Marchand de Poison: Les Batailles de la Vie

Chapter 9

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--Bon! s'écria Harnoy, nous y voilà! Moi, docteur, je ne suis pas médecin, je suis père de famille, et je ne m'occupe pas d'autre chose que de bien marier ma fille. Ce que deviendra le reste de l'humanité m'intéresse infiniment moins que le sort de Christian Vernier. Prétendez-vous établir qu'il est dans un état de santé qui lui interdit de prendre femme?

--Je ne dis pas cela!

--Alors qu'est-ce que vous dites?

--Je dis, monsieur, que Christian a fait une vie du diable, qu'il a usé et abusé de tout, et qu'à vingt-six ans, il est plus blasé qu'un homme de cinquante....

Harnoy regarda sévèrement Augagne:

--Je vous croyais l'ami de son père!

--Me demandez-vous un témoignage de complaisance, ou bien la vérité?

--La vérité, certes, la vérité! se récria Harnoy, impressionné, malgré son parti pris, par l'attitude du docteur.

--Veuillez me poser une question précise: j'y répondrai.

Harnoy eut le sentiment qu'en cette seconde allait se décider l'avenir de sa fille. La fortune d'un côté, le bonheur de l'autre. Et il s'agissait de choisir. Le docteur paraissait décidé à ne conserver aucun ménagement. Tout allait dépendre de la façon dont Harnoy formulerait sa demande. Certes il aimait bien Geneviève, mais le mariage qu'il entrevoyait pour elle était si beau! Malgré lui, il restreignit à une simple condition de santé actuelle les exigences qu'il était en droit de manifester. Il dit:

--Pouvez-vous m'affirmer qu'à ce jour l'état de santé de M. Christian Vernier est satisfaisant.

Augagne répliqua d'un ton bourru:

--Eh! il avait la jambe cassée, le mois dernier, et je la lui ai remise. Il ne tousse pas, il digère bien, il n'a pas le foie malade. Il a été trouvé bon pour le service militaire. Cela vous suffit-il?

--Parfaitement! déclara Harnoy.

--Eh bien! mon cher monsieur, j'ai bien l'honneur de vous saluer, me voilà arrivé chez mon client....

--Au revoir, docteur, et merci.

--Il n'y a pas de quoi! bougonna Augagne en entrant dans la maison, et, entre haut et bas, il ajouta:

--Diable soit du bonhomme qui interroge avec l'ardent désir de ne rien savoir! Après tout, qu'il marie sa fille à ce frénétique de Christian, si c'est son rêve. Cela m'est bien égal!

Il fit ses affaires et s'efforça de songer à autre chose. Mais le sentiment de la responsabilité par lui prise le troublait, et il ne pouvait se défendre de plaindre la jeune fille qui allait courir la périlleuse aventure d'épouser Christian. Avait-il le droit, étant maître de dire toute sa pensée, d'en retenir une partie: la plus grave? Il s'en alla tout seul sur la plage et marcha du côté de Deauville, réfléchissant profondément. Geneviève Harnoy en épousant Christian Vernier, assurément risquait sa tranquillité. Quel avantage pouvait-elle retirer de cette union? Et, là, toute une face du problème qu'il étudiait se révéla à lui, et philosophiquement si impressionnante, qu'il en demeura tout illuminé.

Il avait bien aperçu les difficultés au-devant desquelles marchait Geneviève, mais il avait méconnu les services que la jeune fille pouvait rendre. Certes, elle jouerait une partie terrible dont l'enjeu était son bonheur. Mais qui pouvait savoir si, au lieu de perdre le sien, elle ne gagnerait pas celui de Christian? Quelle influence une femme aimée et sage n'exercerait-elle pas sur l'esprit de ce garçon en voie de se perdre? Et pourquoi cette solution: Geneviève perdue par Christian? et point cette autre: Christian sauvé par Geneviève? Envisagée sous cet aspect, la question prenait une grandeur d'humanité saisissante. Avait-on le droit de contrarier les desseins secrets de la destinée qui mettait en présence ce jeune homme et cette jeune fille, peut-être pour le rachat providentiel de l'un par l'autre? Le crime serait-il de les laisser s'unir, ou bien de risquer de les séparer? Le brave docteur, en toute sincérité de conscience, hésitait maintenant. Il revint vers sa maison, le front penché, se demandant où était la vérité et trouvant, pour l'une ou l'autre conclusion, autant de raisons probantes. Il lui sembla qu'une précaution suprême concilierait toutes les conditions contraires de prudence et de générosité, et il se décida à parler à Geneviève.

