Chapter 9
--Oh! non! vous ne le ferez pas!...
--Si fait, parbleu!
--Messieurs! messieurs! je vous en conjure! Rappelez-vous que mon pauvre maître vous a toujours comblés de bienfaits. Ne déshonorez pas sa mémoire ne révélez pas cet affreux mystère, oh! je vous en supplie!... Voyez! je me traîne à vos genoux. Dites, dites que vous ne remuerez pas les cendres qui reposent au fond d'un cercueil? Mon Dieu! mais quel intérêt vous pousserait? La vengeance est stérile!
Tout en parlant ainsi, Jocelyn, les yeux pleins de larmes, les mains suppliantes, s'adressait tour à tour au chevalier et au comte. En voyant le désespoir du fidèle serviteur, le comte lança à son compagnon un regard de triomphe. Puis, revenant à Jocelyn, il sembla prêt à se laisser fléchir.
--Peut-être dépend-il de vous que nous n'agissions pas ainsi que nous l'avons résolu, dit-il.
--Eh! que dois-je faire pour cela?
--Répondre franchement.
--A quoi?
--A ce que nous allons vous demander.
--Parlez donc, messieurs, et si je puis vous répondre selon vos désirs, je le ferai.
--Le marquis a-t-il fait un testament?
--Je n'en sais rien; mais je ne le crois pas.
--Alors, n'ayant eu aucun enfant de ses deux mariages, ses biens reviendront à des collatéraux?
--C'est possible.
Le comte et le chevalier poussèrent un profond soupir.
--Jocelyn, dit brusquement le comte, venons au fait. Nous ne pouvons malheureusement rien prétendre sur l'héritage; mais, avant que la justice soit venue ici mettre les scellés, nous sommes les maîtres de la maison... Or, la justice va venir avant une heure; d'ici là, agissons.
--Que voulez-vous donc? demanda Jocelyn.
--Nous voulons que tu nous livres immédiatement tout ce qu'il y a au château, d'or, d'argent et de pierreries...
--Mais...
--Oh! n'hésite pas! l'honneur de ton maître te met à notre discrétion; souviens-toi!...
--Messieurs, je ne puis...
--Dépêche-toi!... te dis-je.
--On m'accusera de vol! Encore une fois...
--Encore une fois, dépêche-toi! ou, je te le jure par tous les démons de l'enfer! si tu nous laisses sortir d'ici les mains vides, avant qu'il soit nuit, nous aurons publié dans tout le pays la bigamie du marquis de Loc-Ronan.
Jocelyn demeura pendant quelques secondes indécis. Un violent combat se lisait sur sa figure et contractait sa physionomie expressive. Enfin, il sembla avoir pris un parti.
--Venez! dit-il, je vais faire ce que vous me demandez, mais que le crime en retombe sur vous!
--C'est bon! nous achèterons des indulgences à Rome! répondit le marquis; nous sommes au mieux avec trois cardinaux!...
Jocelyn conduisit les deux hommes dans une pièce voisine qui contenait les annales du château et de la famille des Loc-Ronan. Il prit une clef qu'il tira de la poche de son habit, et il ouvrit une énorme armoire en chêne toute doublée de fer. Cette armoire était, à l'intérieur, composée de divers compartiments. Le comte exigea qu'ils fussent ouverts successivement. A l'exception d'un seul, ils renfermaient des papiers. Mais ce que contenait le dernier valait la peine d'une recherche minutieuse. Il y avait là, enfermées dans une petite caisse en fer ciselé, des valeurs pour plus de cent cinquante mille livres; les unes en des traites sur l'intendance de Brest, d'autres sur celle de Rennes; puis des diamants de famille non montés, de l'or pour une somme de près de trente mille livres, etc., etc.
Le comte et le chevalier, éblouis par la vue de tant de richesses et n'espérant pas trouver un pareil trésor, ne purent retenir un mouvement de joie. Sans plus tarder ils s'emparèrent des traites, toutes au porteur, et des diamants qu'ils firent disparaître dans leurs poches profondes. A les voir ainsi âpres à la curée, on devinait les bandits sous les gentilshommes. Jocelyn les connaissait bien, probablement, car il ne s'étonna pas.
