Non, répondit-il. Je n'ai pas même un soupçon.

--Il faut faire une enquête, proposa l'avoué. Si tu restes dans l'incertitude, te voilà condamné à te défier de tous tes amis.

--J'aime mieux ne plus penser à cette infamie, dit résolûment Pascal.

Et il froissa les lettres et les jeta dans un coin, se réservant bien de les reprendre plus tard, pour confondre et accabler le traître Lorilleux.

--Soit! s'écria M. Gerbeau, n'y pensons plus, non plus qu'au Saint-Roch et à son acolyte Jeuflas. Pardon universel. Et moi, je vais, de ce pas, consoler ma pauvre fille, que j'avais laissée dans les larmes, je puis le dire maintenant.

Pascal ne fut pas désolé d'apprendre que mademoiselle Antoinette avait beaucoup pleuré; et, sans doute pour remercier son futur beau-père de l'aveu, il l'embrassa de bon coeur.

X

A l'exemple des mineurs prudents, qui s'éloignent bien vite lorsque, la mine chargée, ils ont mis le feu à la mèche, Lorilleux s'était tenu à l'écart en attendant l'explosion de ses bombes anonymes.

Il ne reparut que le lendemain de ce jour si rempli où le mariage de Pascal avait été décidé. Le médecin dissimulait assez bien ses graves inquiétudes sous un air agréablement badin.

--Quoi de neuf? demanda-t-il en s'installant dans le fauteuil de son ami. Moi, je suis accablé de besogne: tous mes clients se sont donné le mot pour tomber malades le même jour. Et ton mariage, à propos?

--Je me marie toujours avec mademoiselle Gerbeau.

--Ah! fit le médecin, qui pâlit. Et ton père?

--Il est ici depuis hier matin.

--Il consent?

--Qui l'en empêcherait?

Lorilleux, fort décontenancé, se demandait anxieusement s'il ne s'était pas trompé en écrivant les adresses, lorsque Pascal, qui s'était levé fort tranquillement, lui tendit les lettres anonymes en lui disant d'un ton fort calme:

--Tiens, mon ami, voici deux lettres qui ont failli faire échouer mon mariage; reprends-les, et surtout aie soin de les brûler. Que personne ne se doute que tu es capable d'une semblable action.

En venant chez son ami, le médecin était préparé à tout, à tout, excepté à cela. Il balbutia quelques paroles d'excuse; il voulut essayer de nier, il n'en eut pas la force. La honte, l'émotion le suffoquaient.

Il se leva, cachant sa figure entre ses mains, et se dirigea vers la porte en chancelant comme un homme ivre.

Pascal l'arrêta.

--Je n'oublie pas ainsi, lui dit-il, vingt années d'une amitié dévouée; Lorilleux, je te pardonne.

--Ah! s'écria l'infortuné docteur, que les larmes gagnaient, c'est grand ce que tu fais là, car tu ne sais pas quelles pensées me guidaient.

--Je ne veux pas le savoir.

--Il serait généreux de m'entendre; de grâce, écoute-moi. Ton mariage, mon ami, est le coup le plus rude que puisse me porter la destinée. C'en est fait des rêves de ma vie.

--Quoi! parce que j'épouse mademoiselle Gerbeau?

--Oui! je voulais te donner une femme. Cette femme, c'est ma soeur. Seul, tu me semblais digne d'elle. Je croyais ainsi assurer ton bonheur et le sien. Voilà plus de quinze ans que je désire ce mariage...

--Eh! que ne l'as-tu dit plus tôt. J'aurais peut-être déjà quatre enfants à cette heure...

--J'ai voulu attendre.

--Mon cher ami, je te l'ai répété vingt fois, les gens qui attendent toujours que la poire soit mûre, finissent par n'en jamais manger.

--Accable-moi, soupira le médecin, je le mérite, mais, au nom du ciel, ne me raille pas.

--Je n'ai jamais été plus sérieux, reprit Pascal; mais vois la vanité des projets: tu voulais me marier avec ta soeur, ma mère élevait exprès pour moi une héritière, Lantier me destinait une de ses filles... Folies. Je me marie, et c'est par hasard. Vois-tu bien, mon cher, on n'épouse jamais avec préméditation.

Lorilleux était trop accablé pour répondre.

--Écoute, continua Pascal, veux-tu, veux-tu faire une fois en ta vie une action sensée? Accepte, mais là, tout à coup, les yeux fermés, une proposition que je vais te faire, et qui te prouvera que je t'avais déjà pardonné.

--Je suis prêt à faire tout ce qu'il te plaira.

--Lantier voulait me donner une de ses filles, l'aînée, avec deux cent mille francs de dot. Je déclare la jeune personne charmante; mais Lantier ne m'a prévenu que ce matin, il était trop tard, j'en aime une autre. Seulement, pour calmer le chagrin de ce père, je lui ai proposé un autre gendre; et cet autre, c'est toi. Tu lui conviens, acceptes-tu? est-ce dit?

--Au moins, laisse-moi quelques jours de réflexion.

