Chapter 24
Keinec et Jahoua usaient leurs forces en se couchant sur les avirons sans pouvoir gagner sur le vent debout qui se carabinait de plus en plus, suivant l'expression des matelots. Marcof était trop bon marin pour ne pas reconnaître qu'il deviendrait bientôt impossible de lutter contre la brise. Risquer de faire sombrer le canot eût été l'acte d'un fou.
--Il faut retourner à Penmarckh! dit-il.
--Retourner! s'écrièrent ensemble les deux jeunes gens.
--Eh! sans doute! que voulez-vous faire? Bientôt nous reculerons au lieu d'avancer. Virons de bord et retournons au _Jean-Louis_. La brise nous y portera promptement. Je ferai armer le grand canot; je prendrai avec nous douze hommes, et alors nous gagnerons sur le vent.
Keinec interrogea le ciel et poussa un profond soupir.
--Allons par terre! dit Jahoua.
--Nous arriverons une heure plus tard, répondit Marcof.
--Alors virons de bord.
--C'est ton avis, Keinec?
--Oui.
--Armez les deux avirons à tribord et attendons, car nous allons virer sons le vent, et la lame commence à être forte.
Ces ordres exécutés, l'embarcation, obéissant à l'impulsion du gouvernail, présenta d'abord le travers à la brise, puis tourna vivement sur elle-même.
--Larguez la toile mes gars, et laissons courir, dit Marcof.
Trois quarts d'heure ne s'étaient pas écoulés que le canot accostait le lougre. Le soleil s'élevait rapidement sur l'horizon. Marcof fit armer le grand canot, commanda les canotiers de service, et sans prendre le temps de descendre à terre il fit pousser au large.
La nouvelle embarcation était vaste et spacieuse, et pouvait aisément contenir trente hommes. Tenant admirablement la mer, et enlevée par douze avirons habilement maniés, elle luttait avec avantage contre le vent. Néanmoins, ce ne fut que vers l'approche de la nuit qu'elle parvint à gagner Audierne.
L'entrée du canot dans le petit port vient donc correspondre au moment où Jocelyn venait de reconnaître le chevalier de Tessy et le comte de Fougueray dans les habitants mystérieux de l'aile droite de l'abbaye de Plogastel, au moment aussi où Hermosa plaçait devant Raphaël la carafe de Syracuse contenant le poison des Borgia. Marcof, Jahoua, et Keinec se séparèrent pour aller aux renseignements.
Partout ils interrogèrent. Partout ils racontèrent brièvement la disparition d'Yvonne. Nulle part ils ne purent obtenir une seule parole qui les mît sur la trace des ravisseurs. Les deux jeunes gens étaient en proie au plus violent désespoir. Marcof seul conservait sa raison.
--Fouillons le pays, dit-il.
--Mais il n'y a ni village ni château dans les environs! répondit Jahoua. Carfor nous aura trompés.
--Je ne le crois pas.
--L'abbaye de Plogastel est déserte, fit observer Keinec.
--Dirigeons-nous toujours vers l'abbaye. La forêt est voisine, et le comte de La Bourdonnaie aura peut-être été plus heureux que nous.
Jahoua secoua la tête.
--Je n'espère plus, dit-il.
--Ils auront gagné les îles anglaises, ajouta Keinec.
--Tonnerre! s'écria Marcof avec colère, le désespoir est bon pour les faibles! Restez donc ici. Si vous ne voulez plus continuer les recherches, je les ferai seul!
Et, jetant sa carabine sur son épaule, le marin se dirigea vers la campagne. Keinec et Jahoua s'élancèrent à sa suite. Arrivé à la porte d'une ferme voisine, Marcof s'arrêta.
--Tu dois avoir des amis dans ce pays? dit-il à Jahoua.
--Oui, répondit le fermier.
--Connais-tu le propriétaire de cette ferme?
--C'est Louis Kéric, mon cousin.
--Frappe alors, et demande des chevaux.
En voyant Marcof ferme et résolu, ses deux compagnons sentirent renaître une lueur d'espoir; Jahoua obéit vivement. Le fermier auquel il s'adressait mit son écurie à la disposition de son cousin. Trois bidets vigoureux furent lestement sellés et bridés. Les trois hommes partirent au galop. Dix heures du soir sonnaient à l'église d'Audierne à l'instant où ils s'élançaient dans la direction de l'abbaye. Marcof était en tête.
