Margot la Ravaudeuse

Chapter 6

Chapter 63,559 wordsPublic domain

Nous avions fait une partie quarrée au bois de Boulogne, en caléche découverte. Mylord, plein de noble désir d'étaler son adresse à mener une voiture, fit mettre le cocher derriére, & se plaça lestement sur le siége. Tant que le terrain fut large, sans orniére & sans embarras, il alla tout au mieux: mais s'étant mal-à-propos engagé dans une route trop étroite, besoin lui fut de sa dextérité pour faire place à un carrosse qui venoit au grand trot vers nous. La promptitude que requeroit le cas pressant où il se trouvoit, lui fit oublier qu'il parloit anglais à ses chevaux. Par malheur c'étoient de bons Limousins, qui avoient peu pratiqué le monde, & n'entendoient pas les Langues étrangéres. Ils firent tout le contraire de ce qu'il leur demandoit. Les sottes bêtes se jetterent brusquement sur l'équipage en question, & s'accrocherent par les petites roues. L'autre cocher prenant Mylord à la mine, pour quelque chétif apprentif du métier, lui fit, sans cérémonie, une cravatte de son fouet, & le jetta par terre. Notre Phaëton fort mécontent de sa chute, & plus encore de la caresse qu'il venoit de recevoir, quitte promptement sa perruque & son habit, & fait un défi à ce brutal. Le Drôle, qui étoit fort & nerveux, l'accepte de tout son coeur. Cependant Mylord, plus intrépide que Mars, se met en garde un pied en arriére, & les poings croisés en avant: l'autre, sans y entendre tant de finesse, veut l'apostropher d'une gourmade sur la hure: mais le coup est paré & riposté d'une mornifle à travers le museau, puis d'une seconde & d'une troisiéme du même poids. Ce genre d'escrime, auquel le François n'étoit pas stilé, lui ébranla si fort le chef, qu'il en perdit le point d'appui, & chut à la renverse. Néanmoins après s'être pressé les cartilages du nez & bien essuyé la moustache, il se releva pour prendre sa revenche. Le Héros Breton, aussi ferme qu'un roc, se préparoit à lui paîtrir de nouveau la ganache, & lui pocher un oeil ou deux, quand Mr. la Violette le gratifia, à l'improviste, d'un grand coup de talon au milieu du ventre, & l'étendit comme une grenouille sur l'arêne. Mylord se relevant dans une colére affreuse, s'écria que le coup n'étoit pas bon, & nous demanda son épée pour la passer à travers le corps du traître. Nous ne concevions pas l'équité de sa plainte, d'autant que le coup nous avoit paru aussi bon qu'un coup de pied puisse l'être. Enfin, sa premiére fougue passée, il nous apprit que les loix du noble Pugilat défendoient très-sévérement les coups de pied. On vint à bout de l'apaiser, en lui assurant qu'on avoit toujours ignoré ces loix en France, & que l'on n'avoit jamais eu l'esprit de croire qu'il fût mal-honnête de faire usage de ses quatre membres dans de semblables cas. Satisfait de nos raisons, Mylord remonta gayement sur son siége, pouvant à peine contenir la joie qu'il ressentoit d'avoir remporté à nos yeux une victoire si brillante. Il est vrai qu'il remplit les spectateurs d'admiration; mais c'est un talent naturel aux Anglois; & nous ne saurions, sans leur faire la plus criante des injustices, leur disputer l'honneur d'être les plus grands hommes du monde dans l'art distingué d'appuyer dextrement des coups de poing.

Peu de tems après cette martiale avanture, des affaires domestiques rappellerent Mylord en Angleterre. Comme il ne doutoit pas que je ne fusse extrêmement affligée de le perdre, il me proposa, pour me consoler & flatter mon amour-propre, qu'il ne regrettoit, en quittant Paris, que moi & le combat du taureau.

