Chapter 3
Aussi, lorsque la nuit étend ses voiles sur la vieille Armorique, de l'orient au couchant, du sud au septentrion, sur la plage baignée par la mer, sur la montagne s'élevant vers le ciel, dans la vallée où serpente la rivière, il n'est pas à l'horizon un seul point qui demeure plongé dans les ténèbres. Nombreux comme les étoiles de la voûte céleste, les feux de saint Jean luttent de scintillement avec ces diamants que la main du Créateur a semés sur le manteau bleu du ciel. Partout la joie, l'espérance éclatent en rumeur confuse.
Les enfants qui, là comme ailleurs, font consister l'expression du bonheur dans le retentissement du bruit, les enfants, disons-nous, sentant leurs petites voix frêles étouffées parmi les clameurs de leurs pères, ont imaginé un moyen aussi simple qu'ingénieux d'avoir une part active au tumulte. Ils prennent une bassine de cuivre qu'ils emplissent d'eau et de morceaux de fer; ils fixent un jonc aux deux parois opposées, puis ils passent le doigt sur cette chanterelle d'une nouvelle espèce, qui rend une vibration mixte tenant à la fois du tam-tam indien et de l'harmonica. Un pâtre du voisinage les accompagne avec son bigniou. C'est aux accords de cette musique étrange que jeunes gens et jeunes filles dansent autour du feu de saint Jean, surmonté toujours d'une belle couronne de fleurs d'ajoncs.
Les vieillards et les femmes entonnent des noëls et des psaumes. Une superstition touchante fait disposer des siéges autour du brasier; ces siéges vides sont offerts aux âmes des morts qui, invisibles, viennent prendre part à la fête annuelle. Il est de toute notoriété que les _pennères_ (jeunes filles), qui peuvent visiter neuf feux avant minuit, trouvent un époux dans le cours de l'année qui commence, surtout si elles ont pris soin d'aller deux jours auparavant jeter une épingle de leur _justin_ (corset en étoffe) dans la fontaine du bois de l'église. De temps à autre on interrompt la danse pour laisser passer les troupeaux; car il est également avéré que les bêtes qui ont franchi le brasier sacré seront préservées de la maladie.
A minuit les feux s'éteignent, et chacun se précipite pour emporter un tison fumant que l'on place près du lit, entre un buis béni le dimanche des Rameaux, et un morceau du gâteau des Rois.
Les heureux par excellence sont ceux qui peuvent obtenir des parcelles de la couronne roussie. Ces fleurs sont des talismans contre les maux du corps et les peines de l'âme. Les jeunes filles les portent suspendues sur leur poitrine par un fil de laine rouge, tout-puissant, comme personne ne l'ignore, pour guérir instantanément les douleurs nerveuses.
Ce soir-là tous les habitants de Fouesnan avaient déserté leurs demeures pour accourir sur la place principale du village, où s'élevait majestueusement une immense gerbe de flammes. L'entrée de Jahoua et d'Yvonne fut saluée par des cris de joie. Nul n'ignorait que les promis étaient en mer, et que la tempête avait été rude.
Au moment où la jument grise s'arrêta sur la place, un beau vieillard aux cheveux blancs et à la barbe également blanche, accourut appuyé sur son pen-bas.
--Béni soit le Seigneur Jésus-Christ et madame la sainte Vierge de Groix! s'écria-t-il en tendant ses bras vers Yvonne qui, plus légère qu'un oiseau, s'élança à terre et se jeta au cou du vieillard.
--Vous avez eu peur, mon père? demanda-t-elle d'une voix émue.
--Non, mon enfant; car je savais bien que le ciel ne t'abandonnerait pas. Le lougre a-t-il eu des avaries?
--Je ne crois pas; mais nous avons couru un grand danger....
--Lequel mon enfant?
--Celui d'aller sombrer dans la baie des Trépassés, père Yvon!... dit Jahoua en serrant la main du vieux Breton.
En entendant prononcer le nom de la baie fatale, tous les assistants se signèrent.
--Heureusement que Marcof est un bon marin! reprit Yvon après un moment de silence et en embrassant de nouveau sa fille.
--Oh! je vous en réponds! Il courait sur les rochers de Penmarckh sans plus s'en soucier que s'ils n'existaient pas...
--Il a donc manoeuvré bien habilement?
--Mon père, dit Yvonne en courbant la tête, ce n'est pas lui qui a sauvé _le Jean-Louis_...