Arrivés à la moitié environ du chemin qu'ils avaient à parcourir pour atteindre l'abbaye de Plogastel, les trois cavaliers, qui suivaient au galop la route bordée de genêts, entendirent un sifflement aigu retentir à peu de distance. Marcof étendit vivement la main.
--Halte! dit-il en retenant son cheval.
--Pourquoi nous arrêter? demanda Keinec.
--Parce que nos amis pourraient nous prendre pour des ennemis et tirer sur nos chevaux. Attendez!
Le marin répondit par un sifflement semblable à celui qu'il avait entendu, puis il l'accompagna du cri delà chouette.
Alors il mit pied à terre.
--Tiens mon cheval, dit-il à Jahoua. Et il s'approcha des genêts. Deux ou trois hommes apparurent de chaque côté de la route.
--Fleur-de-Chêne! dit Marcof en reconnaissant l'un d'eux.
--Capitaine! répondit le paysan en saluant avec respect.
--Avez-vous des prisonniers?
--Aucun encore.
--Tonnerre! s'écria le marin en laissant échapper un geste d'impatience furieuse. Vous veillez cependant?
--Tous les genêts sont gardés.
--Et les routes?
--Surveillées.
--Où est M. le comte?
--Dans la forêt.
--Bien, j'y vais. Donne le signal pour qu'on laisse continuer notre route, car nous n'avons pas le temps de nous arrêter.
Fleur-de-Chêne prit une petite corne de berger suspendue à son cou et en tira un son plaintif. Le même bruit fut répété quatre fois, affaibli successivement par la distance.
--Vous pouvez partir, dit le paysan.
--Et toi, veille attentivement.
Marcof se remit en selle, et les trois hommes continuèrent leur route en activant encore les allures de leurs chevaux. Bientôt ils atteignirent l'endroit où se soudait au chemin qu'ils parcouraient l'embranchement de celui conduisant à Brest.
--Continuons, dit Jahoua en voyant Marcof hésiter.
--Non, répondit le marin. Peut-être se sont-ils réfugiés dans l'abbaye, et alors ils doivent garder l'entrée de la route. Prenons celle de Brest, nous traverserons les genêts en mettant pied à terre, et nous pénétrerons en escaladant les murs de clôture du jardin. De ce côté, on ne nous attendra pas.
--Au galop! fit Keinec en s'élançant sur la route indiquée.
Bien évidemment le hasard protégeait Diégo, car, sans la réflexion de Marcof, les trois cavaliers, continuant droit devant eux, se fussent trouvés face à face avec le comte et Hermosa, qui quittaient en ce moment l'abbaye après le meurtre de Raphaël.
XVIII
LE MOURANT.
Après avoir fourni une course rapide, accomplie dans le plus profond silence, Marcof Keinec et Jahoua atteignirent les genêts. De l'autre côté, on apercevait les clochetons aigus, les tourelles gothiques et les toits aux corniches sculptées de l'abbaye de Plogastel, qui, plus sombres encore que le ciel noir, se détachaient au milieu des ténèbres.
Marcof et ses deux compagnons entrèrent dans les genêts. Mettant tous trois pied à terre, ils attachèrent solidement les brides de leur monture à un bouquet de vieux saules qui se dressait à peu de distance de la route. Puis ils s'enfoncèrent dans la direction de l'abbaye, se frayant un chemin au milieu des hautes plantes dont les rameaux anguleux se rejoignaient en arceaux au-dessus de leurs têtes bientôt ils atteignirent le mur du jardin.
Ce mur très-élevé eût rendu l'escalade assez difficile, si le temps et la négligence des employés de la communauté n'eussent laissé à la pluie le soin d'établir de petites brèches praticables pour des gens même moins agiles que les deux marins. Marcof et Keinec furent bientôt sur l'arête du mur et aidèrent Jahoua à les rejoindre. Tous trois sautèrent ensemble dans le jardin parfaitement désert, à l'extrémité duquel se dressait la façade noire du bâtiment.
Ils traversèrent le petit parc dans toute sa longueur et examinèrent attentivement l'abbaye. Aucune lumière révélatrice ne brillait aux fenêtres de ce côté.
--L'abbaye est déserte! murmura Jahoua.
--Allons dans la cour! répondit Marcof.
Ils pénétrèrent dans le rez-de-chaussée du couvent à l'aide d'une croisée entr'ouverte.
