Chapter 21
Hermosa, indifférente à ce qui se passait autour d'elle, trempait le petit doigt de sa main mignonne dans son verre à demi rempli et s'amusait à laisser tomber sur la nappe, déjà maculée, les gouttelettes brillantes du vin liquoreux que les rayons des bougies transformaient en perles orangées. Tandis que sa main droite se livrait à cet innocent exercice, la gauche s'approchait, en se jouant, du flacon qu'avait aux trois quarts vidé Raphaël. Agitant doucement la tête, elle lança un regard autour d'elle. Diégo lui tournait le dos, Raphaël avait la main sur ses yeux. Alors la belle figure de l'Italienne prit une expression sauvage et épouvantable: ses doigts fiévreux saisirent le flacon et l'attirèrent à la place de celui appartenant au comte de Fougueray. Puis une idée nouvelle lui traversa sans doute l'esprit, car ses traits se détendirent, et elle remit la bouteille devant le couvert de Raphaël. Les deux hommes n'avaient rien vu.
Diégo paraissait absorbé plus que jamais dans la contemplation de son compagnon, et celui-ci, pâle et la bouche crispée, était incapable de voir ni d'entendre. Le poison opérait rapidement, car la physionomie du chevalier se décomposait à vue d'oeil.
Cependant le malaise parut se dissiper un peu. Raphaël respira bruyamment, et, se relevant, essaya de gagner la porte; mais une nouvelle faiblesse s'empara de lui et le fit retomber sur un siège. Il passa la main sur son front humide de sueur.
--Oh! murmura-t-il, j'ai la poitrine qui me brûle!
--Veux-tu boire? demanda Diégo.
Raphaël ne répondit pas. Diégo s'avança vers la table, prit un verre qu'il remplit encore de syracuse, et le présenta à Raphaël. Celui-ci tendit la main et leva les yeux sur son compagnon. Puis une pensée subite illumina sa physionomie cadavéreuse. Il ouvrit démesurément les yeux, se redressa vivement en repoussant le verre, et saisissant le bras de Diégo:
--Pourquoi nous as-tu fait donner à chacun un flacon séparé de syracuse? demanda-t-il d'une voix rauque. Pourquoi n'as-tu pas bu dans le mien?
--Quelle diable de folie me contes-tu là? répondit Diégo en souriant avec calme.
Mais Raphaël se précipitant vers la table, prit son verre, vida dedans ce qui restait du breuvage empoisonné placé devant lui, et l'offrant à Diégo:
--Bois! lui dit-il.
--Je n'ai pas soif! répondit le comte.
--Bois, te dis-je, je le veux!
--Au diable!
Et Diégo, d'un revers de main, fit voler le verre à l'autre bout de la pièce.
--Ah! s'écria Raphaël dont l'expression de la physionomie devint effrayante. Ah! tu m'as empoisonné!
--Tu es fou, Raphaël! ne suis-je pas ton ami?
--Tu m'as empoisonné! Le flacon? où est le flacon que Cavaccioli t'a donné?
--C'est Hermosa qui l'a.
--Où est-il? Je veux le voir!
--Pourquoi faire?
--Ah! je souffre! je ne vois plus! je brûle! s'écria Raphaël en se tordant dans des convulsions horribles.
--Que faut-il faire? demanda Hermosa à Diégo.
--Attendre! cela ne sera pas long!
--Tu vois bien que tu m'as empoisonné! s'écria Raphaël, qui, avec cette perception mystérieuse des sens qui résulte en général de l'absorption d'un poison végétal, avait entendu ces paroles. Tu m'as empoisonné! continua-t-il en tirant son poignard; mais nous allons mourir ensemble!
Et Raphaël essaya de s'élancer sur Diégo, mais un nouvel éblouissement la cloua à la même place. Hermosa s'était rapprochée de la porte.
--Va-t'en! lui dit vivement Diégo, va-t'en! et empêche Jasmin de pénétrer jusqu'ici.
Hermosa obéit avec un empressement visible.
--Si Raphaël pouvait le tuer avant de mourir! murmura-t-elle en entrant dans une pièce voisine.
Là, s'agenouillant sur un prie-Dieu:
--Sainte madone! exaucez ma prière! dit-elle avec onction; je promets une robe de dentelle à la vierge de Reggio!
Raphaël s'était relevé. Rassemblant ses forces, et soutenu par la suprême énergie du désespoir, par le désir de la vengeance, par la volonté d'entraîner avec lui son meurtrier dans la tombe, il marcha vers Diégo. Celui-ci connaissait trop la violence du poison qu'il avait fait prendre à Raphaël pour douter de son efficacité. Aussi ne cherchait-il qu'à gagner du temps.