--Et qui donc? Le vieux Bervic, peut-être?
--Non, mon père; c'est...
--Qui?
--Keinec.
--Keinec, répéta Yvon avec mécontentement. Il était donc à bord?
--Il est venu quand le lougre dérivait. Sa barque s'est brisée contre les bordages au moment où elle accostait.
--Ah! c'est un brave gars et un fier matelot! fit Yvon avec un soupir.
--Chère Yvonne, interrompit Jahoua en coupant court à la conversation, ne voulez-vous pas, vous aussi, fêter monsieur saint Jean?
--Allez à la danse, mes enfants, répondit le vieillard en mettant la main de sa fille dans celle du fermier. Allez à la danse, et chantez des noëls pour remercier Dieu.
Yvonne embrassa encore son père, puis, prenant le bras de son fiancé, elle courut se mêler aux jeunes gens et aux jeunes filles qui s'empressèrent de leur faire place dans la ronde.
Yvon retourna s'asseoir à côté des vieillards, en dehors du cercle des siéges consacrés aux défunts. Près de lui se trouvait un personnage à la physionomie vénérable, à la chevelure argentée, et que sa longue soutane noire désignait à tous les regards comme un ministre du Seigneur. C'était le recteur de Fouesnan.
Les Bretons donnent ce titre de _recteur_ au curé de leur paroisse, n'employant cette dernière dénomination qu'à l'égard du prêtre qui remplit les fonctions de vicaire.
Le pasteur qui, depuis quarante années, dirigeait les consciences du village, était le grand ami du père de la jolie Bretonne. Lui aussi s'était levé lors de l'arrivée des promis, et avait manifesté une joie franche et cordiale en les revoyant sains et saufs. Le mécontentement d'Yvon, en entendant parler de Keinec, ne lui avait pas échappé. Aussi, dès que les vieillards eurent repris leur place, il examina attentivement la figure de son ami. Elle était sombre et sévère.
--Yvon, dit-il en se penchant vers lui.
Yvon ne parut pas l'avoir entendu. Le prêtre le toucha du bout du doigt.
--Yvon, reprit-il.
--Qu'y a-t-il? demanda le vieillard en tressaillant comme si on l'arrachait à un songe pénible.
--Mon vieil ami, j'ai des reproches à te faire. Tu gardes un chagrin, là au fond de ton coeur, et tu ne me permets pas de le partager.
--C'est vrai, mon bon recteur; mais que veux-tu? chacun a ses peines ici-bas. J'ai les miennes. Que le Seigneur soit béni! je ne me plains pas...
--Pourquoi me les cacher? Tu n'as plus confiance en moi?
--Ce n'est pas ta pensée! dit vivement Yvon en saisissant la main du prêtre.
--Et bien! alors, raconte-moi donc tes chagrins!
--Tu le veux?
--Je l'exige, au nom de notre amitié. Veux-tu, pendant que les jeunes gens dansent et que les hommes et les femmes chantent les louanges du Seigneur, veux-tu que nous causions sans témoins? Voici ta fille de retour. Jahoua ne te quittera guère jusqu'au jour de son mariage. Peut-être n'aurons-nous que ce moment favorable; car, si je devine bien, tes chagrins proviennent de l'union qui se prépare...
--Dieu fasse que je me trompe! mais tu as pensé juste.
--Viens donc alors, Dieu nous éclairera.
Les deux vieillards se levèrent et se dirigèrent vers la demeure d'Yvon, située précisément sur la place du village. Yvon offrit un siége à son ami, approcha une table de la fenêtre, posa sur cette table un pichet plein et deux gobelets en étain; puis éclairés par les reflets rougeâtres du feu de Saint-Jean, le prêtre et le vieillard se disposèrent, l'un à écouter, l'autre à entamer la confidence demandée et attendue.
--Tu te rappelles, n'est-ce pas, demanda Yvon, le jour où je conduisis en terre sainte le corps de ma pauvre défunte? Tu avais béni la fosse et prié pour l'âme de la morte. Yvonne était bien jeune alors, et je demeurais veuf avec un enfant de cinq ans à élever et à nourrir. J'étais pauvre: ma barque de pêche avait été brisée par la mer; mes filets étaient en mauvais état; il y avait peu de pain à la maison. La mort de ma femme m'avait porté un tel coup que ma raison était ébranlée et mon courage affaibli...