--Puis, traversant en silence les cellules et le corridor, ils se trouvèrent au pied de l'escalier.
--Il y a de la lumière au premier étage! fit Keinec à voix basse, en désignant de la main une faible lueur qui rayonnait doucement au-dessus de sa tête.
--Montons, répondit Marcof.
--Je garde la porte ajouta Jahoua; vous m'appellerez si besoin est.
Marcof et Keinec gravirent les marches de pierre de l'escalier. Arrivés sur le palier du premier étage, ils s'arrêtèrent indécis et hésitants. Un long corridor se présentait à eux.
A droite une porte ouverte donnait accès dans une pièce éclairée. C'était la chambre d'Hermosa, que, dans leur précipitation, les deux misérables n'avaient pas pris soin de refermer. Marcof s'avança vivement.
--Personne! dit-il.
--Personne! répéta Keinec étonné.
Ils ressortirent. A quelques pas plus loin, dans le corridor, se présenta une seconde porte, fermée cette fois, mais sous laquelle passait une traînée de lumière. Marcof et Keinec écoutèrent, lis entendirent un soupir, une sorte de plainte douloureuse ressemblant au râle d'un agonisant.
--Cette chambre est habitée, murmura le jeune homme.
--Entrons! répondit Marcof sans hésitation.
La porte résista.
--Elle est fermée en dedans! reprit Keinec.
--Mais, on dirait entendre les plaintes d'un mourant. Écoute!...
--C'est vrai!
--Eh bien! enfonçons la porte.
--Frappe!
Keinec, d'un violent coup de hache, fit sauter la serrure. La porte s'ouvrit, mais ils demeurèrent tous deux immobiles sur le seuil. Ils venaient d'apercevoir un horrible spectacle.
Cette cellule était celle dans laquelle expirait le chevalier de Tessy. Diégo, on s'en souvient peut-être, avait renversé les candélabres. Raphaël, seul et se sentant mourir, s'était traîné sur les dalles et était parvenu à allumer une bougie. Mais sa main vacillante n'avait pu achever son oeuvre. La bougie enflammée s'était renversée sur la table et avait communiqué le feu à la nappe. La flamme, brûlant lentement, avait gagné les draperies des fenêtres. Raphaël, en proie aux douleurs que lui causait le poison, se sentait étouffer par les tourbillons de fumée qui emplissaient la chambre. Dans les convulsions de son agonie, il avait renversé la table et le feu avait atteint ses vêtement. Incapable de tenter un effort pour se relever, il subissait une torture épouvantable. Ses jambes étaient couvertes d'horribles brûlures, et au moment où Marcof et Keinec pénétrèrent dans la pièce sur le plancher de laquelle il gisait, le feu gagnait son habit.
Marcof s'élança, brisa la fenêtre, arracha les rideaux à demi consumés et les jeta au dehors. Keinec, pendant ce temps, avait saisi un seau d'argent dans lequel Jasmin avait fait frapper du champagne, et en versait le contenu sur Raphaël. Puis, aidé par le marin, il transporta le mourant dans la chambre d'Hermosa.
--Cet homme se meurt et est incapable de nous donner aucun renseignement, dit Marcof après avoir déposé Raphaël sur un divan. Il y a eu un crime commis ici; tout nous porte à le croire. Fouillons l'abbaye, Keinec, et peut-être découvrirons-nous ce que nous cherchons.
Keinec pour toute réponse saisit un candélabre chargé de bougies et s'élança au dehors. Marcof redescendit près de Jahoua.
Tous deux fermèrent soigneusement la porte d'entrée, en retirèrent la clé, et, remontant au premier étage, ils se séparèrent pour parcourir, chacun d'un côté différent, le dédale des corridors et des cellules. Mais ce fut en vain qu'ils fouillèrent le couvent depuis le premier étage jusqu'aux combles, ils ne découvrirent rien.
Jahoua, qui était redescendu et pénétrait successivement dans les cellules, poussa tout à coup un cri terrible. Keinec et Marcof accoururent. Ils trouvèrent le fermier à genoux dans la chambre de l'abbesse et tenant entre ses mains une petite croix d'or.
--Qu'y a-t-il? s'écria Marcof.
--Cette croix! répondit Jahoua.
--Eh bien!
--C'est celle d'Yvonne.
--En es-tu certain fit Keinec en bondissant.
