Marcof le Malouin

Chapter 2

Chapter 23,879 wordsPublic domain

Cette baie des Trépassés, dont le nom seul suffisait pour jeter l'épouvante dans l'âme des marins et des pêcheurs, était une petite anse abrupte et sauvage, vers laquelle un courant invincible emportait les navires imprudents qui s'engageaient dans ses eaux. Elle avait été le théâtre de si nombreux naufrages, on avait recueilli tant de cadavres sur sa plage rocheuse, que son appellation sinistre était trop pleinement justifiée. La légende, et qui dit _légende_ en Bretagne, dit article de foi, la légende racontait que lorsque la nuit était orageuse, lorsque la vague déferlait rudement sur la côte, on entendait des clameurs s'élever dans la baie au-dessus de chaque lame. Ces clameurs étaient poussées par les âmes en peine qui, faute de messes, de prières et de sépultures chrétiennes, étaient impitoyablement repoussées du paradis, et erraient désolées sur cette partie des côtes de la Cornouaille. Un navire eût mieux aimé courir à une perte certaine sur les rochers de Penmarckh que de chercher un refuge dans cette crique de désolation.

En constatant la direction prise par son lougre, Marcof ne put retenir un mouvement de colère et de désespoir. A peine eut-il reconnu les côtes que, s'abandonnant à un cordage, il se laissa glisser du haut de la mâture.

--Aux bras et aux boulines! commanda-t-il en tombant comme une avalanche sur le pont, et en reprenant son poste à la barre. Pare à virer! Hardi, les gars! Notre-Dame de Groix ne nous abandonnera pas! Allons, Jahoua! tu es jeune et vigoureux, va donner un coup de main à mes hommes.

La manoeuvre était difficile. Il s'agissait de virer sous le vent. Une rafale plus forte, une vague plus monstrueuse prenant le navire par le travers opposé, au moment de son abattée, pouvait le faire engager. Or, un navire engagé, c'est-à-dire couché littéralement sur la mer et ne gouvernant plus, se relève rarement. Il devient le jouet des flots, qui le déchirent pièce à pièce, sans qu'il puisse leur opposer la moindre résistance.

_Le Jean-Louis_, néanmoins, grâce à l'habileté de son patron et à l'agilité de son équipage, sortit victorieux de cette dangereuse entreprise. Le péril n'avait fait que changer de nature, sans diminuer en rien d'imminence et d'intensité. Il ne s'agissait pas de tenir contre le vent debout et de gagner sur lui, chose matériellement impossible; il fallait courir des bordées sur les côtes, en essayant de reprendre peu à peu la haute mer. Malheureusement, la marée, la tempête et le vent du sud se réunissaient pour pousser le lougre à la côte. En virant de bord, il s'était bien éloigné de la baie des Trépassés; mais il s'approchait de plus en plus des roches de Penmarck. Déjà la Torche, le plus avancé des brisants, se détachait comme un point noir et sinistre sur les vagues.

Marcof avait fait carguer ses huniers, sa misaine, ses basses voiles. _Le Jean-Louis_ gouvernait sous ses focs. Des fanaux avaient été hissés à ses mâts et à ses hautes vergues.

Yvonne priait toujours. Jahoua avait repris sa place auprès d'elle. L'équipage, morne et silencieux, s'attendait à chaque instant à voir le petit bâtiment se briser sur quelque rocher sous-marin.

--Jette le loch! ordonna Marcof en s'adressant à Bervic.

Celui-ci s'éloigna, et, au bout de quelques minutes, revint près du patron.

--Eh bien?

--Nous culons de trois brasses par minute, répondit le vieux Breton avec cette résignation subite et ce calme absolu du marin qui se trouve en face de la mort sans moyen de l'éviter.

--A combien sommes-nous de la Torche?

--A trente brasses environ.

--Alors nous avons dix minutes! murmura froidement Marcof. Tu entends, Yvonne? Prie, ma fille, mais prie en breton; le bon Dieu n'entend peut-être plus le français!...

Un silence d'agonie régnait à bord. La tempête seule mugissait.

La voix de la jeune fille s'éleva pure et touchante, implorant la miséricorde du Dieu des tempêtes. Tous les matelots s'agenouillèrent.

--Va Doué sicourit a hanom, commença Yvonne dans le sauvage et poétique dialecte de la Cornouaille; va vatimant a zo kes bian ag ar mor a zo ker brus[1]!

