Chapter 11
--Ils auront peut-être un peu de misère en route; mais ils arriveront pareil. Un prêtre qui apporte le Saint-Sacrement, c'est fort!
Ses yeux doux étaient remplis d'une foi sans borne.
--C'est fort un prêtre qui apporte le Saint-Sacrement, répéta-t-il. Voilà trois ans passés, on m'avait appelé pour soigner un malade en bas de la rivière Mistassini; j'ai vu de suite que je ne pouvais pas le guérir, alors j'ai dit qu'on aille quérir un prêtre. C'était la nuit et il n'y avait pas d'hommes dans la maison, vu que c'était le père qui était malade de même, et que les garçons étaient tous petits. Alors j'y ai été moi-même. Il fallait traverser la rivière pour revenir; la glace venait de descendre--c'était au printemps--et il n'y avait quasiment pas un seul bateau à l'eau encore. Nous avons trouvé une grosse chaloupe qui était restée dans le sable tout l'hiver, et quand nous avons essayé de la mettre à l'eau elle était si enfoncée dans le sable, et si pesante, qu'à quatre hommes nous n'avons seulement pas pu la faire grouiller. Il y avait là Simon Martel, le grand Lalancette, de Saint-Méthode, un autre que je ne me rappelle plus et moi, et à nous quatre, halant et poussant à nous briser le coeur en pensant à ce pauvre homme qui était en train de mourir comme un païen de l'autre bord de l'eau, nous n'avons seulement pas pu grouiller cette chaloupe-là d'un quart de pouce. Eh bien, M. le curé est venu; il a mis sa main sur le bordage... rien que mis sa main sur le bordage, de même... «Poussez encore un coup» qu'il a dit; et la chaloupe est partie quasiment seule et s'en est allée vers l'eau comme une créature en vie. Cet homme qui était malade a reçu le bon Dieu comme il faut et il est mort en monsieur, juste comme le jour venait. Oui, c'est fort, un prêtre!
Maria soupira encore; mais son coeur avait trouvé dans la certitude et dans l'attente de la mort une sorte de sérénité triste. La maladie obscure, l'inquiétude de ce qui pouvait venir, c'étaient des choses qu'on combattait à l'aveuglette, sans trop les comprendre, des choses vagues et terrifiantes comme des fantômes. Mais devant la mort inévitable et prochaine, ce qui restait à faire était simple et prévu depuis des siècles par des lois infaillibles. M. le curé venait, que ce fût le jour ou la nuit, il venait de loin apportant le Saint-Sacrement à travers les rivières torrentielles du printemps, sur la glace traîtresse, par les mauvais chemins emplis de neige, en face du norouâ cruel, il venait sans jamais manquer, escorté de miracles; il faisait les gestes consacrés, et après cela il n'y avait plus de place pour le doute ou la peur: la mort devenait une promotion auguste, une porte ouverte sur la béatitude inimaginable des élus...
La tempête s'était levée et faisait trembler les parois de la maison comme les vitres d'une fenêtre tremblent sous les rafales. Le norouâ arrivait en mugissant par-dessus les cimes du bois sombre; sur l'espace défriché et nu qui entourait les petites constructions de bois--la maison, l'étable et la grange--il s'abattait et tourbillonnait quelques secondes, violent, mauvais, avec des bourrasques brusques qui tentaient de soulever la toiture ou bien frappaient les murs comme des coups de béliers, avant de repartir vers la forêt dans une ruée de dépit.
La maison de bois frissonnait du sol à la cheminée et semblait osciller sur sa base, si bien que ses habitants, entendant les mugissements et les clameurs aiguës du vent, sentant tout autour d'eux l'ébranlement de son choc, souffraient en vérité de presque toute l'horreur de la tempête, n'ayant pas cette impression d'asile sûr que donnent les fortes maisons de pierre.
Tit'Sèbe regarda autour de lui.
--C'est une bonne maison que vous avez là, pareil; bien étanche et chaude... C'est-y votre père et les garçons qui l'ont levée? Oui... Et de même vous devez avoir pas mal grand de terre faite, à cette heure...
