Chapter 20
--J'ignore ce qui se passe, monseigneur, répondit Jocelyn; mais je suis certain qu'il y a quelqu'un dans les galeries.
--Tu as entendu parler?
--Non, j'ai entendu marcher.
--Un pas d'homme? demanda la religieuse.
--Je ne puis vous le dire, madame.
--Et ces pas se sont éloignés?
--Non, monseigneur; j'ai entendu la chute d'un corps, puis un soupir, puis plus rien.
--C'est peut-être quelqu'un qui a besoin de secours! s'écria le marquis. Allons, viens, Jocelyn.
--Philippe! dit vivement la religieuse en arrêtant le marquis, Philippe, ne me quittez pas!
--Monseigneur! fit Jocelyn en joignant ses instances à celles de Julie, monseigneur! ne sortez pas! Songez que vous pourriez vous compromettre.
--Faire découvrir notre retraite! continua Julie.
--Et qui sait si ce n'est pas une ruse!
--Cependant, fit observer le marquis, nous ne pouvons laisser ainsi une créature humaine qui peut-être a besoin de nous.
--De grâce! Philippe, songez à vous! Je vous ai dit que l'autre aile du couvent était habitée par des gens que je ne connaissais point. Ils ont découvert sans doute le secret des galeries souterraines; mais ils ne peuvent venir jusqu'ici. Il n'y avait que moi et notre digne abbesse qui eussions connaissance de cette partie du cloître dans laquelle nous sommes. Une imprudence pourrait nous perdre tous!
--Puis, monseigneur, reprit Jocelyn, la nuit va bientôt venir; alors je sortirai par l'ouverture secrète d'en haut; je connais les autres entrées des souterrains; je ferai le tour du cloître; j'y pénétrerai et j'atteindrai ainsi la galerie voisine; mais jusque-là, je vous en conjure, ne tentons rien!
--Attendons donc la nuit! dit le marquis en soupirant.
Et tous trois rentrèrent dans la cellule, sur le seuil de laquelle le marquis s'était déjà avancé.
Ainsi que l'avait dit Jocelyn, la nuit descendit rapidement. Alors le vieux serviteur se disposa à accomplir son dessein. Seulement, au lieu de se diriger vers la porte secrète en dehors de laquelle Yvonne gisait toujours évanouie, il gagna une galerie située du côté opposé. Bientôt il atteignit un petit escalier qu'il gravit rapidement. Arrivé au sommet il pénétra dans une pièce voûtée qu'il traversa, et, au moyen d'une clé qu'il portait sur lui, il ouvrit une porte de fer imperceptible aux yeux de quiconque n'en connaissait pas l'existence, tant la peinture, artistement appliquée, la dissimulait au milieu des murailles noircies.
Alors il se trouva dans l'aile droite du couvent. A la faveur de l'obscurité il atteignit la cour commune. Là, caché derrière un pilier, il jeta autour de lui des regards interrogateurs. Deux fenêtres de l'aile gauche étaient splendidement éclairées.
Jocelyn, certain que la cour était déserte, la traversa rapidement. Il voulait, en gagnant une hauteur voisine, essayer de voir dans l'intérieur, et de connaître les nouveaux habitants. Malheureusement les vitraux des fenêtres étaient peints, et ne permettaient pas aux regards de plonger dans l'intérieur. Jocelyn, déçu dans son espoir, abandonna la petite éminence, et songea à pénétrer dans les souterrains par une des issues donnant sur la campagne, et dont il connaissait à merveille les entrées.
Au moment où il longeait l'aile gauche de l'abbaye, il aperçut un homme qui traversait la cour et qui marchait dans sa direction. Jocelyn, vêtu du costume des paysans bretons, était méconnaissable. Il attendit donc assez tranquillement, certain de ne pas être exposé à une reconnaissance fâcheuse. Mais l'homme passa près de lui sans le voir, et se dirigea tout droit vers un rez-de-chaussée que le comte avait converti en écurie. Cet homme était Jasmin. Il allait simplement donner la provende aux chevaux.
Le vieux serviteur du marquis de Loc-Ronan se sentit saisi d'une inspiration subite. Dévoré par le désir de connaître de quelle espèce étaient les gens qui habitaient si près de son maître, et pouvaient d'un moment à l'autre devenir possesseurs de son secret, Jocelyn rentra dans la cour, prit une échelle appuyée dans un des angles, la plaça devant l'une des fenêtres éclairées, et monta rapidement.