Je me voyois au départ de Mylord, un capital assez considérable, pour pouvoir tenir maison, & filer délicieusement mes jours dans l'abondance & le repos: mais j'ai expérimenté que la soif d'aquerir augmente à proportion de nos gains, & que l'avarice & l'épargne sont presque toujours compagnes des richesses. L'envie d'être plus à son aise; l'espoir de jouir plus parfaitement, reculent sans cesse le tems de la jouissance. Nos besoins se multiplient à mesure que notre fonds grossit; & nous nous trouvons dans la disette au sein même de l'opulence. J'avois déjà douze mille livres de rente: je ne voulois pas songer à la retraite, que je n'en eusse vingt. Il est vrai que pour une fille aussi achalandée que moi, ce n'étoit pas fixer à la fortune un terme déraisonnable. Les nouvelles faveurs qu'elle me fit, prouvent bien que je pouvois ambitionner davantage. En effet, mon Anglais n'étoit pas encore à Douvres, qu'un Membre de l'Academie[24] des quarante de l'Hôtel des Fermes, arriva pour le remplacer. Je le reçus avec les marques de respect & de distinction dues à son coffre fort. Néanmoins, sans être éblouie de l'honneur qu'il me faisoit, je lui dis, que m'étant consacrée aux affaires étrangéres, je ne pouvois accepter ses offres, qu'à condition que, dès qu'un Etranger se présenteroit, notre bail seroit nul. Il y consentit & l'accord fut signé.

[24] L'auteur emploie cette expression ironique, parce que les Fermiers généraux sont quarante comme les Academiciens François.

C'étoit un grand homme, passablement bien fait & d'assez bonne mine; du reste, un animal insupportable, comme sont d'ordinaire les gens de cette profession. La terre ne sembloit pas digne de le porter. Il avoit un mépris souverain pour tout le monde, excepté pour lui-même. Il se croyoit un génie universel: il parloit de tout d'un ton absolu: il contredisoit éternellement, & malheur à qui l'auroit contredit: il vouloit qu'on l'écoutât, sans vouloir écouter personne. En un mot, le bourreau mettoit le pied sur la gorge aux gens raisonnables, & prétendoit être applaudi.