[Note 1: «Mon Dieu, protégez-moi, mon navire est si petit et votre mer si grande.»]

--Amen! répondit pieusement l'équipage en se relevant.

--Un canot à bâbord! cria brusquement Bervic.

Tous les matelots, oubliant le péril qui les menaçait pour contempler celui, plus terrible encore, qu'affrontait une frêle barque sur ces flots en courroux, tous les matelots, disons-nous, se tournèrent vers la direction indiquée.

Un spectacle saisissant s'offrit à leurs regards. Tantôt lancée au sommet des vagues, tantôt glissant rapidement dans les profondeurs de l'abîme, une chaloupe s'avançait vers le lougre, et le lougre, par suite de son mouvement rétrograde, s'avançait également vers elle. Un seul homme était dans cette barque. Courbé sur les avirons, il nageait vigoureusement, coupant les lames avec une habileté et une hardiesse véritablement féeriques.

--Ce ne peut-être qu'un démon! grommela Bervic à l'oreille de Marcof.

--Homme ou démon, fais-lui jeter un bout d'amarre s'il veut venir à bord, répondit le marin, car, à coup sûr, c'est un vrai matelot!

En ce moment, une vague monstrueuse, refoulée par la falaise, revenait en mugissant vers la pleine mer. Le canot bondit au sommet de cette vague, puis, disparaissant sous un nuage d'écume, il fut lancé avec une force irrésistible contre les parois du lougre.

Un cri d'horreur retentit à bord. La barque venait d'être broyée entre la vague et le bordage. Les débris, lancés au loin, avaient déjà disparu.

--Un homme à la mer! répétèrent les matelots.

Mais avant qu'on ait eu le temps de couper le câble qui retenait la bouée de sauvetage, un homme cramponné à un grelin extérieur escaladait le bastingage et s'élançait sur le pont.

--Keinec! s'écrièrent les marins.

--Keinec! fit vivement Marcof avec un brusque mouvement de joie.

--Keinec! répéta faiblement Yvonne en reculant de quelques pas et en cachant son doux visage dans ses petites mains.

Jahoua seul était demeuré impassible. Relevant la tête et s'appuyant sur son pen-bas, il lança un regard de défi au nouveau venu. Celui-ci, jeune et vigoureux, ruisselant d'eau de toute part, ne daigna pas même laisser tomber un coup d'oeil sur les deux promis. Il se dirigea vers Marcof et il lui tendit la main.

--J'ai reconnu ton lougre à ses fanaux, dit-il lentement; tu étais en péril, je suis venu.

--Merci, matelot; c'est Dieu qui t'envoie! répondit Marcof. Tu connais la côte. Prends la barre, gouverne et commande!

--Un moment; j'ai mes conditions à faire, murmura Keinec. Une fois à terre, jure-moi, si j'ai fait entrer _le Jean-Louis_ dans la crique, jure-moi de m'accorder ce que je te demanderai.

--Ce n'est rien contre le salut de mon âme?

--Non.

--Eh bien! je le jure! Ce que tu me demanderas je te l'accorderai.

Keinec prit le commandement du lougre. Avec une intrépidité sans bornes et une sûreté de coup d'oeil infaillible, il fit courir une nouvelle bordée au bâtiment, et il s'avança droit vers la passe de Penmarckh.

Malgré la violence du vent, malgré les vagues, _le Jean-Louis_, gouverné par une main ferme et audacieuse, s'engagea dans un véritable dédale de récifs et de brisants. Peu à peu on put distinguer les hautes falaises derrière lesquelles s'élevait une lune rougeâtre toute maculée de larges taches noires et livides.

Bientôt la population du pays, échelonnée sur le promontoire et sur la grève, fut à même de lancer à bord un cordage que l'on amarra solidement au cabestan. _Le Jean-Louis_ était sauvé!

Keinec, impassible, n'avait pas prononcé une parole depuis le peu de mots qu'il avait échangés avec Marcof. Soit hasard, soit intention arrêtée, il n'avait pas une seule fois non plus laissé tomber ses regards sur Yvonne et sur Jahoua. La jeune fille, appuyée contre le bastingage, semblait absorbée par une rêverie profonde. Jahoua, lui, serrait convulsivement son pen-bas dans sa main crispée.

Dès que les pêcheurs de la côte eurent halé le lougre vers la terre, Bervic s'approcha de Marcof, et se penchant vers lui:

--Avez-vous remarqué que Keinec a une tache rouge entre les deux sourcils? demanda-t-il à voix basse.