En voyant le domestique du comte sortir du corps de bâtiment, en entendant les chevaux hennir à l'approche de leur avoine, Jocelyn avait supposé la vérité, et il avait mentalement calculé qu'il avait le temps d'accomplir son projet avant que le domestique eût terminé ses fonctions de palefrenier.
Mais à peine eut-il atteint l'échelon de l'échelle qui lui permettait de plonger ses regards dans l'intérieur, qu'il fut saisi d'un tremblement nerveux, et qu'il sauta à terre plutôt qu'il ne descendit. Jocelyn venait de reconnaître le comte de Fougueray, le chevalier de Tessy, et la première marquise de Loc-Ronan.
Ignorant des circonstances qui avaient conduit ces deux hommes dans l'abbaye, Jocelyn pensa naturellement qu'ils avaient deviné et la supercherie de son maître, et le lieu de sa retraite. Aussi, oubliant le bruit qu'il avait entendu dans les souterrains, et qui avait été la cause de sa sortie, il ne prit que le temps de remettre l'échelle à sa place, et, avec l'agilité d'un jeune homme, il franchit la distance qui le séparait de l'entrée du cloître mystérieux où l'attendaient Julie et Philippe.
En le voyant entrer pâle, les cheveux en désordre, l'oeil égaré, le marquis et la religieuse poussèrent une exclamation d'effroi.
--Qu'as-tu? s'écria vivement Philippe.
--Que se passe-t-il? demanda la religieuse.
Jocelyn fit signe qu'il ne pouvait répondre. L'émotion l'étouffait.
--Monseigneur! dit-il enfin d'une voix entrecoupée, monseigneur, fuyez! fuyez sans retard!
--Fuir! répondit le marquis étonné. Pourquoi? A quel propos?
--Mon bon maître, ils savent tout! vous êtes perdu!...
--De qui parles-tu?
--D'eux!... de ces misérables!
--Du comte et du chevalier?
--Oui!
--Impossible!
--Si, vous dis-je!
La pauvre religieuse écoutait sans avoir la force d'interroger ni de se mêler à la conversation rapide qui avait lieu entre son mari et le vieux serviteur.
--Jocelyn, reprit le marquis qui ne pouvait encore comprendre le danger dont il était menacé, Jocelyn, ton dévouement t'abuse; tu te crées des fantômes.
--Plût au ciel, monseigneur!
--Mais alors, qui te fait supposer?...
--Ils sont ici!
--Ces hommes dont tu parles?
--Oui!
--Ils sont à Plogastel?
--Dans l'abbaye même.
--Dans l'abbaye! s'écria cette fois la religieuse en frissonnant.
--Hélas! oui, madame!
--Impossible! Impossible!... dit encore le marquis.
--Je les ai vus! répondit Jocelyn.
--Quand cela?
--A l'instant même!
--Dans les souterrains?
--Non, monseigneur, dans l'aile gauche du couvent!
Et Jocelyn raconta rapidement ce qu'il venait de faire et de voir. Il dit que lorsque ses regards plongèrent dans la chambre éclairée, il avait aperçu le comte et le chevalier à table, et auprès d'eux une autre personne encore.
--Une femme? demanda le marquis.
Jocelyn fit un signe affirmatif, puis il regarda la religieuse et se tut.
--Elle?... s'écria Philippe illuminé par une pensée subite.
--Oui, monseigneur, répondit Jocelyn à voix basse.
Un silence de stupeur suivit cette brève réponse. La religieuse, agenouillée, priait avec ferveur. De sombres résolutions se lisaient sur le front du marquis. Pour lui, comme pour Jocelyn, il était manifeste que le comte et le chevalier connaissaient la vérité et s'étaient mis à sa poursuite. Sans cela, comment expliquer leur arrivée dans l'abbaye déserte?
Ainsi ce que Philippe avait fait devenait nul. Il allait encore se retrouver à la merci de ses bourreaux, et, qui plus était, s'y retrouver en entraînant Julie avec lui. Pour sortir libre de l'abbaye, il lui faudrait sans aucun doute accéder aux propositions qui lui avaient été faites. Non-seulement abandonner sa fortune, ce qui n'était rien, mais reconnaître pour son fils un étranger, fruit de quelque crime qui déshonorerait le nom si respecté de ses aïeux.
