Marchand de Poison: Les Batailles de la Vie

Chapter 8

Chapter 83,916 wordsPublic domain

--On voit bien que vous les ignorez encore! Certes mon père m'aime. Mais ce qu'il n'a pas fait pour moi, dans mon enfance, comment le ferait-il aujourd'hui? Il n'a pas une minute à lui. C'est un homme très occupé. Il manie des millions et le souci de ses multiples affaires le tient sans cesse en haleine. Quand il a fini de travailler à s'enrichir, il travaille à se divertir. Et ce n'est pas une sinécure, je vous prie de le croire. Il a épousé une jeune femme, que vous avez vue et qui est charmante, mais qui a les goûts et les habitudes du monde dans lequel elle a toujours vécu. Il lui faut du mouvement, des réceptions chez elle, des fêtes au dehors, tout le roulement de la haute vie. Et mon père, qui n'a pas su prendre sur elle assez d'autorité pour la conduire, est obligé de la suivre. Il marche donc,--que dis-je: il marche?--il court, et à grandes guides. Il y a vingt chevaux dans les écuries, ici, dix domestiques à l'antichambre. Et, à Paris, c'est encore bien autre chose. Tous les soirs, le dîner est préparé pour quinze personnes, et ne fût-on que deux, monsieur et madame, en tête-à-tête, c'est la robe décolletée et l'habit noir. Mais, rassurez-vous, il y a toujours du monde. Et après le dîner, on part pour aller, ici, au Casino; à Paris, dans un théâtre, un cabaret littéraire, ou un beuglant quelconque. Après quoi, on va souper. Le lendemain, à huit heures, mon père est à son bureau, comme si de rien n'était, et, là, il reçoit ses chefs de chais pour les eaux de vie, ses ingénieurs pour la fabrication des liqueurs, mon oncle Mareuil pour la marche de la maison de banque, l'entraîneur qui fait le rapport sur le travail des chevaux, et les innombrables hommes d'affaires, inventeurs et quémandeurs, qui se pressent à la porte. L'heure du déjeuner arrive. Il est midi. Quand il y a des courses, mon père y va; quand il n'y en a pas, il prend l'automobile et s'élance vers Moret--du quatre-vingts à l'heure--pour inspecter l'usine. Entre temps, ma belle-mère a des exigences, et il faut la conduire à des réceptions, quoiqu'elle ait ses amis particuliers qui l'entourent et l'accompagnent. C'est pour mon père un surmenage effréné, auquel il ne résiste que parce qu'il a une santé de fer. A peine a-t-il le temps de souffler pour son compte. Comment voudriez-vous qu'il eût le temps de s'occuper de son fils? C'est ainsi qu'il m'a laissé la bride sur le cou et que j'ai joui, étant enfant, d'une liberté dont j'ai abusé, comme chacun vous le dira. Par quel miracle serait-il possible que, les conditions de mon existence passée restant les mêmes, mon existence à venir changeât? Je suis une victime sociale. Je me vois pris dans l'engrenage de la vaste machine mondaine, il faut que je tourne avec elle. Et d'après le peu que je vous ai montré de ma condition, vous voyez qu'il y a de grandes chances pour que je ne tourne pas bien.

Geneviève resta un instant absorbée. Elle réfléchissait douloureusement à ce qu'elle venait d'entendre. Enfin, elle dit:

--J'ai trop peu d'expérience de la vie pour me permettre de raisonner sur le cas que vous m'exposez. Comment vous conseillerais-je? Et, d'ailleurs, à quel titre? Vous me traitez, en quelque sorte, comme une soeur, en me témoignant tant de confiance. Mais je ne puis oublier que je vous suis étrangère, et qu'il ne m'appartient pas de vous parler sévèrement. C'est pourtant le devoir que j'aurais à remplir.

Il l'interrompit avec une étrange vivacité:

--Oh! je vous en prie, ne vous imposez aucune réserve. Dites-moi, en toute franchise, ce que vous pensez.

Elle agita sa tête d'un air triste:

--Non! Je n'aurais qu'un langage déplaisant à vous faire entendre. A quoi bon?

--A m'éclairer sur ce que je dois faire! De vous j'accepterai tous les conseils.