«A cette époque, j'avais pour matelot un brave homme de Penmarckh qui se nommait Maugueron. C'était le père de Keinec. Son fils, de quatre ans plus âgé qu'Yvonne, était déjà fort et vigoureux. Un matin que je demeurais sombre et désolé, contemplant d'un oeil terne mes avirons devenus inutiles, Maugueron entra chez moi.
--Yvon, me dit-il, il y a longtemps que tu n'as pris la mer; tu n'as plus de barque et tu as une fille à nourrir. Mon canot de pêche est à flot; apporte tes filets; viens avec moi, nous partagerons l'argent que nous gagnerons.
--Comment veux-tu que je laisse Yvonne seule à la maison? répondis-je. Tout le monde est aux champs et la petite a besoin de soin.
«--Apporte ta fille sur tes bras. Keinec, mon gars, la gardera.
«J'acceptai. Depuis ce jour, Maugueron et moi, nous pêchâmes ensemble. Yvonne fut élevée par Keinec, qui l'adorait comme une soeur. Les enfants grandirent. Entre Maugueron et moi, il était convenu que, dès qu'ils seraient en âge, les jeunes gens seraient fiancés. Seulement, j'avais mis pour condition qu'Yvonne aurait le droit de me délier de ma parole, car je ne voulais pas la forcer.
«Tu sais comment mourut mon ami? En voulant aller secourir un brick en perdition sur les côtes, il fut brisé sur les rochers. Keinec avait quatorze ans. Le gars a toujours été d'un caractère sombre et résolu. Un an après qu'il était orphelin et qu'il m'accompagnait en mer, il me prit à part un soir en rentrant de la pêche.
«--Père, me dit-il, c'est ainsi que l'enfant m'appelait depuis qu'il avait perdu le sien, père, vous êtes pauvre, et je le suis aussi. Yvonne aime les beaux justins de fine laine et les croix d'or. Je veux la rendre heureuse. J'ai trouvé un engagement avec Marcof. Nous allons courir le monde durant quelques années, et, Dieu aidant, je reviendrai riche... Alors vous mettrez la main d'Yvonne dans la mienne et nous serons vos enfants.
«Je voulus le détourner de son projet, il fut inébranlable. Le jour où il partit, après avoir embrassé ma fille qui pleurait à grosses larmes, je l'accompagnai jusqu'à Audierne, où il devait s'embarquer.
«--Mon gars, lui dis-je en le pressant sur ma poitrine, car je l'aime comme s'il était mon fils, mon gars, reviens vite; mais rappelle-toi encore que ma parole n'engage pas Yvonne.
«--J'ai la sienne, me répondit-il. Et il partit.
«Nous restâmes deux ans sans avoir de nouvelles. Au bout de ce temps Marcof revint; mais il était seul. Il avait été faire la guerre là-bas, de l'autre côté de la mer, et il nous raconta que le pauvre Keinec était mort en combattant, dans un débarquement sur la terre ferme. Il le croyait, car il ne savait pas que Keinec, blessé seulement, avait été recueilli par des mains charitables, qu'il était guéri et qu'il attendait une occasion pour revenir en Bretagne. Cette occasion, il l'attendit cinq années. Deux fois il avait tenté de s'embarquer, deux fois, le navire, à bord duquel il était, avait fait naufrage.
«Nous autres, nous ne savions rien, rien que ce que nous avait dit Marcof. Yvonne et moi nous l'avions pleuré, et tu sais combien tu as dit de messes pour lui.
--Sans doute, répondit le recteur; et je savais aussi tout ce que tu viens de dire.
--N'importe; il me fallait le répéter pour arriver à la fin. Écoute encore: Yvonne grandissait et devenait la plus belle fille du pays. Pendant quatre ans passés elle ne voulut écouter aucun demandeur. Enfin, bien persuadée que Keinec était mort, elle consentit, l'année dernière, à aller au Pardon de la Saint-Michel, où se rendent toujours les pennères. Là elle vit Jahoua, le plus riche fermier de la Cornouaille. Jahoua l'aima. Il est jeune, riche et beau garçon. Jamais je n'avais pu rêver un gars plus fortuné pour lui donner Yvonne. Quand il vint me parler et me dire qu'il voulait m'appeler son père, je fis venir ma fille et l'interrogeai. Yvonne l'aimait aussi. La pauvre enfant s'était aperçue que ce qu'elle avait ressenti jadis pour Keinec n'était qu'une affection toute fraternelle.