Philippe avait la main posée sur un pistolet. Il eut la pensée d'en finir d'un seul coup avec cette existence horrible et de se donner la mort. La vue de Julie priant à ses côtés le retint.
Jocelyn, en proie aux terreurs les plus vives, conjurait son maître de fuir promptement sans tarder d'un seul instant.
--Fuir! répondit enfin le marquis. Où irai-je? Chacun me connaît dans la province! Je ne ferai pas cent pas en plein soleil sans être salué par une voix amie. Oh! si Marcof était à Penmarckh, je n'hésiterais pas! J'irais lui demander un refuge à bord de son lougre!
--Écoutez-moi, Philippe, dit la religieuse en se relevant, Dieu vient de m'envoyer une inspiration. Voici ce que vous devez, ce que vous allez faire: Je vous ai dit que, seule dans le pays, une vieille fermière connaissait mon séjour dans l'abbaye. Cette femme m'est entièrement dévouée. Je puis avoir toute confiance en elle et la rendre dépositaire du secret de toute ma vie. Elle se mettra avec empressement à mes ordres et consentira à faire tout ce qui dépendra d'elle pour nous être utile, j'en suis certaine. Grâce à la nuit épaisse qu'il fait au dehors, nous pouvons encore sortir tous trois sans être vus. Nous nous rendrons chez elle. Son fils est pêcheur et habite la côte voisine, près d'Audierne. Vous vous embarquerez avec lui. Vous gagnerez promptement les îles anglaises, et une fois là, vous serez en sûreté.
--Et vous, Julie? demanda le marquis.
--Moi, mon ami, une fois assurée de votre départ, je reviendrai ici.
--Ici!... oh! je ne le veux pas!
--Pourquoi, Philippe?
--Mais ce serait vous mettre entre les mains de ces misérables! Vous ne savez pas, comme moi, de quoi ils sont capables!
--Qu'ai-je à craindre?
--Tout!
--Ils ne me connaissent pas.
--Qu'en savez-vous? Leur intérêt étant de vous connaître, ils vous devineront.
--Qu'importe?
--Non! encore une fois! Je fuirai, mais à une condition.
--Laquelle?
--Vous m'accompagnerez en Angleterre.
--Cela ne se peut pas, Philippe.
--Alors, je reste!
--Philippe! je vous en conjure! s'écria la religieuse désolée. Partez! consentez à fuir!
--Jamais, tant que vous serez exposée, Julie!
--Eh bien! je vous promets de demeurer quelques jours chez la fermière. Je ne reviendrai à l'abbaye que lorsqu'elle sera de nouveau solitaire.
--Non! je ne pars pas sans vous!
--Mon Dieu! mon Dieu! vous voyez qu'il me contraint à abandonner votre maison! dit la religieuse en levant les mains vers le ciel.
--Dieu nous voit, Julie; il m'absout!
--Eh bien! partons, alors! reprit Julie avec une expression de résolution sublime.
Jocelyn se dirigea vers les souterrains.
--Non! dit vivement la religieuse; peut-être y sont ils déjà. Partons par le cloître.
Jocelyn obéit. Tous trois prirent alors la route qu'il avait parcourue lui-même quelques minutes auparavant. Pour plus de précaution, Jocelyn sortit seul d'abord. Il s'assura que le cloître était désert. Puis il revint prévenir le marquis et Julie.
Cette fois, seulement, ils ne traversèrent pas la cour, ainsi que l'avait fait le vieux serviteur. La religieuse leur fit suivre les arcades, et bientôt ils atteignirent le jardin du couvent qu'ils parcoururent avec mille précautions dans toute sa longueur. A l'extrémité de ce petit parc, Julie se dirigea vers une petite porte qu'elle ouvrit et qui donnait sur la campagne.
Tous trois franchirent le seuil. Une véritable forêt de genêts hauts et touffus se présenta devant eux. Ils s'y engagèrent, certains d'être ainsi à l'abri des poursuites. Puis Julie, leur indiquant la route, se mit en devoir de les conduire à la demeure de la paysanne dont elle leur avait parlé. La Providence avait abandonné la pauvre Yvonne.
Depuis plus de deux heures, la malheureuse enfant était demeurée dans la même position. Étendue sur le sol humide, dévorée par une fièvre brûlante, en proie à un délire épouvantable, sans voix et sans force, elle se mourait. Aucun espoir de secours n'était admissible.