Alors commença entre ces deux hommes un combat horrible à voir. L'un fuyait en se faisant un rempart de chaque meuble. L'autre, pâle, haletant, se soutenant à peine trébuchant devant chaque obstacle, essayait en vain d'atteindre son ennemi.
Le silence le plus profond régnait dans la pièce. On entendait seulement la respiration de chacun, l'une sifflante avec bruit, l'autre égale et sonore.
Diégo renversa avec intention les candélabres placés sur la table encore toute servie. L'obscurité ajouta à l'horreur de la situation. Devinant que son adversaire n'avait renversé les flambeaux que pour gagner plus facilement la porte de sortie et fuir, Raphaël s'appuya immobile contre le chambranle, serrant le manche de son poignard entre ses doigts humides et crispés.
Diégo fit quelques pas, se tenant toujours sur la défensive. Il avait pris sur la table un long couteau à lame courte et acérée qui avait servi à trancher un magnifique jambon de Westphalie. N'entendant Raphaël faire aucun mouvement, il le crut évanoui de nouveau. Alors il se dirigea rapidement vers la porte. Sa main, étendue, rencontra celle de son ennemi.
--Enfin! s'écria Raphaël en levant son poignard.
Et d'un bras encore assez ferme il frappa. Diégo, avec une présence d'esprit qui indiquait un sang-froid remarquable, se baissa vivement. Raphaël frappa dans le vide.
Alors Diégo, se relevant, saisit son adversaire dans ses bras, le souleva de terre et le renversa sur la dalle. Puis, entr'ouvrant vivement la porte, il s'élança en la retirant à lui. La clef, placée extérieurement, lui permit de la refermer. Une fois dans le corridor, il respira. Hermosa était en face de lui.
--Eh bien? demanda-t-elle.
--Il va mourir! répondit Diégo.
--Quoi! ce n'est pas encore fini?
--Je ne voulais pas répandre son sang.
--Parce qu'il avait été ton compagnon?
Diégo haussa les épaules.
--Non! dit-il, mais pour que Jasmin puisse croire à ce que nous dirons lorsque nous lui parlerons de cette mort subite.
A travers l'épaisseur de la boiserie de la porte, on entendait Raphaël blasphèmer. Seulement les blasphèmes étaient interrompus de temps à autre par un râle d'agonie.
--Maintenant, rentre chez toi! dit Diégo à Hermosa.
--Tu ne viens pas?
--Non!
--Où vas-tu donc?
--A la cellule de l'abbesse.
--Trouver la Bretonne?
--Oui.
--Pourquoi faire?
--Pour savoir si, elle aussi, elle est morte.
Hermosa fixa sur son interlocuteur son grand oeil noir pénétrant.
--Diégo! fit-elle.
--Hermosa? répondit tranquillement le comte en soutenant sans trouble le regard de sa compagne.
--Diégo! tu m'as dit que cette jeune fille t'était indifférente?
--Oui.
--Tu as menti!
--Hermosa!
--Tu as menti! te dis-je.
--Mais, je te jure...
--Allons-donc! interrompit Hermosa avec dédain, crois-tu donc que je t'aime encore assez pour être jalouse?
--Eh bien, alors?
--Je veux que tu me dises la vérité.
--Je te l'ai dite.
--Très-bien; je vais alors aller moi-même dans la cellule, et comme cette jeune fille nous est inutile...
--Après? dit Diégo en voyant qu'elle n'achevait pas sa pensée.
--Il reste encore quelques gouttes au fond du flacon, continua-t-elle froidement.
Diégo fit un geste violent d'impatience. Hermosa se rapprocha de lui.
--Avoue-donc! dit-elle.
--Eh! quand cela serait? que t'importe?
--Il m'importe qu'avant toute chose je veux que nous partagions ce que vous avez rapporté du château de Loc-Ronan.
--Morbleu! que ne le disais-tu plus tôt?
Et Diégo entraîna rapidement Hermosa dans une chambre voisine. On entendait toujours le râle et les blasphèmes de Raphaël qui lacérait la boiserie de la porte avec la pointe de son poignard. A l'aide d'un briquet qu'il portait constamment sur lui, le malheureux avait encore eu la force de faire jaillir la lumière et de rallumer une bougie. Il espérait pouvoir démonter les gonds de la porte et joindre alors son ennemi, mais sa main vacillante frappait la boiserie et non le fer.
