Chapter 5
--Nullement.
--Allons donc! impossible?
--Je ne comprends pas le sens de vos paroles, je le répète, et je vous serai fort reconnaissant de bien vouloir me l'expliquer.
--Eh! s'écria le comte avec impatience, notre soeur est votre femme, n'est-il pas vrai?
--C'est possible.
--Nul arrêt de parlement n'a annulé votre mariage; elle peut reprendre votre nom demain, si bon lui semble...
--Je le reconnais.
--Et vous connaissez sans doute aussi certaine axiome en droit romain qui dit: _Ille pater est, quem nuptiæ demonstrant?_
--Vraiment, je crois que je commence à comprendre, fit le marquis en conservant un calme et une froideur bien étranges chez le fougueux gentilhomme.
--C'est, pardieu, bien heureux!
--N'importe, achevez!
--Donc, si votre femme est mère, vous, marquis, vous êtes père! Voilà!
--Ainsi donc, monsieur le comte de Fougueray, ainsi donc, monsieur le chevalier de Tessy, ce que vous êtes venus me proposer à moi, marquis de Loc-Ronan, c'est d'abriter sous l'égide de mon nom ce fruit honteux d'un infâme adultère? c'est de consentir à admettre dans ma famille, à donner pour descendant à mes aïeux l'enfant né d'un crime, le fils d'une courtisane; car votre soeur, messieurs, n'est qu'une courtisane, et vous le savez comme moi!...
En parlant ainsi d'une voix brève et sèche, le marquis, les bras croisés sur sa large poitrine, dardait sur ses interlocuteurs des regards d'où jaillissait une flamme si vive qu'ils ne purent en supporter l'éclat. Les misérables courbèrent un moment la tête. Cependant le comte se remit le premier, et répondit avec un sourire:
--Eh! mon cher marquis!... vous forgez de la tragédie à plaisir! Qui diable vous parle du fruit d'un adultère? Je vous ai dit: Supposez! Je ne vous ai pas dit: Cela est! Bref, voici la vérité; Il existe, de par le monde, un enfant mâle âgé de huit ans, bien constitué, et beau comme un Amour de Boucher ou de Watteau. A cet enfant, le chevalier et moi nous nous intéressons vivement. Or, il est orphelin. Pour des raisons qu'il ne nous plaît pas de vous communiquer, nous ne pouvons personnellement rien pour lui. Il faut donc que vous nous veniez en aide. Voici ce que vous aurez à faire. Adopter cet enfant, et le reconnaître comme un fils issu de votre mariage avec Marie-Augustine. Lui transmettre votre nom et votre fortune, à l'exception d'une rente viagère de douze mille livres que vous vous conserverez. Enfin, nous nommer, le chevalier et moi, tuteurs de votre fils. Mais l'acte doit être fait de telle sorte que nous ayons la libre et immédiate gestion des biens, meubles et immeubles, que nous puissions vendre, aliéner, réaliser, échanger à notre volonté, comme si vous étiez réellement mort.
--Après? demanda le marquis.
--Après? mais je crois que ce sont là les articles principaux. Au reste, voici un modèle fort exact de l'acte que vous devez faire dresser.
Et le comte tendit au gentilhomme un cahier de papiers manuscrits.
--Et si je refuse de donner mon nom à un enfant que je ne connais pas et qui pourra le déshonorer un jour, si je ne consens pas à me dépouiller de toute ma fortune en votre faveur, vous me menacez, comme toujours, de divulguer le secret qui me lie à vous, n'est-ce pas?
--Hélas! vous nous y contraindriez! dit mielleusement le chevalier. Et vilaine mort que cette mort par la potence!... Mort infamante qui entraîne avec elle la dégradation de noblesse, vous ne l'ignorez pas, marquis?
--Eh bien! messieurs, voici ma réponse: Vous êtes fous tous les deux!
--Vous croyez? fit le comte d'un ton railleur.
--Oui, vous êtes fous; car vous n'avez pas réfléchi que je préférerais toujours la mort au déshonneur, mais qu'avant de me frapper je vous tuerais tous deux, vous, mes bourreaux! Non! non! je n'introduirai pas quelque ignoble rejeton d'une souche odieuse dans la noble lignée des Loc-Ronan! Non! non! je ne dépouillerai pas, moi, les héritiers de mon choix de ce que m'ont légué mes aïeux! Non! non! je ne jetterai pas entre vos mains avides une fortune que vous iriez fondre au creuset de vos passions infâmes!... Allons! comte de Fougueray! allons, chevalier de Tessy! nous devons mourir tous trois ensemble, et nous mourrons cette nuit même.