XII
LE POISON DES BORGIA.
Dans cette chambre si brillamment éclairée qui, en attirant l'attention de Jocelyn, avait été cause de la découverte de la présence des beaux-frères et de la première femme de son maître dans l'abbaye de Plogastel; dans cette chambre, disons-nous, le comte de Fougueray était assis entre celle qu'il nommait sa soeur et sa compagne, la belle Hermosa, ou la noble Marie Augustine, et celui que suivant les circonstances, il appelait tantôt son ami Raphaël, tantôt son très-cher frère, le chevalier de Tessy. Jasmin avait fidèlement exécuté les ordres reçus. Combinant avec un soin digne d'éloges ses talents dans l'art culinaire et ses habitudes de service élégant, le respectable valet cumulait, à la grande satisfaction de ses maîtres, l'office du cuisinier et celui du maître d'hôtel.
Depuis son entrée dans l'abbaye, Jasmin avait fouillé l'aile choisie par le comte, du rez-de-chaussée aux combles. Il avait déployé un tel luxe d'activité dans ses recherches que vaisselle, argenterie, vins, liqueurs, conserves, cristaux, rien n'avait échappé à son oeil scrutateur.
Peut-être bien qu'en suivant les explorations du valet, on eût pu s'étonner et de son activité et de son adresse à trouver les cachettes, à fouiller les bons coins et à forcer les serrures; peut-être qu'en examinant attentivement le riche service de table de l'abbesse, on se fût aperçu de la disparition de plusieurs vases de vermeil et de nombreuses timbales d'argent massif; peut-être qu'en constatant l'énormité d'un feu de bois allumé dans une salle basse, on eût pu établir un rapprochement probable entre ce foyer incandescent et ces objets détournés, en but d'un lingot facile à emporter; mais les résultats des investigations de Jasmin avaient été trouvés, à bon droit, si heureux, si splendides que ni le comte, ni le chevalier, ni Hermosa n'avaient songé à s'inquiéter du reste.
A l'annonce de Jasmin que le souper était servi, tous trois s'étaient mis à table, et le jeune Henrique n'avait pas tardé à les rejoindre. Le menu était simple, mais parfaitement entendu. Les pauvres soeurs, nous le savons, avaient été contraintes à abandonner brusquement l'abbaye sans qu'il leur fût permis de sauver leurs richesses.
Aussi rien ne manquait-il à l'élégance de la table. Le linge, d'une finesse extrême, avait évidemment été tissé dans les meilleures fabriques de la Hollande. Les verres et les carafes étaient taillés dans le plus pur cristal de la Bohême. La vaisselle d'argent s'étalait somptueusement, entourée d'admirables porcelaines de Sèvres; des candélabres en même métal que la vaisselle, et surchargés de bougies, inondaient la table d'un torrent de rayons lumineux qui se brisaient en se reflétant aux arêtes tranchantes et aiguës des verreries, ou qui caressaient, en en doublant l'éclat, les contours arrondis des pièces d'argenterie et des porcelaines transparentes.
Les meilleurs vins, que l'abbesse dépossédée réservait soigneusement pour les visites de l'évêque diocésain, étincelaient dans les coupes de cristal, auxquelles ils donnaient les tons chauds de la topaze brûlée ou ceux du rubis oriental, suivant que les convives s'adressaient aux crûs bourguignons ou aux produits généreux des coteaux espagnols.
Les conserves, les pâtes confites, les fruits sucrés, entremets et desserts, que les bonnes soeurs se plaisaient à confectionner dans le silence du cloître pour envoyer en présent à leurs amis de Quimper et de Vannes, gisaient éventrés, renversés par les mains profanes des deux hommes et de leur compagne.
Vers la fin du repas, Jasmin fit une dernière entrée dans la pièce, ployant sous le poids d'un plateau d'argent richement ciselé, et encombré de la plus merveilleuse collection de liqueurs qu'eut pu désirer un disciple de Grimod de la Reynière. Flacons de toutes formes et de toutes couleurs s'entre-choquaient par le mouvement de la marche du valet. Il déposa le tout sur la table, et sur un signe d'Hermosa, il sortit en emmenant Henrique.
Les convives, dont les têtes, singulièrement échauffées par les libations copieuses faites aux dépens des habiles trouvailles du cuisinier, commençaient à fermenter outre mesure, les convives voulaient se débarrasser de la présence de témoins gênants.