Ce qu'il fit de mieux en entrant chez moi, ce fut de réformer le mauvais gout que Mylord avoit introduit dans ma cuisine, & d'y substituer le luxe & la délicatesse des repas financiers. J'avois soir & matin une table de huit couverts, dont six étoient réguliérement occupés par des Poëtes, des Peintres & des Musiciens, lesquels pour l'interêt de leur ventre, prodiguoient en esclaves leur encens mercenaire à mon Crésus. Ma maison étoit un tribunal, où l'on jugeoit aussi souverainement les talens & les arts, que dans la gargote littéraire de Madame T... Tous les bons Auteurs y étoient mis en piéces & déchirés à belles dents comme chez elle; on ne faisoit grace qu'aux mauvais: souvent même on les plaçoit au premier rang. J'ai vu cette vermine oser déprimer les lettres inimitables de l'Auteur du Temple de Gnide,[25] & pétarder le bon Abbé Pélegrin, pour avoir soutenu que les Lettres Juives n'étoient qu'un ramas monstrueux de pensées extraites de Bayle, de la Bibliothéque universelle de le Clerc, de L'Espion Turc, &c. toutes pitoyablement défigurées, & sentant le terroir Provençal à chaque ligne. Ce pauvre Prêtre qui n'avoit contre lui que beaucoup de misére & de mal-propreté, qui logeoit une très-belle ame dans un corps très-salope; ce pauvre homme toute sa vie en butte aux injustes sarcasmes, avoit une judiciaire exquise; & je dois dire à sa gloire, que si j'ai quelque gout pour les bonnes choses; que si je me suis garantie de la fiévre contagieuse du bel esprit, je n'en suis redevable qu'à ses conseils. C'est lui qui m'ayant ouvert les yeux sur le peu de valeur & la petitesse de nos frêlons du Parnasse, m'a fait connoître que le véritable esprit étoit un feu pur & divin; un don du Ciel qu'il n'étoit pas au pouvoir des hommes d'aquerir; qu'il falloit bien se garder de confondre les génies heureux doués de ce feu sacré, avec cette multitude méprisable de petits Ecrivains qualifiés du sobriquet de bel esprit; qu'un pareil titre étoit regardé chez les honnêtes gens, comme une espéce d'opprobre; & que, quoique la profession des Lettres fut la plus noble de toutes, il étoit presque honteux de les cultiver aujourd'hui, à cause du mauvais renom que ces insectes leur avoient donné dans le monde. «Vous ne devineriez pas, me dit-il un jour, pourquoi Paris est infecté de cette maudite engeance. C'est que le métier n'exige ni esprit, ni talens. Pour vous en convaincre, faites apprendre une douzaine de mots du dictionnaire néologique à votre cocher, & envoyez-le au caffé de Procope pendant un mois ou deux, je vous le garantis, à son retour, aussi bel esprit que les autres. Helas! ajouta-t'il en lâchant un profond soupir, c'est à la cruauté de mes parens que je dois toute la misére & le ridicule dont je suis accablé depuis si long-tems. Les barbares dès ma tendre jeunesse, me firent entrer de force dans l'Ordre des Freres Servites. La répugnance que j'avois montrée pour l'état Monacal s'accrut avec l'âge: je gémis plusieurs années sous le Froc; j'y serois mort de désespoir, si je n'avois trouvé moyen de me faire séculariser. Mais, sans amis, sans argent, dénué de tout, la liberté me devint bientôt un fardeau: peu s'en fallut que je ne regrettasse les misérables liens dont j'avois été garroté jusqu'alors. Enfin, ne sachant quel parti prendre, mon irrésolution m'amena ici. J'ai subsisté dans les commencemens du produit de mes Messes & de quelques Sermons composés en poste, que je vendois aux Ordres mendians. La nécessité & le desoeuvrement ne m'avoient pas permis d'être trop difficile sur le choix de mes connoissances. Je fréquentois une petite tabagie près de la Foire Saint-Germain, où se rassembloient des Danseurs de corde, des Joueurs de Marionettes, quelques Acteurs de l'Opera comique, & entr'autres le Sieur Colin, célébre Moucheur de chandelles de la Comédie. Tous ces Messieurs, dont j'avois eu le bonheur de capter la bienveillance, me donnerent mes entrées à leurs Spectacles. Bientôt la démangeaison de barbouiller du papier me prit: je hazardai quelques mauvaises Scénes, qui me furent payées au-delà de leur valeur. J'aurois bien voulu pouvoir concilier l'Eglise & le Théâtre, & continuer à tirer mon tribut quotidien de l'Autel; mais Mr. l'archevêque jugea à propos de me priver de cette petite douceur, en m'interdisant les fonctions de Prêtre. Je perdis quinze sous par jour, que me valoit la Messe qui étoit mon plus clair revenu. Pour réparer cette perte, je levai boutique de Poëte, & me mis à composer des Comédies, des Opera, des Tragédies, que je faisois jouer sous le nom de mon frere le Chevalier, ou que je vendois à quiconque avoit la manie d'être Auteur. Je faisois, outre cela, trafic en gros & en détail de tout ce qui étoit du ressort de l'esprit. Vouloit-on des Bouquets, des Epithalames, des cantiques spirituels, des Sermons de Carême? on en trouvoit dans mon magazin de toutes les sortes & à juste prix. Je vous avouerai même sous le secret, que maint illustre Membre de la Petaudiére du vieux Louvre[26] n'a pas dédaigné de recourir à moi pour son Discours de réception. Qui ne croiroit pas qu'un commerce si considérable eût dû me faire rouler carrosse? Cependant jugez de l'avantage que j'en ai tiré par l'état où vous me voyez. Depuis plus de cinquante ans, j'ai composé des millions de Vers, & je n'ai pas de culotte.»

[25] Les Lettres Persanes, par Mr. de Montesquieu.

[26] L'Academie Françoise.