Elle sourit:

--Vous accepterez tous mes conseils! Mais les suivrez-vous? Voilà ce que vous négligez d'affirmer. Un autre viendra après moi, et détruira l'effet de ma morale; un de vos mauvais amis, qui trouvera un malin plaisir à vous entraîner, comme vous avouez vous-même que cela est arrivé si souvent. Et vous rirez avec lui de la pauvre fille qui aura pris des airs de réformatrice parce que vous l'en priiez et dont le prestige aura duré tout juste le temps que le son de ses paroles aura mis à s'éteindre. Non, mon cher monsieur, ne comptez pas que je joue ce rôle auprès de vous. Je n'y suis préparée par rien. Et laissez-moi croire que si vous voulez redevenir un garçon raisonnable, vous saurez bien en trouver le moyen sans que je m'en mêle.

Christian n'était pas l'homme des longs efforts. Il se sentit à bout d'arguments. Sa sensibilité déjà s'était manifestée d'une façon anormale. Il dit d'un ton boudeur:

--Ah! vous êtes comme tous les autres! Vous m'engagez à me réformer, mais, quant à m'y aider, bernique!

--Voyons, franchement, vous êtes d'une exigence! J'ai contribué à vous raccommoder la jambe. Est-ce une raison pour que je vous raccommode le caractère?

--Et vous vous moquez de moi par-dessus le marché! gémit Christian. Je ne vous connaissais pas sous ce jour. Jusqu'alors vous ne vous étiez montrée à moi que comme une bonne et gentille personne.

--Un peu bébête, n'est-ce pas?

--Ah! non! par exemple! Mais si claire et si fraîche, qu'on eût dit une eau de source.... Et voilà qu'aussitôt qu'on veut s'y mirer, vous la troublez, et sa surface n'offre plus que des vagues où l'on ne se reconnaît plus.... Je vous crois très méchante, maintenant.... Est-ce que vous êtes méchante? Confessez-vous à moi?

Elle se leva d'un mouvement un peu brusque. La conversation prenait une tournure qui ne lui plaisait plus. Elle répliqua nettement:

--Votre confession suffira, si vous le voulez bien, et nous passerons sur la mienne.

Décontenancé par le ton et l'attitude qu'il lui voyait tout à coup, Christian se mit avec un peu d'effort sur ses pieds. M. Vernier et les Harnoy s'avançaient sur la terrasse. La conversation cessa d'elle-même, et de toute la journée le jeune homme ne rencontra pas l'occasion de se trouver seul avec Geneviève. L'aspect tout nouveau sous lequel elle venait de se révéler piquait au vif sa curiosité. C'était une femme si différente de celle connue par lui jusqu'à ce jour, qu'il se demandait comment il avait pu se méprendre à ce point sur son compte. La jeune fille douce et simple, dont le charme candide lui avait tant plu, s'était évanouie pour laisser la place à une personne réfléchie et ferme, qui lui plaisait peut-être plus encore. Il fut occupé toute la soirée à l'observer, et il découvrit en elle toutes sortes de particularités qu'il n'avait pas remarquées, sans doute parce que, dans la tranquille vie de la campagne, elles n'avaient pas eu l'occasion de se manifester, tandis que, dans un milieu mondain, les nuances de ce caractère s'éclairaient comme les facettes d'un diamant à la lumière.

Après le dîner, les amis de Christian ayant appris son retour, arrivèrent et Mlle Harnoy eut la satisfaction de contempler, dans toute leur correcte élégance, MM. Clamiron, Longin et Vertemousse. Ce dernier avait dans la journée gagné au tir aux pigeons le prix international, et il se présentait couvert de gloire. Il fut surpris du peu d'effet qu'il produisit sur les hôtes de la famille Vernier. Geneviève ne lui laissa pas ignorer qu'elle trouvait répugnante cette tuerie d'innocente volatiles, et se coula à jamais dans l'esprit de ce sportsman. Quant à Clamiron, ses plaisanteries à froid et ses excentricités longuement combinées n'obtinrent aucune approbation. Christian lui-même demeura de glace et ces messieurs, suivant la franche expression de Longin, le trouvèrent complètement «empaillé».

Ils se levèrent, comme sonnaient onze heures, dans le but de se remettre en joie au moyen de quelques cocktails. Ils essayèrent d'emmener leur ami en faisant luire à ses yeux le mirage d'un séjour prolongé au bar, où l'on rencontrerait le jockey américain Pistor, qui pourrait donner quelque bon tuyau. Christian déclara qu'il avait pris l'habitude de se coucher avant minuit et s'en trouvait bien. Sur cette affirmation de principes, Clamiron, Vertemousse et Longin secouèrent les mains de toutes les personnes présentes, en levant le coude à la hauteur de l'oreille, ce qui était le dernier chic, et à la file, comme ils étaient arrivés, ils s'en allèrent.

