Mariages d'aventure

Part 2

Chapter 23,875 wordsPublic domain

L'exorde de son discours fut une sorte d'invocation à l'amour paternel. Qui mieux que lui en avait compris les devoirs? Il en faisait son fils juge: avait-il assez donné de preuves de son affection? Et quelle avait été sa récompense?

Puis il passa à l'énumération des soucis sans nombre que donnent les enfants. Rien ne fut oublié, ni les inquiétudes de la première dentition, ni un voyage en poste à Paris, à une époque où Pascal avait été malade. Ce fut le premier point.

Le second traita des sacrifices pécuniaires. Ce fut le plus long. L'avoué calcula, chiffra tout ce qu'il avait déboursé,--à une paire de souliers près,--pour donner à son fils les bienfaits de cette éducation qui lui avait manqué à lui-même.

Enfin, comme de juste, dans une troisième partie, il aborda le chapitre des compensations: il tint compte des satisfactions de tout genre qu'il devait à Pascal. Elles étaient nombreuses, il n'en omit pas une seule.

En un mot, ce discours fut comme la lecture du grand-livre en partie double de la paternité, avec ses chagrins, ses pertes d'une part, ses joies, ses bénéfices de l'autre. Jusqu'alors, M. Divorne le constatait, la balance était en faveur de son fils, et lui, le père, se reconnaissait débiteur.

--Et maintenant, ajouta-t-il en manière de conclusion, j'espère, Pascal, que tu ne voudras pas changer cet état de choses. Tu as dû réfléchir depuis que tu es ici, tu dois regretter d'avoir si follement brisé ta carrière. Reviens sur ta décision, adresse-toi au ministre, il ne te refusera pas ta réintégration, et je suis prêt à te pardonner le vif chagrin que tu m'as causé.

L'effet produit fut loin d'être celui qu'attendait M. Divorne. Pascal garda quelques instants le silence, comme s'il eût rassemblé toutes ses forces. On eût pu croire qu'il hésitait à répondre. Enfin, d'une voix ferme:

--Mon père, dit-il, ce que vous désirez est impossible. Ma demande, croyez-le, serait repoussée; d'ailleurs, je ne saurais me décider à la faire.

--Fort bien, reprit l'avoué de l'air le plus mécontent; il est si facile aujourd'hui de se faire une position. Sans doute, vous avez trouvé mieux?

--Sinon mieux, au moins plus à mon goût. Vous devez penser que j'ai réfléchi avant d'agir. Quant à mes intentions, je suis venu ici précisément pour vous en faire part. C'était d'autant plus nécessaire, que j'aurai besoin de vous.

--C'est vraiment fort heureux. Je comprends alors que tu aies songé à moi. Et en quoi pourrai-je t'être utile?

--Avant de rien entreprendre, il est nécessaire que je me procure des fonds, et j'ai compté...

--Ah! nous y voici donc, dit l'avoué d'un ton goguenard; il te faut des fonds... Mais il me semble qu'avant de quitter une position toute faite, tu devais t'assurer de ma bonne volonté. Si je te refusais... et certes, je refuserai...

--Mais, mon père, reprit Pascal avec un peu d'impatience, il me semble qu'il y a dix ans à peu près une de mes tantes m'a laissé par son testament une quarantaine de mille francs.

Une vieille plaideuse de soixante ans, à peu près certaine du gain d'un de ses procès, serait venue dire à l'avoué: «--J'y renonce,» elle l'eût certes moins surpris qu'il ne le fut aux paroles de son fils.

--C'est-à-dire que tu me demandes des comptes, prononça-t-il avec amertume. Ah! c'est une surprise cruelle.

Pascal eut beau se défendre, le coup était porté. Il essaya d'expliquer ses projets à venir, il voulut se justifier, faire connaître l'emploi de l'argent qu'il demandait, M. Divorne se refusa même à l'écouter.

--Eh! que m'importe, disait-il, je ne veux rien savoir.

En effet, il était bien loin de la discussion présente. Il avait oublié jusqu'à la démission; il ne songeait plus qu'au moyen de sauver cet argent que Pascal, il devait bien se le dire, était en droit de réclamer.

Il cherchait quelque moyen pour donner le moins possible, convaincu qu'un si jeune homme ne pouvait faire qu'un détestable usage d'une somme aussi forte.

