Chapter 18
--Pour comprendre cette émotion profonde que je ressentais, continua le marquis de Loc-Ronan, il me faut vous rappeler les recommandations faites par mon père à son lit de mort. Je vous ai déjà dit que l'abandon de cet enfant, fruit d'une faute de jeunesse, avait assombri le reste de ses jours. Lui-même avait cherché, mais en vain, à retrouver plus tard les traces de ce fils délaissé, et confié à des mains étrangères. Aussi, lorsqu'il m'eut révélé dans ses moindres détails le secret qui le tourmentait, lorsqu'il m'en eut raconté toutes les circonstances, me disant et le nom du pêcheur, et l'âge que devait avoir mon frère, et le lieu dans lequel il l'avait abandonné; lorsqu'après m'avoir fait jurer de ne pas repousser ce frère si le hasard me faisait trouver face à face avec lui, mon père mourut content de mon serment, je me mis en devoir de faire toutes les recherches nécessaires pour accomplir ma promesse. Mais les recherches furent vaines. Je fouillai inutilement toutes les côtes de la Bretagne. A Saint-Malo, depuis plus de dix ans que le vieux pêcheur était mort, on n'avait plus entendu parler de son fils adoptif. A Brest, une fois, ce nom de Marcof le Malouin frappa mon oreille; mais ce fut pour apprendre que le corsaire qu'il montait s'était perdu jadis corps et bien sur les côtes d'Italie.
Lorsque mon père avait tenté ses recherches, Marcof était en Calabre. Lorsque je tentai les miennes, il était déjà en Amérique. Et voilà qu'au moment où j'y songeais le moins, au moment où j'avais perdu tout espoir de rencontrer ce frère inconnu que je cherchais, un hasard providentiel me mettait sur sa route, et, dans ce second fils de mon père, je reconnaissais celui qui deux fois m'avait sauvé la vie au péril de la sienne; celui qui, deux fois, avait prodigué son sang pour épargner le mien! Maintenant vous comprenez, n'est-ce pas, les élans de mon coeur? Et cependant, je vous l'ai dit, je parvins à me contenir et à ne rien laisser deviner. J'avais mes projets.
Nous étions en 1784. Nous venions d'apprendre que la France avait reconnu enfin l'indépendance des États-Unis, et que la guerre allait cesser. J'avais résolu de revenir en Bretagne et d'y ramener avec moi ce frère si miraculeusement retrouvé. Je voulais que ce fût seulement dans le château de nos aïeux qu'eût lieu cette reconnaissance tant souhaitée. Je me faisais une joie de celle qu'éprouverait Marcof en retrouvant une famille et en apprenant le nom de son père. Je lui proposai donc de m'accompagner en France.
La guerre était terminée; il n'avait plus rien à faire en Amérique; il consentit. Deux mois après, nous abordâmes à Brest. Le lendemain nous étions à Loc-Ronan. Tu te rappelles notre arrivée, Jocelyn?
--Oh! sans doute, mon bon maître, répondit le vieux serviteur.
Le marquis continua:
--L'impatience me dévorait. Le soir même j'emmenai Marcof dans ma bibliothèque, et là je le priai de me raconter son histoire. Il le fit avec simplicité. Lorsqu'il eut terminé:
--Ne vous rappelez-vous rien de ce qui a précédé votre arrivée chez le pécheur? lui demandai-je.
--Rien, me répondit-il.
--Quoi! pas même les traits de celui qui vous y conduisit?
--Non; je ne crois pas. Mes souvenirs sont tellement confus, et j'étais si jeune alors.
--Soupçonnez-vous quel pouvait être cet homme?
--Je n'ai jamais cherche à le deviner.
--Pourquoi?
--Parce que, si j'avais supposé que cet homme dont vous parlez fût mon père, cela m'eût été trop pénible.
--Et si c'était lui, et qu'il se fût repenti plus tard?
--Alors je le plaindrais.
--Et vous lui pardonneriez, n'est-ce pas?
--Lui pardonner quoi? demanda Marcof avec étonnement.
--Mais, votre abandon.
--Un fils n'a rien à pardonner à son père; car il n'a pas le droit de l'accuser. Si le mien a agi ainsi, c'est que la Providence l'a voulu. Il a dû souffrir plus tard, et j'espère que Dieu lui aura pardonné; quant à moi, je ne puis avoir, s'il n'est plus, que des larmes et des regrets pour sa mémoire.