Le vent était si fort qu'ils n'entendirent pas les grelots de l'attelage, et tout à coup la porte battit contre le mur et le curé de Saint-Henri entra, portant le Saint-Sacrement de ses deux mains levées. Maria et Tit'Sèbe s'agenouillèrent; Tit'Bé courut fermer la porte, puis se mit à genoux aussi. Le prêtre retira sa grande pelisse de fourrure, la toque poudrée de neige qui lui descendait jusqu'aux yeux, et s'en alla vers le lit de la malade sans perdre une seconde, comme un messager porteur d'une grâce.
Oh! la certitude! le contentement d'une promesse auguste qui dissipe le brouillard redoutable de la mort! Pendant que le prêtre accomplissait les gestes consacrés et que son murmure se mêlait aux soupirs de la mourante, Samuel Chapdelaine et ses enfants priaient sans relever la tête, presque consolés, exempts de doute et d'inquiétude, sûrs que ce qui se passait là était un pacte conclu avec la divinité, qui faisait du paradis bleu semé d'étoiles d'or un bien légitime.
Après cela le curé de Saint-Henri se chauffa au poêle; puis ils prièrent encore quelque temps ensemble, à genoux près du lit.
Vers quatre heures, le vent sauta au sud-est, la tempête s'arrêta aussi brusquement qu'une lame qui frappe un mur, et dans le grand silence singulier qui suivit le tumulte, la mère Chapdelaine soupira deux fois, et mourut.
CHAPITRE XV
Éphrem Surprenant poussa la porte et parut sur le seuil.
--Je suis venu...
Il ne trouva pas d'autres mots et resta immobile quelques secondes, regardant l'un après l'autre d'un air gêné le père Chapdelaine, Maria, les enfants qui étaient assis près de la table, raides et muets; puis il enleva sa casquette d'un geste hâtif, comme pour réparer un oubli, referma la porte derrière lui et s'approcha du lit où reposait la morte.
On avait changé le lit de position, lui tournant la tête au mur et le pied vers l'intérieur de la maison, afin qu'il fût accessible des deux côtés. Près du mur, deux chandelles brûlaient sur des chaises; une d'elles était fichée dans un grand chandelier de métal blanc que les visiteurs de la famille Chapdelaine n'avaient encore jamais vu; pour l'autre, Maria n'avait rien pu trouver de plus approprié qu'une coupe de verre dans laquelle, l'été, on servait les bleuets et les framboises sauvages aux jours de cérémonie.
Le chandelier de métal luisait, le verre de la coupe scintillait à la lumière, qui n'éclairait pourtant que faiblement le visage de la morte. Il avait revêtu, ce visage, une pâleur singulière, raffinée, de femme des villes, effet des quelques jours de maladie ou bien du froid définitif des cadavres, dont le père Chapdelaine et ses enfants s'étaient d'abord un peu étonnés, y voyant ensuite une métamorphose auguste et qui marquait combien la mort l'avait déjà élevée au-dessus d'eux.
Éphrem Surprenant regarda quelques instants, puis s'agenouilla. Il ne murmura d'abord que des mots indistincts de prière; mais quand Maria et Tit'Bé vinrent s'agenouiller aussi près de lui Il tira de sa poche son chapelet à gros grains et commença à le réciter à demi-voix.
Quand ce fut fini, il alla s'asseoir sur une chaise près de la table et resta silencieux quelque temps, secouant la tête d'un air triste, comme il convient de faire dans une maison où il y a un deuil, et aussi parce qu'il était sincèrement chagriné.
--C'est une grande perte, fit-il enfin. Tu étais bien gréé de femme, Samuel; personne ne peut rien dire à l'encontre. Tu étais bien gréé de femme, certain!
Après cela, il se tut de nouveau, chercha sans les trouver les paroles de consolation, et finit par parler d'autre chose.
--Le temps est doux à soir; il va mouiller bientôt. Tout le monde dit que le printemps viendra de bonne heure.
Pour les paysans, tout ce qui touche à la terre qui les nourrit, et aussi aux saisons qui tour à tour assoupissent et réveillent la terre, est si important qu'on peut en parler, même à côté de la mort, sans profanation. Tous dirigèrent instinctivement leurs regards vers la petite fenêtre carrée; mais la nuit était obscure et ils ne pouvaient rien voir.