Restait l'or dont le volume offrait un obstacle pour l'emporter facilement. Le comte fit preuve alors de toute l'ingéniosité de son esprit fertile en expédients. Après en avoir fait prendre au chevalier et après en avoir pris lui-même tout ce qu'ils pouvaient porter, il versa le reste des louis dans une sacoche qu'il se fit donner par Jocelyn. Puis, dégrafant son manteau, il l'enroula autour du sac et il passa le tout sur son bras en arrangeant les plis de manière à dissimuler le fardeau.
--Là! dit-il quand cela fut fait; maintenant, mon brave Jocelyn, tu vas nous reconduire avec force politesse, et pour te récompenser de ton zèle, nous te jurons que tu n'entendras plus jamais parler de nous!
Jocelyn leva les yeux au ciel en signe de remerciement et s'empressa de précéder les deux larrons.
XVI
LA ROUTE DES FALAISES.
Au moment où le comte et le chevalier se mettaient en selle, le lieutenant civil de Quimper, accompagné de divers magistrats et suivi d'une escorte, arrivait au château pour dresser un inventaire détaillé et apposer officiellement les scellés. Le comte poussa du coude son compagnon. Ils échangèrent un sourire.
--Qu'en dis-tu? murmura le comte en mettant son cheval au pas.
--Je dis qu'il était temps! répondit le chevalier.
Les deux cavaliers franchirent le seuil du château en affectant beaucoup d'indifférence et de calme, et en laissant échapper quelques mots qui pouvaient donner à penser qu'ils se rendaient au-devant d'autres gentilshommes arrivant par la route de Quimper. Mais une fois sur la pente douce qui aboutissait au point où se croisaient le chemin de la ville et celui des falaises, ils s'empressèrent de suivre ce dernier.
--Un temps de galop, Raphaël! dit le comte en éperonnant son cheval. On ne sait pas ce qui peut arriver...
Dix minutes après, jugeant qu'ils étaient hors de vue et rien n'indiquant qu'ils eussent un danger à redouter, ils mirent leurs chevaux à une allure plus douce.
--Corbleu, Diégo! s'écria Raphaël, la matinée n'est pas perdue!
--Certes! répondit le comte, la journée a été moins mauvaise que nous le pensions. Ah! ce matin, je n'espérais plus!
--Le morceau est joli, à défaut du gâteau tout entier.
--C'est là ton avis, n'est-ce pas!
--Et le tien aussi, je suppose!
--Oui, ma foi! mais en y réfléchissant, je ne puis m'empêcher de me désoler un peu! Cette mort est venue faire avorter un plan si beau! Nous avons de l'or, Raphaël, mais nous ne sommes pas riches et Henrique n'a pas de nom!
--Bah! tu lui donneras le tien! Maintenant que le marquis est mort, rien ne t'empêche d'épouser Hermosa.
--Hermosa n'est plus jeune.
--Oui, voilà la pierre d'achoppement. Mais après tout elle est belle encore, et quand elle aura cessé de l'être tu t'en consoleras avec d'autres.
--Là n'est point la question. Je pense plus à l'argent qu'à l'amour. Or, environ soixante-quinze mille livres pour chacun ce n'est guère!...
--Eh! ne quittons pas le pays. Lançons-nous dans la politique. Si Billaud-Varenne tient parole, avant peu la noblesse va se voir assez malmenée. Alors nous quitterons nos titres, nous reprendrons nos véritables noms, et nous trouverons bien au milieu de la révolution qui éclatera, le moyen de faire fructifier nos capitaux.
--Et si la noblesse triomphe?
--Eh bien! nous garderons nos titres, et, comme nous connaissons une partie des secrets des révolutionnaires, nous les combattrons plus facilement.
--Tu as réponse à tout.
--Tu t'embarrasses d'un rien.
--Corbleu! Raphaël! je suis fier de toi. Tu es mon élève, et bientôt tu seras plus fort que ton maître!...
Raphaël sourit dédaigneusement. Le comte le vit sourire, et ses yeux se fermant à demi laissèrent glisser entre les paupières un regard moqueur qui enveloppa son compagnon.
--Maître corbeau!... pensa-t-il.
Il n'acheva pas la citation. En ce moment les deux hommes, qui avaient quitté la route des falaises pour une chaussée plus commode située à peu de distance et tracée parallèlement à la mer, les deux hommes, disons-nous, chevauchaient dans un étroit sentier bordé de genêts et d'ajoncs. Ces derniers, s'élevant à cinq et six pieds de hauteur, formaient un rideau qui leur dérobait la vue du pays. Les chevaux, auxquels ils avaient rendu la main, allongeaient leur cou et avançaient d'un pas égal et mesuré.