Toute la grandeur d'âme de Marcof se révélait dans ce peu de mots. Je le quittai et revins bientôt, apportant dans mes bras le portrait de mon père; ce portrait, qui est d'une ressemblance tellement admirable que, lorsque je le contemple, il me semble que le vieillard va se détacher de son cadre et venir à moi. Je le présentai à Marcof.
--Regardez ce portrait! m'écriai-je, et dites-moi s'il ne vous rappelle aucun souvenir?
Marcof contempla la peinture. Puis il recula, passa la main sur son front et pâlit.
--Mon Dieu! murmura-t-il, n'est-ce point un rêve?
--Que vous rappelle-t-il? demandai-je vivement en suivant d'un oeil humide l'émotion qui se reflétait sur sa mâle physionomie.
--Non, non, fit-il sans me répondre; et cependant il me semble que je ne me trompe pas? Oh! mes souvenirs! continua-t-il en pressant sa tête entre ses mains.
Il releva le front et fixa de nouveau les yeux sur le portrait.
--Oui! s'écria-t-il, je le reconnais. C'est là l'homme qui m'a conduit chez le pêcheur de Saint-Malo.
--Vous ne vous trompez pas, lui dis-je.
--Et cet homme est-il donc de votre famille?
--Oui.
--Son nom?
--Le marquis de Loc-Ronan.
--Le marquis de Loc-Ronan! répéta Marcof qui vint tout à coup se placer en face de moi. Mais alors, si ce que vous me disiez était vrai, ce serait...
Il n'acheva pas.
--Votre père! lui dis-je.
--Et vous! vous?...
--Moi, Marcof, je suis ton frère!
Et j'ouvris mes bras au marin qui s'y précipita en fondant en larmes. Pendant deux semaines j'oubliai presque mes douleurs quotidiennes. Votre charmante image, Julie, venait seule se placer en tiers entre nous.
--Quoi! s'écria vivement la religieuse, auriez-vous confié à votre frère...
--Rien! interrompit le marquis; il ne sait rien de ma vie passée. Connaissant la violence de son caractère, je n'osai pas lui révéler un tel secret. Marcof, par amitié pour moi, aurait été capable d'aller poignarder à Versailles même les infâmes qui se jouaient de mon repos et menaçaient sans cesse mon honneur. Non, Julie, non, je ne lui dis rien; il ignore tout. Marcof aurait trop souffert.
Le marquis baissa la tête sous le poids de ces cruels souvenirs, tandis que la religieuse lui serrait tendrement les mains.
--Et que devint Marcof? demanda-t-elle pour écarter les nuages qui assombrissaient le front de son époux.
--Je vais vous le dire, répondit Philippe en reprenant son récit.
Moins pour obéir à mon père que pour suivre les inspirations de mon coeur, je conjurai mon frère d'accepter une partie de ma fortune, et de prendre avec la terre de Brévelay le nom et les armes de la branche cadette de notre famille, branche alors éteinte, et qu'il eût fait dignement revivre, lors même que son écusson eût porté la barre de bâtardise. Mais il refusa.
--Philippe, me dit-il un jour que je le pressais plus vivement d'accéder à mes prières, Philippe, n'insiste pas. Je suis un matelot, vois-tu, et je ne suis pas fait pour porter un titre de gentilhomme. J'ai l'habitude de me nommer Marcof; laisse-moi paisiblement continuer à m'appeler ainsi. Si demain tu me reconnaissais hautement pour être de ta famille, on fouillerait dans mon passé, et on ne manquerait pas de le calomnier. Mes courses à bord des corsaires, on les traiterait de pirateries. Mon séjour dans les Calabres, on le considérerait comme celui d'un voleur de grand chemin. Enfin, on accuserait notre père, Philippe, sous prétexte de me plaindre, et nous ne devons pas le souffrir. Demeurons tels que nous sommes. Soyons toujours, l'un le noble marquis de Loc-Ronan; l'autre le pauvre marin Marcof. Nous nous verrons en secret, et nous nous embrasserons alors comme deux frères.
--Réfléchis! lui dis-je; ne prends pas une résolution aussi prompte.
--La mienne est inébranlable, Philippe; n'insiste plus.
En effet, jamais Marcof ne changea de façon de penser, et rien de ce que je pus faire ne le ramena à d'autres sentiments. Bientôt même je crus m'apercevoir que le séjour du château commençait à lui devenir à charge. Je le lui dis.