--Voyons, Pascal, dit-il enfin, je comprends que tu aies besoin d'argent. Cependant, tu pouvais t'y prendre d'une autre façon pour m'en demander. Suis-je donc un père ridicule? T'en ai-je jamais refusé? Tu n'as pas abusé, je le reconnais. Mais voici cinq ans que tu travailles beaucoup, peut-être désires-tu te distraire, faire un voyage...

--Mais non, mon père, si vous me laissiez parler, je vous...

--Tais-toi, écoute: tu as sans doute des dettes. Eh! mon Dieu! tous les jeunes gens en ont...

--Je ne dois pas un sou.

--Mais écoute-moi donc, je ne te demande rien. Sois franc, tu as besoin de cinq mille francs?

--Mon cher père...

--Il te faut davantage... soit, tu auras dix mille francs.

Et l'avoué, se levant, comme pour annoncer que la discussion était close, se dirigea vers la porte. Pascal comprit qu'il fallait en finir.

--Mon père, dit-il, j'ai besoin de tout ou de rien.

--Rien alors, répondit M. Divorne d'un ton menaçant, en revenant sur ses pas; rien. Crois-tu que je vais, jeune insensé, te laisser dissiper ta petite fortune?

--Cet argent m'est nécessaire, pourtant, indispensable.

--Ah! c'est indispensable; soit. Ta tante t'a laissé une ferme, une ferme que je te rendrai en bon état, avec un bail avantageux. Soit, reprends tes biens et arrange-toi. Qu'en feras-tu?

--Je les vendrai.

--Et tu crois que cela te donnera de l'argent du jour au lendemain? Il faut attendre une occasion, chercher un acquéreur, poser des affiches...

--Je chercherai, je poserai des affiches.

--Mais tu n'y penses pas, malheureux! et que dirait-on à Lannion, si on te voyait vendre seulement un franc de terre! Sais-tu ce qu'on dirait?

--Eh! que m'importe! s'écria Pascal avec vivacité. Je vais commander les affiches de ce pas.

M. Divorne connaissait son fils. Il comprit que sa détermination était prise.

--Arrêtez, dit-il, je veux vous éviter cette honte. Je trouverai l'argent, dussé-je faire un sacrifice.

Pascal, qui regrettait de s'être un instant laissé emporter, voulut prendre les mains de son père; mais il le repoussa.

--Epargnez-vous d'inutiles protestations, fit-il; et il ajouta d'un air d'ironie: Vous voudrez bien, je l'espère, m'accorder huit jours.

Et il sortit en fermant la porte avec violence.

Pendant cette discussion, madame Divorne n'avait pas prononcé une parole; elle pleurait. Pascal, que la colère paternelle avait affermi dans sa résolution, se sentit faible devant les larmes de sa mère.

Il s'agenouilla près d'elle, et lui prenant les mains:

--Mère, dit-il, chère mère, un mot, dis un mot, et je renonce à mes projets, et j'essaie de retirer ma démission.

Un éclair de joie brilla dans les yeux de madame Divorne, éclair de triomphe aussi. Comme son fils l'aimait! que ne lui sacrifiait-il pas, lui si ferme tout à l'heure!

--Non, mon Pascal, non, suis tes inspirations, j'ai confiance, moi.

--Chère mère, au moins faut-il que tu saches...

--Rien, je ne veux rien savoir. Je te le répète, j'ai confiance; comprendrais-je, d'ailleurs?

Et comme il s'obstinait, elle lui ferma la bouche de ses deux mains.

La maison fut bien triste pendant les jours qui suivirent. L'avoué était sombre et ne disait mot. On ne le voyait qu'aux heures des repas; le reste du temps il s'enfermait dans son cabinet. Madame Divorne se cachait pour pleurer.

Pascal n'avait pas idée d'un tel supplice. Il aurait donné deux ans de sa vie pour pouvoir partir. Si encore il avait pu causer de ses projets, étaler ses plans. Mais non, il fit près de son père deux ou trois tentatives inutiles, et sa mère lui répondait toujours: «--J'ai confiance,» sans vouloir lui laisser dire une parole.

Enfin, le jour indiqué, M. Divorne conduisit son fils dans son cabinet.

--Voici, dit-il, en lui montrant une liasse d'actes, vos comptes de tutelle. Voyez si j'ai administré vos biens en bon père de famille. Lisez, et donnez-moi quittance.

