Chapter 12
Et Yvon, s'élançant au dehors, rejoignit ses amis. En ce moment, l'officier qui avait pris le commandement renouvelait l'ordre d'exécuter la loi. Les paysans, faisant bonne contenance, répondaient aux menaces par des huées.
* * * * *
Une demi-heure avant que les gendarmes ne pénétrassent dans le village de Fouesnan, Jahoua, le fiancé de la jolie Yvonne, suivait en trottant sur son bidet ce chemin des Pierres-Noires, dans lequel il avait couru jadis un si grand danger. L'amoureux fermier, tout entier aux rêves enchanteurs que faisait naître dans son esprit la pensée de son prochain mariage, chantonnait gaiement un noël, laissant marcher son cheval à sa fantaisie.
Ce cheval était le même qui avait eu l'honneur de recevoir Yvonne sur sa croupe rebondie, lors du retour des promis de leur voyage à l'île de Groix. L'imagination emportée dans les suaves régions du bonheur, Jahoua se voyait, dans l'avenir, entouré d'une nombreuse progéniture, criant, pleurant et dansant dans la salle basse de la ferme. De temps en temps il portait la main à la poche de sa veste, en tirait un petit paquet sous forme de boîte, l'ouvrait et s'extasiait. Cette petite boite renfermait une magnifique paire de boucles d'oreilles qu'un pêcheur, commissionné par le fermier à cet effet, avait rapportée ce jour même de Brest. Jahoua souriait en pensant à la joie qu'allait éprouver sa coquette fiancée. Alors il activait l'allure du bidet. Déjà l'extrémité du clocher de Fouesnan lui apparaissait au-dessus des bruyères. Encore une demi-heure de route et il serait arrivé. C'était précisément à ce moment que les gendarmes opéraient leur entrée dans le village.
Et apercevant le clocher du village, Jahoua précipita l'allure de son cheval; mais il n'avait pas fait cent pas en avant qu'un homme, écartant brusquement les ajoncs, se dressa devant lui, à un endroit où la route faisait coude.
Cet homme, à la figure pâle, aux yeux égarés, était Keinec.
Jahoua n'avait d'autre arme que son pen-bas Keinec tenait à la main sa carabine. Les deux hommes demeurèrent un moment immobiles, les regards fixés l'un sur l'autre.
Jahoua était brave. En voyant son rival, il devina sur-le-champ qu'une scène tragique allait avoir lieu. Néanmoins son visage n'exprima pas la moindre crainte, et, lorsqu'il parla, sa voix était calme et sonore.
--Que me veux-tu, Keinec? demanda-t-il
--Tu le sais bien, Jahoua: ne t'es-tu pas demandé quelquefois si tu devais redouter ma vengeance?
--Pourquoi la redouterais-je? Qu'as-tu à me reprocher pour me parler ainsi de vengeance?
--Tu oses le demander, Jahoua! Faut-il donc te rappeler les serments d'Yvonne et sa trahison?
--Écoute, Keinec, répondit le fermier, moi aussi, depuis longtemps, je désirais trouver une occasion de te parler sans témoins.
--Toi? fit le marin avec étonnement.
--Moi-même, car une explication est nécessaire entre nous, et le bonheur et la tranquillité d'Yvonne en dépendent. Keinec, tu me reproches de t'avoir enlevé l'amour de celle que tu aimes. Keinec, tu reproches à Yvonne d'avoir trahi ses serments. Tu nous menaces tous deux de ta vengeance, et si tu n'as pas fait jusqu'à présent un malheur, c'est que la volonté de Dieu s'y est opposée! Est-ce vrai?
--Cela est vrai, répondit Keinec.
--Réfléchis, mon gars, avant de songer à commettre un crime. Que t'ai-je fait, moi? Je ne te connaissais pas. Tu passais pour mort dans le pays. Je vis Yvonne et je l'aimai. Est-ce que j'agissais contre toi, dont j'ignorais l'existence? De son côté, Yvonne t'avait longtemps pleuré! Yvonne te croyait à jamais perdu!... Voulais-tu que, jeune et jolie comme elle l'est, elle se condamnât à vivre dans une éternelle solitude?...
--Jahoua, interrompit Keinec avec violence, je ne suis pas venu pour écouter ici des explications quelles qu'elles soient!...