Cette fois, Christian découvrit la transition qu'il cherchait vainement, depuis plusieurs heures, pour reprendre avec Geneviève la conversation du matin. Il se glissa auprès d'elle et lui dit:

--Voilà comme j'étais avant d'arriver à Saint-Georges. Un quatrième exemplaire du sympathique et joli modèle sur lequel sont taillés ces gaillards-là! Et, ce qu'il y a de plus fort, c'est que, très réellement, je me plaisais dans leur compagnie et dans le milieu où ils vivent. C'est ce que je n'arrive plus à comprendre. Maintenant ils m'assomment, ils me dégoûtent; je les trouve idiots et malfaisants. Que s'est-il donc passé en moi?

--Caprice! répliqua Mlle Harnoy. Dans quinze jours, vous aurez été repris par les habitudes anciennes, et ce que vous ne parviendrez plus à comprendre, c'est comment vous avez pu rompre avec elles pendant si longtemps.

--Ah! vraiment, s'écria Christian avec une émotion sincère, vous me méprisez trop!

--Nullement! reprit avec fermeté Geneviève; mais, après vos confidences de ce matin, il m'est impossible de vous croire autrement que sur preuves. Quand vous aurez donné des garanties de conversion sérieuse, vous pourrez prétendre à ma confiance; jusque-là, vous ne devrez pas vous étonner de me trouver sceptique.

--Eh bien! ces preuves qu'il vous faut, je vous les fournirai.

--Faites attention que c'est vous qui les offrez. Moi, je ne vous demande rien. Je n'ai aucun droit, pas même celui de vous juger, quoique vous me le donniez avec insistance.

--C'est que vous êtes la personne dont l'opinion m'est la plus précieuse.

Elle rompit encore avec lui l'entretien, et se levant, elle dit:

--Allons, vous avez besoin de dormir, vous êtes un peu agité ce soir. Demain vous serez plus calme.

Elle lui tendit la main avec un franc et clair sourire et se retira, accompagnée de sa mère. Le lendemain, elle eut une surprise. Avant le déjeuner; son père la prit à part d'un air tout agité et lui dit sans aucune préparation:

--Il vient de m'arriver une aventure fantastique. M. Vernier m'a emmené dans son cabinet pour parler de nos affaires commerciales, et, au bout de quelques minutes, il a changé de ton et de sujet, puis, tout bonnement, il m'a demandé si tu étais en humeur de te marier et ce que tu penserais d'une union avec son fils. Comprends-tu? Avec Christian Vernier, l'unique héritier de la maison Vernier-Mareuil.... J'en suis encore abasourdi. Qu'est-ce qui peut nous valoir une fortune pareille? Ah ça, ce jeune homme t'a donc fait la cour? Il faut qu'il soit amoureux fou de toi! Ah! qu'est-ce que va dire ta mère, quand je lui annoncerai une si incroyable nouvelle?

--Mais je voudrais bien, avant tout, savoir ce que tu as répondu à M. Vernier.

--Ah! naturellement, que je vous consulterais, ta mère et toi.... Certes, la recherche est honorable et la proposition magnifique. Mais il y a l'opinion de ta mère qui comptera, et tes sentiments personnels qui primeront tout. Je pense bien que tu n'as pas d'idée préconçue. Tu as vécu si à l'écart, depuis nos malheurs, que tu n'as pu aimer personne.... Ton coeur est libre, n'est-ce pas, chère petite?

Il tremblait d'inquiétude en parlant ainsi, tant il craignait de rencontrer des obstacles à la réalisation d'un projet si beau. Il fut soulagé promptement. Geneviève lui répondit:

--Mon coeur est libre, rassure-toi.

Alors il exulta:

--Ah! qui aurait pu prévoir pour nous une pareille chance! La première maison de France, pour la fabrication des liqueurs! Et les affaires de banque qui sont si considérables! Et je doutais de l'avenir!

Sa fille le calma d'un mot:

--Parce que je suis libre d'accepter la proposition qui t'est faite, ce n'est pas une raison pour que je ne la refuse pas.