Éphrem Surprenant fit de nouveau l'éloge de la morte.
--Dans toute la paroisse il n'y avait pas de femme plus vaillante qu'elle, ni plus capable. Accueillante, avec ça, et quelle belle façon elle avait pour les visiteurs! Dans les vieilles paroisses et même dans les villes, où les chars passent, on n'en aurait pas trouvé beaucoup qui la valaient. Oui, tu étais bien gréé de femme, certain...
Il se leva bientôt, et sortit d'un air attristé.
Dans le long silence qui suivit, le père Chapdelaine laissa sa tête retomber peu à peu sur sa poitrine et parut s'assoupir. Maria éleva la voix, craignant un sacrilège.
--Endormez-vous point, son père.
--Non... Non...
Il se redressa sur sa chaise et carra les épaules; mais comme ses yeux se fermaient malgré lui, il se leva bientôt.
--On va dire encore un chapelet, fit-il.
Ils allèrent s'agenouiller près du lit où reposait la morte et récitèrent un chapelet entier. Quand ils se relevèrent, ils entendirent la pluie qui fouettait la vitre et les bardeaux du toit. C'était la première pluie du printemps et elle annonçait la délivrance, l'hiver fini, la terre reparaissant bientôt, les rivières reprenant leur marche heureuse, le monde métamorphosé une fois de plus comme une belle créature qu'un coup de baguette miraculeuse délivre enfin d'un maléfice... Mais ils n'osaient s'en réjouir, dans cette maison où pesait la mort, et véritablement ils n'éprouvaient presque aucune joie, parce que leur chagrin était profond et sincère.
Ils ouvrirent la fenêtre et s'assirent de nouveau, prêtant l'oreille au crépitement des gouttes pesantes sur la toiture. Maria vit que son père avait détourné la tête et restait immobile, elle crut que son assoupissement habituel du soir s'emparait de lui une fois de plus; mais au moment où elle allait le réveiller d'un mot, ce fut lui qui soupira et se mit à parler.
--Éphrem Surprenant a dit la vérité, fit-il. Ta mère était une bonne femme, Maria, une femme dépareillée.
Maria fit «Oui» de la tête, serrant les lèvres.
--Courageuse et de bon conseil, elle l'a été tant qu'elle a vécu, mais c'est surtout dans les commencements, juste après notre mariage, et un peu plus tard, quand Esdras et toi vous étiez encore jeunets, qu'elle s'est montrée rare. La femme d'un petit habitant s'attend bien d'avoir de la misère; mais des femmes qui vont à la besogne aussi capablement et d'une si belle humeur comme elle a fait dans ce temps-là, il n'y en a pas beaucoup, Maria.
Maria murmura:
--Je sais, son père; je sais bien.
Et elle s'essuya les yeux, car son coeur se fondait.
--Quand nous avons pris notre première terre à Normandin, nous avions deux vaches et pas gros de pacage, car presque tout ce lot-là était encore en bois debout, et difficile à faire. Moi j'ai pris ma hache et puis je lui ai dit: «Je vas te faire de la terre, Laura!» Et du matin au soir c'était bûche, bûche, sans jamais revenir à la maison hormis que pour le dîner; et tout ce temps-là elle faisait le ménage et l'ordinaire, elle soignait les animaux, elle mettait les clôtures en ordre, elle nettoyait l'étable, peinant sans arrêter, et trois ou quatre fois dans la journée elle sortait devant la porte et restait un moment à me regarder, là-bas à la lisière du bois, où je fessais de toutes mes forces sur les épinettes et les bouleaux pour lui faire de la terre.