«Que devais-je faire?... Pouvais-je hésiter à assurer le bonheur d'Yvonne et de Jahoua? Ils devinrent promis: ils étaient heureux tous deux. Il y a deux mois seulement, Keinec revint au pays. Le pauvre gars apprit par d'autres qu'Yvonne était fiancée. Il ne chercha pas à me voir; il n'adressa pas un reproche à Yvonne. Je le croyais reparti de nouveau, lorsque, tout à l'heure, la petiote vient de me dire que c'était lui qui avait sauvé _le Jean-Louis_. S'il a sauvé le lougre, vois-tu, recteur, c'est qu'il savait bien qu'Yvonne était à bord, et c'est qu'il aime toujours Yvonne!...
«Maintenant, ma fille se marie dans sept jours. J'estime Jahoua et mon Yvonne aime son promis. Voilà, recteur ce qui me fait souffrir et m'inquiète. J'ai peur que le pauvre Keinec ne soit malheureux et qu'il ne fasse un coup de désespoir, car je l'aime, ce gars, et pourtant je ne peux pas forcer ma fille. Dis, à présent que tu sais tout, que dois-je faire?»
Le recteur réfléchit pendant quelques secondes. Il allait parler, lorsqu'une ombre opaque vint s'interposer entre la lueur jetée par le feu qui brûlait sur la grande place et la petite fenêtre auprès de laquelle causaient les deux vieillards. Un homme, caché sous l'appui de cette fenêtre et qui avait tout entendu, s'était dressé brusquement. Le recteur fit un mouvement de surprise. Yvon, reconnaissant le nouveau venu pour un ami, lui tendit vivement la main.
--C'est toi, Marcof! dit-il. Pourquoi n'entres-tu pas, mon gars?
--Parce que au moment où j'allais entrer chez vous, j'ai aperçu Keinec qui rôdait au bout du village, et que je ne voulais pas le perdre de vue. Maintenant je vous dirai, Yvon, et à vous aussi, monsieur le recteur, que c'est dans la crainte que mon nom prononcé tout haut ne parvint à l'oreille de Keinec, que je me suis blotti sous la fenêtre et que j'ai entendu toute votre conversation. Au reste, c'est le bon Dieu qui l'a voulu sans doute, car je venais vous parler à tous deux d'Yvonne et de Jahoua.
--Et Keinec? demanda Yvon.
--Keinec a gagné la montagne, c'est pourquoi je me suis montré....
--Qu'avez-vous à nous dire, Marcof? fit le recteur dès que le marin eut franchi le seuil de la porte.
--Des choses graves, très-graves. D'abord, j'ai peur que le pauvre Keinec ne soit fou!
--Comment cela?
--Il aime toujours Yvonne; et votre vieil ami ne s'est pas trompé en redoutant un coup de désespoir.
--Keinec voudrait-il se tuer? demanda le digne pasteur avec anxiété.
--Peut-être bien; mais avant tout, il tuera Jahoua, c'est moi qui vous le dis!...
Marcof n'osa pas exprimer toute sa pensée devant le père de la jeune Bretonne, mais il ajouta à part lui:
--Et, bien sûr, il tuera Yvonne!...
VI
PHILIPPE DE LOC-RONAN.
Entre Fouesnan et Quimper, sur les rives de l'Odet, au sommet d'une colline dominant le pays, s'élevait jadis un château seigneurial dont il ne reste aujourd'hui que des ruines pittoresques. A l'époque vers laquelle nous avons fait remonter nos lecteurs, c'est-à-dire au milieu de l'année 1791, ce château, planté fièrement sur le roc comme l'aire d'un aigle, dominait majestueusement les environs. Il appartenait à la famille des marquis de Loc-Ronan, dont il portait le nom et les armes. Les seigneurs de Loc-Ronan étaient de vieux gentilshommes bretons, compromis dans toutes les conspirations qui avaient eu pour but de conserver ou de rétablir les droits féodaux, et qui, trop puissants pour ne pas être charitables, trop véritablement nobles pour ne pas être simples, trop Bretons pour ne pas être braves, étaient adorés dans le pays.