--Cela est vrai, me répondit-il naïvement; j'aime la mer, les dangers et les tempêtes; je ne suis pas fait pour vivre paisiblement dans une chambre. Il me faut le grand air, la brise et la liberté.
--Tu veux partir, alors?
--Oui.
--Mais ne puis-je rien pour toi?
--Si fait, tu peux me rendre heureux.
--Parle donc!
--Je refuse la fortune et les titres que tu voulais me donner; mais j'accepte la somme qui m'est nécessaire pour fréter un navire, engager un équipage et reprendre ma vie d'autrefois.
--Fais ce que tu voudras, lui répondis-je; ce que j'ai t'appartient.
Le lendemain Marcof partit pour Lorient. Il acheta un lougre qu'il fit gréer à sa fantaisie, et trois semaines après, il mettait à la voile. Nous fûmes deux ans sans nous revoir. Pendant cet espace de temps, il avait parcouru les mers de l'Inde et fait la chasse aux pirates. Puis il retourna en Amérique et continua cette vie d'aventures qui semble un besoin pour sa nature énergique.
Chaque fois qu'il revenait et mouillait, soit à Brest, soit à Lorient, il accourait au château. Enfin, il finit par adopter pour refuge la petite crique de Penmarckh. Lorsque les événements politiques commencèrent à agiter la France et à ébranler le trône, Marcof se lança dans le parti royaliste. C'est là, chère Julie, où nous en sommes, et voici ce que je connais de l'existence et du caractère de mon frère.»
Un long silence succéda au récit de Philippe. La religieuse et Jocelyn réfléchissaient profondément. Le vieux serviteur prit le premier la parole.
--Monseigneur, dit-il, lorsque le capitaine est venu au château, il y a quelques jours, l'avez-vous prévenu de ce qui allait se passer?
--Non, mon ami, répondit le marquis; j'ignorais alors que le moment fût si proche, n'ayant pas encore vu les deux misérables que tu connais si bien.
--Mais il vous croit donc mort? s'écria la religieuse.
--Non, Julie.
--Comment cela?
--Marcof, d'après nos conventions, devait revoir le marquis de La Rouairie. Il avait été arrêté entre eux qu'ils se rencontreraient à l'embouchure de la Loire. Le matin même qui suivit notre dernière entrevue, il mettait à la voile pour Paimboeuf. Il devait, m'a-t-il dit, être douze jours absents. Or, en voici huit seulement qu'il est parti. Demain dans la nuit, Jocelyn se rendra à Penmarckh; je lui donnerai les instructions nécessaires, et il préviendra mon frère.
Le marquis ignorait le prompt retour du _Jean-Louis_ et la subite arrivée de Marcof. Il ne savait pas que le marin, le croyant mort, avait pénétré dans le château et s'était emparé des papiers que le marquis lui avait indiqués.
--Le capitaine sera-t-il de retour? fit observer Jocelyn.
--Je l'ignore, répondit Philippe; mais peu importe! Écoute-moi seulement, et retiens bien mes paroles.
--J'écoute, monseigneur.
--Il a été convenu jadis entre mon frère et moi que toutes les fois qu'il aborderait à terre et que tu ne lui porterais aucun message de ma part, il pénétrerait dans le parc de Loc-Ronan par la petite porte donnant sur la montagne, et dont je lui ai remis une double clé. Une fois entré, il se dirigerait vers la grande coupe de marbre placée sur le second piédestal à droite. C'est à l'aide de cette coupe que nous échangions nos secrètes correspondances. Bien des fois nous avons communiqué ainsi lorque des importuns entravaient nos rencontres. Demain, ou plutôt cette nuit même, Jocelyn, je te remettrai une lettre que tu iras déposer dans la coupe.
--Mais, interrompit Jocelyn, si, en débarquant à terre, le capitaine apprend la fatale nouvelle déjà répandue dans tout le pays, il croira à un malheur véritable, et qui sait alors s'il viendra comme d'ordinaire dans le parc?
--C'est précisément ce à quoi je songeais, répondit le marquis. Je connais le coeur de Marcof; je sais combien il m'aime, et son désespoir, quelque court qu'il fût, serait affreux.
--Mon Dieu! inspirez-nous! dit la religieuse avec anxiété. Que devons-nous faire?
--Je ne sais.