Depuis quelques instants le comte semblait prêter une oreille attentive à ces mille bruits indescriptibles de la campagne, auxquels se mêlait le murmure sourd de la houle. Le chevalier paraissait plongé dans des rêveries qui absorbaient toute son intelligence. Enfin il redressa la tête, et s'adressant à son ami:
--Diégo! dit-il.
--Chut! répondit le comte en se penchant vers lui.
--Qu'est-ce donc?
--On nous suit!
--On nous suit? répéta le chevalier en se retournant vivement.
--Pas sur la route: mais là dans les genêts, il y a quelqu'un qui nous épie... Tiens la bride de mon cheval...
Le chevalier s'empressa d'obéir. Le comte sauta lestement à terre et s'élança sur le côté droit du sentier. Il écarta les genêts, il les fouilla de la main et du regard.
--Personne! s'écria-t-il ensuite.
--Tu te seras trompé!
--C'est bien étrange!
--Tu auras pris le bruit du vent pour les pas d'un homme.
--C'est possible, après tout.
--Ne remontes-tu pas à cheval?
--Tout à l'heure.
Le comte recommença son investigation, mais sans plus de résultat que la première fois.
--Corbleu! fit-il en revenant à sa monture, corbleu! ces genêts sont insupportables! On peut vous espionner, vous suivre pas à pas sans que l'on puisse prendre l'espion sur le fait!
--Tu es fou, Diégo, lors même qu'un homme eût marché dans le même sens que nous, pourquoi penser qu'il nous épiât?
--Allons, je me serai trompé.
--Sans doute, fit le chevalier en se remettant en marche. Écoute-moi, mon cher, j'ai à te communiquer une idée lumineuse qui vient de me surgir tout à coup...
--Quelle est cette idée?...
--Voici la chose.
--Attends, interrompit le comte, regagnons d'abord le sentier des falaises. Du haut des rochers au moins on domine la campagne, et personne ne peut vous entendre.
--Soit! regagnons les falaises...
Les deux cavaliers traversèrent le fourré et se dirigèrent vers les hauteurs. Le vent agitait en ce moment l'extrémité des genêts, de telle sorte que ni le chevalier, ni le comte ne purent remarquer l'ondulation causée par le passage d'un homme qui courait en se baissant pour les devancer. Cet homme, dont la position ne permettait pas de distinguer la taille ni de voir le visage, arriva sur les rochers, les franchit d'un seul bond, tandis que les cavaliers étaient encore engagés dans les ajoncs, et, avec l'agilité d'un singe, il se laissa glisser sur une sorte d'étroite corniche suspendue au-dessus de l'abîme.
Cette arête du roc longeait les falaises jusqu'à la baie des Trépassés. Elle était large de dix-huit pouces à peine, située à quatre pieds environ en contre-bas de la route, et elle dominait la mer. On ne pouvait en deviner l'existence qu'en s'approchant tout à fait du pic des falaises.
L'homme mystérieux pouvait donc continuer à suivre la même route que les cavaliers, et à écouter toutes leurs paroles sans crainte d'être découvert par eux. D'autant mieux que la surface glissante des rochers ne permettait aux chevaux que de marcher au petit pas. Seulement il fallait que cet homme eût une habitude extrême de suivre un pareil chemin; car, il se trouvait sur une corniche large de dix-huit pouces, et la mort était au bas!
Les deux cavaliers, une fois sur les falaises, continuèrent leur route et reprirent la conversation un moment interrompue.
--Tu disais donc? demanda le comte en regardant autour de lui, et en poussant un soupir de satisfaction, tu disais donc, mon cher Raphaël?...
--Que si tu veux m'en croire, Diégo, nous allons chercher dans le pays une retraite impénétrable, ignorée de tous les partis et où nous serons en sûreté.
--Pourquoi faire?
--Tu ne comprends pas?
--Non; développe ta pensée, Raphaël. Développe ta pensée!
--Ma pensée est que cette retraite une fois trouvée, et nous parviendrons à la découvrir avec l'aide de Carfor, nous nous y enfermerons pour y attendre les événements.
--Bon!
--Nous y conduirons Hermosa que tu aimes toujours, quoi que tu en dises; car elle est encore fort belle et n'a pas quarante ans, ce qui lui donne le droit d'en avoir vingt-neuf.
--Après?