Le dernier marquis de Loc-Ronan était veuf depuis plusieurs années. Jeune encore, âgé de quarante ans à peine, il avait quitté complètement Versailles et s'était retiré dans ses terres. Jadis grand chasseur, il avait déserté les bois. Une profonde mélancolie semblait l'accabler. Recherchant la solitude, évitant soigneusement le bruit des fêtes, n'allant nulle part et ne recevant personne, le marquis vivait entouré de quelques vieux serviteurs, dans le château où avaient vécu ses pères. Quelquefois, mais rarement, les paysans le rencontraient chevauchant sur un bidet du pays. Alors les bonnes gens ôtaient respectueusement leurs grands chapeaux, s'inclinaient humblement et saluaient leur seigneur d'un:
--Dieu soit avec vous, monseigneur le marquis!
--Et qu'il ne t'abandonne jamais, mon gars! répondait invariablement le gentilhomme en ôtant lui-même son chapeau pour rendre le salut à son vassal, circonstance qui faisait qu'à dix lieues à la ronde, il n'y avait pas un paysan qui ne se fût détourné volontiers d'une lieue de sa route pour recevoir un si grand honneur.
Dans les mauvaises années, loin de tourmenter ses vasseaux, le marquis leur remettait leurs fermages et leur venait encore en aide. Rempli d'une piété bien entendue, il ne manquait pas un office et partageait son banc seigneurial avec les vieillards, auxquels il serrait la main.
Au moment où nous pénétrons dans le château, le gentilhomme, retiré dans une petite pièce située dans une des tourelles, était en train de consulter deux énormes manuscrits in-folio placés sur une table en vieux chêne admirablement travaillée. Cette petite pièce, formant bibliothèque, était le séjour favori du marquis. Éclairée par une seule fenêtre en ogive, de laquelle on découvrait les falaises d'abord, la pleine mer ensuite, elle était garnie de boiseries sculptées. D'épais rideaux et des portières en tapisseries masquaient la fenêtre et les portes.
Une cheminée armoriée, petite pour l'époque, mais sous le manteau de laquelle on pouvait néanmoins s'asseoir, faisait face à la porte d'entrée donnant sur l'escalier. Quatre corps de bibliothèques, ployant sous la charge des livres qui y étaient entassés, ornaient les boiseries. Près de la fenêtre se trouvait la petite table.
Le marquis était un homme de quarante ans environ. Sa taille élevée, noble et majestueuse, n'était nullement dépourvue de grâce. Son front haut, ombragé par une épaisse chevelure brune (depuis son retour en Bretagne le marquis ne portait plus la poudre), son front haut, indiquait une vaste intelligence, comme ses yeux grands et sérieux décelaient une réelle profondeur de jugement. Ses extrémités étaient de bonne race; et sa main surtout, blanche et fine, eût fait envie à plus d'une grande dame.
L'ensemble de la physionomie de M. de Loc-Ronan inspirait tout d'abord le respect et la confiance; mais l'expression de ce beau visage était si profondément soucieuse et mélancolique, qu'on se sentait malgré soi attristé en le contemplant.
Une heure et demie du matin venait de sonner. La tempête entièrement dissipée avait fait place à un calme profond, troublé seulement par le mugissement sourd et monotone des flots se brisant contre les rochers. La lune, débarrassée de son rempart de nuages, étincelait comme un disque d'argent au milieu de son cortége d'étoiles. Le vent, s'affaiblissant d'instants en instants, ne soufflait plus que par courtes rafales.
Le marquis, plongé dans sa lecture, offrait la complète immobilité d'une statue. La fenêtre ouverte laissait librement pénétrer les rayons blancs de la lune, qui venaient livrer un combat inoffensif aux faibles rayons d'une lampe placée sur la petite table. En entendant le marteau de la pendule frapper sur le timbre, le marquis leva la tête.
--Une heure et demie, murmura-t-il. Il tarde bien!
Puis prenant un sifflet en or posé à côté des livres, il le porta à ses lèvres et en tira un son aigu. La porte s'ouvrit aussitôt, et un homme de quarante à cinquante ans parut sur le seuil.
--Jocelyn, fit le marquis en se levant, tu as été à Penmarckh?
--Oui, monseigneur.
--Il t'a dit qu'il viendrait!
--Cette nuit même.
--Il tarde bien!
--Monseigneur veut-il que je retourne à Penmarckh?
--Non, mon bon Jocelyn; ce serait trop de fatigue.
--Qu'importe?
--Il m'importe beaucoup! Je n'entends pas que tu abuses de tes forces!... J'ai besoin que tu vives, Jocelyn; tu le sais bien.
