Margot la Ravaudeuse

Chapter 4

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J'étois dans un deshabillé plus agaçant que coquet. L'art que j'y avois mis étoit si voisin de la nature, que mes charmes ne sembloient rien emprunter de mon ajustement. J'avois tout lieu de présumer de leur pouvoir. Mon Financier me trouvoit adorable. L'avidité de ses regards, l'impatience de ses mains ne me laissoient pas douter que je ne touchasse au dénoûment de la piéce. Cependant, qu'arriva-t'il? Après un badinage de trois quarts d'heure, je fus ratée comme une Reine. Cette humiliante avanture me mortifia d'autant plus que je l'éprouvois pour la premiére fois. Je tremblois qu'il n'eût découvert en moi quelque imperfection que j'avois ignorée jusqu'alors. Heureusement il me rassura, en m'avouant qu'il étoit sujet à de pareils accidens. En effet, le bon homme me disoit vrai; car pendant un an que je vêcus avec lui, il ne manqua pas de me rater réguliérement deux fois la semaine. Quoiqu'il en soit, bien des filles se seroient trouvées fort heureuses en ma place aux mêmes conditions. Il m'avoit meublé un appartement dans la rue sainte Anne: il défrayoit ma maison, & me donnoit outre cela, cent pistoles par mois. J'étois en train de faire ma fortune avec lui, quand le dérangement imprévu de la sienne rompit mes mesures & notre tendre commerce.

Tout dépend à l'Opera de s'établir une certaine réputation. Rien ne fait tant honneur à une Actrice que d'occasionner quelques banqueroutes, & d'envoyer ses adorateurs à l'Hôpital. La chute de mon Financier me mit dans un crédit étonnant. Une foule d'aspirans de tous états se présenterent. Néanmoins je ne voulus pas me décider sans consulter Mr. de Gr... M... & le Frere Alexis, à qui j'avois des obligations si essentielles. J'insérerai ici, par maniére de parenthése, les salutaires conseils que j'en ai reçus, comme un monument de ma gratitude envers eux, & comme le guide le plus sûr pour les filles qui veulent mettre à profit leurs appas.

Avis à une Demoiselle du monde.

Toute personne du sexe qui veut parvenir, doit, à l'imitation du marchand, n'avoir en vue que ses interêts & le gain.

Que son coeur soit toujours inaccessible au véritable amour. Il suffit qu'elle fasse semblant d'en avoir, & sache en inspirer aux autres.

Que celui qui la paie le mieux, ait la préférence sur ses rivaux.

Qu'elle transige le moins qu'elle pourra avec les gens de qualité: ils sont la plupart hautains & escrocs. De gros Financiers renforcés, sont plus solides & plus aisés à gouverner; il n'y a que maniére de les prendre.

Si elle est sage, elle éconduira les Greluchons: outre que ce sont des animaux qui n'apportent aucun profit à la maison, ils en éloignent souvent ceux qui la soutiennent.

Lorsqu'il se présentera pourtant quelque bonne passade, qu'elle ne se fasse pas scrupule d'une infidélité: c'est le casuel du métier.

Qu'elle imite autant qu'il lui sera possible, la frugalité de Mademoiselle Durocher,[14] & ne se permette les bons morceaux que quand ils ne lui couteront rien.

[14] Autrefois entretenue par Mylord Weymouth.

Qu'elle ait soin de placer son argent à mesure qu'il lui viendra, & s'en fasse de bonnes rentes.

Si un Etranger & un François, également à leur aise, se trouvent en concurrence auprès d'elle, qu'elle n'hésite pas à se déclarer en faveur du premier. Indépendanment de ce que la politesse le requiert, elle y trouvera mieux son compte, sur-tout si elle a affaire à quelques Mylords de la Cité[15] de Londres. Ce sont des gens qui, quoique des cancres au fond, sont capables de se ruiner par orgueil pour qu'on les croie plus riches que nous.

[15] Quartier des négocians.

Elle fera très-prudenment pour le bien de sa santé, d'éluder la connoissance des Américains, Espagnols & Napolitains, eu égard à la maxime: _Timeo danaos & dona ferentes._[16].

[16] Qu'on se souvienne que Margot, comme éléve du public, doit savoir toutes sortes de Langues.

