Chapter 2
Madame Florence, de crainte que je ne perdisse mon étalage, avoit fait avertir dès la veille quelques-uns de ses meilleurs chalands, de la bonne trouvaille qu'elle avoit faite. Au moyen d'une si sage précaution, nous ne languimes pas dans l'expectative. Monsieur le Président de ... plus ponctuel à se trouver à de pareilles assignations qu'aux audiences de sept heures, arriva justement comme je venois de finir ma toilette. Je vis une maniére d'homme de stature médiocre, vêtu de noir, étayé sur deux jambes gréles, droit, roide & engoncé, ayant sur la tête, qui ne tournoit qu'avec le corps, une perruque artistement maronnée, surchargée de poudre à la maréchale, dont l'abondante superfluité enfarinoit les trois quarts de son habit; ajoutez à cela qu'il exhaloit une odeur d'ambre & de musc à faire évanouir les gens les plus aguéris aux parfums.
«Ah! pour le coup, Florence, s'écria-t'il en jettant les yeux sur moi, voilà ce qui s'appelle du beau, du délicieux, du divin. Franchement, tu t'es surpassée aujourd'hui. Je te le dis au sérieux, Mademoiselle est adorable: oui, cent piques au-dessus du portrait que tu m'en as fait. Sur mon honneur, c'est un Ange. Je te parle vrai: foi de Magistrat, j'en suis émerveillé. Mais, vois donc le bel oeil; il faut que je le baise: je n'y saurois tenir.»
Madame Florence, jugeant au train que prenoient les choses, que la présence d'un tiers devenoit inutile, se retira secrétement & nous laissa seuls. Aussi-tôt Mr. le Président, sans déroger à la majesté de son état, m'étendit sur le canapé, & s'étant récréé quelques momens à considérer & palper mes appas les plus secrets, il me mit dans une attitude toute opposée à celle que j'étois habituée de tenir avec Pierrot. On m'avoit recommandé d'être complaisante: je ne le fus que trop. Le traître me fit ce que les libertins se font entre eux. Je perdis mon autre pucelage. Les contorsions que j'avois faites dans cette anti-naturelle opération, jointes à quelques cris qui m'étoient échappés malgré moi, firent comprendre à Mr. le Président que je n'avois nullement partagé ses plaisirs. Aussi, pour me récompenser & me faire oublier mes souffrances, il me glissa deux louis dans la main. «Ceci, dit-il, est de surérogation; n'en parlez point à la Florence; je lui payerai en outre ses épices & les vôtres. Adieu, petite Reine, que je baise auparavant cette charmante fossette: ça, j'espére que nous nous reverrons l'un de ces jours. Oui, nous nous reverrons; je suis trop content de vous & de vos bonnes maniéres.»
En même-tems il sortit à petits pas précipités, faisant siffler le plancher de la pointe de l'escarpin sans plier le genou. Ce qui venoit de m'arriver, m'étonnoit au point que je ne savois que penser. Je crus, ou que Mr. le Président s'étoit mépris, ou que c'étoit l'usage chez les gens d'un certain ordre de s'y prendre de cette façon. Si c'est la mode, me disois-je à moi-même, il faudra bien tâcher de m'y conformer. Je ne suis pas plus délicate qu'une autre. Les premiers essais en tout genre, sont un peu rudes; mais il n'est rien à quoi l'on ne puisse s'habituer à la longue. Je me suis bien habituée au tracas de Pierrot: & cependant ce n'a pas été sans peine dans les commencemens. J'étois occupée à ce soliloque intéressant, lorsque la Florence rentra. «Eh bien! petite mere, me dit-elle en se frottant les mains, n'est-il pas vrai que Mr. le Président est un aimable homme? Vous a-t'il donné quelque chose?» Non, madame, répondis-je. «Tenez, reprit-elle, voilà un louis d'or qu'il m'a chargé de vous remettre. J'espére que ce ne sera pas la seule marque que vous éprouverez de sa générosité; car il m'a paru extrêmement satisfait de vous. Au reste, ma chere Enfant, il ne faut pas croire que toutes nos pratiques soient aussi bonnes, & paient si grassement. Dans toute sorte de négoce il y a gain & perte: le bon recompense le mauvais: n'est pas marchand qui toujours gagne. On doit prendre les bénéfices avec les charges. Vraiment notre métier seroit un Pérou sans les fausses passades. Mais, patience; les assemblées du Clergé commenceront bientôt; je me flatte que vous verrez rouler l'argent ici. Vanité à part, ma maison n'est pas mal famée. Si j'avois autant de mille livres de rente que j'ai reçu chez moi de Prélats & d'Abbés de conséquence, je serois en état de faire la figure d'une Reine. Après tout, j'aurois tort de me plaindre. J'ai, Dieu merci, de quoi vivre, & je pourrois me passer de travailler; mais qui n'est bon que pour soi, n'est bon à rien. D'ailleurs, il faut une occupation dans la vie. L'oisiveté, dit-on, est mere de tous vices. Si chacun étoit occupé, personne ne songeroit à mal faire.»