Pascal prit une plume.

--Non, lisez, insista l'avoué.

Et comme le jeune homme s'y refusait, il prit les actes, et lui-même lut à haute voix, insistant sur certains détails, et de temps à autre s'arrêtant pour demander:

--Êtes-vous satisfait de ma gestion?

Les actes étaient longs. Pascal se mourait d'impatience, lorsqu'enfin cette lecture, véritable supplice qui dura près de trois heures, fut terminée.

--Maintenant, dit le père, voici votre argent. Il vous revient, comme vous avez pu vous en convaincre, quarante-trois mille sept cent cinquante-six francs soixante centimes. Comptez si tout y est.

Pascal mit les billets et l'argent dans sa poche; son père l'arrêta:

--Non, comptez, vous dis-je, j'y tiens.

Il fallut obéir.

--Nous sommes quittes, n'est-ce pas? dit alors l'avoué. Quand partirez-vous?

--Mais le plus tôt possible, dès demain, si je puis avoir une place dans la voiture... On m'attend à Paris.

--En effet, vous auriez tort de vous faire attendre.

--Cependant, mon père, je ne voudrais pas nous quitter ainsi; vous êtes injuste à mon égard, et je...

--Chansons que tout cela! fit l'avoué avec impatience; laissez-moi, j'ai à travailler.

Le lendemain matin, à neuf heures, le garçon des messageries vint avertir Pascal qu'on attelait les chevaux à la diligence, et qu'il n'avait que le temps de se rendre au bureau.

Les adieux furent pénibles. Madame Divorne sanglotait. A la voir étreindre son fils, on aurait pu croire qu'elle l'embrassait pour la dernière fois. Pascal n'était guère moins ému que sa mère; à peine s'il pouvait retenir ses larmes; il lui eût été impossible de prononcer une parole.

C'est en cette circonstance que M. Divorne montra bien quelle était la force de son caractère et l'énergie de sa volonté,--une volonté de fer.--Non-seulement il ne voulut pas embrasser son fils, mais encore il refusa de lui donner la main. Il affecta même un ton railleur et dégagé.

--Souvenez-vous, dit-il à son fils, que vous portez avec vous toute votre fortune. Lorsqu'elle sera dissipée, ce qui, je présume, ne sera pas long, vous me ferez sans doute l'honneur de recourir à moi; je vais toujours faire préparer votre chambre.

Pascal se rendit seul à la diligence. Les gens de Lannion en conclurent qu'il venait d'être chassé par son père.

III

Il y aura six ans, vienne le mois de février, que Pascal est de retour à Paris après son expédition en Bretagne. Il arriva à la gare de Montparnasse par le train de cinq heures du matin.

Il faisait un joli petit froid de sept à huit degrés au-dessous de zéro. On ne trouva cependant aucun voyageur de gelé dans les wagons: cet accident arrivait parfois en hiver, avant l'heureuse idée, qu'ont eue les Compagnies, d'utiliser au profit des voyageurs la vapeur perdue de la locomotive.

Pascal avait fait un triste voyage. Il adorait ses parents, et l'idée du chagrin qu'il venait de leur causer lui pesait sur le coeur comme un remords. Jamais route ne lui parut plus longue; il lui semblait que la locomotive roulait sur place: il lui tardait d'être à Paris. Quelques heures de sommeil auraient trompé son impatience, mais c'est vainement qu'à plusieurs reprises il prit ses dispositions pour reposer: à peine fermait-il les yeux, qu'il était réveillé par quelqu'un des nombreux agents que la Compagnie entretient et paie pour empêcher les voyageurs de dormir; à chaque moment on lui demandait son billet, pour y faire des trous de forme variée avec un petit instrument de fer.

Il faut dire aussi que le jeune ingénieur n'avait pas été élevé à se promener avec 40,000 francs dans son porte-monnaie. La liasse de billets de Banque qu'il avait en poche ne laissait pas de l'inquiéter un peu. En homme prudent, il garda la main dessus, de Lannion à Paris. En arrivant, il avait le bras engourdi.

Harassé de fatigue, les jambes brisées, il gagna la salle où il est d'usage que les voyageurs attendent leurs bagages pendant quelques quarts d'heure. Il venait de s'asseoir, lorsqu'il s'entendit appeler par une voix joyeuse.