--Qu'est-ce que tu dis? gémit M. Harnoy. Malheureuse enfant, n'empoisonne pas les derniers jours de ton père, en repoussant un si beau parti! Pense donc à ce qu'un mariage avec Christian Vernier ferait de toi....

--Peut-être une femme très malheureuse!

--Pourquoi? Comment être malheureuse quand on n'a rien à souhaiter? Quand tout vous est facile, agréable et avantageux....

--Le premier avantage pour une femme est d'avoir un bon mari!

--Supposes-tu donc que Christian Vernier serait un mauvais sujet?

--J'en suis à peu près sûre!

--Oh! gémit M. Harnoy avec un air navré. Qui t'a renseignée d'une façon si fâcheuse?

--M. Christian lui-même.

--Qu'est-ce que tu me racontes là?

--La vérité simple. Hier soir, pris d'un accès de franchise sentimentale, ce jeune homme a trouvé utile de me faire un exposé très net de sa vie passée et de ce qu'elle avait eu d'irrégulier et de blâmable. Je me suis demandé alors à quoi rimaient ces confidences bizarres. Je le comprends à présent. Avec une franchise que j'apprécie, M. Christian voulait me donner le moyen de le juger. De tout ce que je connais de lui, c'est l'action qui peut le faire apprécier le plus favorablement. Mais le reste, cher papa, le reste, hélas! comparé à la richesse matérielle que tu prônes si fort, quelle lamentable misère morale!

--Mais qu'a-t-il donc fait? soupira M. Harnoy effrayé.

--Oh! pas grand chose de très mal. Mais rien de très bien. C'est l'inutilité néfaste de la jeunesse oisive, avec tout ce qui s'ensuit. Il n'a pas eu l'inconvenance de me le raconter, mais je l'ai clairement compris. M. Christian Vernier est un viveur, très blasé, très ennuyé, très disposé à faire des sottises par désoeuvrement; avec cela, entouré de gens qui le flattent et l'exploitent, en le poussant aux pires actions.

--Malheureuse enfant! s'écria M. Harnoy. Quelle clairvoyance inattendue possèdes-tu donc, pour avoir deviné toutes ces choses qui m'ont échappé à moi, et qui n'ont pas frappé ta mère? Car, hier soir, elle ne tarissait pas d'éloges sur la famille Vernier, et sur Christian lui-même! Mais enfin, pendant trois semaines, nous l'avons eu sous notre toit, ce garçon. Nous avons pu le connaître. Il est charmant, doux, facile. Et brusquement, si je t'en croyais, il se changerait en un être malfaisant et redoutable! Ma fille, tu as un défaut immense: tu es exagérée. Tu grossis les choses avec des préoccupations imaginaires. Je crois que ta mère et moi nous ne sommes pas des imbéciles. Eh bien! nous n'avons aucune des craintes que tu ressens. Et, si tu épousais le fils Vernier nous pourrions envisager l'avenir sans aucun souci. Et ce serait un bien grand soulagement pour nous!

--Crois, mon cher père, que je ferai tout ce que je pourrai pour te contenter, sans aller cependant jusqu'à compromettre ma sécurité.

--Allons! c'est bien! je ne t'en demande pas davantage. D'ailleurs, tu auras le temps de réfléchir, de consulter.

--C'est bien mon intention.

--Mais qui? Nous ne connaissons personne dans l'entourage de la famille Vernier.

--Ah! ce ne sera que trop facile, et aux premières questions que vous poserez, les renseignements les plus sévères, et peut-être les plus exagérés, vous seront donnés. Il faut vous attendre, en même temps qu'aux éloges les plus outrés, aux plus violentes calomnies. On n'est pas riche et luxueux impunément dans la société actuelle.

--Mais d'où te vient cette expérience? demanda M. Harnoy plein d'étonnement, en regardant sa fille. Toi qui ne parlais jamais à la maison, voilà que tu enfiles des phrases, et très bien, ma foi! C'est ébouriffant! Ces petites filles sont pleines de malice! On les croit occupées à leur broderie, et elles réfléchissent, elles observent, elles jugent. Ah! on ne se méfie pas assez de ces silencieuses. Pendant qu'elles se taisent, elles vous prennent mesure.

--Je vous demanderai de ne faire aucune démarche avant que j'aie causé avec Mme Vernier.

--Quoi! tu veux....

