Marcof le Malouin

Chapter 23

Chapter 233,783 wordsPublic domain

Marcof, pour ne pas être embarrassé dans ses mouvements, déposa sa carabine contre le rocher, affermit les pistolets passés dans sa ceinture, et consolida, par un double tour, la petite chaîne qui, suivant son habitude, suspendait sa hache à son poignet droit. Posant son pied dans les crevasses, s'accrochant aux aspérités des falaises, s'aidant, enfin, de tout ce qu'il rencontrait, il entreprit l'ascension périlleuse, et gagna la crête des rochers avec une merveilleuse agilité.

Une fois sur les falaises, il se jeta dans les genêts qui s'élevaient à quelque distance. Puis il écouta avec une profonde et scrupuleuse attention. Ce bruit vague qui règne dans la solitude arriva seul jusqu'à lui. Alors portant ses deux mains à sa bouche pour mieux conduire le son, il imita le cri de la chouette.

Trois fois, à intervalles égaux, il répéta le même cri. Après quelques secondes de silence, un sifflement aigu et cadencé se fit entendre au loin. Un rayon de joie illumina la figure de Marcof.

Dix minutes après le même sifflement se fit encore entendre, mais beaucoup plus rapproché. Marcof imita de nouveau le cri de l'oiseau de nuit et s'avança doucement dans les genêts en les fouillant du regard. Bientôt il vit les genêts s'agiter faiblement; puis l'extrémité du canon d'un fusil écarter les plantes.

Marcof fit un pas en avant et se trouva face à face avec un homme de haute taille, portant le costume breton, et dont le large chapeau était constellé de médailles de sainteté, et orné d'une petite cocarde noire. Un étroit carré d'étoffe blanche, sur laquelle était gravée l'image du sacré coeur, se distinguait du côté gauche de sa veste. Quoique vêtu en simple paysan, cet homme avait dans toute sa personne un véritable cachet d'élégance. Sa figure mâle et belle inspirait l'intérêt et la confiance. Une large cicatrice, dont la teinte annonçait une blessure récemment fermée, partageait son front élevé, et donnait à sa figure un aspect guerrier plein de charme. En apercevant Marcof il lui tendit la main.

--Je ne vous croyais pas de retour? lui dit-il.

--Je suis arrivé hier, répondit le marin. Le pays de Vannes et celui de Tréguier sont en feu!

--Je le sais! Vous avez vu La Rouairie?

--Il m'a fait dire par un ami de Saint-Tady qu'il ne pouvait se rendre à Paimboeuf.

--Et Loc-Ronan?

--On dit que le marquis est mort! répondit Marcof.

--Tué, peut-être?

--Non; mort dans son lit.

--Un malheur pour nous, Marcof.

--Un véritable malheur, monsieur le comte.

--On s'est battu à Fouesnan? reprit l'inconnu après quelques minutes.

--Oui.

--Aujourd'hui, n'est-ce pas?

--Ce soir même.

--Vous y étiez?

--J'ai donné un coup de main aux gars.

--Qui les attaquait?

--Les gendarmes.

--A propos du recteur?

--Oui!

--Je l'aurais parié. L'arrêté du département nous servira à merveille. On dirait qu'ils prennent à tâche de tout faire pour seconder nos plans et nous envoyer des soldats. A l'heure où je vous parlé, dix communes sont déjà soulevées.

--Combien avez-vous d'hommes ici?

--Deux cents à peine.

--C'est peu.

--Boishardy doit m'en amener autant ce soir ou demain au plus tard.

--Vous occupez les genêts?

--Tous! Nous avons déjà attaqué deux convois destinés aux bataillons qui occupent Brest.

--Je ne savais pas que le premier coup de feu ait été tiré encore dans cette partie de la Cornouaille? dit Marcof avec un peu d'étonnement.

--Il l'a été avant-hier, et vous arrivez au bon moment, car maintenant la guerre va commencer dans toute la Bretagne.