Il dînait ce même jour à la villa Vernier, avec son neveu, ami d'enfance du baron Templier. Le jeune docteur, très savant, très moderne, imbu des idées vitalistes du grand Appel, préparait son concours d'agrégation et se spécialisait dans des travaux de biologie qui devaient promptement le mettre en évidence. L'oncle et le neveu, affablement accueillis par Emmeline, qui traitait avec faveur toutes les personnes bien vues par Raymond, anxieusement par Harnoy, qui ressassait les confidences du docteur, furent, dès le premier instant, accaparés par Vernier. Avant tout, l'industriel voulait connaître le résultat de l'entrevue entre Augagne et le père de Geneviève.

La jeune fille, très simplement vêtue, était assise auprès de Mme Vernier, et la modestie de sa mise donnait une valeur toute particulière à la grâce de sa figure. La coquette la plus habile n'aurait pas mieux combiné l'effet à produire et n'en aurait pas tiré un parti plus heureux que cette enfant par son charme sans préparation. Dès le premier instant, elle avait attiré les regards de Jean Augagne, et pendant que le docteur causait avec Vernier sur la terrasse, un petit groupe s'était formé, composé de Christian, d'Emmeline, du jeune médecin et de Raymond. Geneviève en était le centre et l'attrait. Mme Vernier questionna Jean Augagne sur sa campagne d'Indo-Chine. Il la raconta d'une voix très douce, avec une réserve parfaite, mettant tout le mérite des travaux entrepris au compte de son chef, et ne cherchant pas à se tailler une part dans sa gloire.

--Ah! vous êtes tous ainsi, les Pastoriens, dit le baron Templier. Votre caractéristique est l'effacement de vous-même. Il semble que vous teniez cette vertu de votre illustre maître, qui ne songeait jamais qu'aux autres et ne travaillait que pour le bien de l'humanité.

--N'est-ce pas le but que tout travailleur doit se proposer? répliqua le jeune médecin avec une chaleur soudaine. Qu'est la science si on ne la subordonne pas à l'utilité sociale? Rendre des services, sauver des existences, se dévouer pour ses semblables, n'est-ce pas la tâche la plus enviable?

--Et la plus difficile! déclara Emmeline.

--Pourquoi, madame? Il suffit de vouloir.

--Et aussi de pouvoir! Mais, pour moi, c'est la marque de la supériorité.

--Et pouvoir sans vouloir, dit Geneviève d'une voix grave en regardant Christian, c'est la preuve de la déchéance.

Christian rougit, ses yeux se fixèrent sur ceux de la jeune fille, et il murmura:

--Que d'efforts sont restés stériles, et que de tentatives ont avorté faute d'un peu d'aide matérielle ou de réconfort moral! Il est aisé de blâmer. Sait-on ce que l'on ferait soi-même aux prises avec les difficultés?

--Il est certain, dit Jean Augagne, sans deviner le sens caché de ces paroles, qu'il faut toujours prêcher exemple. Ainsi, dans le Yunnan, au milieu d'un foyer d'infection pesteuse, quand nous avions affaire à des familles rebelles aux moyens de préservation, nous étions obligés de nous faire publiquement des piqûres de sérum afin d'entraîner les réfractaires. Cela nous rendait quelquefois très malades; mais nous faisions notre devoir et nous sauvions des milliers de malheureux.

La conversation fut interrompue par l'apparition de Vernier et d'Augagne, très animés. Le maître de la maison, avec sa décision coutumière, dit à Geneviève, en lui offrant son bras:

--Venez avec moi, un instant, chère enfant.

Il la conduisit hors du cercle, près d'une des vastes baies qui donnaient sur la terrasse et, là, lui montrant le vieux médecin, qui semblait les attendre:

--Voici notre ami, le docteur Augagne, qui voudrait causer quelques instants avec vous. Il s'agit d'un projet qui nous est cher et dont la réalisation ne dépend que de vous. Écoutez ce qui va vous être confié, mesurez-en la portée, et, ensuite, consultez votre raison et votre coeur.

--Quel début impressionnant! fit Geneviève un peu pâle, en s'efforçant de sourire. Suis-je donc l'arbitre des destinées?