--Oui! c'est sur cette croix qu'Yvonne priait à bord du lougre pendant la tempête. Elle la portait toujours à son cou.
--Alors! on l'avait conduite ici? dit Marcof.
--Qu'est-elle devenue?
--L'abbaye est déserte!
--On l'aura enlevée de nouveau.
--Mon Dieu! où l'aura-t-on conduite?
--L'homme que nous avons trouvé nous le dira! s'écria Keinec.
Et tous trois se précipitèrent vers la chambre d'Hermosa. Raphaël n'avait pas fait un seul mouvement; seulement le râle était devenu plus sourd et bientôt même il cessa tout à fait.
--Il est mort! fit Jahoua.
Marcof lui posa la main sur le coeur.
--Pas encore, répondit-il; mais il n'en vaut guère mieux.
--Comment le faire parler?
--Fouille-le, Keinec; peut-être trouverons-nous quelque indice.
Keinec arracha l'habit et la veste qui couvraient Raphaël. Il plongea ses mains frémissantes dans les poches, et en retira un papier.
--Donne s'écria Marcof en le lui arrachant.
C'était une lettre. Le marin l'ouvrit rapidement.
--L'écriture de Carfor! fit-il.
--Lis! dit Keinec.
--Adressée au chevalier de Tessy! continua Marcof.
--Celui qui a enlevé Yvonne! s'écrièrent les deux jeunes gens.
--Cet homme est le chevalier de Tessy, alors?
--Je tiens donc l'un de ces misérables! murmura Marcof avec une joie féroce.
Tous trois d'un même mouvement soulevèrent Raphaël.
--Il faut lui donner la force de parler! s'écria Jahoua; que nous sachions ce qu'il a fait d'Yvonne et ce qui s'est passé ici, dussions-nous pour cela hâter sa mort.
Raphaël fit un mouvement. Il porta la main à sa poitrine et à sa gorge, et balbutia quelques mots qu'il fut impossible de comprendre.
--Il veut boire dit Marcof en interprétant le geste dû mourant.
Jahoua descendit et remonta bientôt, apportant un vase plein d'eau fraîche qu'il approcha de la bouche du chevalier. Raphaël y trempa ses lèvres et parut éprouver un peu de bien-être. Keinec le soutenait. Les lumières des bougies frappaient en plein sur la figure décomposée du misérable. Marcof porta la main à son front.
--C'est étrange! murmura-t-il.
--Qu'est-ce donc? demanda Keinec.
Marcof ne lui répondit pas, mais, prenant un flambeau, il l'approcha du visage de Raphaël pour mieux en examiner les traits.
--C'est étrange! répéta-t-il, il me semble reconnaître cet homme! et j'ai beau fouiller dans mes souvenirs, je ne puis me rappeler positivement à quelle époque ni dans quelles circonstances je l'ai rencontré.
--N'est-ce donc pas là le chevalier de Tessy? s'écria Jahoua.
--Je l'ignore, répondit Marcof, et cependant cette lettre porte bien ce nom et semble lui appartenir.
--Je crois qu'il a fait un mouvement! dit Keinec.
--Alors nous allons savoir qui il est.
Et tous trois se rapprochèrent du moribond, Marcof de plus en plus singulièrement préoccupé, Keinec et Jahoua poussés par l'unique désir d'apprendre de cet homme ce qu'était devenue la jeune fille qu'ils aimaient tous deux.
XIX
LA FORÊT DE PLOGASTEL.
Raphaël sembla reprendre un peu de force. Il entendait déjà, mais il ne voyait pas encore. Il éprouvait cette courte absence de douleurs qui précède le dernier moment.
--Vous êtes le chevalier de Tessy, n'est-ce pas? demanda Marcof.
Raphaël fit un effort. Un «oui» bien faible vint expirer sur ses lèvres.
--Qu'as-tu fait d'Yvonne? s'écria Keinec.
--Yvonne... balbutia le mourant.
--Oui. Yvonne que tu as enlevée, misérable, dit Jahoua. Réponds vite! qu'en as-tu fait?
--Il m'a empoisonné! fit Raphaël en suivant le cours de ses pensées sans paraître avoir compris ce que lui demandait le fermier.
--Empoisonné? s'écria Marcof.
--Oui, empoisonné! «L'aqua-tofana!» la fiole que lui avait donnée...