Aucun d'eux n'avait pu soupçonner la disparition d'Yvonne, que le chevalier voulait laisser reposer avant d'entamer un second tête-à-tête, qu'il espérait bien rendre définitif. La conversation, que la présence du jeune Henrique avait jusqu'alors renfermée dans les bornes d'une causerie presque convenable, s'élança rapidement dans les hautes régions du dévergondage le plus éhonté.
Hermosa donnait le diapason. Se débarrassant d'une partie de ses vêtements que la chaleur rendait gênants, à demi couchée sur les genoux de Diégo, les épaules nues, les lèvres rouges et humides, les regards étincelants de cynisme et de débauche, la magnifique créature avait recouvré tout l'éclat de cette beauté de bacchante qui faisait d'elle une véritable sirène aux charmes invincibles. Se prêtant aux caresses du comte, sans fuir celles du chevalier, elle buvait dans tous les verres, lançait des quolibets capable d'amener le rouge sur le visage d'un garde-française.
Aucune contrainte ne régnait pins dans les paroles des trois convives; aucune gêne n'entravait leurs actions.
--Je vais chercher la petite, dit le chevalier en se levant tout à coup.
--Au diable! s'écria Diégo; laisse-nous faire en paix notre digestion. Ta Bretonne va crier comme une fauvette à laquelle on arrache les plumes, et les pleurs des femmes ont le don de m'agacer les nerfs après souper.
--Tout à l'heure tu iras la trouver, cette belle inhumaine, ajouta Hermosa en souriant; mais Diégo a raison: finissons d'abord de souper et de boire. Allons, mio caro, verse-moi de ce xérès aux reflets dorés, et oublie un peu tes amours champêtres pour songer à l'avenir. Je suis veuve, Raphaël, tu le sais bien, et j'ai besoin d'être entourée de mes amis, pour m'aider à supporter mes douleurs et me décider sur le parti que je dois prendre. Voyons, mes aimables frères, parlez: me faut-il revêtir les noirs vêtements de circonstance, et larmoyer en public sur ma triste situation?
--A quoi diable cela t'avancerait-il? dit brusquement Diégo.
--Mais, on ne sait pas! Si je faisais constater mes droits, peut-être aurais-je une part dans l'héritage?
--Laisse donc! Tu n'aurais rien, et le noir ne te va pas. Au diable les vêtements de deuil et la comédie de veuvage! Elle ne nous rapporterait pas une obole. Non! non! j'ai une autre idée.
--Quelle idée?
--Tu l'apprendras plus tard; mais, pour le présent, soupons gaîment! Allons, Hermosa, ma diva, ma reine, ma belle maîtresse, à toi à nous verser le syracuse, ce vieux vin de la Sicile, cet aimable compatriote qui noie la raison, raffermit le coeur, réjouit l'âme, et nous rappelle nos Calabres bien-aimées! Donne-nous à chacun un flacon entier, comme jadis après une expédition. Part égale!
--Part égale! répéta Raphaël. Verse, Hermosa, verse à ton tour!
Hermosa se leva et fit un pas pour se diriger vers le buffet en chêne sculpté sur lequel elle avait déposé les flacons du vin sicilien. Mais Diégo, la saisissant par la taille, l'attira à lui et la renversa sur ses genoux.
--Un baiser, dit-il; il me semble que je n'ai que trente ans!
Et se penchant vers sa compagne:
--Ne va pas te tromper! murmura-t-il à son oreille.
Hermosa se redressa en échangeant avec lui un rapide regard, puis elle alla prendre les flacons et les plaça sur la table. Chacun prit celui qui lui était offert. A les voir ainsi tous trois, chancelant à demi sous l'effet de l'ivresse naissante, on devinait facilement que ce n'étaient pas là deux gentilshommes et une noble dame soupant ensemble: c'étaient deux bandits comme en avait rencontré autrefois Marcof, et une courtisane éhontée comme on en a rencontré et comme on en rencontrera toujours, tant que la débauche existera sur un coin de la terre. Le souper avait dégénéré en orgie.
--Raphaël! s'écria Diégo en remplissant son verre, buvons et portons une santé à nos amis d'autrefois, à ces pauvres diables qui se déchirent encore les pieds sur les roches des Abruzzes, à nos compagnons de misère, de gaieté et de plaisirs, à Cavaccioli et à ses hommes!