Diégo se dirigea vers un énorme coffre placé dans un des angles de la pièce dont Hermosa avait fait sa retraite. Ce coffre était doublé en fer et avait servi sans doute à renfermer les trésors du couvent. Les religieuses avaient fui si promptement qu'elles n'en avaient pas emporté les clefs. Lorsque le comte de Fougueray était arrivé dans l'abbaye, le coffre était ouvert et vide. C'était là qu'avec Raphaël ils avaient déposé l'or, les bijoux et les papiers arrachés à Jocelyn.
Diégo ouvrit le coffre. Il allait procéder au partage, lorsque Hermosa lui posa la main sur l'épaule.
--Attends! dit-elle.
Diégo la regarda étonné.
--Qu'est-ce donc? demanda-t-il.
--J'ai à te parler.
--Plus tard!
--De suite!
--Fais vite en ce cas.
--Cette demande de partage, mon cher, est un prétexte, dit Hermosa en souriant. Je n'ai pas peur que tu me trompes jamais; car nous avons trop besoin l'un de l'autre pour que tu songes à faire de moi ton ennemie. Ne t'impatiente pas! Si tout à l'heure j'avais voulu t'amener ici pour causer, tu aurais refusé! Je connais ton caractère gai et j'ai suivant mes appréciations. Maintenant que nous sommes seuls, oublie un moment la belle Yvonne, tu as trop d'esprit, et tu n'es plus assez jeune pour sacrifier ton intérêt à l'amour. Or, il s'agit de notre fortune, Diégo! de notre fortune que la mort de Philippe nous a enlevée tout à coup, et qu'il dépend de moi de nous rendre! Ah! tu es devenu attentif? Tu m'écoutes, maintenant!
--Sans doute! tu m'intrigues énormément. Parle vite.
--Oh! mon projet sera court à expliquer.
--Je t'écoute.
--La mort du marquis est tellement récente, continua Hermosa, qu'elle est à peine connue dans cette partie de la province, et que bien certainement on l'ignore à vingt lieues.
--Ceci est incontestable.
--Tu te rappelles, Diégo, lors de notre arrivée à Rennes, jadis ce que nous avons entendu dire de l'amour de Julie de Château-Giron pour Philippe de Loc-Ronan?
--On prétendait cet amour fort sérieux.
--Et l'on ne se trompait pas! Ce qui a déterminé la nouvelle marquise à prendre le voile a été la pensée de rendre le repos à son époux, croyant le mettre ainsi à l'abri de nos poursuites. Tu avoueras qu'elle se sacrifiait. Or, une femme qui, jeune et jolie, renonce au monde pour l'amour d'un homme, cette femme-la, ferait à plus forte raison, le sacrifice de sa fortune pour assurer la tranquillité de ce même homme?
--Puissamment raisonné! interrompit Diégo.
--Julie de Château-Giron a perdu son père il y a quatre mois.
--Comment sais-tu cela?
--Que t'importe?
--Tu as donc des espions partout?
--Peut-être bien!
--Allons! tu es bien décidément d'une force remarquable! dit Diégo en baisant la main de sa compagne.
Il avait entièrement oublié Yvonne.
XIII
LES PROJETS D'HERMOSA.
--Tu disais donc, reprit Diégo après quelques instants, que Julie de Château-Giron avait perdu son père il y a quatre mois?
-Oui.
--Mais elle était fille unique, si j'ai bonne mémoire?
--En effet, tu ne te trompes pas.
--Alors elle a hérité?...
--De trois millions environ.
--Elle les a donnés à sa communauté? demanda vivement Diégo.
--Non.
-Qu'en a-t-elle fait?
--Elle a donné cinq cent mille livres au couvent dans lequel elle résidait, et dont j'ignore le nom.
--Et le reste?
--Le reste, c'est-à-dire deux millions cinq cent mille livres, est demeuré à Rennes entre les mains de son notaire.
--Qu'en fera-t-elle?
--Elle veut en disposer en faveur du marquis.
--Qui t'a donné tous ces détails?
--L'intendant de la Bretagne qui a été destitué dernièrement.
--C'est donc cela que tu le recevais si fréquemment à Paris? fit Diégo avec un sourire.
--Sans doute.
--Alors, tu es certaine de ce que tu me dis?
--J'en réponds!
--Et que conclus-tu?
--Tu ne devines pas?
--Pas précisément, je l'avoue.
--Je te croyais de l'esprit.