--Non! répondit Marcof.

--Eh bien, regardez-y! Vrai comme je suis un bon chrétien, il ne se passera pas vingt-quatre heures avant que le gars n'ait répandu du sang!

--Pauvre Yvonne! murmura Marcof.

Il ne put achever sa pensée. Le navire abordait. Jahoua, saisissant Yvonne et l'enlevant dans ses bras, s'élança à terre d'un seul bond.

Au moment où le couple passait devant Keinec, celui-ci fit un mouvement: ses traits se décomposèrent, et il porta vivement la main à sa ceinture, de laquelle il tira un couteau tout ouvert. Peut-être allait-il s'élancer, lorsque la main puissante de Marcof s'appesantit sur son épaule. Keinec tressaillit.

--C'est toi! fit-il d'une voix sombre.

--Oui, mon gars, c'est moi qui viens te rappeler tes paroles; si je ne me trompe, nous avons à causer...

Les deux hommes ouvrirent l'écoutille et s'engouffrèrent dans l'entrepont. Arrivés à la chambre du commandant, Marcof entra le premier. Keinec le suivit.

--Tu boiras bien un verre de gui-arden (eau-de-vie)? demanda Marcof en s'asseyant.

Keinec, sans répondre, attira à lui une longue caisse placée contre une des parois de la cabine.

--C'est dans ce coffre que tu mets tes mousquets et tes carabines? demanda-t-il brusquement.

--Oui.

--Ne m'as-tu pas promis de me donner la première chose que je te demanderais après avoir sauvé _le Jean-Louis_?

--Sans doute. Que veux-tu?

--Ton meilleur fusil, de la poudre et des balles.

--Keinec! dit lentement Marcof, je vais te donner ce que tu demandes; mais Bervic a raison, tu as une tache rouge entre les yeux, tu vas faire un malheur!...

Keinec, sans répondre, frappa du pied avec impatience. Marcof ouvrit la caisse.

III

KEINEC.

Marcof, reculant de quelques pas, laissa Keinec choisir en liberté une arme à sa convenance. Le jeune homme prit une carabine à canon d'acier fondu, courte, légère, et admirablement proportionnée.

--Voici douze balles de calibre, dit Marcof, et un moule pour en fondre de nouvelles. Décroche cette poire à poudre placée à la tête de mon hamac. Elle contient une livre et demie. Tu vois que je tiens religieusement ma parole?

--C'est vrai! Tu ne me dois plus rien.

--Ne veux-tu donc pas de mon amitié?

--Est-elle franche?

--Ne suis-je pas aussi bon Breton que toi, Keinec?

--Si. Marcof. Pardonne-moi et soyons amis. Tu sais bien que je ne demande pas mieux...

--Et moi, tu sais aussi que je t'aime comme mon matelot, et que j'estime comme il convient ton courage et ton brave coeur! C'est pour cela, vois-tu, mon gars, c'est pour cela que je suis fâché de ce que tu vas faire!...

--Et que vais-je donc faire?

--Tu vas tuer Yvonne et Jahoua.

--Si je voulais la mort de ceux dont tu parles, je n'aurais eu qu'à rester à terre, et, à cette heure, ils rouleraient noyés sous les vagues.

--Oui! mais c'est la main de Dieu et non la tienne qui les aurait frappés! Tu n'aurais pas assisté au spectacle de leur agonie; tu n'aurais pas répandu toi-même ce sang dont ta haine est avide et dont ton amour est jaloux!.....

--Tais-toi, Marcof, tais-toi!... murmura Keinec.

--Est-ce que je ne dis pas la vérité?.... Ai-je raison?...

--C'est possible!

--Tu vois bien que, maintenant qu'ils sont à terre, maintenant qu'ils n'ont plus rien à craindre de la tempête, tu vois bien que c'est toi qui les tueras!

--Que t'importe.

--J'aime Yvonne comme si elle était ma fille!...

--C'est un malheur, Marcof, mais il faut qu'Yvonne meure; il le faut!... Elle a trahi ses serments! elle est parjure! elle sera punie! répliqua Keinec d'une voix sombre et résolue.

Marcof se leva et fit quelques pas dans la cabine, puis, revenant brusquement à son interlocuteur:

--Keinec, dit-il, je te répète que j'aime Yvonne comme ma fille. Si tu dois la tuer, ne reparais jamais devant moi, jamais, tu m'entends? Si, au contraire, tu pardonnes, eh bien! ta place est marquée dans cette cabine, et je te la garderai jusqu'au jour où tu voudras venir la prendre.