--Pourquoi es-tu venu alors?
--Pour te tuer!
--Je suis sans armes, Keinec; veux-tu m'assassiner?
--N'as-tu pas assassiné mon bonheur?
--Tuer un homme qui ne peut se défendre, c'est l'acte d'un lâche!
--Eh bien! je serai lâche! que m'importe.
Et Keinec, saisissant sa carabine, l'arma rapidement. Jahoua pâlit, mais il ne bougea point.
--Écoute, dit Keinec, dont le visage décomposé était plus livide et plus effrayant que celui du fermier; écoute, je ne veux pas tuer l'âme en même temps que le corps. Je t'accorde cinq minutes pour faire ta prière...
--Je refuse! répondit Jahoua.
--Tu ne veux pas te mettre en paix avec Dieu?
--Dieu nous voit tous deux, Keinec; Dieu lit dans nos coeurs; Dieu nous jugera.
--Voyons; jures-tu de renoncer à Yvonne?
--Jamais!
--Alors, malheur à toi, Jahoua! Tu viens de prononcer ton arrêt! Tu es décidé à mourir? Eh bien! meurs sans prières!... meurs comme un chien!
Et, relevant sa carabine avec impétuosité, il l'épaula, appuya son doigt sur la détente et fit feu. L'amorce brûla seule. Keinec poussa un cri de rage. Jahoua respira fortement.
--Invulnérable! invulnérable! s'écria le jeune marin; Carfor l'avait bien dit!
--Keinec, fit Jahoua avec calme, à ton tour tu es désarmé!
--Eh bien! répondit Keinec en relevant la tête.
--Tu es désarmé, Keinec, et moi j'ai mon pen-bas!
En disant ces mots, Jahoua franchit d'un seul bond le talus de la route, et se tint debout à trois pas de Keinec. Ce dernier saisit sa carabine par le canon, et la fit tournoyer comme une massue. Les deux hommes se regardèrent face à face, et demeurèrent pendant quelques secondes dans une menaçante immobilité. On devinait qu'entre eux la lutte serait terrible, car ils étaient tous deux de même âge et de même force.
Ils demeurèrent là, les yeux fixés sur les yeux, presque pied contre pied, la tête haute, les bras prêts à frapper. Ils allaient s'élancer. Tout à coup un bruit de fusillade retentit derrière eux dans le lointain.
--C'est à Fouesnan qu'on se bat, s'écria Jahoua.
--Qu'est-ce donc? fit Keinec à son tour.
--Yvonne est peut-être en danger!
--Eh bien! si cela est, si, comme tu le dis, un danger menace Yvonne, c'est moi seul qui la sauverai, Jahoua!
Et Keinec, s'élançant sur son ennemi, le saisit à la gorge. D'un commun accord ils avaient abandonné, l'un son pen-bas, l'autre sa carabine. Ils voulaient sentir leurs ongles s'enfoncer dans les chairs palpitantes! Ils restèrent ainsi immobiles de nouveau, essayant mutuellement de s'enlever de terre. Les veines de leurs bras se gonflaient et semblaient des cordes tendues. Leurs yeux injectés de sang lançaient des éclairs fauves. L'égalité de puissance musculaire de chacun d'eux annihilait pour ainsi dire leurs forces.
Jahoua avait franchi l'espace qui le séparait de Keinec, ainsi que nous l'avons dit. Ils luttaient donc tous deux sur le talus coupé à pic de la chaussée. Insensiblement ils se rapprochaient du bord. Enfin Jahoua, dans un effort suprême pour renverser son adversaire, sentit son pied glisser sur la crête du talus. Il enlaça plus fortement Keinec, et tous deux, sans pousser un cri, sans cesser de s'étreindre, roulèrent d'une hauteur de sept ou huit pieds sur les cailloux du chemin.
La violence de la chute les contraignit à se disjoindre. Chacun d'eux se releva en même temps. Silencieux toujours, ils recommencèrent la lutte avec plus d'acharnement encore. Il était évident que l'un de ces deux hommes devait mourir. Déjà Jahoua faiblissait. Keinec, qui avait mieux ménagé ses forces, roidissait ses bras, et ployait lentement en arrière le corps du fermier.