Tandis que Madame Florence étoit en train de me débiter ces sentencieux & ennuyeux propos, je ne cessois de bâiller. Elle s'en apperçut enfin, & m'envoya à ma chambre, me recommandant, sur toute chose, la cérémonie du bidet. Je ne puis m'empêcher de dire ici, par maniére d'apostille, que les honnêtes femmes nous ont bien de l'obligation. Non-seulement elles nous sont redevables d'un meuble si utile & si nécessaire, mais encore d'un nombre prodigieux d'autres découvertes charmantes pour les commodités de la vie, & d'un gout exquis dans l'art de rehausser les charmes de la Nature, & d'en réparer ou dérober aux yeux les imperfections. C'est nous qui leur avons appris le secret de multiplier les graces, de les combiner à l'infini par les différentes façons de nous parer; & sur-tout par l'air aisé de nos démarches, de notre port, de notre maintien. Nous sommes en tout les objets de leur attention & de leur étude. C'est de nous qu'elles reçoivent les modes & tous ces petits riens charlatans, dont on est enchanté & qu'on ne sauroit définir. En un mot, on a beau nous décrier: les femmes de bien ne sont aimables qu'autant qu'elles savent nous copier, que leur vertu prend l'odeur du péché, & qu'elles ont le jeu & les maniéres un peu catins. Puisse cette digression tourner à la gloire de notre Corps, & forcer l'envieuse prétention à nous rendre la justice que nous méritons & à nous faire réparation d'honneur! Je reprends mon histoire.
Madame Florence, qui venoit de se déclarer si éloquenment contre l'oisiveté, ne me laissa pas le tems d'entretenir de mauvaises pensées. Elle reparut tout-à-coup. «Petit coeur, me dit-elle, d'un ton affectueux, ce n'étoit pas mon dessein de vous importuner sitôt: mais vos compagnes sont toutes occupées avec une bande de plumets étourdis que je me serois fait conscience de vous faire connoître, d'autant plus que ce sont de mauvaises paies, & que mon intention n'est pas de vous employer gratuitement. Il y a là-bas un Soufermier de mes amis. C'est une vieille pratique qui m'apporte exactement ses deux louis par semaine. Je voudrois bien ne le pas desobliger. Qu'en pensez-vous, Maman? deux louis ne sont point à mépriser, sur-tout quand ils coûtent si peu à gagner.» Pas si peu que vous croyez, Madame, lui répondis-je; si vous aviez éprouvé ce que j'ai souffert & ce que je souffre encore. (car je me sentois toute excoriée) «Oh! interrompit-elle, tout le monde n'est pas aussi redoutable que Mr. le Président. Celui que je vous propose s'en tient au simple badinage & rien de plus. Je vous garantis que ses caresses ne sont ni longues ni fatigantes: d'ici là son affaire est faite.»
Madame Florence, enfin ayant obtenu mon consentement, me présenta la plus assommante figure de maltôtier qu'il soit possible de voir. Qu'on se peigne une tête quarrée adhérente à des épaules de porte-faix, des yeux hagards & féroces ombragés d'un sourcil fauve, un petit front silloné, un large & triple menton, un ventre en poire, soutenu sur deux grosses jambes arquées, terminées par deux pieds plats en forme de patte d'oie. Toutes ces parties réunies ensemble, & chacune exactement en sa place, composoient ce mignon de finance. J'avois été si surprise à l'aspect d'un semblable automate, que je ne m'étois point apperçue de la disparition de notre mere Prieure. «Eh bien! me dit le Soufermier d'un ton brutal, sommes-nous ici pour demeurer les bras croisés? Vous voilà plantée comme un échalas. Allons, allons, morbleu, approchez: je n'ai pas le loisir de rester en contemplation. On m'attend à notre assemblée. Expédions. Où sont vos mains? Prenez ceci. Que vous êtes gauche! Serrez les doigts. Remuez le poignet. Comme cela. Un peu plus fort. Arrêtez. Plus vîte. Dou-ce-ment. Voilà qui est bien.» Cet agréable exercice étant achevé, il me jette un couple de louis & se sauve de la même ardeur que quelqu'un qui fuit ses créanciers.