--Je ne puis demeurer auprès de vous.

--Vous reprenez la mer?

--Je n'en sais rien encore.

--Aviez-vous quelque chose d'important à me communiquer cette nuit?

--Oui.

--Qu'est-ce donc?

--Jean Chouan était à Fouesnan ce soir même.

--Que venait-il faire?

--Engager les gars à quitter le village.

--Bien. Vous a-t-il chargé de quelque chose pour moi?

--Non.

--Et que voulez-vous ensuite, mon cher Marcof?

--Je vais vous le dire, monsieur le comte.

Et Marcof raconta brièvement l'histoire de l'enlèvement d'Yvonne.

--Tout me porte à croire, ajouta-t-il en terminant, que le comte de Fougueray et le chevalier de Tessy sont les deux hommes qui, vous le savez, se sont entretenus avec Carfor. L'un deux serait également l'auteur du rapt dont je viens de vous parler. Or, je crois important de vous emparer de ces deux hommes.

--Sans aucun doute.

--Je vais m'efforcer d'atteindre Carfor, et si je l'ai entre mes mains, je saurai le faire parler. Pendant ce temps, faites surveiller les côtes et les campagnes. Durant quelques jours, arrêtez tous ceux que vous ne connaîtrez pas pour faire partie des nôtres.

--Je le ferai.

--Gardez-les jusqu'à ce que nous nous soyons revus.

--Très-bien.

--Quand voulez-vous que nous nous rencontrions?

--Le plus tôt possible.

Marcof réfléchit.

--Après-demain, à la même heure, dans la forêt de Plogastel, près de l'abbaye, dit-il.

--J'y serai.

--Faites-y conduire les prisonniers, afin que nous puissions les interroger ensemble.

--C'est entendu.

--Adieu donc, monsieur le comte.

--Adieu et bonne chance, mon cher Marcof. Après-demain, Boishardy sera avec nous.

Et les deux hommes, échangeant un salut affectueux, se séparèrent. L'inconnu, pour s'enfoncer dans les genêts. Marcof, pour revenir à la falaise. Quelques minutes après, Marcof était de retour auprès de ses deux compagnons.

--Eh bien? demanda-t-il vivement.

--Rien encore, répondit Jahoua.

--Attendons!

--Mais le jour va venir! s'écria Keinec; nous perdons un temps précieux.

--Keinec a raison, ajouta Jahoua.

--Ne craignez rien, mes gars, répondit Marcof en les calmant du geste. Les côtes et les campagnes sont gardées. Si les ravisseurs d'Yvonne nous échappent à nous, ils n'échapperont pas à d'autres.

--A qui donc? fit Jahoua avec étonnement.

--A des amis à moi que je viens de prévenir.

--Des amis?

--Oui, sans doute. Je m'expliquerai plus tard.

--Pourquoi pas maintenant? dit Keinec.

--Parce que je ne suis pas assez sûr de vous deux.

--Je ne comprends pas vos paroles, Marcof.

--Tu ne comprends pas, mon brave fermier, ce qui se passe autour de toi? Écoutez-moi tous deux, et si vos réponses sont franches, nous nous entendrons vite. Vous avez vu ce soir ce qui a eu lieu à Fouesnan?

--Oui.

--Eh bien! dix communes se sont soulevées également à propos de leurs recteurs. Les paysans, traqués, se sont réfugiés dans les bois. Le pays de Vannes et celui de Tréguier sont en feu à l'heure qu'il est. Par toute la Bretagne la guerre éclate pour soutenir les droits du roi et ne reconnaître que sa puissance. Des chefs habiles et hardis conduisent les bandes qui, d'attaquées qu'elles étaient, attaquent à leur tour. Avant six mois peut-être, nous lutterons ouvertement contre les soldats bleus qui emprisonnent nos prêtres, détruisent nos moissons et incendient nos fermes. Dites-moi maintenant si, après avoir ramené Yvonne à son père, vous voudrez me suivre encore et combattre pour le roi et la religion?

