Part 10
Puis l'habitation apparut, au loin, à l'extrémité d'une longue, longue avenue de marronniers. Ce n'était pas un château à proprement parler, mais une de ces bonnes grosses maisons bourgeoises sans prétention, flanquées de deux ailes un peu en retour, commodes, hospitalières, avec tout un étage consacré aux chambres d'amis.
Près de la grille un domestique était debout, comme en vedette, la main devant les yeux, à cause du soleil; il semblait interroger la voiture, probablement pour signaler plus vite le visiteur.
--On attend quelqu'un sans doute, se dit Hector; je n'ai pas de chance en vérité, je serai peut-être importun.
Mais en avançant il reconnut le domestique pour l'avoir vu à Bordeaux avec son ami. Lui semblait aussi reconnaître Hector, car il faisait des signes avec son chapeau.
Lorsque la voiture s'arrêta dans la cour:
--Ah! monsieur, dit cet homme à Hector, enfin vous voici! mon maître se mourait d'impatience en vous attendant.
--On m'attendait, moi?
Il ne put entendre la réponse, Ferdinand était accouru et le serrait dans ses bras à l'étouffer.
--Ah! merci! lui disait-il, merci, c'est très bien ce que tu fais là. Tu es un ami véritable, toi, et tu le prouves; je savais bien que tu viendrais. Tu as reçu ma lettre et tu as tout quitté.
--Mon cher ami, depuis trois mois je suis absent de Bordeaux, le désir de te voir m'a seul amené. Je n'ai pas reçu ta lettre, et le hasard...
--Soit! c'est le hasard, bénissons-le. Il a tout fait, mais je n'en suis pas surpris; le hasard est à mes ordres désormais. Je suis l'homme le plus heureux. Que désires-tu? Je vais le souhaiter pour toi, tu seras exaucé. Mon bonheur me fait trembler; ce n'est pas naturel. Mais je te tiens là, au milieu de la cour, je perds la tête, suis-moi. J'ai le plus pressant besoin de tes conseils, viens; peut-être désires-tu te rafraîchir?
Et Ferdinand, à pleine voix, appela ses domestiques pour leur donner des ordres: toute la maison fut en l'air. Alors il entraîna son ami, mais il ne lâchait toujours pas son bras, il le pressait sous le sien, autant dans la crainte de le voir s'enfuir que pour s'assurer de la réalité de sa présence.
Et le long des corridors, dans l'escalier, il continuait, s'essoufflant à parler:
--Si je t'ai écrit d'accourir, c'est que je veux ta signature à mon contrat, tu es mon témoin, je me marie, cher Hector, après-demain. Une jeune fille, non, un ange, et belle, belle... Mais tu la verras: je l'aime, ou plutôt je l'adore. Et dire qu'après-demain elle sera à moi, à moi tout seul, pour toujours; tiens, cette idée me rend fou. Je tremble que ce ne soit un rêve; si tu es mon ami, ne m'éveille pas. Après-demain... mais que c'est long! c'est une éternité, vivrai-je jusque-là? Les jours ont vingt-quatre heures et les heures soixante minutes: j'aurai des cheveux blancs d'ici là. Et elle m'aime, oui, mon ami, elle m'aime, elle me l'a dit, elle te le répétera si tu veux, elle s'appelle Herminie. Tout à l'heure nous monterons au grenier, je te montrerai sa maison; elle, tu la verras ce soir; mais viens, viens.
--C'est une rage, pensa Hector, tout le monde se marie; j'ai bien fait de me décider, je n'aurais plus trouvé de femme si j'avais attendu. Sois béni, ô mon père, de ta sage prévoyance!
On était au premier étage. Ferdinand ouvrit une porte, et s'effaçant devant son ami:
--Entre, lui dit-il, entre, c'est ma chambre, ma chambre de garçon; je ne l'habiterai pas longtemps, nous en aurons une autre, ici, à côté; les tapissiers y mettent la dernière main. C'est un chef-d'oeuvre, un nid de satin... Mais pardon, cher Hector, attends, prends garde, je vais te trouver une chaise.