En disant ces mots, le marquis avait saisi les pistolets que Jocelyn lui avait apportés. Les armant rapidement, il s'était élancé au-devant de la porte. Le comte de Fougueray, lui aussi, avait pris ses armes. Les deux hommes, se menaçant réciproquement d'une double gueule de fer prête à vomir la mort, restèrent un moment immobiles. La porte s'ouvrit brusquement, et Jocelyn, complétant le tableau, parut sur le seuil, un mousquet à la main. Il mit en joue le chevalier.
Une catastrophe terrible était imminente. Quelques secondes encore, et ces quatre hommes forts et vigoureux allaient s'entre-tuer sans merci ni pitié. La résolution du marquis se lisait si nettement arrêtée sur son visage, que le comte de Fougueray, avec lequel il se trouvait face à face, devint pâle comme un linceul. Néanmoins il sut conserver une apparente fermeté.
--Marquis de Loc-Ronan! dit tout à coup le chevalier, souvenez-vous que, nous une fois morts, ceux qui doivent nous venger le feront sur Marcof le Malouin.
--Qu'avez-vous dit? Quel nom venez-vous de prononcer? s'écria le marquis dont les mains défaillantes laissèrent échapper les armes.
--Celui de votre frère naturel, lui répondit le chevalier à l'oreille, de manière à ce que Jocelyn ne pût entendre ces quelques mots; vous voyez que vous êtes bien et complètement entre nos mains. Renvoyez donc ce valet, plus de violence, et agissez, ainsi que nous le demandons, au mieux de nos intérêts.
Jocelyn sortit sur un signe de son maître.
--Eh bien? demanda le comte, lorsque les trois hommes se trouvèrent seuls de nouveau.
--Eh bien! répondit lentement le marquis, je vais réfléchir à ce que vous exigez de moi!... En ce moment, il me serait impossible de continuer la discussion. Nous sommes aujourd'hui au 25 juin, car voici le soleil qui se lève; revenez le 1er juillet, messieurs, et alors vous aurez ma réponse... Telle est ma résolution formelle et inébranlable.
--Nous acceptons votre parole, répondit le comte; le 1er juillet, au lever du soleil, nous serons ici.
Les deux hommes saluèrent froidement, sortirent de la salle basse et traversèrent la cour précédés par Jocelyn, lequel referma sur eux les grilles du château. Ceci fait, il accourut auprès de son maître. Le marquis, sombre et résolu, parcourait vivement la vaste pièce.
--Jocelyn! dit-il à son vieux serviteur en le voyant entrer, tu vois que je ne m'étais pas trompé, tu vois qu'il faut agir, et agir sans retard. Je puis toujours compter sur toi?
--Quoi! vous voulez? s'écria Jocelyn avec épouvante.
--Il le faut, répondit froidement le marquis. Point d'observation, Jocelyn. Les gens du château vont s'éveiller, et ils ne doivent pas nous trouver debout si matin. Je rentre dans mes appartements. Tu monteras à huit heures.
Jocelyn s'inclina et le marquis gagna la chambre où se trouvait le portrait de vieillard que Marcof avait embrassé en partant cette même nuit.
IX
DIÉGO ET RAPHAEL.
Le chevalier de Tessy et le comte son frère s'étaient éloignés assez vivement du château, se retournant de temps à autre comme s'ils eussent craint d'entendre siffler à leurs oreilles quelques balles de mousquet ou de carabine. Arrivés au bas de la côte, ils frappèrent à la porte d'une humble cabane, laquelle ne tarda pas à s'ouvrir. Un domestique parut sur le seuil. En apercevant les deux gentilshommes, il salua respectueusement, courut à l'écurie, brida deux beaux chevaux normands auxquels on n'avait point enlevé la selle, et, les attirant à sa suite, il les conduisit vers l'endroit où les deux gentilshommes attendaient. Le chevalier se mit en selle avec la grâce et l'aisance d'un écuyer de premier ordre. Le comte, gêné par un embonpoint prononcé, enfourcha néanmoins sa monture avec plus de légèreté qu'on n'aurait pu en attendre de lui.