--Et moi, je crois que j'ai trouvé ce qu'il fallait que je fisse, dit Jocelyn.
--Qu'est-ce donc?
--Tout le monde vous pleure, monseigneur; mais on ignore ce que je suis devenu, et l'on doit penser au château que je reviendrai d'un instant à l'autre.
--Eh bien?
--Maintenant que vous êtes en sûreté ici, rien ne s'oppose à ce que je retourne à Loc-Ronan.
--Je devine, interrompit le marquis. Tu guetteras l'arrivée du _Jean-Louis_?
--Sans doute. Je veillerai nuit et jour, et dès que le lougre sera en vue, je l'attendrai dans la crique.
--Bon Jocelyn! fit le marquis.
--Si vous le permettez même, monseigneur, je partirai cette nuit.
--Je le veux bien.
--Et si le capitaine me demande où vous vous trouvez, faudra-t-il le lui dire?
--Certes.
--Et l'amener?
Le marquis regarda la religieuse comme pour solliciter son approbation. Julie devina sa pensée.
--Oui, oui, Jocelyn, dit-elle vivement, amenez ici le frère de votre maître.
Le marquis s'inclina sur la main de la religieuse et la remercia par un baiser.
--Ange de bonté et de consolation! murmura-t-il.
A peine se relevait-il qu'un bruit léger retentit dans le souterrain et fit pâlir la religieuse et Jocelyn.
--Mon Dieu! dit Julie à voix basse, avez-vous entendu?
--Silence! fit Jocelyn en se levant.
Le marquis avait porté la main à sa ceinture et en avait retiré un pistolet qu'il armait. Jocelyn se glissa hors de la cellule. Il avança doucement dans la demi-obscurité et se dirigea vers la petite porte secrète qui faisait communiquer la partie du cloître cachée sous la terre avec les galeries souterraines dont nous avons déjà parlé.
Arrivé à cet endroit, il s'arrêta et se coucha sur le sol. Il appuya son oreille contre la porte. D'abord il n'entendit aucun bruit. Puis il distingua des pas lourds et irréguliers comme ceux d'une personne dont la marche serait embarrassée.
Il entendit le sifflement d'une respiration haletante. Enfin, les pas se rapprochèrent, s'arrêtèrent, une main s'appuya contre la porte secrète, Jocelyn écoutait avec anxiété. Il s'attendait à voir jouer le ressort. Il n'en fut rien; mais le bruit mat d'un corps roulant lourdement sur la terre parvint jusqu'à lui. Ce bruit fut suivi d'un soupir. Puis tout rentra dans le plus profond silence.
IX
LA CELLULE DE L'ABBESSE.
Si le lecteur ne se fatigue pas d'un séjour trop prolongé dans le couvent de Plogastel, nous allons le prier de quitter le cloître souterrain et de retourner avec nous dans cette partie de l'abbaye où nous l'avons conduit déjà.
Nous avons abandonné la jolie Bretonne au moment où le comte de Fougueray s'apprêtait à la saigner, tout en se livrant à de sinistres pronostics à l'endroit de la jeune malade.
Avec un sang-froid et une habileté dignes d'un disciple d'Esculape, le beau-frère du marquis de Loc-Ronan procéda aux préliminaires de l'opération. Il releva la manche de la jeune fille, mit à nu son bras blanc et arrondi, et, gonflant la veine par la pression du pouce, il la piqua de l'extrémité acérée de sa lancette. Le sang jaillit en abondance.
Hermosa soutenait d'un bras la jeune fille, tandis que le chevalier lui baignait les tempes avec de l'eau fraîche. Mais qu'il y avait loin de la contenance froide et presque indifférente de ces trois personnages aux soins affectueux que prodiguent d'ordinaire ceux qui entourent un malade aimé! Le comte regardait Yvonne d'un oeil calme et cruel, agissant plutôt comme opérateur que comme médecin. Hermosa se préoccupait d'empêcher les gouttelettes de sang de tacher sa robe. Le chevalier insouciant de l'état alarmant de la jeune fille, promenait ses regards animés sur les charmes que lui révélait le désordre de toilette dans lequel se trouvait la malade.
--Crois-tu qu'elle en revienne? demanda-t-il au comte.
--Je n'en sais rien, répondit celui-ci.
Puis, jugeant la saignée suffisamment abondante, il l'arrêta et banda le bras de la jeune fille.