--Tu y cacheras Henrique. De mon côté j'y mènerai ma petite Bretonne, et nous passerons joyeusement là les trois mois d'attente dont nous a parlé Billaud-Varenne. Bien entendu que l'un de nous ira de temps à autre aux nouvelles, et que, si les événements l'exigent, nous agirons plus tôt...
--Eh bien! cela me sourit assez.
--N'est-ce pas?
--Tout à fait, même.
--Tu m'en vois enchanté.
--Seulement, avoue une chose.
--Laquelle?
--C'est que ta passion subite pour la jolie Yvonne de Fouesnan, la fiancée de ce rustre, te tient plus au coeur que tu ne voulais en convenir ces jours passés?
En entendant prononcer le nom d'Yvonne, l'homme qui suivait les falaises en rampant sur la corniche fit un tel mouvement de surprise qu'il faillit perdre pied, et qu'il n'eut que le temps de s'accrocher à une crevasse placée heureusement à portée de sa main.
--Mais, répondit le chevalier, je ne te cache pas que la belle enfant me plaît assez.
--Dis donc beaucoup.
--Beaucoup, soit!
--Et tu comptes sur la promesse de Carfor pour l'enlever?
--Sans doute.
--C'est demain, je crois, que la chose doit avoir lieu?
--Demain, après la célébration du mariage.
--Ah! par ma foi! je ris de bon coeur en songeant à la figure que fera le marié!
--Oui, ce sera, j'imagine, assez réjouissant à voir. Les deux hommes se laissèrent aller à un joyeux accent d'hilarité.
--Quant à la retraite dont tu parles, reprit le comte en redevenant sérieux, il nous faudra nous en occuper ces jours-ci.
--Nous en parlerons à Carfor.
--Pourquoi nous fier à lui?
--Il connaît le pays.
--Crois-moi, Raphaël, en ces sortes de choses mieux vaut agir soi-même et sans l'aide de personne.
--Eh bien! nous agirons...
--C'est cela; mais avant tout, il faut songer à mettre notre trésor à l'abri des mains profanes.
--Bien entendu, Diégo; allons d'abord à Quimper. Dès demain, nous entrerons en campagne.
--C'est arrêté!
Les deux cavaliers, suivant la route escarpée des falaises, dominaient la hauts mer, nous le savons. Le ciel était pur, la brume, presque constante sur cette partie des côtes, s'était évanouie sous les rayons ardents du soleil; l'atmosphère limpide permettait à la vue de s'étendre jusqu'aux plus extrêmes limites de l'horizon. Le comte, qui laissait errer ses regards sur l'Océan, arrêta si brusquement son cheval que l'animal, surpris par le mors, pointa en se jetant de côté.
--Raphaël! dit le comte. Regarde! Là, sur notre gauche.
--Eh bien?
--Tu ne vois pas ce navire qui court si rapidement vers Penmarckh?
--Si fait, je le vois. Mais que nous importe ce navire?
--Dieu me damne! si ce n'est pas le lougre de Marcof.
--Le lougre de Marcof! répéta Raphaël.
--C'est _le Jean-Louis_, sang du Christ! Je le reconnais à sa mâture élevée et à ses allures de brick de guerre.
--Impossible! Le paysan que nous avons rencontré il y a trois jours à peine, nous a dit que Marcof était allé à Paimboeuf et qu'il ne reviendrait que dans douze jours au plus tôt.
--Je le sais; mais néanmoins, c'est _le Jean-Louis_, j'en réponds!...
--Marcof n'est peut-être pas à bord.
--Allons donc! _Le Jean-Louis_ ne prend jamais la mer sans son damné patron.
--Alors si c'est Marcof, Diégo, raison de plus pour chercher promptement un asile sûr!...
--C'est mon avis, Raphaël; car si ce diable incarné connaît la vérité, et Jocelyn la lui apprendra sans doute, il va se mettre à nos trousses. Or, je l'ai vu à l'oeuvre, et je sais de quoi il est capable. Je suis brave, Raphaël, je ne crains personne, et tu as assisté, près de moi, à plus d'une rencontre périlleuse, n'est-ce pas? Eh bien!... tout brave que je sois et que tu sois toi-même, nous ne pouvons rivaliser d'audace et d'intrépidité avec cet homme. Il semble que la lutte, le carnage et la mort soient ses éléments. Marcof, sans armes, attaquerait sans hésiter deux hommes armés, et je crois, sur mon âme, qu'il sortirait vainqueur de la lutte! Hâtons-nous donc de regagner Quimper, Raphaël, et mettons sans plus tarder ton sage projet à exécution. Un jour nous trouverons l'occasion de nous défaire de cet homme, j'en ai le pressentiment! Mais, en ce moment, ne compromettons point l'avenir par une imprudence.