Le sang coulait des deux côtés. Un râle sourd s'échappait de la poitrine des adversaires entrelacés. Enfin Jahoua fit un effort désespéré. Rassemblant ses forces suprêmes, il étreignit son ennemi. Keinec, ébranlé par la secousse, fit un pas en arrière. Dans ce mouvement, son pied posa à faux sur le bord d'une ornière profonde. Il chancela. Jahoua redoubla d'efforts, et tous deux roulèrent pour la seconde fois sur la chaussée, Keinec renversé sous son adversaire.
Profitant habilement de l'avantage de sa position, le fermier s'efforça de contenir les mouvements de Keinec et de l'étreindre à la gorge pour l'étrangler. Déjà ses doigts crispés meurtrissaient le cou du marin. Keinec poussa un cri rauque, roidit son corps, saisit le fermier par les hanches, et, avec la force et la violence d'une catapulte, il le lança de côté. Se relevant alors, il bondit à son tour sur son ennemi terrassé.
Encore quelques minutes peut-être, et de ces deux hommes il ne resterait plus qu'un vivant. En ce moment, le galop d'un cheval lancé à fond de train retentit sur les pierres de la route dans la direction du village. Ce galop se rapprochait rapidement de l'endroit où luttaient les deux rivaux. Jahoua et Keinec n'y prêtèrent pas la moindre attention, non plus qu'à la fusillade qui retentissait sans relâche. Liés l'un à l'autre, tous deux n'avaient qu'une volonté, qu'une pensée, qu'un sentiment: celui de se tuer mutuellement. La lutte était trop violente pour pouvoir être longue encore.
XXII
YVONNE.
Tandis que les gendarmes procédaient à l'arrestation du recteur de Fouesnan, Yvonne, sur l'ordre de son père, avait pris en toute hâte la route de Penmarckh pour aller au-devant de son fiancé, et presser son arrivée au village. Dans cette circonstance solennelle, le vieil Yvon voulait que son futur gendre fît cause commune avec les gars du pays. Yvonne traversa donc rapidement le verger et s'élança dans les genêts pour couper au plus court. La jeune fille marchait rapidement.
Les gendarmes étaient arrivés vers la chute du jour. C'était donc à cette heure indécise, où la lumière mourante lutte faiblement avec l'obscurité, que se passaient les événements.
La jolie Bretonne, vive et légère comme l'hirondelle, rasait la terre de son pied rapide. Déjà elle atteignait le rebord de la route, lorsqu'une exclamation poussée près d'elle l'arrêta brusquement dans sa course. Avant qu'elle eût le temps de reconnaître le côté d'où partait ce bruit inattendu, deux bras vigoureux la saisirent par la taille, l'enlevèrent de terre et la renversèrent sur le sol. Yvonne voulut se débattre, et sa bouche essaya un cri. Mais un mouchoir noué rapidement sur ses lèvres étouffa sa voix, et ses mains, attachées par un noeud coulant préparé d'avance, ne purent lui venir en aide pour la résistance. Trois hommes l'entouraient. Sans prononcer un seul mot, l'un de ces hommes prit la jeune fille dans ses bras et courut vers la route. Avant de descendre le talus, il regarda attentivement autour de lui. Assuré qu'il n'y avait personne qui pût gêner ses projets, il s'élança sur la chaussée.
Un vigoureux bidet d'allure était attaché aux branches d'un chêne voisin. L'inconnu déposa Yvonne sur le cou du cheval et sauta lui-même en selle. Ses deux compagnon s'avancèrent alors. Le cavalier prit une bourse dans sa poche et la jeta à leurs pieds. Puis, soutenant Yvonne de son bras droit, et rendant de l'autre la main à sa monture, il partit au galop dans la direction de Penmarckh.
La nuit descendait rapidement. Du côté de Fouesnan, la fusillade augmentait d'intensité. A peine le cheval emportant Yvonne et son ravisseur avait-il fait deux cents pas, que ce dernier aperçut deux ombres se mouvant sur la route d'une façon bizarre.
--Que diable est cela? murmura-t-il en ralentissant un peu le galop de sa monture.
Il essaya de percer les ténèbres en fixant son regard sur le chemin; mais il ne distingua pas autre chose qu'une forme étrange et double roulant sur la chaussée. Un moment il parut vouloir retourner en arrière. Mais le bruit de la fusillade, arrivant plus vif et plus pressé, lui fit abandonner ce dessein.