Enfin & pour conclusion, qu'elle n'ait point de caractére à elle; mais qu'elle étudie avec soin celui de son Amant, & sache s'en revêtir comme si c'étoit le sien propre. Signé Gr... M... & le Frere Alexis.

Puissent toutes les filles de la Profession se graver profondément dans la mémoire cette espéce de code, & en faire un aussi bon usage que moi.

La premiére dupe qui remplaça le Financier, fut un Baron, fils d'un gros marchand d'Hambourg. Je ne crois pas qu'il soit jamais sorti de la Germanie un plus sot & plus desagréable animal. Il étoit haut d'une toise, cagneux & roux, bête au dernier dégré, & ivrogne à toute outrance. Ce Gentilhomme, l'espoir & l'idole de sa famille, voyageoit pour joindre aux heureuses qualités dont la nature l'avoit comblé, celles que l'on aquiert en pratiquant le beau monde. La seule bonne maison qu'il connut dans Paris, étoit celle de son Banquier, qui avoit ordre de lui compter tout l'argent qu'il vouloit. Ses liaisons se bornoient à deux ou trois écornifleurs complaisans, & quelques plastrons du Serrail de la Lacroix.[17]

[17] Appareilleuse aussi célébre que la Florence & la Paris.

Mr. de Gr... M... toujours aussi zélé pour nos interêts que pour les siens, jugea que ce seroit dommage qu'un pareil pigeonneau échappât à notre colombier. Il lui fit comprendre qu'il étoit indécent qu'un Seigneur de sa sorte ne vêcût pas rélativement à sa haute naissance, & à la figure qu'il étoit en état de faire; que rien ne mettoit plus à la mode un homme de distinction & ne lui faisoit tant honneur, que d'avoir une Demoiselle de Théâtre sur son compte; qu'en un mot, c'étoit dans un semblable commerce que nos jeunes gens de qualité, & nos Robins de la premiére classe, puisoient leurs jolies maniéres, & prenoient le vrai ton de la bonne compagnie.

Mr. le Baron goutant un avis si raisonnable, lui avoua qu'il y avoit long-tems qu'il désiroit avoir une intrigue à l'Opera, & qu'il s'estimeroit bien heureux que ce pût être avec moi. «Peste, répondit Mr. de Gr... M... vous avez déjà autant de gout que s'il y avoit dix ans que vous fussiez ici. Savez-vous bien que de mémoire d'homme, il n'a point paru une plus charmante personne sur nos planches. Il n'y a pas un mois qu'elle est vacante, & maintenant elle ne sait à qui répondre. On l'assiége de tous côtés. Mais, laissez-moi faire; je me charge de négocier la chose: le succès n'en sera peut-être pas impossible; ce qui me le fait espérer, c'est que, soit dit entre nous, elle a un foible de tous les diables pour les Etrangers. Il est bon que vous sachiez encore que l'interêt est ce qui la gouverne le moins; & qu'elle seroit fille à aimer sérieusement quelqu'un qui auroit d'honnêtes procédés pour elle. Vous ne sauriez croire combien elle étoit attachée à son dernier Amant: il est vrai qu'il en étoit digne, & que jamais on ne s'est comporté avec une Maîtresse d'une façon plus noble & plus distinguée. Elle tâchoit en vain de lui dissimuler ses besoins (car vous sentez bien qu'une jolie personne en a toujours de maniére ou d'autre.) Il avoit une pénétration surprenante pour les découvrir; & c'étoit alors entr'eux des combats de desinteressement & de générosité les plus touchans du monde.»

Le Baron émerveillé des éloges que Mr. de Gr... M... lui faisoit de moi, le pria avec instance d'employer tous ses soins pour conclurre cette affaire au plutôt, & à quelque prix que ce fût. Je résolus, à dessein d'irriter ses désirs, de ne rien précipiter, & de laisser passer quelques jours avant de lui faire une réponse positive. Enfin, notre premiére entrevue se fit à l'Opera dans une répétition de Jephté, où il eut le bonheur de me baiser respectueusement la main derriére les coulisses. Je n'étois point fâchée qu'il me vît à une répétition, parce que c'est ordinairement là que ces Demoiselles paroissent avec toute la pompe, toute la splendeur & la dignité de leur état, & qu'elles s'efforcent à l'envi les unes des autres, d'étaler la forte prodigalité & les honteuses foiblesses de leurs imbéciles Amans.