Si l'air de candeur & de naïveté avec lequel le bon homme Pélegrin s'expliqua, me convainquit que de tous les métiers le plus ingrat & le plus frivole est celui de bel esprit, son mérite réel me convainquit aussi qu'il y a des heureux dans la profession des Lettres comme dans toutes les autres, & qu'il est une infinité d'Ecrivains qui doivent plus leur réputation à leur étoile, qu'à leurs talens. Combien ai-je vu de faux célébres dans Paris, dont on n'auroit jamais parlé sans la protection de quelqu'important de Cour ou de quelque Catin en crédit? Combien en connois-je à qui l'autorité a déféré les premiéres places parmi les disciples d'Apollon, qui n'auroient pas été capables de tirer de leurs cerveaux stériles la centiéme partie des bonnes choses que l'Abbé Pélegrin a faites? Sauve toute comparaison odieuse, le pauvre diable ressembloit assez au Paillasse de la Foire, qui est la risée du Public & le jouet éternel de ses Confreres, quoiqu'au fond il soit infiniment plus habile qu'eux. Concluons delà que le mérite est en pure perte, quand il n'est point étayé de la Fortune. C'est à elle seule qu'il appartient de faire les grands hommes; la Nature ne fait que les ébaucher.

Je reviens à mon Cordon-bleu de Finance. Sa compagnie l'ayant élu pour aller en tournée, c'est-à-dire, pour voir si les Commis étoient exacts à opprimer & piller le Peuple, & si l'on ne pourroit pas inventer quelqu'honnête moyen de le fouler encore davantage, nous rompimes amicalement notre contract, & je me retrouvai libre.

Il y a long-tems que j'aurois dû répondre à une question que mes Lecteurs m'ont indubitablement faite plus d'une fois en eux-mêmes. Comment est-il possible que Margot, qui est née avec un tempérament de Messaline, ait pu se contenter de gens qu'elle ne voyoit que par interêt, & qui la plupart n'étoient rien moins que des Hercules dans les travaux libidineux?

Rien n'est mieux fondé que cette objection, & il est juste d'y satisfaire. Sachez donc, Messieurs, qu'à l'exemple des Duchesses de la vieille Cour & de plusieurs de mes Compagnes, j'ai toujours eu à mes gages... Mais que ceci, je vous prie, soit sous le secret. J'ai toujours eu un jeune & vigoureux Laquais, & je m'en suis si bien trouvée, que tant que l'ame me battra au corps, je ne changerai point de méthode. Indépendanment de ce que les Drôles sont sans conséquence, ils vous servent dans la minute, & ne vous ratent pas comme font les honnêtes gens; ou du moins, quand la chose arrive, c'est après de si fortes épreuves, qu'il y auroit de l'injustice & de la cruauté à leur en faire un crime. Deviennent-ils insolens? il est aisé d'y remédier. On leur donne quelques coups de bâton; on les paie, & on les renvoie: cela ne fait pas le moindre petit pli. Il est vrai que je n'en suis jamais venue à ces extrêmités, parce que j'ai toujours eu la précaution de les prendre tout neufs, exactement de la tournure d'esprit & de corps du Paysan, que l'ingénieux & élégant Mr. de Marivaux nous a peint d'un coloris si naïf & si gai. Je me donne la satisfaction de les éduquer moi-même, & de les plier à ma fantaisie. Sur-tout, je ne souffre pas qu'ils aient aucune liaison avec leurs semblables, de peur que les coquins ne corrompent leur innocence & ne les débauchent. Je les tiens, pour ainsi dire, à la tâche: du reste, rien ne leur manque quant au _victum & vestitum_. Ils sont proprement entretenus, & nourris comme des poulets à l'épinette, ou, pour parler moins métaphoriquement, comme de bienheureux directeurs de Nones, lesquels n'ont d'autre soin en ce monde, que de faire dévotement de bon chile & ce qui s'ensuit. Voilà, Messieurs, puisque vous étiez curieux de le savoir, la recepte dont je me sers journellement pour modérer les feux de l'incontinence. Au moyen d'un sistême si raisonnable, mes plaisirs ne sont point mêlés d'amertume. Je jouis en paix & à petit bruit, sans redouter les caprices & la mauvaise humeur d'un Amant impérieux qui me traiteroit en esclave, & me faisant peut-être acheter ses caresses au prix de mes épargnes, me réduiroit un jour à la mendicité. Je ne suis pas de ces grues-là. S'entête qui voudra de belle passion & de tendresse Platonique: je ne me repais point de vapeurs: les sentimens épurés & alambiqués de l'amour sont des mêts qui ne conviennent pas à ma constitution; il me faut des nourritures plus fortes. Vraiment, Mr. Platon étoit un plaisant original avec sa façon d'aimer. Où en seroit aujourd'hui le genre humain, si l'on eut suivi les idées creuses de ce gâte-métier? Il y a grande apparence que la nature ne l'avoit pas mieux partagé qu'Origéne, ou qu'on lui avoit fait quelque soustraction à l'instar de celle que l'on fit au doucereux Amant d'Héloïse. Au moins, ce qu'il y a de bien sûr, c'est que son maître Socrate, qui avoit les piéces sans lesquelles on ne sauroit être Pape, ne lui a pas prêché cette métaphisique. Il a suivi tout uniment le grand chemin; & s'il s'en est écarté, ç'a été de bien peu de chose. Reprenons notre histoire.