--Maintenant, dit-il, nous n'avons plus rien à faire ici. Laissons la nature agir à sa guise. Le sujet est jeune et vigoureux; il y a peut-être de la ressource.
--Faut-il la veiller? demanda Hermosa; j'enverrais Jasmin.
--Inutile, ma chère; qu'elle dorme, cela vaut mieux
--Au diable cette maladie subite! s'écria le chevalier. Nous allons avoir une succession d'ennuis à la place des jours de plaisirs que j'espérais.
--Oui, cela est contrariant, Raphaël, mais que veux-tu? il faut prendre son mal en patience. Si la petite doit mourir ici, mieux vaut que ce soit aujourd'hui que demain; nous en serons débarrassés plus tôt.
--C'est qu'elle est charmante, et qu'elle me plaît énormément.
--Elle ne peut t'entendre en ce moment, mon cher; tes galanteries sont donc en pure perte. Laisse-la reposer quelques heures, et peut-être qu'à son réveil tu pourras causer avec elle; en attendant, quittons cette chambre.
--Nous pouvons la laisser seule?...
--Pardieu! Elle ne songera pas à fuir, je t'en réponds; y songeât-elle, que les grilles et les verrous s'opposeraient à son dessein. Partons! c'est, je le répète, ce qu'il y a de mieux à faire en ce moment. Il ne faut pas nous dissimuler, Raphaël, que tu es un peu cause de l'état dans lequel se trouve ta bien-aimée. Tu l'entends?... elle délire. Je pense que ma saignée et le repos ramèneront le calme et la raison. Néanmoins, si à son réveil elle voyait quelque chose qui l'effrayât, le délire pourrait revenir plus violent encore. Donc, allons-nous-en et attendons.
--Soit! fit le chevalier en quittant la cellule; attendons... je reviendrai dans deux heures!
Et sans plus se préoccuper de celle que son infâme conduite et ses violences avaient amenée aux portes du tombeau, Raphaël descendit l'escalier de l'abbaye et se rendit aux écuries pour s'assurer que ses chevaux étaient convenablement soignés.
--Bien décidément, se dit-il tout en passant la main sur la croupe arrondie et luisante de son cheval favori, bien décidément, cette petite est charmante, et je serais fâché qu'elle mourût sitôt! En tout cas, je remonterai tout à l'heure, et si elle est en état de m'entendre, je lui parlerai fort nettement. De cette façon, j'éviterai les premières scènes de larmes et de cris, car elle sera trop faible pour me répondre.
Et le chevalier, après avoir pris cette froide résolution, se promena dans la cour. Le comte et sa compagne le suivaient du regard à travers l'étroite fenêtre.
--Pauvre chevalier! fit le comte en se penchant vers Hermosa et en donnant à ses paroles un accent d'ironie amère, pauvre chevalier! sa douleur me fait mal!
--Tu sais bien que Raphaël n'a jamais eu de coeur! répondit Hermosa à voix basse.
--J'aurais pourtant cru que la petite lui avait monté la tête.
--Lui?... Tu oublies, Diégo, que l'amour de l'or est le seul amour que connaisse Raphaël. Il craint de s'ennuyer ici, et s'il a enlevé cette enfant, c'est pour lui servir de passe-temps.
--On dirait que tu n'aimes pas ce cher ami, Hermosa?
--Je le hais!
--Très-bien!
--Pourquoi ce très-bien?
--Je m'entends, fit le comte avec un sourire.
--Et moi je ne t'entends pas.
--Quoi! il te faut des explications?
--Sans doute.
--Eh bien! chère Hermosa, continua le comte en refermant la porte de la cellule où se trouvait Yvonne et en entraînant sa compagne vers son appartement, combien avons-nous rapporté du château de Loc-Ronan?
--Mais environ cinquante mille écus, tant en or et en traites qu'en bijoux et en pierreries.
--Ce qui fait, après le partage?...
--Soixante-quinze mille livres chacun.
--C'est peu, n'est-ce pas?
--Fort peu.
--Surtout après ce que nous avions rêvé!
--Hélas!
--Cependant, si nous avions les cinquante mille écus à nous seuls, ce serait une fiche de consolation?
--Oui, mais nous ne les avons pas.
--Si nous héritions de Raphaël?
--Il est plus jeune que toi.
--Bah! la vie est semée de dangereux hasards.
--Cite-m'en un?