--Mais sans doute. Elle est la belle-mère de M. Christian. Elle n'aura pas l'aveuglement affectueux d'une mère. Elle me dira avec plus de franchise ce que j'ai intérêt à savoir. Et puis, entre femmes, on s'entend toujours, à la fin, quand il s'agit d'un homme. L'esprit de corps se manifeste.

Elle riait avec tranquillité, maintenant. Et son père demeurait devant elle, à la considérer, plein d'effroi, comme si, croyant caresser une belle et douce brebis, il la voyait soudainement se changer en une souple et redoutable lionne. A cette métamorphose causée par les difficultés d'une situation nouvelle, il ne pouvait s'habituer. Cependant il se sentait dominé par la claire intelligence et la ferme résolution de sa fille, et déjà il la reconnaissait supérieure à lui-même.

--Je me conformerai à ton désir. Mais, moi, qu'est-ce qu'il faudra que je fasse? consulta-t-il avec déférence.

--Toi, cher papa, tu vas aller demander à M. Vernier-Mareuil de t'autoriser à causer avec le médecin de la famille....

--Et si ce médecin se retranche, comme c'est l'usage, derrière le secret professionnel?

--Alors tu sauras à quoi t'en tenir sur la santé de M. Christian. Et cela suffira.

--Comme tu vas! Comme tu vas! Mais qui t'a donc donné toutes ces idées?

--C'est toi! Je t'ai entendu vingt fois te répandre en violentes critiques sur le compte des parents qui ne prennent pas les informations les plus minutieuses quand ils marient leurs filles. Alors je te demande d'être aussi exigeant pour la tienne que tu jugeais nécessaire qu'on le fût pour celles des autres.

--C'est convenu! Mais tu me promets de ne pas mettre de parti pris dans ton jugement? Tu me parais bien mal disposée.

Geneviève sourit. Elle embrassa son père avec tendresse:

--Ne crains rien. Et même, si je n'étais qu'à demi rassurée, je me déciderais sans doute, pour ne pas te faire de la peine.

--Oh! que tu es gentille!

Ainsi, avec l'inconscience habituelle aux pères de famille hypnotisés par les splendeurs d'un beau mariage, M. Harnoy acceptait déjà, avec transport, le demi-sacrifice que sa fille lui faisait de ses chances de bonheur. Vernier, consulté par le père de Geneviève, fit une grimace, qui aurait pu éclairer un esprit moins prévenu, quand il s'entendit demander le droit à la franchise absolue pour le docteur Augagne. Il savait trop combien le savant médecin était sincère pour ne pas tout craindre d'un entretien entre lui et M. Harnoy. Pourtant il lui paraissait impossible de ne pas consentir à ce qui était réclamé de lui. Il répondit donc d'un air contraint qu'il ne voyait aucun inconvénient à ce que M. Harnoy causât avec le docteur Augagne, mais il prit des précautions contre toute révélation inopportune en insinuant que les savants sont gens à système, qu'il faut, de ce qu'ils avancent, en prendre et en laisser. La préoccupation spéciale de ce brave docteur Augagne était l'alcoolisme et il n'était pas loin de faire un crime aux Vernier-Mareuil de l'extension considérable de leur industrie. Il n'y aurait donc rien de surprenant à ce qu'un peu de défaveur, à cause de sa situation même d'héritier de la maison, ne s'attachât à Christian. Mais il tenait M. Harnoy pour un homme d'affaires avisé, qui saurait faire la part de l'exagération dans les théories médicales du docteur, et ne pas enfourcher bénévolement son dada avec lui.

Harnoy trouva inconcevables, dans toute la sincérité de son admiration pour Vernier, les théories du docteur Augagne.

--Quoi! l'alcool n'était-il pas un produit du sol, et des plus avantageux pour la richesse de la France? Que deviendrait tout le Midi, sans la distillation des vins? Et que serait la misère du petit propriétaire si on lui refusait le privilège du bouilleur de cru? Condamner l'alcool, c'était bien vite dit! Et de quel droit refuser à l'ouvrier le salutaire réconfort d'un petit verre qui donne le coup de fouet à ses énergies. Et attaquer la puissante maison Vernier-Mareuil, qui servait si utilement l'expansion nationale en répandant ses admirables liqueurs dans tout l'univers, n'était-ce pas de la folie?