--Je suis bon Breton, moi, répondit Jahoua; je n'abandonnerai pas les gars, et j'irai avec eux.

--Moi aussi, ajouta Keinec.

--C'est bien, fit Marcof. Quoi qu'il arrive, je vous conduirai après-demain à la forêt de Plogastel. Nous y trouverons M. de La Bourdonnaie.

--M. de La Bourdonnaie! s'écria Jahoua avec, étonnement et respect.

--Lui-même. Je viens de le voir, et c'est lui qui arrêtera ceux que nous cherchons, s'ils parviennent à nous échapper.

--Voici le jour, dit Keinec en désignant l'horizon.

--Et une barque qui double le promontoire, ajouta Marcof.

--C'est Carfor, sans doute, dit Jahoua.

--Est-ce ton canot, Keinec?

--Non.

--Alors, ce n'est pas le berger.

--Attends, Marcof! fit brusquement le jeune homme en arrêtant le marin par le bras. Voici une seconde barque, et cette fois c'est la mienne.

--Allons, tout va bien! répondit Marcof.

--Que devons-nous faire?

--Gagner la grotte et attendre. Nous le prendrons dans son terrier, dit vivement Jahoua.

--Oh! nous avons le temps, mon gars; Carfor a la marée contre lui. Il n'abordera pas avant deux heures d'ici.

--Demeurons dans notre embarcation. Nous sommes cachés par le rocher. Dès qu'il sera à terre, nous pourrons lui couper la retraite.

--Bien pensé, Keinec! et nous ferons comme tu le dis, répondit Marcof.

Les trois hommes effectivement entrèrent dans leur canot et attendirent. A l'horizon, à la lueur des premiers rayons du jour naissant, on voyait un point noir se détacher sur les vagues; mais il fallait l'oeil exercé d'un marin pour reconnaître une barque.

Le moment où Keinec avait signalé l'arrivée du canot monté par Carfor, du moins il le supposait, ce moment, disons-nous, correspondait à peu près à celui de l'entrée de Raphaël et de Diégo dans l'abbaye de Plogastel; car nos lecteurs se sont aperçus sans doute que pour revenir à Marcof et à ses deux compagnons, nous les avions fait rétrograder de vingt-quatre heures. Keinec ne s'était pas trompé dans la supposition qu'il avait faite. C'était effectivement Ian Carfor qui, après avoir quitté le comte de Fougueray et le chevalier de Tessy près d'Audierne, avait remis à la voile pour regagner la baie des Trépassés.

Après avoir doublé le promontoire, le vent changeant brusquement de direction et venant de terre, le sorcier s'était vu contraint de carguer sa voile et de prendre les avirons. Aussi avançait-il lentement, et Marcof n'avait-il pas eu tort en annonçant à Jahoua que celui qu'ils attendaient tous trois ne toucherait pas la terre avant deux heures écoulées.

Carfor était seul dans le canot. Ramant avec nonchalance, il repassait dans sa tête les événements de la nuit dernière. De temps en temps il laissait glisser les avirons le long du bordage de la barque, et portait la main à sa ceinture, à laquelle était attachée la bourse que lui avait donnée le chevalier. Il l'ouvrait, contemplait l'or d'un oeil étincelant, y plongeait ses doigts avides du contact des louis, et un sourire de joie illuminait sa physionomie sinistre. Puis il reprenait les rames, et gouvernait vers le fond de la baie.

--Cent louis! murmurait-il; cent louis d'abord, sans compter ce que j'aurai encore demain. Ah! si l'on pouvait acheter des douleurs avec de l'or, comme je viderais cette bourse pour songer à ma vengeance. Que je les hais ces nobles maudits! Quand donc pourrais-je frapper du pied leurs cadavres sanglants? Billaud-Varenne et Carrier me disent d'attendre! Attendre! Et qui sait si je vivrai assez pour voir luire ce jour tant souhaité! Keinec a-t-il suivi mes instructions? reprit-il après quelques minutes de silence. Aura-t-il tué Jahoua? Oh! si cela est Keinec m'appartiendra tout à fait. Le sang qu'il aura versé sera le lien qui l'unira à moi, et alors je le ferai agir. Il me servira, lui!... il frappera pour moi!