--Picard, dit-il au valet qui lui tenait l'étrier, vous allez retourner à Quimper.--Vous direz à madame la baronne, que nous serons de retour demain matin seulement.
Le valet s'inclina et les deux cavaliers, rendant la bride à leurs montures, partirent au trot dans la direction de Penmarckh.
--Sang de Dieu! caro mio! fit le comte en ralentissant quelque peu l'allure de son cheval et en frappant légèrement sur l'épaule du chevalier, sang de Dieu! carissimo! nos affaires sont en bonne voie! Que t'en semble?
--Il me semble, Diégo, répondit le chevalier en souriant, que nous tenons déjà les écus du bélître!
--Corps du Christ! nous les aurons entre les mains avant qu'il soit huit jours.
--Il adoptera Henrique, n'est-ce pas?
--Certes!
--Hermosa va nager dans la joie!...
--Ma foi! je lui devais bien de lui faire ce plaisir, n'est-ce pas, Raphaël, à cette chère belle?
--D'autant plus que cela nous rapportera beaucoup.
--Oui, carissimo! et notre avenir m'apparaît émaillé de fêtes et d'amours.
--Nous quitterons Paris, j'imagine?
--Sans doute.
--Et où irons-nous, Diégo?
--Partout, excepté à Naples!
--Corpo di Bacco! je le crois aisément. Quittons Paris, d'accord, on ne saurait trop prendre de précautions; mais pourquoi fuir la France?
--Parce que, après ce qui nous reste encore à faire dans ce pays, mon très-cher, nous ne serions pas plus en sûreté à Marseille, à Bordeaux ou à Lille qu'au centre même de Paris. Mon bon chevalier, nous irons à Séville, la cité par excellence des petits pieds et des beaux grands yeux, la ville des sérénades et des fandangos! Grâce à notre fortune, nous y vivrons en grands seigneurs. Cela te va-t-il?
--Touche-là, Diégo!... C'est convenu.
--Convenu et parfaitement arrêté.
--Et Hermosa?
--Son fils aura un nom, elle touchera sa part de l'argent, ma foi, elle fera ce qu'elle voudra... Si elle souhaite venir avec nous, je n'y mettrai nul obstacle...
--Palsambleu! la belle vie que nous mènerons à nous trois...
--En attendant, songeons au présent et veillons à ce qui se passe autour de nous; car, tu le sais, chevalier, ce brave Marat est un ami précieux, mais il entend peu la plaisanterie en matière politique, et ma foi, à la façon dont tournent les choses, je pense toujours avec un secret frisson à cette ingénieuse machine de M. Guillotin, que l'on a essayée devant nous à Bicêtre, le 15 avril dernier, avec de si charmants résultats...
--Eh bien!... quel rapport établis-tu entre cette ingénieuse machine, comme tu l'appelles, et notre excellent ami Marat?
--Eh! c'est pardieu bien lui qui l'établit, ce rapport, puisqu'il répète à satiété dans ses conversations intimes qu'il faut faire tomber deux cent mille têtes. Or, l'invention de M. Guillotin arrivant tout à souhait pour réaliser son désir, je trouve la circonstance de fâcheux augure...
--Bah! que nous importe qu'on fauche deux ou trois cent mille têtes, pourvu que les nôtres soient toujours solides sur nos épaules? Allons, Diégo, depuis quand as-tu donc une telle horreur du sang répandu?...
--Depuis que je n'ai plus besoin d'en verser pour avoir de l'or! répondit à voix basse le comte de Fougueray en se penchant vers son compagnon.
--Oui, je comprends ce raisonnement, et j'avoue qu'il ne manque pas de justesse; mais, crois-moi, laissons Marat agir à sa guise, et servons-le bien. S'il ne nous paie pas en argent, il nous laissera nous payer nous-mêmes comme nous l'entendrons, et nous n'aurons pas à nous plaindre, je te le promets.
--Je l'espère aussi.
--En ce cas, hâtons le pas et pressons un peu nos chevaux.
--C'est difficile par ce chemin d'enfer tout pavé de rochers glissants, répondit le comte en relevant vertement sa monture qui venait de faire une faute.