«Et puis voilà qu'en juillet le puits a tari: les vaches n'avaient plus d'eau à leur soif et elles ont quasiment arrêté de donner du lait. Alors pendant que j'étais dans le bois, la mère s'est mise à voyager à la rivière avec une chaudière dans chaque main, remontant l'écarre huit et dix fois de suite avec ses chaudières pleines, les pieds dans le sable coulant, jusqu'à ce qu'elle ait eu fini de remplir un quart, et quand le quart était plein, elle le chargeait sur une brouette et s'en allait le vider dans la grande cuve dans le clos des vaches, à plus de trois cents verges de la maison, au pied du cran. C'était pas un ouvrage de femme, ça, et je lui ai bien dit de me laisser faire; mais toutes les fois elle se mettait à crier: «Occupe-toi pas de ça, toi... Occupe-toi de rien... Fais-moi de la terre.» Et elle riait pour m'encourager, mais je voyais bien qu'elle avait eu de la misère, et que le dessous de ses yeux était tout noir de fatigue.
«Alors je prenais ma hache et je m'en allais dans le bois, et je fessais si fort sur les bouleaux que je faisais sauter des morceaux gros comme le poignet, en me disant que c'était une femme dépareillée que javais là et que si le bon Dieu me gardait ma santé je lui ferais une belle terre...»
La pluie crépitait toujours sur le toit; de temps en temps un coup de vent venait fouetter la fenêtre de gouttes pesantes qui coulaient ensuite sur le carreau comme des larmes lentes. Encore quelques heures de pluie et ce serait le sol mis à nu, les ruisseaux se formant sur toutes les pentes; quelques jours, et de nouveau l'on entendrait les chutes...
--Quand nous avons pris une autre terre en haut de Mistassini, reprit Samuel Chapdelaine, ç'a été la même chose: du travail dur et de la misère pour elle comme pour moi; mais toujours encouragée et de belle humeur... Là nous étions en plein bois; mais comme il y avait des clairières avec du foin bleu parmi les roches, nous nous sommes mis à élever des moutons. Un soir...
Il se tut encore quelques instants, puis recommença à parler en regardant Maria fixement comme s'il voulait lui faire bien comprendre ce qu'il allait dire.
--C'était en septembre; au temps où toutes les bêtes dans le bois deviennent mauvaises. Un homme de Mistassini qui descendait la rivière en canot s'était arrêté près de chez nous et il nous avait dit comme ça: «Prenez garde à vos moutons, les ours sont venus tuer une génisse tout près des maisons la semaine passée.» Alors la mère et moi nous sommes allés ce soir-là virer au foin bleu pour faire rentrer les moutons au clos la nuit, pour pas que les ours les mangent.
«Moi j'avais pris par un bord et elle par l'autre, à cause que les moutons s'égaillaient dans les aunes. C'était à la brunante, et tout à coup j'entends Laura qui crie: «Ah! les maudits!» Il y avait des bêtes qui remuaient dans la brousse, et c'était facile de voir que c'étaient pas des moutons, à cause que dans le bois, vers le soir, les moutons font des taches blanches. Alors je me suis mis à courir tant que j'ai pu, ma hache à la main. Ta mère me l'a conté plus tard, quand nous étions de retour à la maison: elle avait vu un mouton couché par terre, déjà mort et deux ours qui étaient après le manger. Ça prend un bon homme, pas peureux de rien, pour faire face à des ours en septembre, même avec un fusil; et quand c'est une femme avec rien dans la main, le mieux qu'elle peut faire c'est de se sauver et personne n'a rien à dire. Mais la mère elle a ramassé un bois par terre et elle a couru dret sur les ours, en criant: «Nos beaux moutons gras! Sauvez-vous, grands voleux, ou je vais vous faire du mal!»
«Moi, j'arrivais en galopant tant que je pouvais à travers les chousses; mais le temps que je la rejoigne les ours s'étaient sauvés dans le bois sans rien dire, tout piteux, parce qu'elle les avait apeurés comme il faut.»
Maria écoutait, retenant son haleine, et se demandant si vraiment c'était bien sa mère qui avait fait cela, sa mère qu'elle avait toujours connue douce et patiente, et qui n'avait jamais donné une taloche à Télesphore sans le prendre ensuite sur ses genoux pour le consoler, pleurant avec lui et disant que de battre un enfant, il y avait de quoi lui briser le coeur.