Quoique je n'eusse encore ruiné qu'un seul homme, j'avois déjà assez de bijoux & de précieuses nipes pour pouvoir tenir mon rang parmi nos principales Sultanes, & occuper comme elles une chaise[18] au bord de l'orquestre, la jambe nonchalanment croisée sur le genou. Il faisoit froid alors. Jamais on ne se montra dans un négligé plus fastueux & plus imposant. Mollement enveloppée sous l'hermine & la marte zibeline, j'avois les pieds dans une boîte couverte d'un velours cramoisi, doublée de peau d'Ours, dont une boule d'étain pleine d'eau bouillante, augmentoit la chaleur. Dans cet orgueilleux appareil, je faisois d'un air distrait des noeuds avec une navette d'or. Quelquefois je regardois à ma montre, & la faisois sonner. J'ouvrois toutes mes tabatiéres l'une après l'autre, & me portois de tems en tems au nez un superbe flacon de cristal de roche pour des vapeurs que je n'avois pas. Je me panchois pour dire des riens à mes compagnes, afin que les lorgneurs curieux pussent juger de la tournure élégante de mes membres. En un mot, je commis ce soir-là cent impertinences, dont les benets de spectateurs étoient enchantés. C'étoit à qui rencontreroit mes yeux pour me faire une profonde & respectueuse révérence, à laquelle on se trouvoit bien honoré que je répondisse par un imperceptible petit coup de tête.

[18] C'est à cette distinction que l'on reconnoit celles qui sont entretenues.

Il n'étoit pas possible en ces momens de triomphe, que je me rappellasse le souvenir de ma premiére condition. Le luxe qui m'environnoit & les bassesses de ceux qui me faisoient la cour, en avoient effacé de mon cerveau jusqu'aux moindres traces. Je me croyois une Divinité. Et comment ne l'aurois-je pas cru, quand je me voyois en quelque maniére, déïfiée par les adorations & l'aveugle idolâtrie des personnes du plus haut rang? Franchement, c'est aux hommes & non pas à nous, qu'il faut reprocher notre insolence & nos grands airs: ce sont eux qui nous tournent la tête par leurs lâches soumissions, leurs flatteries & leurs fadeurs. Pourquoi ne nous oublierions-nous pas, quand ils nous en donnent l'exemple & sont les premiers à s'oublier eux-mêmes? Je ne puis m'empêcher de l'avouer à la honte des uns & des autres, tout notre mérite ne consiste que dans l'imagination déréglée, & la bizarrerie du gout de nos adorateurs. Pardonnez-moi, mes bonnes amies, la hardiesse que je prens de m'expliquer si nettement sur votre chapitre: ma franchise ne sauroit nuire à vos interêts; je le voudrois en vain: tant qu'il y aura des hommes au monde, vous ne manquerez jamais de dupes.

Revenons à Mr. le Baron. Je m'apperçus avec plaisir que mes gentillesses l'avoient plongé dans une espéce de ravissement extatique, & que c'en étoit fait de sa liberté. Depuis le commencement jusqu'à la fin de la répétition, il eut ses deux gros yeux fixés sur moi ainsi qu'un chien d'arrêt, & sembloit jouir intérieurement de mes charmes à la maniére des bienheureux. Je lui fis la grace en sortant d'accepter une place dans son carrosse, & de l'inviter à souper. Mr. de Gr... M... qui étoit demeuré derriére pour quelques affaires de la Communauté, vint nous rejoindre un quart d'heure après. Comme je ne voulois pas dementir les bonnes idées qu'il avoit données de moi au Baron, je me comportai ce soir-là avec beaucoup de retenue, & jouai d'un air si naturel la fille à sentimens, que le pauvre idiot me crut sincérement capable de me prendre de belle passion.