Il y parvint, non sans peine. Le chaos avait élu domicile dans la chambre de garçon, la confusion y tenait cour plénière. Les objets les plus disparates y avaient été entassés comme à plaisir, lit, table, commode, chaises; tout était encombré. Le parquet même n'était pas libre, ni sans danger; deux caisses à peine éventrées étaient placées en travers; à côté gisaient des débris, des planches avec leurs clous en l'air, des tenailles, un marteau, un ciseau de menuisier.
Près de la fenêtre, un monsieur bien mis se tenait debout. Il s'inclina respectueusement lorsqu'entrèrent les deux amis. Il tenait à la main une petite bande de toile cirée, avec des chiffres en or, son mètre enfin.
--C'est mon tailleur, dit Ferdinand à son ami, il arrive de Paris avec ces deux caisses qui sont pleines d'habits. Depuis un mois il ne travaille que pour moi.
--Et tu prétends essayer tout cela?
--Sans aucun doute, tu vas bien le voir. Au surplus, tu seras juge. Voilà où tes conseils me deviennent indispensables; n'es-tu pas le roi de la mode, ou plutôt la mode en personne? Rien qu'à regarder un gilet, tu dois lui donner bonne façon.
Il parlait ainsi, tout en se déshabillant. Le tailleur, d'un air grave, présentait les vêtements que Ferdinand endossait les uns après les autres. Il ne se lassait pas, il n'en trouvait aucun à son gré.
--Hélas! gémissait-il, ma tournure est piteuse, je m'en aperçois aujourd'hui; j'avais des illusions. Regarde, Hector, regarde, suis-je assez commun, assez balourd? tu me trouves grotesque, n'est-il pas vrai? Mon cher tailleur, vos habits vont abominablement; ce pantalon est trop court, ce gilet trop long: l'un me grossit outre mesure, l'autre m'écrase la poitrine.
Le tailleur se donnait beaucoup de mal. Tout allait au mieux et «avantageait monsieur.» Jamais il n'avait vu plus charmante tournure ni trouvé plus difficile client.
Et on essayait encore.
--Aussi, c'est vrai, dit Ferdinand, vit-on jamais modes plus ridicules que les nôtres! Le chapeau tuyau de poêle a tué l'héroïsme. Soyez donc beau, noble, poétique avec cette loque qu'on appelle un habit noir! L'humanité entière a l'air de sortir du même moule! Apollon du Belvédère aurait aujourd'hui l'air d'un coiffeur. La galanterie a disparu avec les bas à coins, l'esprit s'est enfui avec la poudre.
--Levez un peu le bras, monsieur, disait le tailleur; bien, ainsi. Maintenant, tournez la tête, c'est cela.
--Avec tes idées, reprenait Hector, il fallait te marier en carnaval, tu aurais pu choisir un costume à ton gré, prendre la cuirasse des croisades, les souliers à la poulaine, les bottes Louis XIII, le chapeau galonné d'or, le justaucorps à brevet, et la cravate des merveilleux. Tu avais pour faire ton choix le magasin aux costumes de la Porte-Saint-Martin.
--Tu crois rire, mon ami, et tu viens d'émettre une grande et fructueuse idée. Mais là, sérieusement, vois... suis-je digne d'elle, d'elle, si belle, si gracieuse, si poétique? Non, je suis affreux, je voudrais avoir une marraine pour fée; comme Peau-d'Ane, j'aurais un pantalon fait d'un pan de la nue, un gilet couleur soleil, et un habit taillé dans l'aile d'un papillon.
--Monsieur est très bien ainsi, affirma le tailleur; si monsieur veut marcher un peu.
Ferdinand fit quelques pas.
--Très bien! insista Hector.
Il était temps, les caisses étaient vides. Restait à régler la façon de porter l'habit noir.
Ferdinand le voulait boutonné jusqu'au col, à la manière de M. de Girardin.
Hector tenait pour l'habit ouvert; c'est plus cérémonie.
Le tailleur insistait pour qu'il fût maintenu par «un double bouton;» il en avait apporté exprès. Il cita sept ou huit de ses clients, tous plus nobles les uns que les autres, qui ont adopté cette mode.
On discuta, mais on ne décida rien. Ferdinand déclara qu'il s'en remettait à l'inspiration qui vient toujours au moment suprême.
Le tailleur fut libre, mais non Hector. Il avait à dire son avis sur la corbeille.
Elle avait été déposée dans le grand salon, sur la table à thé.