--Vous ne croyez pas si bien dire, répondit Vernier avec un grand sérieux.

Il s'inclina en laissant la jeune fille seule avec le médecin, et alla rejoindre Harnoy, qui s'agitait dans l'attente des événements. Le soleil se couchait sur la mer, incendiant de ses derniers rayons la surface des flots calmés. Un air délicieux, chargé de l'odeur des roses, montait du jardin. Il faisait bon vivre, et la jeune fille aspira avec allégresse cette brise si douce et si parfumée. Elle marcha lentement d'abord, aux côtés du vieil homme, très ému, qui la regardait à la dérobée, puis, avec la netteté qui marquait toutes ses actions, se tournant vers lui:

--Eh bien! docteur, je suis prête à vous écouter. Il s'agit sans doute de M. Christian Vernier? Mon père est allé vous trouver à son sujet, ce matin. Ne lui avez-vous donc pas tout dit, à lui, et me réservez-vous un supplément d'information?

--Oui, ma chère enfant, c'est bien cela. Et vous me voyez fort troublé. J'ai pourtant l'habitude de parler en public, mais je ne crois pas avoir jamais abordé thèse si délicate.

--Voulez-vous que je vous aide? M. Christian est-il malade?

--Nullement. Il a même une très bonne santé. Physiquement, son état est, pour l'instant, tout à fait normal. Mais, moralement, il n'en est pas de même, hélas! et c'est de là que vient tout le mal.

Geneviève fixa sur le vieux médecin ses yeux perspicaces:

--M. Christian avait abordé très loyalement son examen de conscience avec moi, hier, sans que je me rendisse bien compte des raisons auxquelles il obéissait. Je comprends maintenant qu'il voulait me préparer à recevoir sur sa conduite des révélations fâcheuses. C'est bien cela n'est-ce pas?

Augagne baissa la tête en silence.

--Eh bien! poursuivit la jeune fille, cette manière de faire n'était pas d'un homme sans esprit et sans coeur. Car, en admettant que ce que j'apprendrais me parût inacceptable, M. Christian risquait une rupture sans recours. Il n'a pas hésité pourtant.

--Non. Et je dois constater que, sous l'influence des sentiments que vous lui avez inspirés, dit le docteur, il s'est amélioré sensiblement et paraît vouloir continuer. Mais le pourra-t-il? Oh! ce serait admirable!

--De quels vices doit-il donc se corriger? demanda Geneviève avec inquiétude.

--D'un seul! Mais le plus terrible de tous!

La jeune fille et le médecin se regardèrent, l'un hésitant à parler, l'autre à interroger, comme si la révélation à faire et à entendre leur eût paru trop pénible. Cependant, ce fut encore Geneviève qui prouva son énergie en disant:

--Allons, pas de détours, ni d'atténuations. Quel est ce vice?

--L'ivrognerie!

Elle fit un geste de dégoût et son visage exprima l'effroi. Il poursuivit, sans dureté, avec pitié même:

--Oui, ce malheureux enfant, par désoeuvrement, par faiblesse, entraîné par de mauvais compagnons, est tombé dans les pires excès. Il boit, et s'enivre comme un malheureux de la plus basse condition. Et, quand il est dans cet état, il ne recule devant aucune excentricité, ni aucune violence. Je l'ai vu revenir couvert de sang, ses habits déchirés, pour s'être battu dans les cabarets du port, avec des pêcheurs ivres comme lui. Il a écrasé, l'an dernier, un enfant sous son automobile lancée à une allure enragée, et qu'il était impuissant à retenir. Quand il est possédé par l'alcool, il ne connaît plus rien, ni l'âge, ni la condition, ni le sexe de ceux à qui il a affaire. Il frappera une femme, il outragera son père: c'est un démoniaque! Puis, le lendemain, revenu à la raison, il pleurera de repentir, il s'humiliera, implorera, quitte à recommencer, le soir même, s'il a été repris et entraîné par ses camarades de débauche.

Le médecin se tut. Geneviève marchait auprès de lui, le front penché, comme sous le poids de ces terribles révélations. Enfin, elle s'arrêta et, avec un grand calme:

--Son père vous a autorisé à me dire toutes ces choses?

--Sans cela, aurais-je pu parler?

--Pourquoi est-ce vous qui avez été chargé de m'éclairer?

--Parce que j'étais le mieux en mesure de vous faire comprendre les conséquences physiologiques de ce vice affreux.