La nature compense presque toujours le tort qu'elle fait aux sots par une dose plus forte d'amour-propre: plus ils sont ridicules & desagréables, plus ils se croient de mérite. Tel étoit le foible de mon Héros; il ne douta pas que je ne fusse aussi éprise de ses charmes qu'il l'étoit des miens. Je tâchai de l'entretenir dans cette flatteuse opinion par tous les petits soins & les prévenances que je lui marquai pendant le souper: & lorsqu'il se retira, je lui dis, en le regardant avec des yeux où l'on auroit juré qu'il y avoit de l'amour, que je l'attendois le lendemain entre dix & onze pour prendre du chocolat avec moi. (C'étoit précisément le tems où je voulois faire le premier essai de sa générosité). Il fut si ponctuel que j'étois encore couchée quand on vint me l'annoncer. Je pris à la hâte une robe de chambre; & n'ayant point à craindre, comme la plupart de nos Demoiselles, de me montrer sans avoir substitué l'art à la nature, & m'être forgé des appas de toilette, je le reçus dans un négligé des plus simples: néanmoins avec toutes les grimaces & les lieux communs d'usage en ces sortes d'occasions.

«Cela est fort joli, Mr. le Baron, de surprendre ainsi les gens. Eh! mais, mon Dieu! quelle heure est-il donc? Sûrement votre montre avance: il ne sauroit être si tard. Miséricorde! comme je suis bâtie! je me fais peur à moi-même. Avouez que vous me trouvez affreuse, horrible. Je suis outrée que vous me surpreniez dans un pareil désordre. Savez-vous bien que je n'ai pas fermé l'oeil de toute la nuit? Actuellement que je vous parle, j'ai une migraine qui me désespére. Quoiqu'il en soit, je me flatte que le plaisir de vous voir la dissipera. Allons, Lisette, dépêchons, qu'on fasse le chocolat: & souvenez-vous sur-tout que je ne l'aime pas léger.»

Mes ordres furent exécutés dans la minute. Tandis que nous régalions notre odorat & notre palais du parfum agréable de ce liquide mousseux, on vint m'avertir que mon Jouaillier demandoit à me parler. «Quoi! toujours des importuns, m'écriai-je? Ne saviez-vous pas que je n'étois au logis pour personne? Les domestiques sont d'étranges gens. On a beau les prêcher, ils n'en font qu'à leur tête. Cela me met dans des coléres... Mais, avec la permission de Mr. le Baron, sachons ce qu'il me veut. Faites-le entrer... Eh! bonjour, mon cher Monsieur de la Frenaie; qui vous améne, je vous prie, si matin dans nos quartiers? Comment va le commerce? Je gage que vous avez quelque chose de nouveau à me montrer.» Madame,[19] répondit-il, c'est justement ce qui m'a fait prendre la liberté de vous interrompre: j'ai cru, me trouvant dans votre voisinage, que vous ne me sauriez pas mauvais gré de vous faire voir en passant, une croix à la dévote, qu'une Financiére de la Place Vendôme m'a commandée. Je puis dire, sans vanité, que depuis long-tems il ne s'est fait ici un plus joli ouvrage. «Vraiment, Monsieur de la Frenaie, vous êtes un galant homme, de ne point oublier vos amis: je suis fort reconnoissante de cette marque d'attention de votre part. Voyons donc, puisque vous avez tant de complaisance. Ah! Monsieur le Baron, que cela est beau! La monture en est charmante. En vérité, c'est un morceau d'un gout admirable. Les pierres en sont superbes, & taillées au parfait. Ne trouvez-vous pas que cela jette un feu surprenant? Ces impertinentes Financiéres portent aujourd'hui ce qu'il y a de plus magnifique. Franchement, j'ai regret qu'une si belle piéce soit destinée à une femme de cette farine. Et de quel prix cela est-il, s'il vous plait?» Madame, repartit la Frenaie, de huit mille francs au dernier mot. «Si j'étois en argent, repris-je, je ne souffrirois pas que vous l'emportassiez.» Vous savez, Madame, que tout ce que j'ai est à votre service. Pour peu que vous en ayez fantaisie... «Oh! non, ce n'est point ma coutume de rien prendre à crédit.»

[19] Les demoiselles de l'Opera se donnent entr'elles le titre de Madame pour éviter les équivoques.