La quille du canot s'enfonçant dans le sable fin qui couvrait les bas-fonds de la baie, vint, en rendant l'embarcation stationnaire, interrompre le cours des pensées du sorcier breton. Il abordait.

Marcof s'avança doucement dans l'ombre, guettant l'instant favorable pour se placer entre Carfor et la mer, tandis que ses deux compagnons gagnaient chacun l'un des sentiers des falaises, afin de couper tout moyen de fuite à celui qu'ils supposaient avec raison avoir contribué à l'enlèvement d'Yvonne.

XVI

LES TORTURES.

Carfor sauta à terre et amarra soigneusement le canot à un gros piquet enfoncé sur la plage.

--Je le ramènerai cette nuit à Penmarckh, murmura-t-il, et je dirai à Keinec que j'en ai eu besoin... Le gars ne se doutera de rien.

En parlant ainsi, Carfor se dirigeait vers la grotte, lorsqu'il s'arrêta tout à coup. La branche de résine dont Keinec s'était servi pour pénétrer dans la grotte avec Marcof, et que le jeune marin avait jetée à terre sans prendre soin de la remettre dans le brasier, venait de frapper les regards de Carfor. Son intelligence, toujours prompte à soupçonner, lui dit qu'il fallait que quelqu'un fût venu, pour que cette branche aux trois quarts brûlée fût éloignée de plus de cent pas du feu qu'il avait laissé allumé toute la nuit pour faire croire à sa présence.

--Qui donc est venu? se demanda-t-il. Le comte et le chevalier, Billaud-Varenne et Keinec, sont les seuls qui eussent osé, à dix lieues à la ronde, s'aventurer la nuit dans la baie des Trépassés! Or, je quitte à l'instant le comte et le chevalier; Billaud-Varenne est à Brest. Keinec n'avait pas son canot! Qui donc serait-ce?

Carfor réfléchit longuement; puis il se frappa le front et pâlit.

--Marcof! murmura-t-il; Marcof, peut-être!

--Tu ne te trompes pas, répondit une voix rude.

Carfor se retourna vivement et tressaillit. Marcof était debout entre le berger et le canot.

--Que me veux-tu? demanda Carfor.

--Te parler.

--A moi?

--En personne.

--Pourquoi?

--Tu le sauras.

--Je ne veux pas t'entendre.

--Tu n'en es pas le maître.

--Tu as donc résolu de me contraindre.

--Certainement.

--Mais...

--Assez.

Et Marcof se retournant:

--Venez, dit-il.

Jahoua et Keinec parurent. En voyant Keinec, la physionomie de Carfor exprima une joie réelle.

--Ah! pensa le berger, Keinec est ici; il est fort: tout n'est pas perdu.

Et s'adressant à Marcof:

--Encore une fois, dit-il, que me veux-tu?

--Entrons dans la grotte, tu le sauras.

Carfor obéit, et marcha vers sa demeure dans laquelle il pénétra. Marcof et ses deux compagnons l'y suivirent pas à pas. Marcof prit pour siége un quartier de rocher. Keinec et Jahoua se tinrent debout à l'entrée de la grotte. Carfor promenait autour de lui un regard sombre et résolu; il attendait que Marcof lui adressât la parole.

--D'où viens-tu? lui dit le marin.

--Que t'importe?

--Je veux le savoir.

--De quel droit m'interroges-tu?

--Du droit qu'il me plaît de prendre, et, si tu le veux, du droit du plus fort.

--Je ne te comprends pas!

--C'est ton dernier mot?