--Suppose que j'en manque, et explique-toi.
--C'est bien simple.
--Mais, encore, qu'est-ce que c'est?
--Il faut d'abord connaître le nom du couvent où s'est retirée Julie.
--Nous saurons cela facilement à Rennes, dit Diégo. Au pis-aller, nous interrogerions le notaire lui-même sous un prétexte quelconque. Bref, je m'en charge! Après?
--Tu dois te faire une idée de la terreur qu'inspirent seulement nos noms à la marquise?
--Parbleu!
--Tu avoueras aussi qu'elle doit ignorer encore la mort de son époux?
--Je le crois.
--Donc, tu iras la trouver hardiment.
--Bien; j'irai.
--Tu demanderas à lui parler en particulier. Au besoin, j'obtiendrai la permission.
--Ensuite?
--Tu lui diras que nous sommes décidés à faire un éclat...
--Si elle n'abandonne pas entre nos mains les deux millions cinq cent mille livres? interrompit Diégo.
--Précisément.
--Elle les abandonnera, Hermosa; elle les abandonnera!
Et Diégo marcha avec agitation dans la chambre en se frottant les mains avec joie.
--Admirable! s'écria-t-il tout à coup en s'arrêtant devant sa compagne, admirable! Tu es un génie!
--Tu approuves mon projet?
--Je le trouve sublime.
--Et tu le mettras à exécution?
--Sur l'heure!
--Donc nous partons?
--Cette nuit même!
--Et la Bretonne? demanda Hermosa avec coquetterie.
Le comte la prit dans ses bras.
--Tu sais bien que je n'aime que toi! dit-il.
--Alors, reprit Hermosa en désignant le flacon qu'elle tenait dans sa main droite, alors finissons-en. Ne laissons personne ici. Raphaël doit être mort; qu'Yvonne meure aussi.
--Soit! répondit Diégo après un moment de réflexion; mais va seule et présente lui le breuvage toi-même! je ne veux pas la voir.
Hermosa sortit rapidement. Diégo, alors, s'occupa de refermer le coffre. Il achevait à peine que Jasmin parut discrètement sur le seuil de la porte.
--Que veux-tu? demanda le comte.
--Faut-il desservir? répondit le valet.
--Inutile; nous n'avons pas le temps; aide-moi à descendre cette caisse, nous la chargerons sur le cheval du chevalier. Ah! à propos du chevalier, continua-t-il après un moment de silence, tu sais qu'il s'occupait de politique?
--Je le crois, monseigneur.
--Eh bien! il est urgent que l'on ignore où il est.
--M. le chevalier est donc parti?
--Oui.
--Je ne l'ai pas vu.
--Il a passé par les souterrains.
Jasmin avait chargé le coffre sur ses épaules et descendait aidé par le comte. Ils l'attachèrent solidement sur la croupe d'un cheval que Jasmin devait mener en main. Lorsqu'ils eurent terminé, le comte ordonna au valet de l'attendre dans la cour, et tirant une bourse de sa poche:
--Tiens! dit-il en la lui remettant, sois toujours discret sur tout ce que tu vois et entends.
Jasmin s'inclina et le comte remonta vivement. Au sommet de l'escalier il rencontra Hermosa. Celle-ci était un peu pâle.
--Qu'as-tu? demanda Diégo.
--Suis-moi! répondit-elle.
Hermosa saisit la main de Diégo et l'entraîna vivement vers la cellule de l'abbesse.
--Entre! dit-elle en se rangeant pour lui faire place.
Diégo pénétra dans la pièce éclairée par un candélabre qu'Hermosa y avait apporté. La cellule était déserte. Diégo la parcourut rapidement du regard.
--Où est la jeune fille? fit-il brusquement.
--J'allais te le demander! répondit froidement Hermosa.
--A moi?
--A toi-même!
--Mais elle doit être ici?
--Regarde!
--Qu'est-ce que cela signifie, Hermosa?
--Cela signifie, Diégo, que tu as probablement pris tes mesures d'avance et que tu as fait évader la belle enfant. C'est ce qui m'explique ta facilité de tout à l'heure.
--Sang du Christ! j'ignore ce que tu veux dire!
--Tu le jurerais?
--Sur mon honneur!
--Mauvaise garantie.
--Hermosa!
--Je dis mauvaise garantie! répéta l'Italienne.
--Par tous les démons de l'enfer et sur ma damnation éternelle! s'écria Diégo, je te fais serment que je ne comprends pas tes paroles.