La courte averse de printemps était déjà finie; la lune se montrait à travers les nuages comme un visage curieux venant voir ce qui restait encore de la neige de l'hiver après cette première pluie. Le sol était toujours d'une blancheur uniforme; le silence profond de la nuit annonçait que bien des jours encore s'écouleraient avant qu'on entendît de nouveau le tonnerre lointain des grandes chutes; mais la brise tiède chuchotait des encouragements et des promesses.
Samuel Chapdelaine se tut quelque temps, la tête penchée, les mains sur ses genoux, se souvenant du passé et des dures années pourtant pleines d'espérance. Quand il recommença à parler, ce fut d'une voix hésitante, avec une sorte d'humilité mélancolique.
--À Normandin, et à Mistassini, et dans les autres places où nous avons passé, j'ai toujours travaillé fort; personne ne peut rien dire à l'encontre. J'ai clairé bien des arpents de bois, et bâti des maisons et des granges, en me disant toutes les fois qu'un jour viendrait où nous aurions une belle terre, et où ta mère pourrait vivre comme les femmes des vieilles paroisses avec de beaux champs nus des deux bords de la maison aussi loin qu'on peut voir, un jardin de légumes, de belles vaches grasses dans le clos... Et voilà qu'elle est morte tout de même dans une place à moitié sauvage, loin des autres maisons et des églises et si près du bois qu'il y a des nuits où l'on entend crier les renards. Et c'est ma faute, si elle est morte dans une place de même; c'est ma faute, certain!
Le remords l'étreignait; il secouait la tête, les yeux à terre.
--Plusieurs fois, après que nous avions passé cinq ou six ans dans une place et que tout avait bien marché, nous commencions à avoir un beau bien: du pacage, de grands morceaux de terre faite prêts à être semés, une maison toute tapissée en dedans avec des gazettes à images... Il venait du monde qui s'établissait autour de nous; il n'y avait rien qu'à attendre un peu en travaillant tranquillement et nous aurions été au milieu d'une belle paroisse où Laura aurait pu faire un règne heureux... Et puis tout à coup le coeur me manquait; je me sentais tanné de l'ouvrage, tanné du pays; je me mettais à haïr les faces des gens qui prenaient des lots dans le voisinage et qui venaient nous voir, pensant que nous serions heureux d'avoir de la visite après être restés seuls si longtemps. J'entendais dire que plus loin vers le haut du lac, dans le bois, il y avait de la bonne terre; que du monde de Saint-Gédéon parlait de prendre des lots de ce côté-là, et voilà que cette place dont j'entendais parler, que je n'avais jamais vue et où il n'y avait encore personne, je me mettais à avoir faim et soif d'elle comme si c'était la place où jétais né...
«Dans ces temps-là, quand l'ouvrage de la journée était fini, au lieu de rester à fumer près du poêle, j'allais m'asseoir sur le perron et je restais là sans grouiller, comme un homme qui a le mal du pays et qui s'ennuie, et tout ce que je voyais là devant moi: le bien que j'avais fait moi-même avec tant de peine et de misère, les champs, les clôtures, le cran qui bouchait la vue, je le haïssais à en perdre la raison.
«Alors ta mère venait par-derrière sans faire de bruit; elle regardait aussi notre bien, et je savais qu'elle était contente dans le fond de son coeur, parce que ça commençait à ressembler aux vieilles paroisses où elle avait été élevée et où elle aurait voulu faire tout son règne. Mais au lieu de me dire que je n'étais qu'un vieux simple et un fou de vouloir m'en aller, comme bien des femmes auraient fait, et de me chercher des chicanes pour ma folie, elle ne faisait rien que soupirer un peu, en songeant à la misère qui allait recommencer dans une autre place dans les bois, et elle me disait comme ça tout doucement: «Eh bien, Samuel! C'est-y qu'on va encore mouver bientôt?»
«Dans ces temps-là je ne pouvais pas lui répondre, tant j'étranglais de honte, à cause de la vie misérable qu'elle faisait avec moi; mais je savais bien que je finirais par partir encore pour m'en aller plus haut vers le Nord, plus loin dans le bois, et qu'elle viendrait avec moi et prendrait sa part de la dure besogne du commencement, toujours aussi capablement, encouragée et de belle humeur, sans jamais un mot de chicane ni de malice.»