Les deux hommes avaient, tout en causant, atteint les hauteurs de Penmarckh, et suivaient la crête des falaises dans la baie des Trépassés, qui avait failli devenir si funeste, la veille au soir, au lougre de Marcof. Le soleil s'élevant rapidement derrière eux, donnait aux roches aiguës des teintes roses, violettes et orangées, des reflets aux splendides couleurs, des tons d'une chaleur et d'une magnificence capables de désespérer le pinceau vigoureux de Salvator Rosa lui-même. La brise de mer apportait jusqu'à eux les âcres parfums de ses émanations salines. Les mouettes, les goëlands, les frégates décrivaient mille cercles rapides au-dessus de la vague poussée par la marée montante, et venaient se poser, en poussant un cri aigu, sur les pics les plus élevés des falaises. Le ciel pur et limpide reflétait dans l'Océan calme et paresseux l'azur de sa coupole. Aux pieds des voyageurs, au fond d'un abîme profond à donner le vertige, s'élevaient les cabanes des habitants de Penmarckh. En dépit de leur nature matérialiste, les deux cavaliers arrêtèrent instinctivement leurs montures pour contempler le spectacle grandiose qui s'offrait à leurs regards.
--Corbleu! chevalier, fit le comte en rompant le silence, l'aspect de ce pays a quelque chose de vraiment original! Ces falaises, ces rochers sont splendidement sauvages, et j'aime assez, comme dernier plan, cette mer azurée qui n'offre pas de limites au tableau...
--Cher comte, répondit le chevalier, l'Océan ne vaut pas la Méditerranée; ces falaises et ces blocs de rochers ne peuvent lutter contre nos forêts des Abruzzes, et j'avoue que la vue de la baie de Naples me réjouirait autrement le coeur que celle de cette crique étroite et déchirée.
--A propos, cher ami, c'était dans cette crique que Marcof avait jeté l'ancre hier soir, et le diable m'emporte si je vois l'ombre d'un lougre!
--En effet, la crique est vide.
--Il a donc mis à la voile ce matin, ce Marcof enragé?
--Probablement.
--Diable!
--Cela te contrarie?
--Mais, en y réfléchissant, je pense, au contraire, que ce départ est pour le mieux.
--Sans doute. Marcof est difficile à intimider, et si le marquis de Loc-Ronan avait eu la fantaisie de lui demander conseil...
--Ne crains pas cela, Raphaël, interrompit le comte. Le marquis ne révélera jamais un tel secret à son frère. Non, ce qui me fait dire que le départ de Marcof nous sert, c'est que, tu le sais comme moi, jadis cet homme, lui aussi, a été à Naples, et qu'il pourrait peut-être nous reconnaître, s'il nous rencontrait jamais.
--Impossible, Diégo! Il ne nous a parlé qu'une seule fois.
--Il a bonne mémoire.
--Alors tu crains donc?
--Rien, puisqu'il est absent. Seulement je désirerais fort savoir combien de jours durera cette absence. Eh! justement, voici venir à nous des braves Bretons et une jolie fille qui seront peut-être en mesure de nous renseigner.
Trois personnages en effet gravissant un sentier taillé dans les flancs de la falaise, se dirigeaient vers les cavaliers. Ces trois personnages étaient le vieil Yvon, sa fille et Jahoua. Les promis et le père avaient voulu aller remercier Marcof, et n'avaient quitté Penmarckh que lorsque le lougre avait repris la mer. Puis, après être demeurés quelque temps à le suivre au milieu de sa course périlleuse à travers les brisants, ils reprenaient le chemin de Fouesnan. En apercevant les deux seigneurs, dont les riches costumes attirèrent leurs regards, ils s'arrêtèrent d'un commun accord.
--Dites-moi, mes braves gens, fit le comte en s'avançant de quelques pas.
--Monseigneur, répondit le vieillard en se découvrant avec respect.
--Nous venons du château de Loc-Ronan, et nous craignons de nous être égarés. Où conduit la route sur laquelle nous sommes?
--En descendant à gauche, elle mène à Audierne en passant par la route des Trépassés.
--Et, à droite, en remontant?
--Elle va à Fouesnan.
--Merci, mon ami...
--A votre service, monseigneur.
Pendant ce dialogue, le chevalier de Tessy contemplait avec une vive admiration la beauté virginale de la charmante Yvonne.
--Vive Dieu! s'écria-t-il en se mêlant à la conversation, si toutes les filles de ce pays ressemblent à cette belle enfant, Mahomet, je le jure, y établira quelque jour son paradis, et, quitte à damner mon âme, je me ferai mahométan!
--Silence! Vous scandalisez ces honnêtes chrétiens! fit observer le comte.