Le comte et le chevalier, pressant leurs montures, quittèrent la route des falaises en prenant la direction de Quimper.
XVII
MARCOF.
Le comte de Fougueray ne s'était pas trompé, c'était bien le lougre de Marcof qu'il avait aperçu au loin sur la mer. Cette fois, comme le ciel était pur et la brise favorable, _le Jean-Louis_ avait donné au vent tout ce qu'il avait de toile sur ses vergues.
Le petit navire fendait la lame avec une rapidité merveilleuse, et Bervic, qui venait de jeter le loch, avait constaté la vitesse remarquable de quatorze noeuds à l'heure.
Le comte n'avait pas été le seul à constater l'arrivée inattendue du lougre. Un homme qu'il n'avait pu voir, caché qu'il était par la falaise, un homme, disons-nous, suivait depuis longtemps les moindres mouvements du _Jean-Louis_. Cet homme était Keinec.
Se promenant avec agitation sur la grève rocailleuse, il s'arrêtait de temps à autre, interrogeait l'horizon et reportait ses regards sur un canot amarré à ses pieds. Au gré de son impatience, le lougre n'avançait pas assez vite. Enfin, ne pouvant contenir l'agitation qui faisait trembler ses membres, Keinec s'embarqua, dressa un petit mât, hissa une voile, et, poussant au large, il gouverna en mettant le cap sur _le Jean-Louis_.
En moins d'une heure, le lougre et le canot furent bord à bord. Bervic, reconnaissant Keinec, lui jeta un câble que le jeune marin amarra à l'avant de son embarcation, puis, s'élançant sur l'escalier cloué aux flancs du petit navire, il bondit sur le pont.
--Où est le capitaine? demanda-t-il à Bervic.
--Dans sa cabine, mon gars, répondit le vieux matelot.
--Bon; je descends.
Keinec disparut par l'écoutille et alla droit à la chambre de Marcof dont la porte était ouverte. Le patron du _Jean-Louis_, courbé sur une table, était en train de pointer des cartes marines. Il était tellement absorbé par son travail qu'il n'entendit pas Keinec entrer.
--Marcof! fit le jeune homme après un moment de silence.
--Keinec! s'écria Marcof en relevant la tête, et un éclair de plaisir illumina sa physionomie. Ta présence m'en dit plus que tes paroles ne pourraient le faire, et je devine que je puis te tendre la main, n'est-ce pas.
--Je n'ai encore rien fait, murmura Keinec.
Et les deux marins échangèrent une amicale poignée de main.
--J'apporte de bonnes nouvelles pour nous, reprit Marcof.
--Et moi de mauvaises pour toi.
--Qu'est-ce donc?
--Je t'ai entendu dire bien souvent que tu aimais le marquis de Loc-Ronan?
--Le marquis de Loc-Ronan! s'écria Marcof. Sans doute! je l'aime et je le respecte de toute mon âme! il a toujours été si bon pour moi!...
--Alors, mon pauvre ami, du courage!
--Du courage, dis-tu?
--Oui, Marcof, il t'en faut!
--Mais pourquoi?... pourquoi?
--Parce que...
Keinec s'interrompit.
--Tonnerre! parle donc!
--Le marquis est mort hier!
--Le marquis de Loc-Ronan est mort! s'écria le marin d'une voix étranglée.
--Oui!
--Par accident?
--Non, dans son lit.
Marcof demeura immobile. Sa physionomie bouleversée indiquait énergiquement tout ce qu'une pareille nouvelle lui causait de douleurs. Le sang lui monta au visage. Il arracha sa cravate qui l'étouffait. Ses yeux s'ouvrirent comme s'ils allaient jaillir de leurs orbites. Puis il se laissa tomber sur un siége, et il prit sa tête dans ses mains. Alors des sanglots convulsifs gonflèrent sa poitrine; des cris rauques s'échappèrent de sa gorge, et au travers de ses doigts crispés des larmes brûlantes roulèrent sur ses joues bronzées par le vent de la mer. Le désespoir de cet homme était terrible et puissant comme sa nature.