Le Baron, comme je l'avois prévu, ravi de trouver une si belle occasion de me faire sa cour, se saisit de la croix, dont il donna immédiatement soixante louis comptans, avec son billet du reste payable le lendemain. Je fis d'abord toutes les simagrées d'une fille sérieusement fâchée, & qui pense d'une façon noble & desintéressée. «En bonne foi, Monsieur le Baron, vous n'êtes pas raisonnable: c'est passer les bornes de la générosité: je vous le dis au vrai, vous ne me faites point plaisir. Je conviens qu'il n'est pas défendu de recevoir des bagatelles d'une personne qu'on estime, & pour laquelle on se sent du gout. Mais franchement, ceci est trop fort: je ne saurois me résoudre à l'accepter.» Tout en disant cela, mon benet me pendit la croix au cou. Alors j'entrai par distraction dans ma chambre; il m'y suivit, & sans le faire languir davantage, je lui donnai sur le pied du lit une reconnoissance de ses huit mille francs; toutefois avec un dehors apparent de tendresse si naturel, que le nigaud crut moins devoir mes faveurs au présent qu'il me faisoit, qu'à ses bonnes qualités & à mon panchant.

Mr. de Gr... M... que j'avois averti la veille de la saignée que je voulois faire à la bourse de cet honnête Gentilhomme, vint nous trouver sur le midi, & eut pour son droit de courtage, une boîte d'or à la Maubois. Comme il n'y avoit pas Opera ce jour-là, nous dînames ensemble; & chacun de nous ayant lieu d'être content du marché qu'il avoit fait, la gayeté fut l'ame de notre festin. Mr. le Baron principalement se mit en si belle humeur, qu'à force de nous baragouiner de grosses plaisanteries germaniques, & de s'humecter les amigdales, il perdit la petite quantité de bon sens dont il étoit pourvu. Tellement que nous le renvoyames ivre mort à l'Hôtel. Après cet essai de sa magnificence, je crus que j'en tirerois meilleur parti, en ne prenant aucun arrangement fixe avec lui, & continuant à jouer la femme à belle passion. Cette conduite me réussit au delà de mes espérances. Le mois à peine expiré, j'en attrapai un service complet en vaisselle plate. Quoiqu'il soit constanment vrai que les bienfaits d'autrui nous inspirent plus d'indifférence que d'amour, peu s'en fallut qu'à force d'en faire les grimaces, je ne devinsse sérieusement amoureuse de Monsieur le Baron.

L'habitude nous familiarise, nous naturalise même, si j'ose m'exprimer de la sorte, avec les défauts des gens que nous pratiquons. Tout maussade, tout sot qu'étoit mon Hambourgeois, je commençois à le trouver moins desagréable, lorsqu'une horrible incongruité de sa part, me donna une aversion insurmontable pour lui. Il avoit, ainsi que je l'ai dit ci-dessus, la louable coutume de s'enivrer; & malheureusement il ne se sentoit jamais plus d'amour qu'en ces circonstances. Un soir après avoir passé toute la journée à table en assez mauvaise compagnie, il arriva comme j'allois me mettre au lit. Le glouton en entrant, heurta du pied contre le seuil de la porte, & perdant l'équilibre, il tomba le nez sur le carreau. Sa chute ne pouvant être légére dans l'état où il étoit, on le releva presque sans mouvement, le visage tout ensanglanté. Si j'avois eu le tems de m'évanouir, je l'aurois fait infailliblement; mais le secours pressant, je volai à mon cabinet de toilette, & revins munie de trois ou quatre flacons de différentes eaux. Comme je le crus plus dangereusement blessé qu'il n'étoit, je ne me contentai pas de lui laver & bassiner le museau, je voulus aussi lui faire avaler une cuillerée d'eau d'arquebusade: mais à peine le salope en eut-il quelques gouttes sur les lévres, qu'il lui prit un hoquet effroyable, & au même instant il me lança dans la bouche les trois quarts de son dîner. J'essayerois vainement d'esquisser la peinture de cette desagréable scéne; il suffit de savoir que je vomis presque jusqu'au sang, que je changeai de tout, & dépensai la valeur de plus de quatre louis de quintessence à me parfumer & me gargariser.

Dans la colére où j'étois, je le fis jetter dehors, avec injonction à ses gens de lui dire de ne mettre jamais les pieds chez moi. Le lendemain à son réveil ayant appris toutes les circonstances de son avanture & mes intentions, peu s'en fallut qu'il ne se désespérât. Il m'écrivit plusieurs lettres que je refusai de recevoir. Enfin, sa derniére ressource fut de recourir à Mr. de Gr... M... C'étoit justement se livrer à la griffe du renard. Le rusé Proxénete, loin d'essayer à calmer ses inquiétudes, lui exagéra sa faute, & la jugea irrémissible. Le pauvre Baron, dans l'excès de son affliction, pleura, gémit, heurla & commit tant d'extravagances que Gr... M... craignant à la fin qu'il ne fut homme à se pendre & que nous n'en fussions les dupes, crut nécessaire de changer de ton.