--Eh! monsieur l'ingénieur! monsieur l'ingénieur!

Il se retourna, et le long de la grille si ingénieusement disposée pour séparer les arrivants de leurs amis venus au-devant d'eux, il aperçut un gros homme à face épanouie qui lui faisait toutes sortes de signes d'amitié. Il courut à lui.

--Enfin, vous voilà, monsieur l'ingénieur, dit l'homme, j'ai reçu votre lettre, je vous attendais. Avez-vous fait bon voyage, au moins?

--Pas des meilleurs. Ah! père Lantier, si vous n'aviez pas eu ma parole! Enfin, j'ai l'argent.

--Chut!... plus bas, au nom du ciel... si on vous entendait! Est-ce qu'on parle d'argent comme cela tout haut? Le mien est prêt aussi; je l'ai porté à la Banque. Chez moi, il m'empêchait de dormir. Nous allons le faire un peu travailler, cet argent, s'il vous plaît.

--Oui, dit Pascal avec un soupir, il s'agit de ne pas perdre la partie.

--Perdre la partie, monsieur l'ingénieur, avec tous les atouts en main; vous voulez rire, sans doute. Ah çà! vous descendez chez moi, ici, à deux pas.

--Mais, mon brave ami, je vais vous gêner horriblement.

--Me gêner! un homme comme vous. Ah! vous ne me feriez pas l'injure de descendre à l'hôtel! Vous ferez un bon somme jusqu'au déjeuner, nous causerons après. Allez, j'ai déniché une fameuse affaire. Je vais toujours chercher une voiture.

Si Lantier ne tira pas le canon pour M. l'ingénieur, c'est qu'il n'avait pas de canon. Mais la maison avait été mise sens dessus dessous; une bonne chambre bien chaude, une bouteille de vieux vin, un bouillon délicieux attendaient Pascal. Lorsqu'il fut prêt à se mettre au lit:

--Je vous quitte, lui dit Lantier; s'il vous manque quelque chose, appelez...

--Merci, je n'ai besoin que de sommeil. A tantôt, mon cher associé.

Le brave homme referma doucement la porte et s'éloigna sur la pointe du pied.

--C'est pourtant vrai, se disait-il, je suis son associé. Qui m'aurait dit cela, que je deviendrais l'associé d'un homme comme lui, qui était le premier des ponts et chaussées!

Jean Lantier, l'associé de Pascal, est à cette heure un des entrepreneurs aisés de Paris. Il ne sera jamais très riche, parce qu'il n'est pas ambitieux. Il compte se retirer des affaires aussitôt qu'il pourra donner 50,000 écus à chacune de ses filles; il en a trois, tout en gardant pour lui une vingtaine de mille livres de rentes.

Il y a vingt ans, Jean Lantier roulait la brouette sur une grande route, au service des ponts et chaussées. Il était gai et bien portant. Comme il gagnait 67 francs par mois,--déduction faite d'une retenue pour la caisse des retraites,--comme il avait une bonne conduite et qu'il n'était pas mal de sa personne, il trouva un bon parti pour s'établir.

Il se maria, et reçut en dot, de son beau-père, une somme ronde de 6,000 francs en bons écus sonnants. Sa femme était douce, jolie, bonne ménagère; il se trouva le plus heureux des hommes.

Mais les enfants vinrent. La famille augmenta, les appointements restèrent les mêmes, la gêne entra dans le ménage. Jean Lantier ne gagna plus que juste de quoi s'empêcher de mourir de faim, lui et les siens. On mettait de côté autrefois, il fallut prendre au sac.

--«Cela ne peut durer ainsi,» grommelait sans cesse Lantier. Et un beau jour il fit un coup de tête.

--«Au petit bonheur,» dit-il. Il rendit à l'administration pelle et brouette, malgré sa femme qui l'engageait à patienter.

A la tête d'un capital de 2,000 écus, il se lança dans les entreprises de terrassements. Mais en tout il faut un apprentissage: il l'apprit à ses dépens. Sa première affaire engloutit la moitié de son avoir. Il ne se découragea pas. Sentant l'insuffisance de son instruction, il travailla, le soir, et même fit la dépense de quelques leçons. Après deux ou trois entreprises _de blanc_, c'est-à-dire sans profits ni pertes, il regagna le capital perdu, le risqua de nouveau, l'augmenta, et finalement le doubla.