Keinec le contemplait dans un religieux silence. Enfin Marcof releva lentement la tête. Ses larmes tarirent. Il quitta son siége et il marcha rapidement quelques secondes dans l'entre-pont. Puis il revint près de Keinec.
--Donne-moi des détails, lui dit-il.
Le jeune homme raconta tout ce qu'il savait de la mort du marquis, et ce qu'il raconta était l'expression la plus simplement exacte de la vérité.
--De sorte, continua Marcof, que c'est hier matin que le marquis est mort?...
--Oui, répondit Keinec, à cette heure on le descend dans le caveau de ses pères.
--Ainsi je ne pourrai même pas revoir une dernière fois son visage?...
--Dès que j'eus connaissance de cette horrible catastrophe, continua Keinec, je pensai à t'en donner avis en te faisant passer une lettre par le premier chasse-marée en vue qui eût mis le cap sur Paimboeuf. J'ignorais que tu revinsses si promptement.
--Je ne suis allé qu'à l'Ile de Groix, mon ami, et c'est Dieu qui sans doute l'a voulu ainsi, puisqu'il a permis que je pusse arriver le jour même de l'enterrement du marquis.
--Aussi, dès que j'ai reconnu ton lougre à ses allures, je me suis mis en mer pour venir à toi.
--Merci, Keinec, merci! Tu es un brave gars! Oh! vois-tu, je souffre autant que puisse souffrir un homme! continua Marcof, dont les larmes débordèrent de nouveau.
Cela t'étonne, n'est-ce pas, de me voir terrassé par le chagrin? moi, que tu as vu si souvent donner la mort avec un sang-froid farouche! Cela te paraît bizarre, ridicule peut-être, de voir pleurer Marcof, Marcof le coeur d'acier, comme l'appellent ses matelots. Tu me regardes et tu doutes!... Oh! c'est que le marquis de Loc-Ronan, entends-tu? le marquis de Loc-Ronan, c'était tout ce que j'adorais ici-bas! Je n'ai jamais embrassé ni mon père ni ma mère, moi, Keinec! Je n'ai jamais connu la tendresse d'un frère! Je n'ai jamais éprouvé de l'amour pour une femme! Eh bien! rassemble tous ces sentiments, pétris-les pour n'en former qu'un seul. Joins-y l'admiration, l'estime, le respect, et tu n'auras pas encore une idée de ce que je ressentais pour le marquis de Loc-Ronan!... Tu ne me comprends pas? Tu ne t'expliques pas comment il peut se faire qu'un obscur matelot comme moi porte une telle affection à un gentilhomme d'une ancienne et illustre famille?... C'est un secret, Keinec, un secret que je t'expliquerai peut-être un jour. Aujourd'hui sache seulement que tout ce que le coeur peut endurer de tortures, le mien le supporte à cette heure!... Oh! je suis bien malheureux! bien malheureux!...
Et il murmura à voix basse:
--Mon Dieu! vous me punissez trop cruellement. Il fallait me frapper, moi, et l'épargner, lui!
Keinec comprenait qu'en face d'un pareil désespoir les consolations seraient impuissantes. Il écoutait donc en silence, et profondément ému lui-même. Marcof se calma peu à peu.
--Matelot, dit-il, crois-tu que nous arrivions à temps pour assister à l'office des morts?...
--Ne l'espère pas, répondit Keinec. A l'heure où j'ai quitté la côte, les prières étaient commencées, et maintenant le corps du marquis repose dans le caveau mortuaire du château.
--Ne pas avoir revu ses traits!... ne plus le revoir jamais! murmurait avec amertume le patron du _Jean-Louis_.
Une pensée subite sembla l'illuminer tout à coup.
--Keinec! s'écria-t-il.
--Que veux-tu?
--Tu m'aimes, n'est-ce pas?
--Oui.
--Tu m'es fidèle?
--Oui, Marcof, fidèle et dévoué!...
--J'aurai besoin de toi cette nuit; peux-tu m'aider?
--Cette nuit, comme toujours, je suis à toi!
--Bien.
--A quelle heure veux-tu que je sois prêt?
--A dix heures. Trouve-toi dans la montagne, auprès du mur du parc, à l'angle du sentier qui rejoint l'avenue.
--J'y serai.
--Merci, mon gars.
--Puis-je encore autre chose pour toi?
--Oui. Nous approchons de Penmarckh; monte sur le pont et prends le commandement du lougre pour franchir la passe.