A peine la renommée eut-elle publié dans Paris mon veuvage, que je me vis obsédée par une multitude de dupes de toute espéce & de tous rangs. Un Ambassadeur extraordinaire me délivra fort à propos de leurs importunités. Je ne pus me dissimuler à moi-même la joie que je ressentis alors d'avoir fait une conquête de cette importance. Quel triomphe flatteur pour ma vanité! & que je m'imaginois de satisfaction de voir à mes pieds une personne, qui, par son adresse à ménager les esprits, par la sagacité de ses lumiéres & une parfaite connoissance des interêts divers des Souverains, peut de son cabinet changer tout le sistême des affaires de l'Europe, & contribuer également au bien général & à la gloire de sa Patrie! Tel étoit le tableau favorable que je me faisois de Mr. l'Ambassadeur avant de l'avoir vu. Je ne doutois pas qu'il ne joignît à ces rares & sublimes talens, mille autres belles qualités, ne concevant pas que l'on pût jamais remplir des emplois de cette conséquence, sans être doué d'un génie supérieur. Ce qui me confirma sur-tout dans la haute idée que je m'en étois faite, ce fut la façon singuliére dont il s'y prit pour traiter avec moi. Notre accord se fit par voies de négociations. Des Agens secrets vinrent me trouver de sa part: je lui en députai de la mienne: ils s'aboucherent ensemble: les offres proposées furent écoutées, examinées, débattues. Chacun cherchant les avantages de son parti, multiplioit les difficultés: on rencontroit des inconvéniens par-tout; on en faisoit naître où il n'y en avoit pas. S'accordoit-on sur un point? on différoit sur l'autre. Cependant, après plusieurs conférences rompues & renouées, nos Plénipotentiaires signerent heureusement les Articles, & l'échange du double traité fut fait à notre contentement réciproque.

Comme il y a tout lieu de croire que le Lecteur est impatient de connoître Son Excellence, je vais, sans le faire attendre plus long-tems, lui en crayonner le portrait.