--Dame! personne ne nous sait ici. Nous sommes seuls, et si Raphaël était atteint subitement d'une indisposition.
--Eh bien?...
--Je parle d'une de ces indispositions graves qui entraînent la mort dans les vingt-quatre heures!
--Est-ce que tu serais amoureux de la Bretonne, Diégo? dit Hermosa en regardant fixement son interlocuteur.
--Jalouse! répondit le comte avec un sourire. Tu sais bien que je n'aime que toi, Hermosa; toi et notre Henrique. Si Raphaël venait à trépasser, Henrique hériterait de lui, et ces soixante-quinze mille livres lui assureraient un commencement de dot.
--Tu me prends par l'amour maternel, Diégo.
--Enfin, es-tu de mon avis?
--Eh! je ne dis pas le contraire; mais Raphaël se porte bien.
--Du moins il en a l'apparence; je suis contraint de l'avouer.
--A quoi bon alors toutes ces suppositions?
--A quoi bon, dis-tu?
--Oui.
--Tiens, chère et tendre amie, regarde ce petit flacon. Et Diégo tira de sa poitrine une petite fiole en cristal, hermétiquement bouchée, contenant une liqueur incolore.
--Qu'est-ce que cela? demanda Hermosa.
--Un produit chimique fort intéressant. Mélangé au vin, il n'en change le goût ni n'en altère la couleur.
--Et quel effet produit-il?
--Quelques douleurs d'entrailles imperceptibles.
--Qui amènent infailliblement la mort, n'est-ce pas, dit Hermosa en baissant encore la voix. Ce que contient cette fiole est un poison violent?
--Eh! non. Tu as des expressions d'une brutalité révoltante, permets-moi de le dire. Il ne s'agit nullement de poison. L'effet de ces douleurs d'entrailles cause un malaise général d'abord, puis détermine ensuite un épanchement au cerveau. De sorte que celui qui a goûté à cette liqueur meurt, non pas empoisonné, mais par la suite d'une attaque d'apoplexie foudroyante. Voilà tout.
--Et tu nommes ce que contient ce flacon?
--De l'extrait «d'aqua-tofana!»
--Le poison perdu des Borgia?
--Retrouvé par un ancien ami à moi que tu as connu en Italie.
--Cavaccioli, n'est-ce pas?
--En personne!
Hermosa ne continua pas la conversation. Le comte fit quelques tours dans la chambre, ouvrit une tabatière d'or, y plongea l'index et le pouce, en écarquillant gracieusement les autres doigts de la main, et après avoir dégusté savamment le tabac d'Espagne, il lança délicatement à la dentelle de son jabot deux ou trois chiquenaudes, qui eurent l'avantage de faire ressortir l'éclat d'un magnifique solitaire qui brillait à son petit doigt. Puis, revenant près d'Hermosa:
--C'est toi, chère belle, lui glissa-t-il à l'oreille, qui as l'habitude de nous verser le syracuse à la fin de chaque repas. Je te laisse ce flacon. Par le temps qui court cette composition peut devenir de la plus grande utilité. On ne sait pas; mais si par hasard tu avais le caprice d'en faire l'épreuve, ne va pas te tromper! Je te préviens que j'ai le coup d'oeil d'un inquisiteur espagnol!
Ceci dit, le comte déposa le flacon sur une petite table près de laquelle Hermosa était assise, et sortit en fredonnant une tarentelle. Arrivé près de la porte il se retourna. Hermosa avait la main appuyée sur la table, et le flacon avait disparu. Le comte sourit.
--Cette Hermosa est véritablement une créature des plus intelligentes, murmura-t-il en traversant le corridor pour gagner l'escalier du couvent. Il n'est vraisemblablement pas impossible que je consente un jour à lui donner mon nom. Palsambleu! nous verrons plus tard. Pour le présent, ce cher Raphaël ne se doute de rien. Tout est au mieux. Pardieu! moi aussi je trouve cette petite Bretonne charmante, et j'ai toujours jugé fort sage cette sorte de parabole diplomatique qui traite de la façon de faire tirer les marrons du feu. Allons, Raphaël n'est pas encore de ma force, et je crois qu'il n'aura pas le temps d'arriver jamais à ce degré de supériorité.
Au pied de l'escalier le comte rencontra Jasmin.
--Tu vas, lui dit-il, nous préparer pour ce soir un souper des plus délicats. Je me sens en disposition de fêter tes connaissances dans l'art culinaire!