Vernier, voyant Harnoy monté à ce degré de lyrisme, le jugea en état de supporter toutes les confidences du docteur Augagne, et lui donna une lettre par laquelle il priait celui-ci de se mettre à la disposition du porteur et de répondre à toutes les questions qu'il lui poserait. Harnoy, qui ne voulait pas retarder d'une heure la conclusion d'une affaire qui lui semblait si belle, prit le chemin de la maison du docteur Augagne, et le trouva dans son cabinet en compagnie d'un grand garçon brun, barbu, au visage basané, éclairé par des yeux clairs qui donnaient à sa physionomie un peu rude une expression de grande douceur. Les deux hommes se levèrent et le médecin dit, en présentant le jeune homme, d'un air de satisfaction:

--Mon neveu, le docteur Jean Augagne.

Harnoy s'inclina et dit d'un ton indifférent:

--Monsieur, très enchanté de faire votre connaissance.... Puis, abordant le sujet de sa visite: Je venais, docteur, vous parler de la part de M. Vernier.... La lettre que voici vous expliquera de quoi il s'agit.... Et vous comprendrez la hâte avec laquelle je me suis présenté chez vous....

--Oh! oh! fit le docteur en levant la tête après les premières lignes. Il regarda son neveu, parut contrarié d'être obligé de se séparer de lui, mais finit par dire:

--Jean, passe donc, pour un instant, dans la salle à manger.... Il s'agit de choses confidentielles.... Ou plutôt, non, reste.... J'ai un malade à voir, je m'en vais avec M. Harnoy, nous causerons en route.... Cela vous convient-il, monsieur?

--Tout ce qui vous plaira, docteur.

En ce moment-là, on aurait pu demander à Harnoy ce qu'on aurait voulu, il était homme à tout promettre. Emporté par son rêve d'opulence, il ne connaissait plus d'obstacles. Le docteur prit son chapeau, sa canne, serra en souriant la main de son neveu, et sortit avec Harnoy.

--Voyez-vous, commença-t-il en marchant, mon neveu arrive d'Indo-Chine, où il est allé avec le docteur Yersin faire des expériences de vaccination sur les indigènes atteints de la peste.... Il y avait dix-huit mois que je ne l'avais vu.... C'est un beau garçon, n'est-ce pas?

--Oui, certes, répondit évasivement Harnoy, qui se souciait fort peu de savoir ce qu'était le neveu du docteur, mais avait grande hâte de recevoir des renseignements sur Christian. Et que me direz-vous du fils Vernier?

--Ah! le fils Vernier, c'est un charmant jeune homme.... Charmant jeune homme.... Charmant jeune homme....

--Bon! ça, nous le voyons de reste, nous n'avons pas les yeux bouchés.... Mais sa santé... hein? Bonne, sa santé?

Il parut guetter la réponse sur les lèvres du médecin. Il tremblait qu'elle ne fût pas satisfaisante. Comme le docteur semblait réfléchir:

--Eh bien! vous pouvez parler, vous êtes délié du secret professionnel.... La santé de Christian est excellente, n'est-ce pas?

De bonne, Harnoy était déjà arrivé à excellente. Il secoua le bras du médecin, dans son impatience:

--Ce n'est pas une consultation que je vous demande, c'est un oui, ou un non. Dites oui ou non, je vous tiens quitte du reste.

--Évidemment sa santé n'est pas mauvaise, se décida à déclarer le docteur. Il faut même qu'il ait un coffre solide, pour avoir résisté, comme il l'a fait, à toutes les sottises, que je lui ai vu commettre....

--Entraînement de la jeunesse! ponctua Harnoy. On sait ce que c'est, on n'a pas toujours eu les cheveux gris.

--Ah! fichtre! C'est qu'il y a entraînement et entraînement.

--Enfin, la santé est-elle avariée?

--Point! Mais il y a des habitudes déplorables, qui pourront, à un moment donné, avoir une influence funeste sur l'avenir de ce garçon....

--Quelles habitudes? Venons au fait!

--Eh! je lui voudrais plus de tempérance.

--Il ne boit pas d'eau, c'est entendu. Docteur, si tout le monde buvait de l'eau, que deviendrait la viticulture?

--Ceci, mon cher monsieur, m'est complètement indifférent, dit tranquillement Augagne, je ne suis pas vigneron, mais médecin. Je suis frappé par les ravages que fait tous les jours l'alcoolisme, et....