--A Cavaccioli! dit Hermosa; et puisse-t-il danser le plus tard possible au bout d'une corde!
--A Cavaccioli! répéta Raphaël en choquant son verre contre celui que lui présentait Diégo.
Et il but à longs traits.
--Allons, Hermosa! reprit Raphaël en posant son verre vide sur la table et en saisissant le flacon d'une autre main pour le remplir de nouveau. Allons, Hermosa! chante-nous quelque-uns de tes joyeux refrains, cela égayera un peu ces murailles, qui n'ont guère entendu que des psaumes et des litanies!
--Et que veux-tu que je chante, Raphaël?
--Ce que tu voudras, pardieu!
--Une chanson française?
--Sang du Christ! interrompit Diégo en italien, fi des chansons françaises! Une chanson du pays, cara mia! une chanson en patois napolitain.
Hermosa se recueillit quelques instants, puis elle se leva et commença d'une voix fraîche encore et vibrante ces couplets si répétés à Naples, et que depuis plus d'un siècle les lazzaroni ont chantés sur tous les airs connus:
Pecque qu'a ne me vide T'en griffe com agato? Nene que t'aggio fato Quà non me pui vide. O jestemma voria Le giorno que t'amaï Io te voglio ben assaï E tu non me pui vide!
--Bravo! s'écria Raphaël.
--Bravo! répéta Diégo. Il me semble être encore dans les Abruzzes! Ah! l'on a bien raison de dire que les années de la jeunesse ne se remplacent pas! Depuis que nous avons quitté les Calabres, depuis le jour où ce damné Marcof, que Dieu confonde! a détruit à lui seul une partie de ma bande, nous n'avons jamais cessé d'avoir de l'or et d'en dépenser à pleines mains. Eh bien! je regrette néanmoins cette vie d'autrefois, si misérable peut-être, mais si belle et si libre.
--Pour moi, je ne suis pas de ton avis, répondit Hermosa, et je suis certaine que Raphaël ne pense pas autrement que je le fais.
--Tu as raison, Hermosa, fit Raphaël. Eh bien! continua-t-il en tressaillant, que diable ai-je donc? Un étourdissement!
--Tu as besoin d'air peut-être? fit observer Diégo.
--C'est possible.
--Ouvre la fenêtre, Hermosa.
Hermosa obéit en lançant un nouveau coup d'oeil à Diégo, qui laissa errer un sourire sur ses lèvres.
--Je me sens mieux! fit Raphaël en s'approchant de la fenêtre.
Diégo se leva, et passant son bras autour de la taille d'Hermosa, il se pencha vers elle comme pour lui baiser le cou, mais il lui dit à voix basse:
--Tu as vidé tout le flacon?
--Oui, répondit la femme.
--Per Bacco!
--C'est trop?
--C'est énorme!
--Alors?
--Alors ce sera plus tôt fini, voilà tout.
Et celle fois, il embrassa Hermosa au moment où Raphaël se retournait.
--Corps du Christ! s'écria celui-ci en les voyant dans les bras l'un de l'autre, quelle tendresse! quel amour! quelle passion! cela fait plaisir à voir!
--Eh! caro mio! répondit Diégo, n'as-tu pas aussi une belle compagne qui t'attend?
--Si fait! pardieu! ma jolie Yvonne! Je n'y songeais plus.
--Peste! quelle indifférence pour un amoureux!
--Eh! c'est la faute de ce vin de Syracuse! Il me produit ce soir un effet étrange; à tous moments j'ai des éblouissements. Il me semble que le plancher vacille sous mes pieds.
--Tu as la tête faible!
--Tu sais bien le contraire.
--Alors c'est une mauvaise disposition passagère!
--C'est possible. En attendant, j'ai laissé, je crois, à la belle enfant, tout le temps nécessaire pour mûrir mes paroles. Corpo di Bacco! j'ai dans l'idée que je vais la trouver docile comme une fiancée, et amoureuse comme une courtisane romaine!
--Tu vas à la cellule?
--De ce pas, mio caro.
Et Raphaël se dirigea vers la porte; mais à moitié chemin, il chancela, fit un effort pour se soutenir et tomba sur une chaise. Diégo suivait tous ses mouvements de l'oeil du tigre qui veille sur sa proie.