Quand je fais réflexion aux épreuves cruelles & bizarres où se trouve reduite une fille du monde, je ne saurois m'imaginer qu'il y ait de condition plus rebutante & plus misérable. Je n'en excepte point celle de Forçat ni de Courtisan. En effet, qu'y a-t'il de plus insupportable que d'être obligée d'essuyer les caprices du premier venu; que de sourire à un faquin que nous méprisons dans l'ame; de caresser l'objet de l'aversion universelle; de nous prêter incessanment à des gouts aussi singuliers que monstrueux; en un mot, d'être éternellement couvertes du masque de l'artifice & de la dissimulation, de rire, de chanter, de boire, de nous livrer à toute sorte d'excès & de débauche, le plus souvent à contre-coeur & avec une répugnance extrême? Que ceux qui se figurent notre vie, un tissu de plaisirs & d'agrémens, nous connoissent mal! Ces Esclaves rampans & méprisables qui vivent à la Cour des Grands, qui ne s'y maintiennent que par mille bassesses honteuses, par les plus lâches complaisances & un déguisement éternel, ne souffrent pas la moitié des amertumes & des mortifications inséparables de notre état. Je ne fais pas difficulté de dire que si nos peines pouvoient nous être méritoires & nous tenir lieu de pénitence en ce monde, il n'y en a guères de nous qui ne fût digne d'occuper une place dans le Martirologe, & ne pût être canonisée. Comme un vil interêt est le mobile & la fin de notre prostitution, aussi les mépris les plus accablans, les avanies, les outrages en sont presque toujours le juste salaire. Il faut avoir été Catin pour concevoir toutes les horreurs du métier. Je ne saurois, sans frémir, me rappeller la dureté du noviciat que j'ai fait: & cependant combien en est-il qui ont plus pâti que moi! telle que l'on voit aujourd'hui triomphante dans un équipage doré, orné des plus charmantes peintures & verni par Martin; telle, dis-je, qui, traînant par-tout avec elle un luxe révoltant, affiche insolenment le gout pervers & crapuleux de son bienfaiteur. Qui croiroit qu'elle fut autrefois le rebut des laquais? que cette même personne fut le triste objet des incartades & de la brutalité de la plus vile canaille; en un mot, qu'elle porte peut-être encore les marques des coups qu'elle en a reçus? Je le repéte, tout agréable, tout attrayant que paroisse notre état, il n'en est ni de plus humiliant, ni de plus cruel.
On ne sauroit s'imaginer, sans l'avoir expérimenté, à quel excès les hommes portent la débauche dans le délire de leurs passions. J'en ai connu nombre qui mettoient toute leur volupté à battre ou être battus, de façon qu'après que j'avois souffleté, rossé, étrillé, j'étois souvent obligée de subir la même peine à mon tour. Il doit paroître, sans doute, bien étonnant qu'il se trouve des filles assez patientes pour soutenir un pareil genre de vie; mais que ne font point faire le gout du libertinage, l'avarice, la paresse & l'espoir d'un avenir heureux!
Pendant environ quatre mois que je demeurai chez Madame Florence, je puis me vanter d'avoir fait un cours complet dans la profession de fille du monde, & que lorsque je sortis de cette excellente école, j'avois assez d'aquis pour le disputer à tous les luxurieux anciens & modernes, dans l'art profond de varier les plaisirs, & dans la pratique de toutes les possibilités phisiques en matiére de paillardise.