Raphaël ne put achever: de nouvelles douleurs crispaient ses traits bouleversés. Marcof lui secoua le bras.
--Qui t'a empoisonné? dit-il à voix basse.
--Lui...
--Qui, lui?
--Oh!... J'étouffe!... Je brûle!... A moi! balbutia le malheureux en se tordant.
--Mon Dieu! nous ne saurons rien!... s'écria Jahoua avec désespoir.
--Que faire? il va mourir! dit Keinec. Marcof, viens à notre aide!
--Marcof?... répéta Raphaël que ce nom prononcé parut faire revenir à lui. Marcof!
--Me connais-tu donc?
--Oui...
--Alors, réponds-moi. Où est Yvonne?
--Oh! tu me vengeras! fit Raphaël en se cramponnant au bras du marin, tu me vengeras!...
--Mais, de qui?
--De lui.... de celui qui... m'a assassiné.
--Son nom?
--Oh!... je ne puis... J'étouffe trop... je...
Et Raphaël, portant les mains à sa poitrine arracha ses vêtements et s'enfonça les ongles dans les chairs.
--Yvonne! Yvonne! s'écria Keinec.
--Je ne sais pas, répondit le mourant.
--Que s'est-il donc passé ici? fit Marcof en regardant autour de lui.
Puis revenant à Raphaël:
--Qui était avec toi ici?
--Lui.
--Mais qui donc? le comte de Fougueray peut-être?
--Oui.
--C'est lui qui t'a empoisonné?
--Oui.
--Ton frère! s'écria le marin en reculant d'épouvante. Raphaël se dressa sur son séant.
--Ce n'est pas mon frère! dit-il d'une voix nette.
--Que dis-tu? fit Marcof en s'élançant près de lui.
--La vérité!
--Oh! je te reconnais! je te reconnais! Je t'ai vu dans les Abruzzes!
Raphaël regarda Marcof avec des yeux hagards.
--Ton nom! s'écria le marin.
--Raphaël! Venge-moi! venge-moi! Je vais tout te dire. Tu sauras la vérité... tu les livreras à la justice... Elle n'est pas notre soeur... c'est sa maîtresse à lui... à...
Raphaël s'arrêta. Il demeura quelques secondes la bouche entr'ouverte comme s'il allait prononcer un mot, puis il retomba sur le divan, et se roidit dans une convulsion suprême.
--Il est mort! s'écria Keinec.
--Mort! répéta Marcof avec stupeur.
--Mort! Et nous ne savons rien! fit Jahoua en se tordant les mains.
Les trois hommes se regardèrent. En ce moment, le bruit d'une détonation lointaine arriva jusqu'à eux par la fenêtre ouverte. Cette détonation fut suivie de plusieurs autres; puis tout rentra dans le silence.
--Qu'est-ce cela? fit Keinec.
Marcof, sans répondre, s'élança vers la fenêtre. Il écouta attentivement: deux nouveaux coups de feu firent encore résonner les échos, et ces coups de feu furent suivis rapidement d'un sifflement aigu et du son d'une corne.
--Partons! dit-il brusquement; partons! Nos amis viennent d'arrêter quelqu'un! Peut-être est-ce l'autre, son complice, son meurtrier qu'ils ont pris! Hâtons-nous. Cet homme est bien mort! continua-t-il en s'approchant de Raphaël. Le couvent est désert, allons à la forêt.
Tous trois quittèrent vivement l'abbaye. La forêt de Plogastel était proche; ils y arrivèrent rapidement en passant au milieu des embuscades royalistes. Marcof se fit reconnaître des paysans et demanda un guide pour le conduire vers le comte de La Bourdonnaie. Le chef des royalistes était assis au pied d'un chêne gigantesque situé au centre d'un vaste carrefour vers lequel rayonnaient quatre routes différentes. Debout, près de lui, appuyé sur son fusil, se tenait un homme de taille moyenne, mais dont l'extérieur décelait une force musculaire peu commune. Cet homme était M. de Boishardy.
Marcof laissa Keinec et Jahoua à quelque distance, et s'avança seul vers les deux chefs qui paraissaient plongés dans une conversation des plus attachantes et des plus sérieuses. M. de Boishardy parlait; M. de La Bourdonnaie écoutait. A la vue de Marcof, le narrateur s'interrompit pour lui tendre familièrement la main.