--Oui.

--Réfléchis!

--Inutile!

--Très-bien! dit froidement Marcof.

--Carfor! s'écria Keinec en s'avançant, il faut que tu parles!

--Qu'as-tu fait d'Yvonne? demanda Jahoua en même temps.

Le jour qui naissait à peine n'avait pas jusqu'alors permis à Carfor de distinguer les traits du second compagnon de Marcof. Terrifié par la subite apparition du marin qu'il redoutait et savait son ennemi, le berger ne s'était remis de son trouble qu'en reconnaissant Keinec dont il espérait un secours. Mais, en voyant tout à coup Jahoua, qu'il croyait mort, car il n'avait pas douté un seul instant que Keinec ne l'eût tué, en voyant le fermier, disons-nous, ses yeux exprimèrent malgré lui ce qui se passait dans son âme. Marcof sourit ironiquement.

--Tu ne t'attendais pas à les voir ensemble, n'est-ce pas? dit-il.

Carfor garda le silence. Alors Marcof s'adressant aux deux jeunes gens:

--Laissez-moi faire, continua-t-il, et gardez l'entrée de la grotte; je vous l'ordonne.

Keinec et Jahoua se reculèrent, tandis que Marcof, se tournant vers Carfor, reprenait:

--Encore une fois, veux-tu répondre aux questions que je vais t'adresser?

--Non!

--Tonnerre! tu parleras, cependant.

Marcof prit un bout de corde qui gisait à terre, et, sans ajouter un seul mot, il le coupa en deux à l'aide d'un poignard qu'il tira de sa ceinture. Cela fait, il répandit un peu de poudre sur un rocher, et roula dedans le bout de la corde qu'il convertit ainsi en mèche.

--Pour la troisième fois, fit-il encore en s'adressant à Carfor, veux-tu répondre!

Le berger détourna la tâte.

--Garrottez-le! ordonna le marin.

Jahoua et Keinec se précipitèrent sur Carfor. Le misérable voulut opposer de la résistance, mais, terrassé en une seconde, il fut bientôt mis dans l'impossibilité de faire un seul mouvement. Les deux hommes lui tinrent solidement les jambes et les bras.

--Attachez-lui les mains, continua Marcof impassible; seulement, laissez-lui les pouces libres... Là, continua-t-il en voyant ses ordres exécutés. Maintenant, Keinec, prends ce bout de mèche et place-le entre ses pouces; mais serre vigoureusement, que la corde entre bien dans les chairs.

Keinec s'empressa d'obéir. Lorsque les deux pouces de Carfor furent liés ensemble, de façon que la mèche se trouvât prise entre eux et passât de quelques lignes, Marcof tira un briquet de sa poche, fit du feu et approcha l'amadou allumé du bout de corde. Le feu se communiqua rapidement à la poudre dont la mèche était saupoudrée.

--Attendons un peu maintenant, reprit Marcof d'une voix parfaitement calme. Le drôle va parler tout à l'heure, et il sera aussi bavard que nous le voudrons.

Carfor sourit avec incrédulité.

--De plus solides que toi ont demandé grâce à ce jeu-là!... continua le marin en reprenant sa place. Demande à Keinec, il connaît l'invention pour l'avoir vu pratiquer en Amérique parmi les peuplades sauvages. Tu souris, à présent, mais quand les chairs commenceront à griller lentement, tu parleras, et même tu crieras.

Keinec et Jahoua frémissaient d'impatience. Marcof les calma du geste. Les deux jeunes gens se rappelant le serment d'obéissance qu'ils avaient fait à leur compagnon, n'osaient exprimer toute leur pensée, mais ils trouvaient la torture trop longue, car tous deux songeaient à Yvonne et à ce que la pauvre enfant pouvait être devenue. Pendant quelques minutes, le plus profond silence régna dans la grotte. Puis Carfor ne put retenir un soupir.