--Si tu aimes Yvonne comme tu le dis, murmura Keinec, pourquoi ne m'empêches-tu pas d'accomplir mon projet?

--Parce qu'il faudrait te tuer toi-même?

--Tue-moi donc! tue-moi, Marcof! au moins je ne souffrirai plus.

Marcof, ému par l'accent déchirant avec lequel le jeune homme avait prononcé ces mots, lui prit la main dans les siennes.

--Ami, lui dit-il d'une voix plus douce, ne te rappelles-tu pas que c'est en voulant sauver le navire que je commandais et qui a failli périr sur les côtes, que ton pauvre père est mort? Toi-même ne viens-tu pas de te dévouer pour mon lougre? Va, pour ne pas te voir souffrir, je donnerais dix ans de ma vie, et c'est pour t'éviter un désespoir sans fin, un remords éternel, que je te supplie encore de ne pas aller à terre!

Keinec courba la tête et ne répondit pas. Ses traits expressifs reflétaient le combat qui se livrait dans son âme. Enfin, s'arrachant pour ainsi dire aux pensées qui le torturaient, il fit un brusque mouvement, serra les mains de Marcof, leva ses yeux vers le ciel, et s'élança au dehors en emportant sa carabine.

--Il va la tuer! s'écria Marcof en brisant d'un coup de poing une petite table qui se trouvait à sa portée.

Marcof sortit de sa cabine, poussa la porte avec violence et s'élança sur le pont de son navire. Keinec n'y était plus. Quelques marins, étendus çà et là, sommeillaient paisiblement, se remettant de leurs fatigues de la soirée.

La falaise, descendant à pic dans la mer, avait permis au lougre de venir s'amarrer bord à bord avec elle. Une planche, posée d'un côté sur le rocher et de l'autre sur le bastingage de l'arrière, établissait la communication entre _le Jean-Louis_ et la terre ferme. Marcof se dirigea de ce côté. Au moment où il allait poser le pied sur le pont-volant, un homme s'avança venant de l'extrémité opposée. Le marin se recula et livra passage.

--Jocelyn! fit-il vivement en reconnaissant le nouveau venu.--Vous avez à me parler?

--De la part de monseigneur.

--Est-ce qu'il désire me voir?

--Cette nuit même.

--Il a donc appris mon arrivée?

--Oui; un domestique à cheval attendait à Penmarckh pendant l'orage, et avait ordre de revenir au château dès l'entrée du _Jean-Louis_ dans la crique.--Vous viendrez n'est-ce pas?

--Sans doute, Jocelyn; aussitôt que les feux de la Saint-Jean seront éteints, je me rendrai au château de Loc-Ronan.

Jocelyn traversa la planche et disparut dans les ténèbres. Marcof réveilla Bervic, lui donna quelques ordres, puis, passant une paire de pistolets dans sa large ceinture, il descendit à terre et s'enfonça dans un étroit sentier qui longeait le pied des falaises.

* * * * *

Dès qu'Yvonne et Jahoua eurent senti le rocher immobile sous leurs pieds, le jeune Breton poussa un soupir de satisfaction. Glissant son bras autour de la taille de sa fiancée, il entraîna rapidement la jeune fille vers l'intérieur du village. Ils firent ainsi deux cents pas environ sans échanger une parole. Jahoua, le premier, rompit le silence.

--Yvonne! fit-il d'une voix lente.

--Jahoua! répondit la jeune fille en levant sur son promis ses grands yeux expressifs tout chargés de langueur.

--Chère Yvonne! je sens votre bras trembler sous le mien. Les coups de mer vous ont mouillée; avez-vous froid?

--Non, Jahoua, mais je me sens faible.

--Voulez-vous que nous nous arrêtions un moment?

--Oh! non, dit vivement la jolie Bretonne; marchons plus vite, au contraire.

Un court silence régna de nouveau.

--Ma chère âme! reprit le jeune homme, vous semblez triste et soucieuse. Est-ce que vous ne m'aimez plus?

--Si fait, je vous aime toujours, Jahoua, répondit Yvonne avec un adorable accent de sincérité.

--La présence de Keinec vous a fait mal? avouez-le...

--Oh! oui.

--Vous avez eu peur, peut-être?