--En avant! murmura-t-il en piquant son cheval et en armant un pistolet qu'il tira de l'une des fontes de sa selle.
La pauvre Yvonne s'était évanouie. Le cheval avançait avec la rapidité de la foudre. Déjà les ombres n'étaient qu'à quelques pas, et l'on pouvait distinguer deux hommes luttant l'un contre l'autre avec l'énergie du désespoir. Le cavalier rassembla son cheval et s'apprêta à franchir l'obstacle. Le cheval, enlevé par une main savante, s'élança, bondit et passa. La violence du soubresaut fit revenir Yvonne à elle-même. Elle ouvrit les yeux. Ses regards s'arrêtèrent sur le visage de son ravisseur. Alors, d'un geste rapide et désespéré, elle brisa les liens qui retenaient ses mains captives; elle écarta le mouchoir qui lui couvrait la bouche, et elle poussa un cri d'appel.
--Malédiction! s'écria le cavalier en lui comprimant les lèvres avec la paume de sa main, et il précipita de nouveau la course de son cheval.
Cependant au cri suprême poussé par Yvonne, les deux combattants s'étaient arrêtés en frissonnant. D'un seul bond ils furent debout.
--As-tu entendu? demanda Keinec.
--Oui, répondit Jahoua.
En ce moment la fusillade retentit avec un redoublement d'énergie. Les deux hommes se regardèrent: ils ne pensaient plus à s'entre-tuer. Tous deux aimaient trop Yvonne pour ne pas sacrifier leur haine à leur amour. Dans l'apparition fantastique de ce cheval emportant deux corps enlacés, dans ce cri de terreur, dans cet appel gémissant poussé presque au-dessus de leurs têtes, ils avaient cru reconnaître la forme gracieuse et la voix altérée d'Yvonne. Puis, voici que la fusillade qui retentissait du côté de Fouesnan venait donner un autre cours à leurs pensées.
--On se bat au village! murmurèrent-ils ensemble.
Et, de nouveau, ils demeurèrent indécis. Mais ces indécisions successives durèrent à peine une seconde. Keinec prit sur-le-champ un parti.
--Jahoua, dit-il, tu es brave; jure-moi de te trouver demain, au point du jour, à cette même place..
--Je te le jure!
--Maintenant, un cri vient de retentir et une ombre a passé sur nos têtes. J'ai cru reconnaître Yvonne.
--Moi aussi.
--Si cela est, elle est en péril...
--Oui.
--Sauvons-la d'abord; nous nous battrons ensuite.
--Tu as raison, Keinec; courons!
--Attends! On se bat à Fouesnan.
--Je le crois.
--Peut-être avons-nous été le jouet d'une illusion tout à l'heure.
--C'est possible.
--Cours donc à Fouesnan, toi, Jahoua.
--Et toi?
--Je me mets à la poursuite de ce cheval maudit!
--Non! non! je ne te quitte pas. Si on violente Yvonne, je veux la sauver...
--Cependant si nous nous sommes trompés?
--Non; c'était Yvonne, te dis-je! j'en suis sûr!
--Je le crois aussi; il me semble l'avoir reconnue mais encore une fois, cependant, nous pouvons nous être trompés, et dans ce cas nous la laisserions donc à Fouesnan exposée au tumulte et au danger du combat qui s'y livre!
--Eh bien! dit Jahoua, va à Fouesnan, toi!
--Non! non!... Je poursuivrai ce cavalier.
Les deux jeunes gens se regardèrent encore avec des yeux brillants de courroux: leur volonté, qui se contredisait, allait peut-être ranimer la lutte. Jahoua se baissa et ramassa une poignée de petites pierres.
--Que le sort décide! s'écria-t-il. Pair ou non?
--Pair! répondit Keinec.
La main du fermier renfermait six petits cailloux. Le jeune marin poussa un cri de joie.
--Va donc à Fouesnan, dit-il; moi je vais couper le pays et gagner la mer. C'est là que le chemin aboutit.
Jahoua rejeta les pierres avec rage; puis, sans mot dire, il saisit son pen-bas. Keinec reprit sa carabine, et tous deux, dans une direction opposée, s'élancèrent rapidement.