Une petite avanture qui mit ma patience à bout, me fit prendre la résolution de travailler pour mon compte, & de vivre en mon particulier. Voici ce que c'est. Nous eumes un jour la visite d'une escouade de Mousquetaires, aussi pétulans que peu pécunieux. Las de sacrifier au nourrisson de Siléne, il leur avoit pris fantaisie de rendre leurs hommages à Vénus. Malheureusement, nous n'étions alors que deux à la maison; & pour surcroit de disgrace, ma compagne prenoit depuis quelque tems une tisane réfrigérative, qui la mettoit hors d'état d'être d'aucune utilité à ces Messieurs. De façon que je me trouvai seule contre tous. Je leur fis vainement mes respectueuses représentations sur l'impossibilité de fournir aux besoins de tant de monde: il fallut, bon gré, malgré, me prêter à ce qu'ils voulurent. Enfin, je souffris trente assauts dans l'espace de deux heures. Que de Dévotes auroient voulu être en ma place, & se voir forcées d'essuyer des maniéres si brutales pour le salut de leur ame! Quant à moi, chétive pécheresse, j'avoue que loin d'avoir pris la chose en patience, & d'avoir chrétiennement béni mes assaillans, je ne cessai de vomir contr'eux toutes les imprécations imaginables tant que la scéne dura. Au fond, trop est trop. Je fus, pour ainsi dire, si gorgée de plaisirs que j'en eus une espéce d'indigestion.
Après cette rude épreuve, Madame Florence vit bien qu'elle tâcheroit en vain de me retenir. Elle consentit donc à notre séparation, aux conditions néanmoins de me représenter à son domicile toutefois & quand le bien du service l'exigeroit. Nous nous quittames pénétrées d'estime & d'affection l'une pour l'autre. J'achetai quelques chiffons de meubles, dont je garnis un petit appartement, rue d'Argenteuil, croyant par-là me soustraire à la jurisdiction des Commissaires. Mais que sert la prudence humaine quand le sort se déclare contre nous! L'envieuse calomnie vint ruiner la paix de ma solitude, & renverser mes projets au moment que je m'y attendois le moins.
Parmi les débauchés honteux que je recevois discrétement chez moi, il s'en trouva un qui dans sa mauvaise humeur, voulut me rendre responsable de certaine indisposition critique qui lui étoit survenue tout-à-coup. Je reçus ses reproches avec hauteur. Il le prit d'un ton plus haut, & me traita d'une façon si scandaleuse, que deux ou trois vieilles Catins du voisinage, jalouses de mes petits succès, furent flétrir ma réputation à la Police, & firent si bien, qu'une belle soirée je fus enlevée & conduite à Bicêtre. La premiére cérémonie qu'il m'y fallut essuyer, fut d'être examinée & patinée par quatre ou cinq Carabins de Saint-Côme, lesquels concluant, d'une voix unanime, que j'avois le sang vicié, me condamnerent, sans appel, à faire quarantaine _hic & nunc_. Après avoir été dûment préparée, c'est-à-dire, saignée, purgée & baignée, je fus ointe de cette graisse efficace où sont enveloppés mille petits corps globuleux, qui par leur action & leur pesanteur, divisent & raréfient la limphe, & lui rendent sa fluidité naturelle.
On ne doit pas être surpris que les termes de l'Art me soient si familiers. Je n'ai eu que trop le tems de les apprendre pendant plus d'un mois que j'ai été entre les mains des dégraisseurs. Au reste, nous autres filles du monde, de quoi ne sommes-nous pas capables de parler tenant notre éducation du Public? Est-il quelque profession, quelque métier dans la vie dont nous n'ayons incessanment occasion d'entendre discourir? Le Guerrier, le Robin, le Financier, le Philosophe, l'Homme d'Eglise, tous ces Etres divers recherchent également notre commerce. Chacun d'eux nous parle le jargon de son état. Comment, avec tant de moyens de devenir savantes, seroit-il possible que nous ne le devinssions pas?
Pendant mon séjour à Bicêtre, j'ai eu l'honneur de faire connoissance avec plusieurs Demoiselles que je ne nommerai point, de peur de déplaire aux premiers du Royaume, dont elles sont devenues les Idoles. Il est des personnes qu'on doit respecter, même jusque dans la dépravation de leurs gouts. Ce n'est point à nous qu'il appartient de contrôler la conduite des Grands. S'ils préférent de méprisables & infames créatures à ce qui mériteroit les adorations de quiconque a le sentiment délicat, c'est leur affaire.