Puis, se retournant vers Yvon:
--N'y avait-il pas un lougre dans la crique hier au soir? demanda-t-il.
--Si fait, monseigneur.
--Qu'est-il devenu?
--Il a mis à la voile, ce matin même.
--Savez-vous où il allait?
--A Paimboeuf, je crois.
--Comment s'appelle le patron?
--Marcof le Malouin, monseigneur.
--C'est bien cela. Et quand revient-il, ce lougre?
--Dans douze jours si la mer est bonne.
--Merci de nouveau, mon brave. Comment vous nommez-vous?
--Yvon pour vous servir.
--Et cette belle fille que mon frère trouve si charmante est votre fille, sans doute?
--Oui, monseigneur.
--Et ce jeune gars est-il votre fils?
--Il le sera bientôt. Dans six jours, à compter d'aujourd'hui, Jahoua épouse Yvonne.
--Ah! ah! interrompit le chevalier; et s'adressant à Yvonne: Puisque vous allez vous marier, ma jolie Bretonne, et que ce mariage tombe le premier juillet, jour que notre ami le marquis de Loc-Ronan nous a priés de lui consacrer tout entier, je prétends aller avec lui jusqu'à Fouesnan pour assister à votre union et pour vous porter mon cadeau de noces.
--Monseigneur est bien bon, balbutia Yvonne en ébauchant une révérence.
--Monseigneur nous comble! ajouta Jahoua en saluant profondément.
--Maintenant, bonnes gens, allez à vos affaires et que le ciel vous conduise! reprit le comte avec un geste tout à fait aristocratique, et qui sentait d'une lieue son grand seigneur.
Yvonne et les deux Bretons saluèrent une dernière fois, et continuèrent leur route non pas sans se retourner pour admirer encore les riches costumes des voyageurs et la beauté de leurs chevaux.
--Qu'est-ce que c'est que cette fantaisie d'aller à la noce? demanda le comte en souriant, et en dirigeant sa monture vers l'embranchement de la route qui conduisait à Audierne.
--Est-ce que tu ne trouves pas cette petite fille ravissante?
--Si, elle est gentille.
--Mieux que gentille!... Adorable! divine!...
--Te voilà amoureux?
--Fi donc! La Bretonne me plaît; c'est une fantaisie que je veux contenter, mais rien de plus.
--Puisqu'elle se marie...
--Bah! d'ici à six jours nous avons dix fois le temps d'empêcher le mariage.
--Soit! agis à ta guise; mais en attendant hâtons-nous un peu, sinon nous n'arriverons jamais assez tôt!...
--Connais-tu le chemin?
--Parfaitement.
--Il nous faut descendre jusqu'à la baie, n'est-ce pas?
--Oui; il nous attendra sur la grève même, et, grâce à la superstition qui fait de cet endroit le séjour des spectres et des âmes en peine, il est impossible que nous puissions être dérangés dans notre conversation...
--Allons, essayons de trotter, si toutefois nos chevaux peuvent avoir pied sur ces miroirs.
Et les deux cavaliers pressant leurs montures, les soutenant des jambes et de la main pour éviter un accident, allongèrent leur allure autant que faire se pouvait. Ils parcoururent ainsi une demi-lieue environ, toujours sur la crête des falaises. Enfin, arrivés à un endroit où un sentier presque à pic descendait vers la grève, ils mirent pied à terre, et, reconnaissant l'impossibilité où se trouvaient leurs chevaux d'effectuer cette descente périlleuse, ils les attachèrent à de gros troncs d'arbres dont les cimes mutilées avaient attiré plus d'une fois le feu du ciel.
--Nous sommes donc arrivés? demanda le chevalier.
--Il ne nous reste plus qu'à descendre.
--Mais c'est une opération de lézards que nous allons tenter là, mon cher!...
--Rappelle-toi nos escalades dans les Abruzzes, Raphaël, et tu n'hésiteras plus.
--Oh! je n'hésite pas, Diégo. Tu sais bien que je n'ai jamais eu peur.
--C'est vrai, tu es brave...
--Et défiant, ajouta le chevalier. C'est pourquoi je te prie de passer le premier.
--Tu te défies donc de moi, Raphaël?
--Dame! cher Diégo, nous nous connaissons si bien!...