--Il a donc une répercussion sur l'état physique?

--Très grave, pour celui qui en est affecté; plus grave encore pour les enfants qui naissent de lui. Un alcoolique, sachez-le bien, donne la vie à de pauvres innocents qui peuvent devenir des tuberculeux, des fous ou des criminels, étant, de naissance, alcooliques eux-mêmes.

--Mon Dieu! quelles effroyables conséquences!

--Voilà ce qu'on ne saurait trop enseigner, mon enfant, car on ne veut pas le croire. Tous les malheureux qui vont dans les cafés ou dans les cabarets boire tranquillement, presque innocemment, des apéritifs, s'intoxiquent et, par avance, intoxiquent leur descendance. S'ils sont assez vigoureux pour ne pas subir la déchéance eux-mêmes, ils la préparent pour leur postérité. Quand ils boivent leur absinthe quotidienne, en ne pensant pas mal faire, ils empoisonnent leurs futurs enfants. Ils feront souche de scrofuleux, d'épileptiques, et seront très étonnés de voir les pauvres petites créatures étiolées et chétives. En buvant, ils ne se croient pas coupables. Ils imitent leurs parents, leurs amis, et, dans leur ignorance, pour quelques misérables satisfactions présentes, ils détruisent l'avenir.

--Mais ne peut-on pas les guérir?

--Rien n'est plus difficile.

--Vous avouez cependant, vous-même, que M. Christian, depuis qu'il a vécu à Saint-Georges, s'est sérieusement corrigé.

--Oui. Son intention de modifier ses habitudes est évidente, mais le pourra-t-il?

Geneviève releva la tête, et d'un ton ferme:

--Monsieur votre neveu, à l'instant, disait que, pour pouvoir, il suffisait de vouloir.

--C'est que justement ce funeste, cet horrible vice est destructeur de la volonté. Que j'en ai vu de ces malheureux qui disaient: «Je ne boirai plus!» et qui, le lendemain même, couraient satisfaire leur passion!

--Avaient-ils des raisons impérieuses de s'en abstenir?

--Des raisons de vie ou de mort. Rien ne les arrêtait!

--Même l'affection d'une femme dévouée?

Le vieux médecin regarda, avec une sincère angoisse, la jeune fille, et, d'un ton très bas, comme s'il faisait un aveu très douloureux:

--Même l'affection la plus tendre et la plus clairvoyante. Ils se sauvaient comme des malfaiteurs, ils mentaient, ils devenaient capables de tout. J'en ai vu qu'on enfermait, et qui s'enivraient avec de l'eau de Cologne, de l'élixir dentifrice, et même du vernis à bottines.

--Des fous!

--Des alcooliques.

--N'y a-t-il donc pas de remède? Vous luttez, vous, docteur, cependant. Je sais que vous êtes un des promoteurs de la ligue contre ce véritable fléau social.

--Oui, nous luttons, par la parole, par la plume, dans des conférences, dans des brochures, dans des journaux. Mais quels résultats obtenons-nous? De bien médiocres. Faire appel à la raison humaine? Quelle chimère! Pour déraciner l'alcoolisme, il faut fermer tous les cabarets de France, ceux où il y a de la dorure et des tables de marbre, comme ceux où l'on consomme sur le zinc du comptoir. Et pour cela, une loi est nécessaire. Vous m'entendez, on n'obtiendra le salut de ce pays, pourri par l'alcoolisme, qu'en défendant de vendre de l'alcool, comme si c'était du poison. Tant qu'on n'aura pas pris chez nous les mesures qu'on a édictées en Suède, en Russie, et ailleurs, on boira, on s'enivrera, on se tuera, et les hôpitaux regorgeront, ainsi que les prisons et les bagnes.

Geneviève avait écouté les paroles enflammées du médecin avec une attention extrême. Elle hocha la tête, puis:

--Un dernier mot, docteur. A l'âge qu'a M. Christian, l'organisme est-il encore capable de se purger des germes malfaisants qui y ont été introduits? Enfin, est-il encore temps de sauver ce malheureux garçon?

--Certes!

--Que faudrait-il pour avoir des chances de réussir!

--Lui imposer une expérience de sobriété absolue pendant trois mois.

--Qu'appelez-vous sobriété absolue?

--Boire de l'eau. Si, dans trois mois, il a observé ce régime, sans une infraction, on pourra espérer sa guérison physique et morale.