Quand je me vis hors de la Piscine de Mr. saint Côme, l'impatience me prit de sortir de captivité. J'écrivis à tous mes prétendus amis dans les termes les plus pressans, pour les engager à solliciter mon élargissement. Mes lettres ne parvinrent pas jusqu'à eux, ou plutôt ils ne firent pas semblant de les avoir reçues. J'étois désespérée de l'abandon où chacun me laissoit, lorsque je me ressouvins du Président qui m'avoit dépucellée par la voie prohibée. J'implorai son assistance: ce ne fut pas en vain. Quatre jours après que je lui eus fait tenir ma requête, on m'annonça que j'étois libre. Je me sentis tellement pénétrée de joie & de reconnoissance pour le service que me rendoit ce généreux Magistrat, que je lui aurois sacrifié encore vingt autres pucellages plus bizarres, s'il les eut exigés.
J'avois plus lieu que jamais, en rentrant dans le monde, de présumer de mes appas. Il sembloit que le minéral qui m'avoit roulé dans les veines, m'eut donné un nouvel être. J'étois devenue belle à ravir. Cependant le principal me manquoit; je veux dire, l'entregent & les maniéres, le secret ineffable de faire valoir les agrémens de la nature par le secours de l'Art. Je croyois sottement qu'il suffisoit d'avoir du teint, des traits, de la figure pour plaire. Ignorante encore, & sans nulle expérience du manége, du charlatanisme des femmes du bel air, je me reposois sur mon joli minois, du soin de me faire rechercher, & d'avoir des adorateurs: mais, loin d'attirer les moindres regards vers moi, j'avois la mortification de me voir effacer par des visages usés de débauches & tout couverts de blanc de ceruse & de rouge. Enfin, ne voulant pas courir le risque de retomber dans le triste état d'où je venois de sortir, je fus contrainte pour subsister, de servir de modéle aux Peintres.
Pendant à peu près six mois que j'exerçai cette belle profession, j'eus l'honneur d'être l'objet des études & des récréations de tous les Appelles & Barbouilleurs de Paris. Il n'est guères de sujets profanes & sacrés qu'ils n'aient épuisés sur moi. Tantôt je représentois une Madelaine pénitente, tantôt une Pasiphaé. Aujourd'hui j'étois sainte, demain catin, selon le caprice de ces Messieurs, ou l'exigence des cas. Quoique j'eusse un des plus beaux corps & des mieux articulés qu'il fut possible de voir, une jeune Lavandiére, connue alors sous le nom de Marguerite, maintenant sous celui de Mademoiselle Joly, m'éclipsa tout-à-coup, & m'enleva mes chalands. La raison de cela, c'est qu'on me savoit par coeur, & que Marguerite, ne me cédant rien du côté des perfections corporelles, avoit sur moi le mérite de la nouveauté. Néanmoins on ne tira pas de ses charmes tout le parti qu'on avoit lieu d'en espérer. Elle étoit d'une si grande vivacité, qu'il n'étoit presque pas possible de lui faire garder une attitude. Il falloit, pour ainsi parler, la saisir au vol. Voici un de ses traits d'étourderie qui la caractérise parfaitement. Mr. T... la peignoit un jour en chaste Susanne, c'est-à-dire, en état de pure nature. Il fut obligé de la quitter un instant. Sur ces entrefaites une procession des Carmes Billetes vint à passer. Cette folle oubliant son personnage actuel, courut étaler au balcon ses appas obscénes. La populace, plus scandalisée que les Révérends, de l'indécence d'un semblable procédé, la salua d'une grêle de pierres. Cette avanture pensa attirer de fâcheuses affaires à Mr. T... On vouloit le prendre à parti. Heureusement il en fut quitte pour l'excommunication.