Le comte ne répondit point; et, passant devant le chevalier, il se disposa à entreprendre sa descente. L'opération était réellement difficile et périlleuse. Il fallait avoir la main prête à s'accrocher à toutes les aspérités, le pied sûr, l'oeil ferme, et un cerveau à l'abri des fascinations du vertige pour l'accomplir sans catastrophe. Aussi les deux hommes, employant tout ce que la nature leur avait donné d'agilité, de force et de sang-froid, ne négligèrent-ils aucune précaution pour éviter un accident fatal. Enfin ils touchèrent la grève.
Ils étaient alors au centre d'une petite baie semi-circulaire, cachée à tous les regards par d'énormes blocs de rochers qui surplombaient sur elle, et qui, depuis la haute mer, semblaient une simple crevasse dans la falaise. Les vagues, même en temps calme, se brisaient furieuses sur cette plage encombrée de sinistres débris.
--C'est la baie des Trépassés? demanda le chevalier en regardant autour de lui.
--Oui, répondit le comte; et élevant le doigt dans la direction opposée, c'est-à-dire vers l'extrême limite de l'un des promontoires, il ajouta:--Voici l'homme auquel nous avons affaire.
En effet, debout et immobile sur un quartier de roc contre lequel déferlaient les lames, on apercevait un personnage de haute taille, la tête couverte d'un vaste chapeau breton, le corps entouré d'un vêtement indescriptible, assemblage étrange de haillons, la main droite appuyée sur un long bâton ferré.
X
IAN CARFOR.
En voyant les deux étrangers s'avancer vers lui, l'homme descendit à son tour sur la grève et se dirigea vers eux. Quand ils furent à quelques pas seulement les uns des autres, ils s'arrêtèrent.
--Ian Carfor, dit le comte, me reconnais-tu?
Le berger demeura pendant quelques secondes immobile; puis relevant la tête, il fixa sur les deux étrangers un regard froid et investigateur.
--D'où viens-tu? demanda-t-il d'une voix lente.
--De la cité de l'oppression, répondit gravement le comte.
--Où vas-tu?
--A la liberté.
--Pour qui est ta haine?
--Pour les tyrans!
--Que portes-tu?
--La mort!
--Suivez-moi tous deux.
Et Ian Carfor, marchant le premier, conduisit le comte et le chevalier vers l'entrée d'une petite grotte creusée dans le rocher, et que la mer devait envahir dans les hautes marées. Il fit signe aux deux hommes de s'asseoir sur un banc de mousse et de fougère. Lui-même s'installa sur une grosse pierre. La conversation continua entre Ian et le comte. Le chevalier paraissait avoir accepté le rôle de témoin muet.
--Tu veux des nouvelles? demanda Ian Carfor.
--Sans doute. Le pays se remue?
--Avant quinze jours il sera en armes!
--Qui commande ici?
--Le marquis de Loc-Ronan; qui correspond avec le marquis de la Rouairie.
--Ainsi, Marat avait dit vrai! fit le comte en s'adressant cette fois au chevalier. Tu le vois, la Bretagne va se soulever.
--Eh bien, qu'elle se soulève! répondit le chevalier avec indifférence; cela nous servira.
--Mais cela ne servira pas la France, citoyens! s'écria brusquement une voix venant du fond de la grotte, où régnait une obscurité complète.
Le comte et son compagnon se levèrent vivement et avec une surprise mêlée d'effroi. Ian Carfor ne bougea pas.
--Qui donc nous écoute? demanda le comte avec hauteur.
--Quelqu'un qui en a le droit, répondit la voix.
Et un nouvel interlocuteur, sortant des ténèbres, vint se placer en pleine lumière.
--Quelqu'un qui a le droit de t'entendre, citoyen Fougueray, continua-t-il, et qui trouve étrange la réponse de ton compagnon!
--Billaud-Varenne! murmura le comte en reculant d'un pas.
--Eh! pourquoi diable trouves-tu ma réponse étrange? demanda le chevalier, sans rien perdre de son aisance ordinaire.
--Parce qu'elle n'est pas d'un bon citoyen.
--Qu'en sais-tu?
--Tu souhaites la rébellion de ce pays.
--Je la souhaite pour qu'il nous soit plus facile de connaître les traîtres, et par conséquent de les châtier.
--Bien répondu! s'écria Ian Carfor. Celui-là est un bon!...
--C'est vrai, dit Billaud-Varenne. C'est le chevalier de Tessy, et je n'ignore pas les services qu'il nous a déjà rendus.
--Sans compter ceux qu'il peut rendre encore!