--Oh! oui, répéta Yvonne pour la seconde fois.

--Craignez-vous donc Keinec?

--Je ne le devrais pas; car, lui ne m'a jamais fait mal; bien au contraire, il m'a toujours prodigué les soins affectueux d'un frère; mais, depuis qu'il est revenu au pays, depuis que nous sommes promis, Jahoua, je ne m'explique pas pourquoi, le nom seul de Keinec me fait trembler.

--N'y pensez pas!

--Quand je le vois, sa vue me donne un coup dans le coeur!

--Vous avez tort de vous troubler ainsi. Il ne nous a pas seulement regardés, lui!

--Keinec n'a rien à se reprocher envers moi, tandis que moi, j'ai repris la parole que je lui avais donnée...

--Puisque vous ne l'aimiez pas.

--Mais il m'aime, lui!

--Eh bien! qu'il vienne me trouver, nous réglerons la chose ensemble!...

--Ne dites pas cela, Jahoua, s'écria vivement la jeune fille.

--Calmez-vous, chère Yvonne! je ferai ce que vous voudrez. Mais ne vous occupez plus de Keinec, par grâce! Songez plutôt à votre père, que la tempête aura si fort tourmenté! Quelle sera sa joie en vous revoyant saine et sauve! Dans une demi-heure nous serons près de lui. Tenez! voici ma jument grise qui nous attend...

Les deux jeunes gens, en effet, étaient arrivés devant la porte d'une sorte de grange située au milieu du village. Un paysan bas-breton tenait les rênes d'une belle bête des Pointes de la Coquille, achetée à la dernière foire de la Martyre.

Jahoua aida Yvonne à monter sur une grosse pierre. Lui-même s'élança sur le cheval, et, contraignant l'animal à s'approcher de la pierre, il prit Yvonne en croupe. La jolie Bretonne passa ses bras autour de la taille de son fiancé, et tous les deux gagnèrent rapidement la campagne. Ils se dirigeaient vers le petit village de Fouesnan, qu'habitait le père d'Yvonne.

IV

LE CHEMIN DES PIERRES-NOIRES.

La fureur de la tempête arrivait à son déclin. La nuit était sombre encore, mais les nuages, déchirés par la rafale, permettaient de temps à autre d'apercevoir un coin du ciel bleu éclairé par le scintillement de quelques étoiles. Les feux de la Saint-Jean, allumés sur tous les points de la campagne, formaient une illumination pittoresque.

En sortant de Penmarckh, les deux jeunes gens s'engagèrent dans un sentier encaissé et bordé d'un rideau d'ajoncs entremêlés de chênes séculaires. Ce sentier se nommait le chemin des Pierres-Noires. Il devait cette dénomination à des vestiges de monuments druidiques noircis par le temps, qui s'élevaient à une petite distance de Penmarckh, et auxquels il conduisait.

Au moment où Jahoua et Yvonne, bâtissant projets sur projets, négligeaient le présent pour ne songer qu'à l'avenir, un homme, traversant la campagne en ligne droite, gagnait rapidement le chemin creux. Cet homme était Keinec, qui, son fusil en bandoulière, son pen-bas à la main, courait sur les roches avec l'agilité d'un chamois. En quelques minutes, il eut atteint la crête du talus qui bordait le sentier. Là, il se coucha à plat-ventre. Écartant sans bruit et avec des précautions infinies les branches épineuses des ajoncs, il prêta l'oreille d'abord, puis ensuite il avança lentement la tête. Il entendit les sabots de la jument grise de Jahoua résonner sur les pierres du chemin, et il vit venir de loin, à travers l'ombre, les deux amoureux. Alors se relevant d'un bond, prenant ses sabots à la main, il courut parallèlement au sentier jusqu'à un endroit où celui-ci décrivait un coude pour s'enfoncer dans les terres. Les ajoncs, plus épais, formaient un rideau impénétrable. Keinec les élagua avec son couteau. Cela fait, il planta en terre une petite fourche, et appuyant sur cette fourche le canon de sa carabine, il attendit:

Yvonne et Jahoua riaient en causant. A mesure qu'ils avançaient dans le pays, les feux allumés pour la Saint-Jean devenaient de plus en plus distincts. Les montagnes et la plaine offraient le coup d'oeil féerique d'une splendide illumination.

--Voyez-vous, ma belle Yvonne? Notre-Dame de Groix a eu pitié de nous; elle nous a sauvés de la tempête. Elle a calmé l'orage pour que nous puissions achever la route sans danger.