Il parlait avec un tel accent de vérité, qu'Hermosa fut convaincue.
--Mais alors où est-elle?
--Le sais-je!
--Raphaël l'aurait-il rendue à la liberté?
--Impossible! Rappelle-toi qu'après souper il voulait aller auprès d'elle, lorsque... l'accident est arrivé.
--Par quel moyen a-t-elle donc pu sortir d'ici?
--Cherchons! dit vivement Diégo.
Et tous deux se mirent à explorer la cellule, sondant les murailles et les dalles du plancher. Partout le son était mat et attestait l'épaisseur. Aucun indice ne pouvait leur révéler la vérité.
--Que faire? dit Hermosa en s'arrêtant.
--Nous n'avons pas à hésiter! répondit vivement Diégo. Yvonne a pris la fuite par un moyen que nous ignorons.
--Après?
--Une fois hors d'ici, elle ira implorer du secours, et peut-être même ramènera-t-elle les paysans des environs.
--C'est probable.
--On nous trouvera tous deux, et l'on découvrira la cadavre de Raphaël. Or, si la justice met le nez dans nos affaires, nous ne savons pas où cela peut nous mener. Fuyons donc au plus vite, si nous en avons encore le temps.
--Nous irons à Rennes?
--Oui, mais allons à Brest d'abord, et demain, sans plus tarder, nous nous embarquerons pour gagner Nantes ou Saint-Malo.
--Si tu t'assurais avant tout que Raphaël est bien mort?
--Inutile! la dose était trop violente pour qu'elle ne l'ait pas déjà tué. Nous pourrions voir recommencer une scène qui nous retarderait et mettrait forcément Jasmin dans notre confidence, ce qui nous gênerait très-certainement un jour.
--Tu as raison.
--Où est Henrique?
--Il dort.
--Réveille-le promptement et descends. Je t'attends en bas.
--Va; je te suis.
Hermosa courut vers la chambre où reposait son fils. Diégo descendit dans la cour. Les chevaux étaient bridés. Jasmin, tenant les rênes réunies dans sa main droite, attendait au pied de l'escalier. Le ciel était pur. Des myriades de diamants étincelants étaient semés sur l'horizon à la teinte bleue foncée. Quelques nuages blancs s'élevaient gracieusement et enveloppaient au passage la blanche Phébé dans un brouillard semblable à une gaze diaphane.
Diégo frappait sa botte molle du manche de son fouet. Enfin Hermosa parut. Elle tenait son fils par la main. Diégo souleva dans ses bras l'enfant mal réveillé et le jeta sur le cou du cheval qui lui était destiné. Puis, se retournant vers sa compagne, il lui tendit sa main ouverte en se baissant un peu. Hermosa releva sa jupe, appuya sur la main de Diégo un pied fort élégamment chaussé et assez mignon pour celui d'une Italienne, et s'élança en selle en écuyère habile. Diégo enfourcha alors sa monture, prit Henrique entre ses bras, et, appelant le domestique:
--Jasmin, dit-il.
--Monsieur le comte?
--Attache à ton bras la bride du cheval de main et prends la tête.
--Quelle route, monsieur?
--Celle de Brest.
Et Jasmin, sur cette réponse, piqua en avant, tenant soigneusement les rênes du cheval sur lequel il avait placé le coffre. Hermosa et Diégo le suivirent.
Ils ne pouvaient pas songer, à cause de leurs montures, à traverser les champs de genêts. Il fallait suivre la route. Or, cette route conduisait précisément dans la direction qu'avaient prise le marquis de Loc-Ronan, Julie, et Jocelyn une demi-heure auparavant pour se rendre auprès de la vieille fermière.
--Diégo, dit tout à coup Hermosa, si au lieu de gagner Brest, où nous n'arriverons que demain, nous nous dirigions vers Audierne, où nous pourrions être facilement en moins d'une heure?
--Crois-tu que nous trouvions à nous embarquer?
--Sans aucun doute! Avec de l'argent ne trouve-t-on pas tout ce que l'on veut?
--Alors, fit Diégo, piquons vers Audierne.
Et il transmit l'ordre à Jasmin qui, arrivé à un endroit où la route se bifurquait, continua de courir en ligne droite, au lieu de suivre le chemin qui conduisait à Brest.
--Tu as eu une excellente inspiration, reprit Diégo en se penchant vers sa compagne.
--Certes! répondit celle-ci. Nous ne saurions être trop tôt à l'abri des recherches que va provoquer Yvonne d'une part, en racontant ce qu'elle sait, et de l'autre le cadavre de Raphaël que l'on trouvera dans la chambre.