Cependant, le crédit que Marguerite aqueroit journellement dans notre métier commun, me fit prêter l'oreille aux propositions d'un Mousquetaire gris, dont je devins la Pensionnaire, à raison de cent francs par mois. Nous établimes nos foyers dans la rue du Chantre. Mr. de Mez... (c'étoit mon bienfaiteur) m'aimoit à l'adoration: je l'aimois de même; ce que l'on doit regarder comme un phénoméne chez une fille entretenue, d'autant que l'aversion la plus insurmontable est la recompense ordinaire des Entreteneurs. Quoiqu'il en soit, je ne lui avois pas voué une fidélité si scrupuleuse, que je ne m'en tinsse qu'à lui seul. Un jeune garçon Perruquier, & un Mitron à larges épaules étoient alternativement ses substituts. Le premier, sous prétexte de me friser, avoit le privilége d'entrer familiérement dans ma chambre quand il vouloit. Le second, à titre de mon Pourvoyeur de pain, s'étoit aquis le même droit, sans que Mr. de Mez... en conçut le moindre ombrage. Tout jusques-là sembloit concourir à ma félicité. Si la fortune ne me fournissoit qu'un honnête nécessaire, l'amour me donnoit au-delà de mes besoins libidineux. J'avois lieu d'être contente de ma condition; je l'étois en effet, lorsqu'un maudit _Qui pro quo_ bouleversa notre petit ménage. La Cour étant allée à Fontaine-bleau, Mr. de Mez... avoit été du détachement, & devoit rester à son quartier tout le tems du voyage. Mon Hôtesse, se fiant sur son absence, me pria de lui prêter ma chambre pour un particulier & sa femme, qui ne comptoient s'arrêter que deux ou trois jours à Paris. Je ne fis nulle difficulté de lui accorder ce qu'elle souhaitoit, & nous convinmes de coucher ensemble, pendant que ces Etrangers occuperoient mon lit. Les bonnes gens vinrent en prendre possession le même soir, espérant s'y dédommager des mauvaises nuits qu'ils avoient essuyées dans la route.
Mr. de Mez... pressé, selon les apparences, du désir de copulation, arriva justement à l'heure que tout le monde dormoit. Il avoit un passe-partout de la maison & une clef de ma chambre. Il entre à petit bruit: mais de quel étonnement son ame ne fut-elle pas saisie, quand un ronflement en basse-contre, vint frapper son oreille! Cependant il approche de mon lit, frissonnant de crainte & de rage: il tâtonne & sent deux têtes sous sa main. Alors le démon de jalousie, l'esprit de vengeance s'emparant de ses sens, il tombe à grands coups de canne sur le couple endormi, & casse un bras au pauvre diable d'époux, qui tâchoit de garantir sa moitié d'un traitement si brutal. Il est aisé de penser qu'une semblable scéne ne se passa point dans le silence. Bientôt toute la maison & le voisinage furent éveillés aux hurlemens de ces infortunés conjoints. On crie de toute part au meurtre, à l'assassin. Le Guet arrive, & Mr. de Mez... reconnoissant trop tard sa méprise, est arrêté & conduit à l'Hôtel. Comme c'étoit à mon occasion qu'on avoit fait ce beau vacarme, je ne crus pas qu'il fût prudent d'attendre quelle en seroit l'issue. Je mis à la hâte un petit jupon avec un pet-en-l'air, & à la faveur du charivari, je me réfugiai furtivement chez un Chanoine de saint Nicolas, domicilié sous le même toit.
Il y avoit long-tems que le saint homme me convoitoit. Dieu sait s'il fut fâché de trouver une si belle occasion de satisfaire le lubrique appétit qui le dévoroit. Il me reçut d'une façon toute chrétienne; & après m'avoir fait avaler un verre de ratafiat confortatif, dont il eut aussi la sage précaution de se mettre un coup sur la conscience, le maître paillard m'introduisit charitablement dans sa couche canoniale. Certes, ce n'est pas sans raison que l'on exalte les talens de ces mangeurs de potage à l'eau bénite. Les gens du monde ne sont que des mirmidons auprès d'eux. Le bon Prêtre fit pendant toute la nuit & fort avant dans la journée des miracles de nature. Lorsqu'énervé, outré de fatigue, il sembloit prêt à succomber sous le plaisir, aussi-tôt son imagination luxurieuse, inépuisable en ressources, lui prêtoit de nouvelles forces. Chaque partie de mon corps étoit pour lui un objet d'adoration, de culte & de sacrifice. Jamais Arétin ni Clinchtel[7] avec tout leur savoir ne furent capables d'inventer la moitié des attitudes & des postures qu'il me fit tenir; & jamais les mistéres de l'Amour ne furent célébrés de meilleure grace, ni de tant de maniéres différentes.