C'était un meuble d'un goût exquis, comme il en sort quelquefois de chez Tahan, le travail était d'une délicatesse infinie. C'était un grand coffre ovale, en bois de rose avec des incrustations. Les poignées et les serrures d'argent avaient dû être ciselées par des fées.
Hector pensa qu'il achèterait la pareille pour mademoiselle Blandureau.
--Eh bien! qu'en dis-tu? demanda Ferdinand.
--Admirable.
--C'était mon avis. Ce qui me désole, c'est qu'elle sera bien trop petite, et alors comment faire?
Ce joli meuble paraissait à Hector d'une taille fort respectable. Mais, en regardant autour du salon, il comprit les inquiétudes de son ami.
Sans doute il avait dévalisé les dix plus somptueux magasins de Paris pour réunir toutes la merveilles qu'il voulait offrir à sa femme.
Hector admira sérieusement les cachemires et les dentelles, les coffrets, les étoffes, les bijoux, les éventails. Il évalua le tout à une somme considérable.
--Ma tante et moi avons couru quinze jours pour acheter tout cela, dit Ferdinand.
--Eh bien, elle a prêté la main à de belles folies. As-tu par hasard hérité d'un royaume, ou comptes-tu te ruiner?
--Me ruiner, moi! impossible. Je l'ai essayé trois fois, pour me distraire, avant de connaître Herminie. Je n'ai pas réussi. Sitôt que j'écornais mon capital, vlan! il me tombait un héritage. A ce train j'aurais réduit ma famille à moi seul. Je me suis arrêté. Ceci ne me coûte rien, c'est la succession d'un de mes oncles. Tout y a passé, mais ce n'est pas trop payer un sourire d'Herminie. Pourvu que la corbeille ne soit pas trop étroite. Enfin, c'est l'affaire de ma tante, elle sera ici demain de bonne heure, car c'est demain que j'envoie la corbeille. Allons dîner.
--Décidément, pensa Hector, la tête n'y est plus.
Au moins, l'estomac était toujours solide. Ferdinand le prouva bien à table. Il mangea comme quatre, tout en parlant. Mais il avait à peine avalé la dernière bouchée, qu'il se leva, et, bon gré mal gré, entraîna Hector.
--Je vais faire ma visite à ma fiancée, lui dit-il, ce sera la troisième aujourd'hui. Je dois te présenter, tu le comprends; n'es-tu pas mon meilleur ami? J'ai souvent parlé de toi, on te connaît. C'est à une demi-lieue d'ici; nous irons à pied, si tu le veux, j'ai besoin d'air et de mouvement.
A mesure qu'ils avançaient sur la route qui mène de la Fresnaie à Cormes-Ecluse qu'habitait la future famille de Ferdinand, Hector put remarquer que la verve de son ami allait en s'éteignant. Lorsqu'il entra au salon, toutes les couleurs de l'arc-en-ciel parurent tour à tour sur sa figure, il balbutiait en présentant Hector.
--Diable, pensa celui-ci, il paraît que c'est très sérieux.
Et il observait du coin de l'oeil la contenance de mademoiselle Herminie. Elle était devenue plus rouge qu'une pivoine. Elle s'était levée pour faire une petite révérence, bien timide, mais presque aussitôt elle s'était rassise. Une broderie qu'elle tenait paraissait absorber toute son attention. Mais Hector remarqua que ses mains tremblaient si fort, qu'à peine elle pouvait tenir son aiguille. Puis, bien qu'elle eût la tête penchée sur son ouvrage et les yeux baissés, il put voir le regard qu'elle adressa à Ferdinand.
Toute son âme avait passé dans ce regard humide et doux, plein d'aveux naïfs et de candides promesses.
--Elle l'aime, se dit-il, eh bien! tant mieux! c'est un brave garçon, il le mérite.
Et tandis que Ferdinand s'approchait de sa fiancée, il resta près des parents; il parlait de choses indifférentes, de la Suisse qu'il n'avait pas vue, de Bordeaux. Lorsqu'il s'arrêtait un instant, il entendait le chuchotement des amoureux assis près de la table à ouvrage, si près que leurs cheveux se confondaient.
Toute la maison était en mouvement. A côté, il y avait des couturières qui achevaient le trousseau. A la cuisine, à l'office, on préparait le grand dîner qui le lendemain devait précéder le contrat.