Après cela il se tut et sembla ruminer longuement son regret et son chagrin. Maria soupira et se passa les mains sur la figure, comme l'on fait quand on veut effacer ou oublier quelque chose; mais en vérité elle ne désirait rien oublier. Ce qu'elle venait d'entendre l'avait émue et troublée; elle avait l'intuition confuse que ce récit d'une vie dure, bravement vécue, avait pour elle un sens profond et opportun, et qu'il contenait une leçon, si seulement elle pouvait comprendre.
--Comme on connaît mal les gens! songea-t-elle.
Dès le seuil de la mort, sa mère semblait prendre un aspect auguste et singulier, et voici que les qualités familières, humbles, qui l'avaient fait aimer de son vivant, disparaissaient derrière d'autres vertus presque héroïques.
Vivre toute sa vie en des lieux désolés, lorsqu'on aurait aimé la compagnie des autres humains et la sécurité paisible des villages; peiner de l'aube à la nuit, dépensant toutes les forces de son corps en mille dures besognes et garder de l'aube à la nuit toute sa patience et une sérénité joyeuse; ne jamais voir autour de soi que la nature primitive, sauvage, le bois inhumain, et garder au milieu de tout cela l'ordre raisonnable, et la douceur, et la gaieté, qui sont les fruits de bien des siècles de vie sans rudesse, c'était une chose difficile et méritoire, assurément. Et quelle était la récompense? Quelques mots d'éloge, après la mort.
Est-ce que cela en valait la peine? La question ne se posait pas dans son esprit avec cette netteté; mais c'était bien à cela qu'elle songeait. Vivre ainsi, aussi durement, aussi bravement, et laisser tant de regret derrière soi, peu de femmes en étaient capables. Elle-même...
Le ciel baigné de lune était singulièrement lumineux et profond, et d'un bout à l'autre de ce ciel des nuages curieusement découpés, semblables à des décors, défilaient comme une procession solennelle. Le sol blanc n'évoquait aucune idée de froid ni de tristesse, car la brise était tiède et quelque vertu mystérieuse du printemps qui venait faisait de la neige un simple déguisement du paysage, nullement redoutable, et que l'on devinait condamné à bientôt disparaître.
Maria, assise près de la petite fenêtre, regarda quelque temps sans y penser le ciel, le sol blanc, la barre lointaine de la forêt, et tout à coup il lui sembla que cette question qu'elle s'était posée à elle-même venait de recevoir une réponse. Vivre ainsi, dans ce pays, comme sa mère avait vécu, et puis mourir et laisser derrière soi un homme chagriné et le souvenir des vertus essentielles de sa race, elle sentait qu'elle serait capable de cela. Elle s'en rendait compte sans aucune vanité et comme si la réponse était venue d'ailleurs. Oui, elle serait capable de cela; et une sorte d'étonnement lui vint, comme si c'était là une nouvelle révélation inattendue.
Elle pourrait vivre ainsi; seulement... elle n'avait pas dessein de le faire... Un peu plus tard, quand ce deuil serait fini, Lorenzo Surprenant reviendrait des États pour la troisième fois et l'emmènerait vers l'inconnu magique des villes loin des grands bois qu'elle détestait, loin du pays barbare où les hommes qui s'étaient écartés mouraient sans secours, où les femmes souffraient et agonisaient longuement tandis qu'on s'en allait chercher une aide inefficace au long des interminables chemins emplis de neige. Pourquoi rester là, et tant peiner, et tant souffrir lorsqu'on pouvait s'en aller vers le Sud et vivre heureux?
Le vent tiède qui annonçait le printemps vint battre la fenêtre, apportant quelques bruits confus: le murmure des arbres serrés dont les branches frémissent et se frôlent, le cri lointain d'un hibou. Puis le silence solennel régna de nouveau. Samuel Chapdelaine s'était endormi; mais ce sommeil au chevet de la morte n'avait rien de grossier ni de sacrilège; le menton sur sa poitrine, les mains ouvertes sur ses genoux, il semblait plongé dans un accablement triste, ou bien enfoncé dans une demi-mort volontaire où il suivit d'un peu plus près la disparue.