--Puis nous ne saurions trop nous presser également d'arriver à Rennes.
--Ah! les deux millions te tiennent au coeur.
--Énormément!
--J'en suis fort aise.
--Pourquoi?
--Parce que tu es habile, Diégo, et que, si tu emploies dans cette affaire tout le génie d'intrigue dont le ciel t'a si amplement pourvu, nous réussirons.
--Je n'en doute pas, belle Hermosa.
Et tous deux activèrent encore les allures rapides de leurs chevaux. Ainsi qu'Hermosa l'avait dit, en moins d'une heure ils aperçurent les premières maisons de la petite ville maritime. Ils étaient alors au sommet d'une colline.
--Demeure ici avec Henrique et Jasmin, fit Diégo en s'adressant à Hermosa. Le galop de nos chevaux au milieu du silence de la nuit pourrait éveiller l'attention des habitants d'Audierne. Je vais aller frapper seul à la porte d'un pêcheur et obtenir de gré ou de force qu'il nous embarque sur l'heure.
--Voici précisément un canot qui rentre au port, répondit Hermosa en désignant du geste le rivage sur lequel venaient doucement mourir les vagues.
Diégo regarda attentivement.
--Tu te trompes, dit-il, c'est une barque qui gagne la haute mer.
--Peux-tu distinguer ce qu'elle contient?
--Oui, quatre personnes.
--Y a-t-il une femme parmi ces gens?
--Attends!
Diégo posa la main sur ses yeux pour concentrer leurs rayons visuels.
--Oui... oui, répondit-il vivement; je distingue une coiffe blanche.
--Si c'était Yvonne?
--Que nous importe, maintenant!
--Nous pourrions peut-être gagner de vitesse sur cette embarcation. Elle n'est montée que par trois hommes: prends-en six, paie sans marchander, et assurons-nous le silence de cette jeune fille; si quelquefois nous étions forcés par les circonstances de revenir plus tard dans ce pays.
--Tu as raison.
--Hâte-toi donc.
--Je pars.
Diégo lança son cheval au galop. Au moment où il disparaissait, une chouette fit entendre dans les genêts qui bordaient la route son cri triste et sauvage, Hermosa n'y fit aucune attention. Ses yeux étaient fixés sur la barque qui gagnait la haute mer et sur Diégo qui courait vers Audierne. Un second cri pareil au premier retentit de nouveau, mais de l'autre côté du chemin. Puis un troisième lui succéda, et si l'Italienne eût regardé à droite ou à gauche au lieu de regarder en avant, elle eût vu l'extrémité des genêts s'agiter avec un mouvement imperceptible.
Tout à coup deux coups de feu retentirent. Le cheval que montait Jasmin fit un écart et s'abattit. Hermosa sentit le sien trembler sous elle; avant qu'elle eût pu le relever de la main, l'animal roula sur la route en l'entraînant avec lui. Le cheval que Jasmin conduisait, se sentant libre, et effrayé par les coups de feu, bondit dans les genêts, mais une main de fer le saisit à la bride tandis qu'un couteau à lame large lui ouvrait le flanc. L'animal hennit de douleur, se cabra et tomba à son tour.
* * * * *
Pendant ce temps, Diégo frappait à la porte d'un pêcheur, et le contraignait à se relever, faisant marché avec lui pour qu'il armât sa barque et qu'il engageât quelques camarades. L'Italien était trop rusé pour parler de ses intentions de poursuivre le canot qu'il avait aperçu. Une fois en mer, il se flattait de faire faire aux matelots ce qu'il jugerait convenable. Le pêcheur promit que l'embarcation serait parée avant que dix minutes se fussent écoulées, et que les autres marins seraient à bord dans ce court espace de temps.
Diégo lui jeta quelques louis, et reprit la route qu'il venait de parcourir, afin d'aller chercher Hermosa, Henrique et Jasmin. Il avait déjà gravi la colline, lorsque son cheval s'arrêta tellement court que le cavalier faillit être lancé à terre. Diégo irrité enfonça ses éperons dans le ventre de sa monture; mais le cheval, refusant d'avancer, pointa et se défendit.
--Qu'y a-t-il donc sur la route? murmura l'Italien en se rendant maître de l'animal effrayé.
Et il se pencha en avant fixant ses regards sur le sol.
--Un cheval mort! s'écria-t-il; le cheval d'Hermosa! Corps du Christ! qu'est-ce que cela veut dire?