Il fallut aller voir les robes. Ferdinand sortit avec sa fiancée et sa mère. Hector resta seul avec le père, qui profita de cette occasion pour entamer l'éloge de son futur gendre. Il semblait ne pas devoir tarir.
Les deux amis revinrent le soir, par un sentier qui avait la réputation de couper au plus court, et beaucoup plus long que la route en réalité. Ferdinand allait le premier, éclairant la marche, il écartait les clôtures à claire-voie qui séparent les champs et avertissait son ami quand il y avait un fossé à sauter.
Sur le seuil de la chambre préparée pour le voyageur, ils se séparèrent avec une dernière poignée de main, se souhaitant mutuellement bonne nuit.
Hector reconnut une de ces bonnes grandes chambres, qui attendent le visiteur aimé dans les maisons riches de la campagne, et s'entendent avec les maîtres pour l'y retenir longtemps. Le confortable de la vie de famille éclatait de toutes parts. Là, du moins, ni l'air ni l'espace n'avaient été mesurés par un architecte complice de la sordide lésinerie du propriétaire. Le plafond s'élevait à quatre mètres, on eût pu entrer en voiture par les fenêtres. Dès votre entrée, un bon fauteuil vous tendait les bras et vous invitait aux douceurs de la vie contemplative.
Hector eut un cri de joie, il se retrouvait comme chez lui. Et il y avait deux mois qu'il essuyait la poussière des auberges, se brisant aux durs fauteuils, se courbaturant à l'humidité des lits, doutant de tout, même quelquefois de la scrupuleuse virginité du linge. Aussi, avec quelles délices il respira le parfum d'iris des serviettes de fine toile, comme il s'émerveillait de la blancheur des draps, éclatante comme la neige.
Et il se déshabillait à la hâte, il promettait à son pauvre corps dix heures de bon sommeil, ni plus ni moins, les poings fermés.
Il comptait sans son hôte.
Ses idées s'embrouillaient à peine, que Ferdinand entra en robe de chambre; il s'assit sans façon sur le pied du lit.
Il avait mille choses de la plus haute importance à confier à son ami. Et sous ce prétexte, il débita les extravagances les plus inouïes. Hector riait de ses folies, et de temps à autre essayait de le renvoyer. Mais Ferdinand bravait le sommeil, et toujours il avait quelque chose à ajouter.--«Tiens, écoute encore, je m'en vais après.»
Enfin sur le matin, comme cinq heures sonnaient, Hector réussit à le mettre à la porte, à force de raisonnements, et aussi en le poussant un peu par les épaules.
Mais c'est peine perdue de courir après le sommeil enfui. Hector le vit bien. Déjà la maison s'emplissait de rumeurs matinales.
Dans la cour, on venait d'amener la voiture neuve, le carrosse des noces; on ouvrait les portes de la remise, les garçons d'écurie s'appelaient. Dans les corridors retentissaient les sabots bruyants des servantes, le ban et l'arrière-ban des vassales avaient été convoqués pour «prêter la main» en cette solennité. Le glacier de Tours arrivait, avec ses ustensiles sonores, moules de cuivre ou de fer-blanc, seaux et sabotières; on eût dit le carillon d'une église de village voyageant en carriole. On déballait le tout à grand bruit. Les escaliers gémissaient, ébranlés sous les pas d'un bataillon d'ouvriers. Les tapissiers montaient des banquettes pour le bal; le long de la rampe ils hissaient leurs échelles doubles. Tout le bâtiment tremblait au choc des marteaux, tandis qu'à grand renfort de clous on montait les tentures.
Bientôt, dominant le tumulte, la voix de Ferdinand retentit, il appelait tout le monde à la fois, hommes et femmes, il criait tout le calendrier par la fenêtre. Sa tante, la vieille demoiselle Aubanel, venait d'arriver.
Hector prit un parti héroïque. Il se leva et descendit. Ferdinand battait décidément la campagne; il le remplaça et se fit l'aide de camp de la tante. Sous ses ordres il dirigea l'armée indisciplinée des domestiques et des ouvriers. Il veilla à tout avec le sang-froid et la présence d'esprit du capitaine de vaisseau un jour de tempête.
Ferdinand avait disparu.
--Tu ferais bien, mon neveu, lui avait dit sa tante, d'aller rendre visite à ta future.