--Cela commence! fit observer Marcof. Je savais bien que le procédé était infaillible.

En effet, l'extrémité de la mèche s'était consumée et la corde commençait à brûler plus lentement encore les pouces du berger. Suivant l'expression de Marcof, la chair grillait sous l'action du feu. La peau se noircit et la chair vive se trouva en contact avec la mèche enflammée. La souffrance devait être horrible. La figure de Carfor, pâle comme un linceul, s'empourprait par moments, et les veines de son cou et de son front se gonflaient à faire croire qu'elles allaient éclater. Une sueur abondante perlait à la racine des cheveux et inonda bientôt son visage. Sa bouche se crispa; ses membres se roidirent. Marcof contemplait d'un oeil froid les progrès de la douleur qui commençait à terrasser le sauvage Breton.

--Veux-tu parler? dit-il.

Carfor le regarda avec des yeux ardents de haine.

--Non! répondit-il.

--A ton aise! nous ne sommes pas pressés.

--Si je le tuais! s'écria Keinec.

--Silence! fit Marcof en écartant le jeune homme qui s'était avancé.

La douleur devint tellement vive que Carfor ne put étouffer un cri.

--Au secours! cria-t-il; à moi!... à l'aide!...

--Crois-tu donc que quelqu'un soit ici pour t'entendre? Tes amis les révolutionnaires ne sont pas là.

--A moi! les âmes des Trépassés! hurla le berger, Keinec et Jahoua tressaillirent. Marcof remarqua le mouvement.

--Nous ne croyons pas à tes jongleries, se hâta-t-il de dire. Inutile de jouer au sorcier, entends-tu? Tes contes sont bons pour effrayer les enfants et les femmes, mais nous sommes ici trois hommes qui ne craignons rien. N'est-ce pas, mes gars?

--Dis-nous où est Yvonne? fit Keinec en secouant le berger par le bras.

--Laisse-le! il te le dira tout à l'heure, répondit Marcof.

Carfor, en proie à la douleur, se roulait par terre dans des convulsions effrayantes.

--Il ne parlera pas! fit Jahoua.

--Bah! continua Marcof en haussant les épaules. J'ai vu des Indiens qui n'avaient la langue déliée qu'à la troisième mèche, et j'ai de quoi en faire deux autres.

--Déliez-moi! déliez-moi! s'écria Carfor.

--Tu parleras?

--Oui!

--Tu diras la vérité?

--Oui!

--Détache la mèche, Jahoua.

Le fermier trancha les liens d'un coup de couteau. Carfor poussa un soupir et s'évanouit.

--Va chercher de l'eau, Keinec, continua froidement Marcof.

Mais avant que le jeune homme ne fût revenu, le berger avait rouvert les yeux. Marcof alors procéda à l'interrogatoire.

--Tu sais qu'Yvonne a disparu? dit-il à Carfor.

--Oui! répondit le berger.

--On l'a enlevée?

--Oui!

--Tu as aidé à l'enlèvement?

Carfor hésita.

--La seconde mèche! fit Marcof.

--Je dirai tout! s'écria Carfor, dont les cheveux se hérissèrent à la pensée d'une torture nouvelle.

--Réfléchis avant de répondre! Ne dis que la vérité, ou tu mourras comme un chien que tu es.

--Je dirai ce que je sais; je te le jure.

--Réponds: tu as aidé à l'enlèvement?

--Oui.

--Tu n'étais pas seul?

--Non.

--Qui t'accompagnait?

--Deux hommes: le maître et le valet.

--Le nom du maître?

--Je l'ignore!

--Le nom du maître!

--Je ne sais pas!

--Tonnerre! s'écria Marcof en laissant enfin éclater la colère qu'il s'efforçait de contenir depuis si longtemps. Tonnerre! le temps presse, et l'on martyrise peut-être la jeune fille, tandis que les gendarmes vont revenir à Fouesnan traquer le père. La seconde mèche!