A quarante ans, il était à la tête de 40,000 francs qui ne devaient pas un centime à personne. Et il avait bien vécu, et ni la femme ni les enfants n'avaient enduré de privations.

C'est vers ce temps que Jean Lantier fit la connaissance de Pascal, qui dirigeait les travaux dont il avait la concession.

Le jeune ingénieur se prit d'amitié pour son entrepreneur. C'était un homme laborieux, intelligent, on pouvait compter sur lui. Tous ceux qui le connaissaient l'estimaient. Ses confrères l'appelaient un gâte-métier, parce qu'une fois un traité signé, il avait l'habitude de l'exécuter, dût-il y perdre.

Il arriva que Pascal eut l'occasion de rendre un assez grand service à son entrepreneur. Contre l'ordinaire, l'obligé fut reconnaissant. Jean Lantier, qui avait toujours professé une grande vénération pour les ponts et chaussées, reporta tout cette vénération sur le jeune ingénieur. Bientôt son admiration n'eut plus de bornes, il allait partout chantant ses louanges, et tout le bien qu'il disait, il le pensait.

Les travaux terminés, l'entrepreneur ne perdit point Pascal de vue. Il allait le voir assez souvent, tantôt pour le seul plaisir de causer avec lui, tantôt pour lui demander un conseil. Sans trop savoir pourquoi, Lantier se serait jeté dans le feu pour son ami l'ingénieur.

Cependant, la dernière année d'études de Pascal touchait à sa fin, et déjà il songeait sérieusement à donner sa démission. S'il hésitait, s'il tardait encore, c'est qu'il désirait trouver tout de suite à utiliser son activité et ses aptitudes. Il attendait avec impatience le résultat de certaines démarches qu'il venait de faire près d'une grande Compagnie de chemin de fer.

La réponse tardait à venir.

Jean Lantier, sans s'en douter, mit fin aux incertitudes du jeune homme.

On était alors au fort des démolitions de Paris, si toutefois elles ont diminué. Des quartiers entiers recevaient congé, des rues populeuses tombaient, et étaient comme par enchantement remplacées par des voies nouvelles. Lantier rêvait de devenir démolisseur.

C'est une profession toute moderne, qui a ses héros et ses dupes, mais qui compte bon nombre de millionnaires.

Avant de rien tenter, cependant, avant de confier son sort et son argent à une soumission cachetée, l'entrepreneur était venu consulter le jeune ingénieur. Le brave homme se grisait de ses espérances, ses projets lui montaient à la tête. Il en parlait sans cesse, et avec la volubilité de l'enthousiasme; il les exposait avec la clarté de la conviction.

Il eut vite mis Pascal au courant. Il lui expliqua les mystères d'un métier alors bien moins connu qu'aujourd'hui, et lui en montra le fort et le faible. Il parlait en expert, ayant longtemps étudié «le bâtiment,» aussi bien pour la démolition que pour la construction. Lorsqu'on a mis quarante ans à amasser sou à sou 40,000 francs, on ne les expose pas volontiers sur une seule carte.

Mais Lantier était sûr de son fait. Il avait déjà essayé quelques petites spéculations qui lui avaient réussi; il avait eu des huitièmes, des douzièmes de lots, et il ne regrettait qu'une chose, d'avoir été trop timide, trop prudent. Il avait au reste la vocation. Jamais démolisseur ne tira plus ingénieusement parti des vieux matériaux: il est le premier qui ait eu l'idée d'entreprendre en grand la vente des bois de démolition comme bois à brûler. Il occupe vingt hommes dans le vaste chantier qu'il a établi près de l'ancienne barrière de Monceaux, et chaque jour il s'y débite des centaines de stères de gros bois, qu'achètent les gens aisés, et des milliers de petits fagots à cinq sous, chauffage économique des pauvres ménages.

Involontairement, Pascal prêta toute son attention à un homme si sûr de réussir qu'il se faisait fort de doubler son capital en moins d'un an.