Il ne se l'était pas fait répéter deux fois.
Enfin, tout fut terminé, ou à peu près. Il manque toujours quelque chose, mais on doit savoir s'arrêter: le mieux est ennemi du bien. A peine restait-il le temps de courir au dîner, éloigné d'une demi-lieue en ne prenant pas le plus court.
C'était un dîner en cinq points, long et plantureux, un repas comme on les ordonne en Touraine; Gamache, s'il revenait sur terre, choisirait ce pays pour ses noces. La table ployait sous le faix des bouteilles et des verres, la lumière étincelait sur la facette des cristaux. Il y avait trente-huit personnes autour de la table, et deux plats au moins par convive. Tous se connaissaient et même étaient un peu parents. Hector aurait semblé étranger, mais Ferdinand avait parlé, beaucoup parlé. On vit leur intimité, les regards reconnaissants de la tante à son aide de camp, et il fut traité comme de la famille. Un vieux cousin s'écria: «Il n'y a qu'un parent de plus.» On rit. Ce soir-là on riait de tout et de rien. Hector eut de l'esprit, et parut spirituel, ce qui est mieux, quoi qu'on dise. Le futur était fier de son ami, encore un peu et il en eût paré sa boutonnière. Par instants il cessait de regarder sa fiancée pour lui sourire des yeux et le remercier d'avoir apporté sa part d'entrain et de gaîté.
Mais voilà que, sur la fin, deux messieurs tout de noir habillés, le col tendu par l'empois d'une cravate blanche, se levèrent et silencieusement passèrent dans le salon.
--Ces messieurs sont les notaires, dit à Hector une de ses voisines.
On les suivit. Les chaises, dans le salon, avaient été préparées à l'avance, en cercle. On prit place. Au milieu, sur la table, des plumes de cygne, immaculées, attendaient pour la signature, près d'une grosse écritoire de vermeil.
Le plus vieux des deux notaires était debout, il avait mis ses lunettes, il tenait le contrat à la main. Le silence s'établit, profond. En prêtant l'oreille, on eût entendu battre le coeur du futur.
La lecture commença.
Le vieux notaire, d'un ton monotone, énumérait les clauses et conditions, les noms et prénoms «des conjoints;» il hésitait de temps à autre, lorsqu'il trouvait un mot difficile, et même il ânonnait. Il bredouillait toutes les fois qu'il arrivait à ces passages techniques, aussi obligatoires qu'inutiles, qui sont comme le cadre de tous les actes. A la fin de chaque phrase, il élevait la voix et reprenait haleine; il faisait des «tenues» en tournant les feuillets. Les phrases étaient si longues, si longues, qu'il lui fallait s'y reprendre à trois fois, et, entortillées qu'elles étaient, et hérissées de mots barbares, des nids de procès devaient se cacher dans leurs replis.
Le vieux cousin, de tempérament apoplectique, grommelait entre ses dents. Une pareille lecture, après un de ces dîners qui font un labeur de la digestion, lui paraissait comme un guet-apens. Hector se sentait pris d'un invincible sommeil. Ferdinand s'agitait sur sa chaise comme Guatimozin sur son gril, il n'était pas sur un lit de roses.
Enfin il s'acheva, ce contrat interminable; le notaire lut d'un ton joyeux les dernières phrases, chacun se leva pour signer.
Hector, à demi éveillé, avait fait comme tout le monde.
Debout, il attendait son tour, le notaire avait d'abord «passé la plume aux dames.» Son regard errait insoucieusement autour du salon, se complaisant aux figures satisfaites, lorsque par hasard ses yeux s'arrêtèrent sur la table.
Il vit alors, tenant la plume, une main si mignonne, si délicate, si parfaite, qu'il en eut comme un éblouissement.
Elle avait, cette petite main, une grâce indicible; les doigts étaient longs et fuselés, légèrement infléchis à la première phalange et coquettement retroussés; les ongles étaient roses et étroits, avec des reflets nacrés à la racine; ils se détachaient nettement sur la peau d'une blancheur ferme et vive; elle avait une carnation d'enfant, aux lumières elle semblait transparente, et sous le tissu souple de la peau on suivait les sinuosités bleues des veines, comme si le sang eût coulé à ciel ouvert. Un poignet d'une pureté divine, d'une délicatesse infinie, rattachait cette main au bras blanc, à demi perdu sous la dentelle des manches.