--Grâce! s'écria Carfor.

--La seconde mèche!

--Je parlerai!...

--Faites vite, mes gars! continua le marin.

Keinec et Jahoua obéirent. Carfor, incapable de se défendre, poussait des cris déchirants. La seconde mèche, fut attachée et allumée. Le malheureux devenait fou de douleur; car les chairs se rongeaient au point de laisser l'os à nu.

--Le nom de cet homme? demanda Marcof.

--Grâce! pitié!

--Son nom?

--Le chevalier de Tessy!

--Pourquoi a-t-il enlevé Yvonne?

--Il l'aimait!

--Combien t'a-t-il payé, misérable infâme?

Carfor ne put répondre. Marcof renouvela sa question.

--Cinquante louis! murmura le berger.

--Chien! tu ne mérites pas de pitié!

Qu'il meure! s'écria Jahoua.

--Plus tard, répondit Keinec, Après Marcof, c'est à moi qu'il appartient.

Carfor s'était évanoui de nouveau. Marcof délia une seconde fois les cordes, et le berger revint à lui.

--Où est Yvonne? demanda le marin.

--Je l'ai laissée près d'Audierne.

--Mais où l'a-t-on emmenée?

--Je ne sais pas.

--Réponds!

--Je ne sais pas.

Cette fois Carfor prononça ces paroles avec un tel accent de vérité, que Marcof vit bien qu'il ignorait en effet ce qu'était devenue la jeune fille.

--Partons! s'écrièrent Jahoua et Keinec.

--Allez armer le canot!

Les jeunes gens s'élancèrent. Marcof se rapprocha de Carfor et lui posa la pointe de son poignard sur la gorge.

--Le chevalier de Tessy a avec lui un compagnon? dit-il.

--Oui, répondit Carfor.

--Le nom de ce compagnon?

--Le comte de Fougueray.

--Ce sont des agents révolutionnaires?

Carfor leva sur le marin un oeil où se peignait la stupéfaction.

--Réponds! ou je t'enfonce ce poignard dans la gorge! continua Marcof en faisant sentir au misérable la pointe de son arme.

--Tu as deviné.

--Quels sont les autres agents avec toi et eux deux?

--Billaud-Varenne et Carrier.

--Où sont-ils?

--A Brest

--Les mots de passe et de reconnaissance? Parle vite, et ne te trompe pas!

--_Patrie et Brutus_.

--Sont-ils bons pour toute la Bretagne?

--Non!

--Pour la Cornouaille seulement?

--Oui!

--C'est bien.

En ce moment Keinec et Jahoua rentrèrent dans la grotte.

--L'embarcation est à flot, et la brise vient de terre, dit Keinec.

--Embarquons, alors.

--Un moment, continua le jeune homme en s'avançant vers Carfor.

--Que veux-tu faire?

--M'assurer qu'il ne fuira pas.

Et Keinec, après avoir visité les liens qui retenaient Carfor, le bâillonna, et, le chargeant sur ses épaules, il le porta vers une crevasse de la falaise. Puis, aidé par Jahoua, il y introduisit le corps du berger et combla l'entrée avec un quartier de roc.

--Personne ne le découvrira là, et je le retrouverai! murmura-t-il.

Alors les trois hommes entrèrent dans le canot, et poussèrent au large.

XVII

AUDIERNE.

Ainsi que l'avait fait remarquer Keinec, la brise était bonne, car le vent venait de terre. Le canot glissant rapidement sur la vague, doubla le promontoire de la baie et mit le cap sur Audierne, où Carfor avait dit avoir laissé Yvonne.

Marcof espérait obtenir là de précieux renseignements. Mais le destin semblait avoir pris à tâche de contrarier et de retarder les recherches des trois hommes en venant au secours des misérables qu'ils poursuivaient. A peine l'embarcation prenait-elle la haute mer qu'une saute de vent vint entraver sa marche. Une forte brise de nordouest souffla tout à coup.