--Monseigneur, encore cette pensée qui vous occupe?
--Elle m'occupera toujours, mon vieil ami.
--Monseigneur, il est bien tard, fit observer Jocelyn après un moment de silence, et en cherchant évidemment à détourner le cours des idées de son maître; ne voulez-vous pas prendre un peu de repos?
--Impossible! J'attends celui que tu as été chercher.
--Monseigneur! j'entends la cloche de la grille; c'est lui sans doute.
--Eh bien! va vite, et introduis-le sans tarder.
Jocelyn sortit, et le marquis, refermant son in-folio, le replaça dans les rayons de la bibliothèque. A peine avait-il achevé, qu'un homme, enveloppé dans un caban de matelot en toile cirée, parut sur le seuil. Il salua le marquis avec aisance, entra, referma la petite porte, fit retomber la lourde portière, ôta vivement son caban qu'il jeta à terre, et, s'avançant vers le marquis, il lui prit la main et voulut la baiser. Le marquis retira vivement cette main, et attira le nouveau venu sur sa poitrine.
--Êtes-vous fou, Marcof? dit-il.
--Non, monseigneur, répondit le marin, car c'était lui qui venait d'entrer; non, monseigneur, je ne suis pas fou; mais il s'en faut de bien peu, car vos bontés pour moi me feront perdre la tête!
--N'êtes-vous pas mon ami?
--Oh! monseigneur!
--Eh! mon cher Marcof, qui donc mieux que vous a mérité ce titre? Vous m'avez quatre fois sauvé la vie; vous avez reçu deux blessures en me couvrant de votre corps, lorsque nous faisions ensemble la guerre d'Amérique. Vous m'avez donné la moitié de votre pain lorsque nous ne savions pas si nous en aurions le lendemain. Vous n'avez jamais trahi un secret duquel dépend mon honneur, et dont le hasard vous a fait dépositaire. Que diable un homme peut-il faire de plus pour un autre homme? et, en vous appelant mon ami, ne l'oubliez pas, c'est moi seul qui dois être fier de votre affection!...
Marcof porta vivement la main à ses yeux et essuya une larme.
--Au nom du ciel! dit-il en frappant du pied, ne parlez donc jamais de toutes ces choses passées qui n'en valent pas la peine, et qui peut-être vous compromettraient si elles étaient entendues.
--Nous sommes seuls ici, répondit lentement le marquis. Donc, plus de gêne! Frère, embrasse-moi.
Marcof lança autour de lui un coup d'oeil rapide. Pour plus de précaution, il poussa la fenêtre, et, serrant vivement et à deux reprises le marquis dans ses bras, il l'embrassa en murmurant:
--Oui, mon bon Philippe, j'avais besoin de te voir.
Les deux hommes, se reculant un peu en se tenant par la main, demeurèrent pendant quelques minutes immobiles en face l'un de l'autre. Leurs bouches étaient muettes, leurs regards seuls lançaient des éclairs joyeux.
VII
UN SECRET DE FAMILLE.
Marcof fut le premier qui parvint à dominer les sensations tumultueuses qui agitaient son coeur. Il prit un siége, s'assit, et, après avoir encore passé une fois la main sur ses yeux:
--Assieds-toi, Philippe, dit-il à voix basse, et, pour Dieu! remets-toi; si quelqu'un de tes gens entrait, notre secret ne serait plus à nous seuls.
--Jocelyn veille, répondit le marquis.
--Sans doute; mais Jocelyn ne sait rien et ne doit rien savoir.
--Tu te défies de lui?
--Quand il s'agit d'un secret pareil au nôtre, je me défie de moi-même.
--Et pourquoi donc éterniser ce secret?
--Parce qu'il le faut.
--Frère!
--Chut! fit vivement le marin en posant son doigt sur les lèvres du marquis. Il n'y a ici que deux hommes, dont l'un est le serviteur de l'autre. Le noble marquis de Loc-Ronan et Marcof le Malouin!
--Encore!
--Il le faut, vous dis-je, monseigneur; je vous en conjure!
--Soit donc!
--A la bonne heure! Maintenant occupons-nous de choses sérieuses.
--Mon cher Marcof, reprit le marquis après un silence, et en faisant un effort visible pour traiter son interlocuteur avec une indifférence apparente; mon cher Marcof, vous avez été à Paris dernièrement.
--Oui, monseigneur, et j'ai scrupuleusement suivi vos ordres.