--Voyez-vous, monsieur l'ingénieur, disait Lantier, voici comment la chose se passe: La ville veut démolir un quartier pour le reconstruire, n'est-ce pas? Il lui faut bien déblayer le terrain et jeter bas les vieilles constructions. Que fait-elle, alors? elle divise son quartier par lots de deux, de quatre, de dix maisons, cela dépend; puis elle met ces lots en adjudication. Les entrepreneurs soumissionnent, et celui qui offre les conditions les plus avantageuses a le lot. Vous comprenez bien qu'entre gens du métier, on est assez raisonnable pour s'entendre et ne pas laisser tomber les prix. Qu'on ait donc une adjudication sur cinq ou six, et on fait joliment ses affaires...

--Mais il faut beaucoup d'argent, objecta Pascal.

--Pas tant que vous croyez. La ville fait crédit. Elle se contente d'un cautionnement qui varie selon l'importance du lot. Mais on n'est pas longtemps à se faire de l'argent comptant. Tout se vend, voyez-vous, dans une maison, du pignon aux fondations, de la cave au grenier. On construit, si on démolit, et ceux qui font construire ont du bénéfice à acheter du vieux qui fait d'ailleurs tout aussi bon usage que du neuf; ils ont vite débarrassé les démolisseurs de leurs marchandises. On leur cède les ardoises, les portes, les fenêtres, les cheminées, les carreaux, les escaliers, tout enfin, de la pierre, du bois et du fer. Des lattes de la toiture, on fait des fagots à deux sous, on débite les poutres trop vieilles pour resservir, on nettoie les briques, et on trouve encore à se défaire des platras...

--Mais gagne-t-on vraiment de l'argent?

--A boisseaux, monsieur l'ingénieur, à boisseaux...

Et tenez, vous connaissez bien le grand Joigny, n'est-ce pas, qui travaillait avec moi? eh bien! à cette heure il a une voiture, oui, monsieur, une voiture, et il l'a payée, et elle est à lui... Pourtant il était bête et paresseux, et il a commencé avec deux sous qu'il avait empruntés. Ah! si j'avais cent mille francs au lieu de quarante mille, et le bonheur d'avoir un homme comme vous avec moi...

Lantier s'arrêta, s'apercevant que son auditeur ne l'écoutait plus.

--Ah! murmurait Pascal, répondant à ses pensées secrètes, c'est bien tentant.

--Quoi! comment! que dites-vous! s'écria l'entrepreneur, le coeur vous en dirait-il? Non, ce serait trop de chance. C'est pour le coup que ma fortune serait faite. Qu'est-ce qui me manque à moi? c'est de voir en grand. Les grosses affaires me font peur, et je manque les meilleures occasions. Ensuite il faut se faire des relations, comme on dit, voir l'un, voir l'autre, causer avec les gros bonnets pour se tenir au courant, et moi je n'ose pas; tandis qu'avec vous!... ah! je n'aurais plus peur de m'enfoncer; j'irais trouver le préfet lui-même, oui, et je lui dirais: «Vous voulez démolir Paris; soit, je m'en charge, et voilà monsieur l'ingénieur qui vous le rebâtira, et un peu mieux, j'ose le dire, que tous vos architectes.»

L'enthousiasme du brave homme fit sourire Pascal.

--Vous riez, continua-t-il, je ferais pourtant comme je le dis. Ce n'est pas tout d'abattre, il faut reconstruire: voilà votre affaire. Et à cela encore on gagne gros. De trois vieilles maisons on en fait une neuve. Ce n'est pas plus malin que ça... Mais bast, est-ce que vous songez seulement à ce que je vous débite là?

--Écoutez, Lantier, reprit Pascal, j'ai besoin de réfléchir à tout ce que vous venez de me dire. Je puis compléter les cent mille francs, et il est possible que je réalise votre idée d'association. Repassez dans trois jours, et je vous rendrai réponse.

Au jour indiqué, longtemps avant l'heure, Lantier, qui ne vivait plus, se présentait chez l'ingénieur, le coeur battant de crainte et d'espoir.

--Eh bien! lui dit Pascal, dès qu'il entra, j'ai réfléchi, c'est une affaire conclue.

Lantier faillit devenir fou de joie.

--A nous Paris! s'écria-t-il.

Et dans son exaltation, il embrassa son ingénieur, et ensuite lui demanda pardon de la liberté grande.

Il fut alors convenu que Pascal allait partir pour la Bretagne afin de se procurer l'argent nécessaire. L'entrepreneur, de son côté, devait, pendant le voyage de son associé, réunir ses capitaux et se mettre en quête de quelque bonne affaire, car il s'agissait de ne pas perdre une minute.