--La première fois que nous retournerons à Groix, il faudra faire présent à Notre-Dame d'une pièce de toile fine pour son autel, répondit la jeune fille.

--Nous la lui porterons ensemble aussitôt après notre mariage.

--Ah! prenez donc garde! votre jument vient de butter!

--C'est qu'elle a glissé sur une roche. Mais voilà que nous atteignons le coude du sentier, et de l'autre côté, la chaussée est meilleure.

Les deux jeunes gens approchaient en effet de l'endroit où Keinec se tenait embusqué. La crosse de la carabine solidement appuyée sur son épaule, le doigt sur la détente, dans une immobilité absolue, Keinec était prêt à faire feu.

Les voyageurs s'avançaient en lui faisant face. Mais la jument grise allait à petits pas; elle s'arrêtait parfois, et Jahoua ne songeait guère à lui faire hâter sa marche.

De la main gauche, le malheureux Keinec labourait sa poitrine que déchiraient ses ongles crispés. Enfin le moment favorable arriva. Keinec voulut presser la détente, mais sa main demeura inerte, un nuage passa sur ses yeux. Sa tête s'inclina lentement sur sa poitrine. Puis, par une réaction puissante, il revint à lui soudainement. Mais les deux jeunes gens étaient passés, et c'était maintenant Yvonne qu'il allait frapper la première. Deux fois Keinec la coucha en joue. Deux fois sa main tremblante releva son arme inutile.

--Oh! je suis un lâche! murmura-t-il avec rage.

Et Keinec se relevant et prenant sa course, bondit sur la falaise pour devancer de nouveau les deux promis. Les pauvres jeunes gens continuaient gaiement leur route, ignorant que la mort fût si près d'eux, menaçante, presque inévitable.

Au moment où Keinec franchissait légèrement un petit ravin, il se heurta contre un homme qui se dressa subitement devant lui. En même temps il sentit une main de fer lui saisir le poignet et le clouer sur place, sans qu'il lui fût possible de faire un pas en avant.

--Ne vois-tu pas, Keinec, dit une voix lente, que tu ne dois pas les tuer?

--Ian Carfor! s'écria Keinec.

--Tu es jeune, Yvonne l'est aussi; l'avenir est grand, et Yvonne n'est pas encore la femme de Jahoua!...

--Elle le sera dans sept jours!

--En sept jours, Dieu a créé le monde et s'est reposé! Crois-tu qu'il ne puisse en sept jours délier un mariage?

--Que dis-tu, Carfor?

--Rien ce soir; mais, si tu le veux, demain je parlerai...

--A quelle heure?

--A minuit.

--Où cela?

--A la baie des Trépassés.

--J'y serai.

--Tu m'apporteras un bouc noir et deux poules blanches, ton fusil, tes balles et ta poudre.

--Ensuite?

--J'interrogerai les astres, et tu connaîtras la volonté de Dieu.

Ian Carfor s'éloigna dans la direction des pierres druidiques auxquelles aboutissait le chemin creux.

Keinec, appuyé sur son fusil, le regarda jusqu'au moment où il disparut dans les ténèbres. Quand il l'eut complètement perdu de vue, il désarma sa carabine, il la jeta sur son épaule, il s'avança jusqu'au bord du chemin et il se laissa glisser le long du talus.

Une fois sur la chaussée, il se dirigea vers le village en murmurant à voix basse:

--Il faut que je la revoie encore!

En ce moment, Yvonne et Jahoua atteignaient Fouesnan, dont la population tout entière dansait joyeusement autour d'un immense brasier.

V

LA SAINT-JEAN.

La fête de la Saint-Jean, le 24 juin de chaque année, est une des solennités les plus remarquables et les plus religieusement célébrées de la Bretagne. La veille, on voit des troupes de petits garçons et de petites filles, la plupart couverts de haillons et de mauvaises peaux de moutons dont la clavée a rongé la laine, parcourir pieds nus les routes et les chemins creux. Une assiette à la main, ils s'en vont quêter de porte en porte. Ce sont les pauvres qui, n'ayant pu économiser assez pour faire l'acquisition d'une fascine d'ajoncs, envoient leurs gars et leurs fillettes mendier chez les paysans plus riches de quoi acheter les quelques branches destinées à illuminer un feu en l'honneur de _monsieur saint Jean_.