--Vos hommes viennent de faire des prisonniers? demanda le marin en se tournant vers le comte de La Bourdonnaie, après avoir répondu au salut amical qui lui était adressé.
--Oui, répondit le royaliste; j'ai entendu les coups do feu et le signal.
--Où sont-ils?
--On va les amener ici.
--Bien! Je les attendrai près de vous si toutefois je ne suis pas un tiers importun.
--Nullement, mon cher Marcof. Vous arrivez, au contraire, dans un moment favorable. Il n'y a pas de secret entre nous, et M. de Boishardy me rapportait des nouvelles des plus graves.
--Des nouvelles de Paris? demanda Marcof.
--Oui, répondit de Boishardy. Je les ai reçues il y a quatre heures à peine, et j'ai fait quinze lieues pour venir vous les communiquer.
--Sont-elles donc si importantes?
--Vous allez en juger, mon cher. Depuis votre départ de la capitale il s'y est passé d'étranges choses. Écoutez.
Et Boishardy, prenant une liasse de lettres et de papiers qu'il avait posés sur un tronc d'arbre renversé, placé à côté de lui, se mit à les parcourir rapidement tout en s'adressant à ses deux auditeurs.
--Nos dernières nouvelles, vous le savez, étaient à la date du 26 mai dernier. Voici celles qui leur font suite: «Le 5 juin l'Assemblée nationale a ôté au roi le plus beau de ses droits, celui de faire grâce. Le 6, le roi et la famille royale, qui allaient monter en voiture pour accomplir une promenade, se sont vus contraints à rentrer aux Tuileries sous les menaces du peuple ameuté. Le 10, une nouvelle publication du «_Credo d'un bon Français_» a eu lieu dans plusieurs journaux, et a excité encore la fureur populaire. Vous vous rappelez cette pièce ridiculement fatale qui, en février dernier, a accompagné et peut-être causé la tentative de ces braves coeurs que les révolutionnaires ont cru flétrir en leur donnant le nom de «chevaliers du Poignard?»
--Parbleu! dit Marcof, je sais encore par coeur ce credo dont vous parlez. Le voici tel que je l'ai appris: «Je crois en un roi, descendu de son trône pour nous, qui étant venu au sein de la capitale par l'opération d'un général, s'est fait homme, qui a permis que son pouvoir royal fût mis dans le tombeau; mais qui ressuscitera bientôt...»
--Précisément, interrompit Boishardy. Eh bien! cette seconde publication a fait plus de mal encore peut-être que la première. «Pour se venger du dévouement dont faisaient preuve un grand nombre de sujets fidèles, le peuple, perfidement conseillé, a abreuvé d'outrages notre malheureux prince, sous les fenêtres duquel les chansons insultantes retentissaient à toute heure. Enfin, le 20 juin, le roi prit un parti énergique que lui conseillaient depuis longtemps ses frères et les émigrés. A la nuit fermée, il a quitté secrètement les Tuileries, et, accompagné de la reine, du dauphin, de Madame Royale, de madame Élisabeth et de madame de Tourzel, gouvernante des enfants de France, il s'est élancé sur la route de Montmédy. Une heure plus tard MONSIEUR et MADAME partaient du Luxembourg pour gagner la frontière des Pays-Bas.
--Quoi! s'écria Marcof stupéfait, le roi abandonne sa propre cause? Il quitte Paris, il quitte la France peut-être?
--Telle était son intention effectivement, dit le comte de La Bourdonnaie; car M. de Bouillé, à la tête du régiment de Royal-Allemand, était parti de Metz pour aller au-devant du roi et protéger sa fuite.
--Eh bien! ne l'a-t-il donc pas fait?
--Il n'a pu le faire!
--Quoi! le roi est revenu?
--Oui, dit Boishardy; mais revenu par force. Reconnu à Sainte-Menehould par le maître de postes Drouet, il a été arrêté à Varennes par les soins de Sauze, procureur de la commune, et par Rouneuf, l'aide-de-camp de Lafayette, envoyé de Paris en toute diligence.
--Le roi arrêté! dit Marcof avec une stupeur profonde.
--Oui, arrêté! et écroué le 25 dans son propre palais, interrogé comme un criminel par des commissaires de l'Assemblée, et gardé à vue ainsi que sa famille, par les soldats révolutionnaires!
Marcof laissa échapper un énergique juron, et fit craquer, par un mouvement involontaire, la batterie de sa carabine.