* * * * *
Lorsque les gendarmes eurent, sur l'ordre de leur officier, placé les prisonniers au milieu d'eux, ils se préparèrent à forcer l'une des issues de la place. En conséquence, ils s'avancèrent le sabre en main, et au petit pas de leurs chevaux, jusqu'à la barrière vivante qui s'opposait à leur passage. Là, l'officier commanda: Halte!
Suivant les instructions qu'il avait reçues, il devait éviter, autant que possible, l'effusion du sang. Mais, avant tout, il avait mission d'arrêter les prêtres insermentés et de les ramener, coûte que coûte, dans les prisons de Quimper. Il improvisa donc une petite harangue arrangée pour la circonstance, et dans laquelle il s'efforçait de démontrer aux habitants de Fouesnan que, si la nation leur enlevait leur recteur, c'était pour le bien général. En 1791, on n'avait pas encore pris l'habitude de mettre:--_la patrie en danger_.--Les Bas-Bretons écoutèrent paisiblement cette harangue, pour deux motifs: Le premier, et c'est là un trait distinctif du caractère des fils de l'Armorique, c'est que, bonnes ou mauvaises, le paysan breton écoute toujours les raisons données par son interlocuteur; seulement, il prend pour les écouter un air de stupidité sauvage qui indique sa résolution de ne pas vouloir comprendre. Inutile de dire que ces raisons données ne changent exactement rien à sa résolution arrêtée. En second lieu, et peut-être eussions-nous dû commencer par là, le discours du lieutenant étant en français et les habitants de Fouesnan ne parlant guère que le dialecte breton, il était difficile, malgré tout le talent de l'orateur, qu'il parvînt à persuader son auditoire. Aussi les paysans, la harangue terminée, ne firent-ils pas mine de bouger de place et de livrer passage. Tout au contraire, les cris s'élevèrent plus violents encore.
--Notre recteur! notre recteur! hurla la foule.
Le lieutenant commença alors les sommations. Les paysans ne reculèrent pas.
--Chargez! commanda le gendarme exaspéré par cette froide résistance.
Les cavaliers s'élancèrent. Un long cri retentit dans la foule. Trois paysans venaient de tomber sous les sabres des gendarmes. Alors le combat commença. Les Bas-Bretons, exaspérés, attaquèrent à leur tour. Une mêlée épouvantable eut lieu sur la place. Quelques chevaux, atteints par le fer des faulx, roulèrent en entraînant leurs cavaliers. Les gendarmes se replièrent et firent feu de leurs carabines. Les paysans ripostèrent. Mal armés, mal dirigés ils ne maintenaient l'égalité de la lutte que par leur nombre; mais il était évident qu'à la fin les soldats devaient l'emporter.
Pendant près d'une heure chacun fit bravement son devoir. De chaque côté les morts et les blessés tombaient à tous moments. Au premier rang des combattants on distinguait le vieil Yvon. Ce fut à ce moment que Jahoua arriva. Le brave fermier se joignit à ses amis, et leur apporta le puissant concours de son bras robuste.
Cependant les soldats gagnaient du terrain. Ils étaient parvenus à s'emparer du recteur, et, se rangeant en colonne serrée, ils se préparaient à faire une trouée pour quitter le village. Les paysans reculaient quand une troupe d'hommes, arrivant au pas de course par la route du château, vint tout à coup changer la face du combat.
Cette troupe, composée d'une trentaine de gars armés de carabines, de piques et de haches, s'élança au secours des paysans. C'étaient les marins du _Jean-Louis_, commandés par Marcof. Le patron du lougre était magnifique à voir. Brandissant d'une main une courte hache, tenant de l'autre un pistolet, il bondissait comme un jaguar. Ses yeux lançaient des éclairs, ses narines dilatées respiraient avec joie l'odeur du sang et l'odeur de la poudre. En arrivant en face des gendarmes, il poussa un rugissement de joie farouche.
--Arrière, vous autres, cria-t-il aux paysans en les écartant de la main. Et se retournant vers sa troupe: A moi, les gars! En avant et feu partout! Tue! tue!
--Mort aux bandits! hurla l'officier de gendarmerie. Vive la nation!
--Vive le roi! A bas la constitution! répondit Marcof en fendant la tête du sous-lieutenant qui roula en bas de son cheval.