La jeune fille, tendit la main au vieillard. Il la prit avec un respect attendri:

--Je crains, mon enfant, que, dupe de votre générosité, vous n'entamiez une lutte bien périlleuse pour vous.

Elle dit d'un ton grave:

--Réussit-on jamais sans peine? Et réussir, quelle joie! Surtout quand il s'agit de sauver un être en danger de se perdre!

Elle fit un gracieux signe de tête:

--Je vous remercie de tout ce que vous m'avez dit de bon et de raisonnable, docteur. Je vais essayer d'en tirer parti. Nous verrons, dans trois mois, ce que vous penserez de ma tentative.

Et, souriante, elle rentra dans le salon.

V

Étiennette Dhariel, dans son magnifique cabinet de toilette, était fort occupée à se tirer les cartes, lorsque Mme Mauduit, sa manucure, vêtue ainsi qu'une bourgeoise cossue, un sac noir à la main, entra sans être annoncée, comme chez elle.

--Bonjour, Nénette, dit la manucure en posant son sac sur un canapé Louis XVI foncé de canne dorée, tu vas bien, ce matin?

--Pas trop! J'ai un rossard de valet de trèfle qui ne veut pas marcher dans mon jeu!

--Ah! ah! Toujours le jeune Christian? J'en apporte des nouvelles, plus fraîches et plus sûres que celles fournies par tes cartes....

--Dis voir!

--Avant, fais-moi donc donner un biscuit et un verre de Porto. J'ai l'estomac dans les talons.... J'ai fait tout Paris, depuis ce matin....

--Fouille dans le bonheur du jour.... Tu vas y trouver ton affaire....

Mme Mauduit ouvrit le battant d'un délicieux petit meuble en marqueterie, et, au lieu de tout ce qu'il fallait pour écrire, elle découvrit un plateau en verre de Bohême, des gâteaux secs, des carafons de vin d'Espagne. Elle prit deux verres, les emplit, en offrit un à Étiennette, qui le plaça, sans y toucher, sur la table; et, après s'être restaurée convenablement:

--J'ai vu Pavé, ce matin, chez Lise Taupin.... Il m'a donné sur ton fugitif des tuyaux très sûrs.... Il paraît qu'il est devenu tout à fait vertueux.... Un petit saint!

Étiennette fit seulement:

--Ah!

Mais cette interjection claqua comme la batterie d'un pistolet qu'on arme.

--C'est une jolie cure qu'elle vient de faire, la mijaurée qui t'a soufflé ton petit homme. Elle vaut un sanatorium, cette enfant-là! Je ne croyais pas qu'il existât ta pareille. Et cependant, la voilà. Mais dans l'autre sens.

Étiennette se tut, mais ses mâchoires se serrèrent et devinrent anguleuses comme celles d'une bête de carnage. La Mauduit continua:

--Notre cher Christian se couche à onze heures, fait le bridge de son papa, ne va plus qu'à la Comédie-Française, et boit de l'eau à tous ses repas. Dans l'intervalle, rien. Il est sage comme une image. Pavé en est malade d'indignation.

--C'est tout ce qu'il sait faire, cette moule-là? Quelle influence a-t-il sur Christian?

--Aucune. Personne n'en a plus que la jolie blonde qui tient notre petit Vernier à la laisse, comme un caniche.

Étiennette, devenue soucieuse, dit avec amertume:

--Si c'est pour me raconter ces choses-là que tu es venue me siffler mon Porto, tu aurais pu aussi bien prendre une correspondance et rentrer chez toi.

--Ne te frappe pas, ma bichette. Il faut savoir entendre la vérité, ne fût-ce que pour en tirer parti. Est-ce que tu vas jeter le manche après la cognée? Ça ne serait pas digne de toi. Comment, la femme à qui on n'a jamais pris ses amants et qui les mettait tous à la porte, toi, Étiennette Dhariel, tu resterais avec la honte d'avoir été plaquée? Et tu ne t'en vengerais pas?

--Je ne pense qu'à ça!

--A la bonne heure. La petite n'est pas encore dans sa robe de mariée! Tu as le temps de travailler. Et tant qu'il y a place entre le pot et la gueule, il ne faut pas désespérer. Imagine-toi que Clamiron m'a raconté quelles conditions la chaste enfant avait posées à notre Christian.... Ah! c'est vraiment fort! Et il faut qu'il soit rudement pincé pour y avoir consenti.