--Pas une heure. Oui ou non, sur-le-champ.

Incertain, éperdu, presque fou d'avoir à prendre ainsi subitement une décision si grave, Lorilleux ferma les yeux, comme le voyageur ébloui qui tout à coup, sous ses pas, entrevoit un abîme béant. Lui qui mûrissait ses actions les plus indifférentes, se résoudre ainsi à l'acte le plus important de la vie, quelle épreuve! Mais enfin, triomphant des habitudes de toute son existence:

--Soit, dit-il, j'accepte.

Et tout bas, il ajouta: La fortune de ma femme rejaillira sur ma soeur.

--Ainsi, reprit Pascal, je puis prévenir Lantier.

--Oui, j'ai toujours été malheureux, peut-être la chance me viendra-t-elle par ton entremise.

--Eh! cher ami, pour que le bonheur entre dans une maison, il faut lui tenir la porte ouverte.

* * * * *

Le soir même, pour prévenir toute occasion de chagrin à venir, Pascal, après bien des hésitations, osa,--contre l'avis de M. Divorne et même de M. Gerbeau,--instruire mademoiselle Antoinette de tout ce qui s'était passé; il lui dit le rôle joué par l'ambassadeur matrimonial et le chevalier de Jeuflas Pour toute réponse, la jeune fille lui tendit la main, comme je souhaite, ami lecteur, que te la tende la femme que tu aimes, lorsque tu auras quelque requête à lui présenter.

Cependant le chevalier de Jeuflas ne fut point invité à la noce, qui eut lieu quinze jours plus tard.

XI

Depuis un mois, le jeune ménage était installé dans une ravissante maison des Champs-Elysées, arrangée, Dieu sait avec quels soins! par Jean Lantier, devenu le beau-père du docteur Lorilleux; M. et madame Divorne étaient repartis pour Lannion, enchantés de leur belle-fille, lorsqu'un matin, un monsieur se présenta qui tenait essentiellement, disait-il, à parler à Pascal.

Ce visiteur était coquettement vêtu, malgré l'heure matinale. Il portait, par-dessus son habit bleu-barbeau, une douillette de couleur claire, doublée de satin blanc, il avait des gants paille. Pour ne pas déranger l'ordre merveilleux de sa chevelure blonde, il tenait son chapeau à la main.

Le domestique pensa d'abord que cet étranger si bien frisé sortait de quelque bal et se trompait de porte; mais, comme il insistait sous prétexte d'affaires très urgentes, il se décida à l'introduire dans le cabinet de son maître.

--Bonjour, cher enfant, dit la voix de miel de M. de Saint-Roch; j'ai voulu vous surprendre dans votre bonheur; me pardonnez-vous cette indiscrétion qui est ma seule récompense?

Pascal ne jugea pas à propos d'offrir un siége à l'ambassadeur.

--Eh bien, cher client, continua le négociateur, bénissons-nous notre ami? Je ne vous avais pas trompé, hein? papa Gerbeau s'est gentiment exécuté; peste! trois cent mille francs....

--Je suis fort pressé ce matin, interrompit Pascal.

M. de Saint-Roch poussa un gros soupir.

--Ingrat! murmura-t-il, ingrat! il oublie que j'ai été son initiateur à la félicité du mariage.

--De quoi s'agit-il?

--C'est la moindre des choses, reprit l'ambassadeur; nous avons un petit traité, vous savez, cinq pour cent de la dot. Vous avez eu cent mille écus, il me revient quinze mille francs.

--Et si je refusais de payer? demanda Pascal en souriant.

--Oh! fit M. de Saint-Roch, pâlissant sous son vermillon, quelle plaisanterie, marchander votre bonheur...

--Mais si je ne plaisantais pas, si je marchandais?

--Nous plaiderions, alors, j'ai la douleur de vous le dire, et je gagnerais certainement. J'ai, vous le savez, des arrêts en ma...

--Assez, assez, dit Pascal... Tenez, ô le plus désintéressé des ambassadeurs, voici votre argent.

--Ah! cher enfant, s'écria l'homme illustre d'une voix doucement émue, je n'attendais pas moins de votre reconnaissance. C'est la dette du bonheur que vous acquittez... Puis, avisant sur le bureau un petit presse-papier:--J'emporte ceci, dit-il; ce souvenir me sera plus précieux que les billets de banque que vous venez de me donner. Ne suis-je pas votre second père, en voyant ce don pieux d'une...

--Au revoir, cher monsieur de Saint-Roch, dit Pascal, en poussant son second père vers la porte.

Mais le _diou_ de l'hymen s'arrêta sur le seuil.

--Cher enfant, dit-il à demi-voix, si jamais,--Dieu vous préserve de ce malheur!--vous veniez à perdre votre épouse, souvenez-vous de mes bons offices, et conservez-moi votre clientèle.

* * * * *

II

PROMESSES DE MARIAGE

I

Au dire de tous, même de ses amis, et on sait l'impartialité des amis, Hector Malestrat était et méritait d'être le lion de la jeunesse bordelaise.