Hector s'émerveillait à ces détails charmants. Par un mouvement instinctif il se rapprocha, écartant les hommes debout devant lui, et qui lui cachaient celle à qui appartenait cette main d'une si magnifique perfection.
--Malheureusement, se disait-il, une femme d'au moins trente-cinq ans peut seule avoir une main pareille.
Il se trompait. C'était la main d'une toute jeune fille, de dix-huit ans à peine, belle comme un rêve, poétique à faire éclore des sonnets dans le cerveau d'un agent de change. Elle avait les cheveux d'un admirable blond, lumineux, avec ces teintes chaudes qui font l'orgueil des belles Vénitiennes. Tordus sans art par le poignet vigoureux d'une rustique camériste, ils étaient retenus par un peigne qui disparaissait entièrement sous les flots dorés; si souples, si abondants, qu'à tout instant on pouvait craindre ou espérer de les voir briser le lien qui les retenait, et s'épandre, comme un manteau d'or, sur des épaules dont on devinait les contours exquis sous une petite guimpe à la vierge, fermée au col par une ruche de dentelles.
--Où donc avais-je les yeux? se demandait Hector. Quoi! je n'avais pas remarqué encore cette rayonnante beauté.
Et il oubliait de prendre la plume, bien que son tour fût venu et que le notaire l'eût appelé trois fois.
Puis on partit pour la mairie du bourg, distante de quelques centaines de pas à peine. Hector avait offert son bras à la vieille demoiselle Aubanel, il l'entraînait, vite, trop vite; il avait hâte de retrouver la jeune fille blonde.
Il ne put la rejoindre que dans la salle de la mairie. Elle s'appuyait sur le bras du vieux cousin, insoucieuse, ignorante de son admirable beauté. Il parlait, et elle souriait en l'écoutant. Une innocente malice pétillait dans ses grands yeux bleus. A quelque plaisanterie plus amusante que les autres, elle éclatait de rire; alors ses lèvres roses découvraient ses dents, fines et brillantes comme des perles.
--On n'est pas plus belle, murmurait Hector en regagnant la maison de son ami.
Il s'enferma dans sa chambre, et lorsque Ferdinand, comme la veille, voulut entrer, il refusa énergiquement d'ouvrir, jurant qu'il dormait, et qu'il ne se lèverait pas même pour éteindre le feu s'il prenait à la maison.
Mais une douce vision le tint longtemps éveillé.
--Si mademoiselle Aurélie pouvait lui ressembler!
Le lendemain, c'était le grand jour. Longtemps encore le mariage à la mairie ne sera qu'une formalité ennuyeuse, un acte par devant un gros monsieur qu'on connaît souvent trop, et auquel l'écharpe tricolore ne prête aucune majesté.
A onze heures,--on se marie en plein soleil, en Touraine,--une douzaine de grandes voitures découvertes vinrent prendre les invités. Il faisait le plus beau temps du monde, le ciel se mettait de la fête. Jamais on ne vit noce plus gaie, plus souriante. C'était comme une de ces belles matinées qui promettent un jour radieux.
Il y avait des fleurs partout; les cochers avaient de gros bouquets à leur poitrine, avec des flots de rubans blancs; les chevaux étaient plus enguirlandés qu'un mouton de procession de la Saint-Jean. Le long des sentiers s'arrêtaient des groupes de paysans et de paysannes. Les hommes agitaient leurs chapeaux, les femmes poussaient de joyeux vivats.
Les voitures roulaient doucement sur le sable des allées, au milieu de ces beaux paysages de la Loire qui inspirent le désir de se faire laboureur, par des routes charmantes qui réduisent les promeneurs à envier le sort du facteur rural qui les parcourt tous les jours.
Après la cérémonie, sous le porche, Hector retrouva la jeune fille de la veille. Son ami passait, il l'appela.
--Quelle est, je t'en prie, lui demanda-t-il, cette délicieuse personne?
--Une de nos voisines, fit l'autre négligemment.
Et, allongeant le bras dans la direction de l'horizon:
--Tiens, sa mère habite ce petit château, que tu vois là-bas à mi-côte, comme un point blanc au milieu des arbres.
Elle était demoiselle d'honneur de la mariée, et l'usage faisait Hector son cavalier servant.