Mr. l'Ambassadeur avoit une de ces figures que l'on peut appeller insignifiante, & par conséquent, assez difficile à définir. Il étoit d'une taille au-dessus de la médiocre, ni bien, ni mal fait: il avoit la jambe d'un homme de Qualité, c'est-à-dire, gréle & décharnée. Il affectoit un air de noblesse, que son visage trivial démentoit. Il portoit la tête haute, en se gonflant les joues, & jettoit sans cesse un oeil de complaisance sur l'Ordre dont il étoit décoré. Du reste, à sa mine grave, silencieuse & intérieure, on l'auroit cru absorbé dans de très-profondes méditations, & minutant les plus vastes desseins. Il ne parloit presque pas, pour donner à entendre qu'il pensoit beaucoup, & que son caractére lui prescrivoit d'être circonspect & mesuré dans ses discours. Le questionnoit-on? il répondoit par quelque léger mouvement de tête, accompagné d'un coup d'oeil mistérieux ou d'un imperceptible petit sourire. Qui croiroit que sur un extérieur si bizarre & des apparences si équivoques, je fus près d'un mois la dupe de ma préoccupation pour Mr. l'Ambassadeur? Je ne me serois pas ôté de la cervelle qu'il ne fut le plus grand homme du monde, sans la peinture charitable que m'en fit son Secrétaire. J'ai déja observé ci-dessus que nous n'avons pas de plus rigoureux & de plus redoutables censeurs que nos domestiques. Si, malgré leur ignorance, nos défauts ne leur échappent pas, comment pourrions-nous espérer d'échapper aux traits mordans de leur langue, quand ils ont de la pénétration? Celui-ci étoit trop éclairé pour se laisser éblouir par la morgue & le sérieux étudié de son Maître. Quoiqu'il en soit, j'ai trouvé ses observations si judicieuses, que je crois faire ma cour au Lecteur de les lui communiquer. C'est le Secrétaire qui parle:

«Souvenez-vous, me dit-il, pour ne vous y jamais tromper, que les Grands ne sont généralement grands que par notre petitesse; & que c'est le respect aveugle & pusillanime qu'un ridicule préjugé nous inspire pour eux, qui les éléve à nos yeux. Osez les envisager; osez faire abstraction du faux éclat dont ils sont environnés, le prestige s'évanouira. Vous connoîtrez immédiatement leur valeur intrinséque, & verrez que ce que vous avez pris si souvent pour grandeur & dignité, n'est autre chose, qu'orgueil & bêtise. Une maxime sur-tout qu'il ne faut pas oublier, c'est que le mérite personnel n'est pas plus relatif à l'importance du Poste qu'on occupe, que la bonté d'un cheval à la richesse du harnois qui le couvre. Bridez une Rosse à son avantage, caparaçonnez-la, chargez-la du plus fastueux équipage, tous ces ornemens ne sauroient la métamorphoser: ce ne sera jamais qu'une Rosse. A l'application. Un génie étroit tel que Son Excellence, s'imagine qu'un air de discrétion, un dehors grave & composé, une contenance impérieuse & altiére, sont les seules qualités qui constituent & caractérisent le Ministre. Je dis, moi, que cela ne caractérise qu'un fat. Il a beau se gourmer, se panader & se rengorger sous le poids imposant de sa mission; l'on verra toujours à travers sa contrainte & ses efforts, qu'il a les reins trop foibles pour un si pesant fardeau. Aussi ne manque-t'il pas de s'en débarrasser sur nous, dès qu'il peut se dérober à l'oeil du public. Et alors que croyez-vous qu'il fasse, tandis que nous suons à déchiffrer les dépêches & à y répondre? Il polissonne avec ses domestiques, son singe & ses chiens; il fait des découpures, il fredonne; joue de la flûte, se jette dans un fauteuil, s'étend, bâille & s'endort. N'allez pourtant pas vous figurer que tous les Ministres soient taillés sur un si pitoyable modéle. Il en est dont le mérite est infiniment supérieur aux éloges qu'on pourroit en faire. J'en connois plusieurs qui joignent aux talens qu'exige leur état, celui de se concilier l'affection & l'estime générale, & qui, bien différens de leurs postiches Confreres, savent être recueillis dans le cabinet, & dissipés dans le monde, d'autant plus adroits politiques en cela, que l'air de confiance & de franchise qu'ils témoignent à l'extérieur, fait qu'on ne s'en méfie pas, & que personne ne songe à se boutonner devant eux.»

Mr. le Sécrétaire me dit encore une infinité d'excellentes choses, que je pourrois insérer ici; mais comme il n'est rien qui n'ennuie à la longue, j'aime mieux laisser le Lecteur sur la bonne bouche.