«Vous avez affaire, lui dit-il, au meilleur coeur & à la fille la plus généreuse du monde. C'est un grand avantage dans le cas où vous êtes. Toute horrible qu'est l'offense que vous lui avez faite, je ne désespére pas que vos regrets & vos soumissions ne l'apaisent tôt ou tard. Je suis d'autant plus fondé à le croire, que je sais, à n'en point douter, qu'elle vous aime à la rage, & que de quelque fierté qu'elle s'arme pour vous dissimuler ses vrais sentimens, le panchant perce toujours & la trahit incessanment en votre faveur. Hier encore... mais, _motus_, n'allez pas me faire jaser; hier, dis-je, elle ne put s'empêcher de laisser couler des larmes lorsque je la mis sur votre chapitre. Elle m'avoua même que jamais qui que ce soit ne lui avoit inspiré tant de tendresse que vous: ce qu'il y a de bien sûr, c'est que la pauvre enfant n'a pas dormi quatre heures depuis qu'elle vous boude; & voyez jusqu'où va son guignon; tandis qu'elle succombe sous le poids des chagrins que vous lui causez, un pendard de tapissier veut lui faire vendre ses meubles pour une misérable somme de deux mille écus qu'elle lui doit.»

_Vivat_, s'écria le Baron en l'embrassant, vous me procurez, sans y penser, l'occasion la plus charmante de faire ma paix. Je me charge de la dette. Le faquin sera payé dès demain, ou il n'y aura pas un sou dans Paris. «Ma foi, répondit Gr... M..., voilà ce que c'est que d'avoir de l'esprit. Cette idée-là, quoique toute simple, ne me seroit pas venue en cent ans. Elle est assurément bien digne d'un Seigneur tel que vous, & de l'aimable personne qui en est l'objet. Oui, je suis de votre avis: vous ne pouviez imaginer un moyen plus sûr de vaincre son ressentiment. Elle a le coeur trop délicat pour n'être pas pénétrée jusqu'au fond de l'ame de la noblesse d'un semblable procédé. Dépêchez-vous seulement de faire la somme, & venez me trouver: je vous répons du reste.» Enfin, l'innocent fit tant de diligence que les vingt quatre heures révolues, Gr... M... me l'amena, muni de deux cens cinquante beaux louis neufs. Au son mélodieux de ces espéces un torrent de pleurs coula immédiatement de mes yeux. Cette situation l'attendrit au point, qu'il se mit à beugler comme un veau, de maniére que notre réconciliation fut touchante à pâmer de rire.

Il falloit être aussi flegmatique que l'étoit Gr... M... pour garder son sérieux à la vue d'un tableau si comique. Après ce beau rapatrîment, l'amour & la générosité du Baron augmenterent de telle façon, que je l'aurois congédié sans chemise, si son bon homme de pere, instruit à tems de ses dépenses excessives, ne fût venu lui-même me l'arracher d'entre les bras. Ainsi finit mon histoire avec cet Adonis échappé du Holstein.

Alléchée par les grandes contributions que je venois de lever sur le Pays ennemi, je résolus de me dévouer tout-à-fait aux affaires étrangéres, pour brusquer la fortune, n'étant pas d'humeur à vieillir dans le métier. Selon mon calcul, deux ou trois nigauds encore de l'espéce du dernier, me faisoient rouler carrosse le reste ma carriére. Mais de si bons hazards ne se trouvant pas toujours sous la main, je pris le parti, pour n'être pas oisive, de faire des excursions sur nos Compatriotes, en attendant l'opportunité de remplacer convenablement Mr. le Baron.

C'est un usage établi parmi nos Sultanes, de se faire voir plus fréquenment en public, quand leurs entreteneurs les ont quittées, pour avertir les chalands que la place est vuide, & qu'elles sont à louer. Suivant cette sage coutume, je me produisis dans les lieux les plus fréquentés, hormis aux Thuileries, où nous ne paroissons pas volontiers depuis la mortifiante avanture de Mademoiselle Durocher.[20]

[20] On voulut la jetter dans le bassin pour avoir eu l'effronterie de faire parade de son luxe vis-à-vis d'une Princesse du sang.