Alors, entre ces hommes également aguerris aux combats, ce fut une boucherie épouvantable. Au milieu de la mêlée la plus sanglante, et au moment où Marcof, pressé, entouré par cinq gendarmes, se défendait comme un lion, mais ne parvenait pas toujours à parer les coups qui lui étaient portés, un nouvel arrivant s'élança vers lui, et abattit d'un coup de carabine d'abord, et d'un coup de crosse ensuite, deux de ceux qui menaçaient le plus l'intrépide marin.
--Keinec! s'écria Marcof en se détournant. Merci, mon gars.
Le combat continua. Bientôt les gendarmes se comptèrent de l'oeil. Ils n'étaient plus que sept ou huit privés d'officier. Ils firent signe qu'ils se rendaient. Marcof arrêta le feu et s'avança vers eux.
--Vous avez fait bravement votre devoir, leur dit-il; vous êtes de bons soldats; partez vite; regagnez Quimper; car je ne répondrais pas de vous ici.
Les soldats remirent le sabre au fourreau, et s'élancèrent poursuivis par les rires et les huées. Alors les paysans entourèrent leur vieux recteur, et, l'enlevant dans leurs bras, le portèrent en triomphe jusque sur le seuil de l'église. Le vieillard épouvanté de ce qui venait d'avoir lieu, versait des larmes de douleur. Enfin, il étendit les mains vers la foule, et, désignant les blessés et les morts:
--Songez à eux avant tout! dit-il. Transportez au presbytère ceux qui n'ont pas d'asile.
Une heure après, le village, naguère si calme, offrait encore tous les aspects de l'agitation la plus vive. Marcof, dans la crainte d'un retour de nouveaux soldats, avait placé des vedettes sur les hauteurs. Les hommes étaient réunis dans la maison d'Yvon. Le vieux pêcheur, au milieu de la chaleur du combat, et pendant les premiers instants consacrés aux blessés et aux morts, n'avait pu constater l'absence de sa fille. En rentrant chez lui il aperçut Jahoua qui, tout ensanglanté par sa double lutte de la soirée, accourait vers lui.
--Où est Yvonne? demanda vivement le fermier.
--Yvonne! répéta le vieillard.
--Oui.
--Mais tu dois le savoir.
--Comment le saurai-je?
--Elle est allée au-devant de toi.
--Quand donc?
--Au commencement du combat.
--Alors elle était sur le chemin des Pierres-Noires?
--Oui.
--Et elle n'est pas revenue?
--Non! répondit Yvon frappé de terreur par le bouleversement subit des traits du jeune homme.
--Elle n'est pas revenue! répéta ce dernier.
--Mais tu ne l'as donc pas ramenée avec toi?
--Je ne l'ai même pas rencontrée!...
--Mon Dieu! qu'est-elle donc devenue depuis deux heures?
Les paysans qui entraient successivement dans la maison d'Yvon avaient entendu ce dialogue.
--Mais, fit observer l'un d'eux, peut-être qu'Yvonne aura eu peur et qu'elle se sera cachée.
--C'est possible, répondit le vieillard. Tiens, Jahoua, cherchons dans la maison, et vous autres, mes gars, cherchez dans le village.
Plusieurs paysans sortirent.
--Ah! murmura Jahoua, c'était bien elle que j'avais vue, et Keinec aussi l'avait bien reconnue!
XXIII
DEUX COEURS POUR UN AMOUR.
Comme on le pense, les recherches furent vaines. Marcof revint avec les paysans, et là, devant tous, Jahoua raconta sa rencontre avec Keinec, la lutte qui s'en était suivie, et l'apparition étrange qui les avait séparés. Il termina en ajoutant que Keinec s'était mis à la poursuite du cavalier qui, selon toute probabilité, enlevait Yvonne.
--Mais Keinec est ici, interrompit Marcof.
--Il est revenu? s'écria Jahoua.
--Me voici! répondit la voix du marin.
Et Keinec s'avança au milieu du cercle.
--Ma fille? mon Yvonne? demanda le vieillard avec désespoir.
--Je n'ai pu retrouver sa trace! répondit Keinec d'une voix sombre.
--N'importe; raconte vite ce qui est arrivé, ce que tu as fait au moins! dit vivement Marcof.