--Eh bien?

--Pendant trois mois, il doit vivre chez son père. S'il a le malheur, pendant ce temps d'épreuve, de faire une seule frasque et qu'on le sache, il est rasé, sans rémission. L'épreuve est sévère. Le baccalauréat ès-moeurs, quoi!

Étiennette resta un moment pensive, et la Mauduit en profita pour boire le verre de Porto qu'elle avait versé pour son amie. Convenablement lestée, elle prit sur la table, dans une coupe en bronze d'un splendide travail italien, une cigarette, et l'alluma. La belle Dhariel parut sourire à une idée qui venait de s'offrir à elle. De sa main blanche elle prit une cigarette, comme la Mauduit, puis d'un ton presque indifférent:

--Ah! ce pauvre Pavé est si vexé d'assister à la conversion de Christian? Eh bien! dis lui donc de passer ici. Je lui apprendrai la résignation.

--Toi?

--Mais, oui, fit Étiennette avec un sourire.

--Oh! ma fille, s'écria la Mauduit, tu as dû trouver quelque chose: tu n'as plus les mêmes yeux qu'il y a un instant. Qu'est-ce que tu mijotes? Dis-le moi....

--Tu es trop curieuse. Tu le sauras en temps utile.... Ah ça, qu'est-ce que tu m'apportes aujourd'hui?

--Ah! du soigné!

La manucure se leva, prit sur le canapé son sac noir, l'ouvrit, et en tira un écrin, dans lequel étincelaient deux perles grosses comme des noisettes, d'un orient admirable et d'une rondeur parfaite.

--Mais ce sont les boucles d'oreilles de Maud Gray que tu as là....

--Ce sont elles.

--Elle s'en défait?

--Elle les donne en nantissement. Elle a besoin de trente mille.

--Pour Poivrier?

--Non, pour le petit marquis d'Aubusserolles....

--Quoi? Elle s'est toquée de ce gigolo?

--Non! Il lui a promis de l'épouser à la mort de son père, le duc de Candare.

--Tu m'en diras tant! Et alors il lui faut quinze cents louis? Pourquoi?

--Pour payer une culotte du marquis au club....

--Mince!

Elle prit les perles, les mania comme un orfèvre, les soupesa, les respira, semblant jouir, par le toucher, la vue et l'odorat, de ce splendide joyau. Puis elle les remit dans l'écrin.

--Elles valent cinquante mille, au bas mot.

--Tu parles! Il n'y a pas les pareilles à Paris. Fontana les prendrait tout de suite. Mais Maud ne veut pas vendre et «ma tante» n'offre que vingt mille.... Elle donne en gage les perles, pour six mois, avec trois mille de commission.... Si, dans six mois, elle ne paye pas, le nantissement se transforme en vente moyennant cinq mille francs de plus....

--Trois mille pour six mois, c'est du 20 p. 100. Ça peut aller.... Mais pas les cinq mille de plus! Elle rendra les trente mille, plus trois.... Ou on gardera les perles....

--On, c'est-à-dire toi, Étiennette....

--Non, toi, Mme Mauduit, moyennant les 10 p. 100 habituels. Moi, je ne fais pas d'affaires.

--Convenu. Où est l'argent?

--Le voici.

Étiennette ouvrit le bas d'un petit meuble décoré en vernis martin, et démasqua une caisse de fer. Dans un tiroir elle prit trente billets de mille francs, referma avec précision son coffre-fort, et posa la somme sur la table. Puis elle dit:

--C'est tout?

--Non! J'ai encore là des dentelles anciennes, du point de Venise....

--Des dentelles... j'en ai trop. J'en vendrai si l'on veut.

--Elles sont avantageuses.

--Je m'en moque!

--Alors veux-tu un tableau de Van Dyck? Il vient de chez le comte de Conflans.... C'est le portrait de Lord Sommerset enfant, un chef-d'oeuvre!

--Où le voit-on?

--Je te l'enverrai.

De son sac noir, la Mauduit sortit ses outils, ses flacons et ses brosses:

--Si nous nous occupions de tes mains, à présent....

--Tu es pressée?...

--Non. C'est pour que tu sois libre....

--Je ne sors pas aujourd'hui. J'ai à détacher les coupons de ma rente russe....

--Veux-tu que je t'aide?

--Avec plaisir. Tu dîneras avec moi....

--Donne-moi des ciseaux.