Marchand de Poison: Les Batailles de la Vie

Chapter 7

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Elle avait appuyé sa bicyclette à un arbre, et, d'un bond de ses jambes fines, elle avait franchi l'obstacle. Malgré son mécontentement, Christian ne put se dispenser de reconnaître qu'elle avait ainsi, en costume masculin, la plus charmante tournure qu'on pût voir. Son visage, encadré d'une perruque blonde, avait une mutinerie délicieuse. Elle semblait grande, tant elle était bien proportionnée. Elle prit Christian par les épaules, l'embrassa sur les deux joues, en camarade, et, s'asseyant à côté de lui, sur le banc de verdure:

--Eh bien! mon petit, te voilà rafistolé? Tu penses si j'avais envie de te voir! Mais dis donc, tu n'as pas fait grand accueil à ma correspondance. Tu aurais pu me répondre. Ce n'était pas le bras que tu t'étais cassé, pourtant! Mais, passons; je mets ta paresse sur le compte de l'accablement. A présent que tu es bien d'aplomb, causons. Tu ne vas pas t'éterniser ici, je suppose? Tes amis et moi, nous sommes dans la douleur. Deauville, sans ta présence, a perdu tout éclat, et le Casino n'a plus de charme. La mer, elle-même, est devenue jaune. Allons! Reviens, chéri, ne tiens pas rigueur à cette station balnéaire. Voilà la saison des courses qui s'amène. C'est le moment de reparaître.

Elle riait en lui débitant, d'une voix gaie, son boniment, et, peu à peu, câline, elle s'était rapprochée. Elle lui passa les bras autour du cou et, l'enveloppant du parfum qui lui rappelait tant d'heures de volupté, elle s'efforça de le troubler, de réchauffer, de le reprendre. Il ne la repoussa pas. Il lui parla d'une voix calme:

--Ma chère amie, j'aurais infiniment préféré que tu ne vinsses pas ici. Je t'en avais fait prier par mon père. Mais je vois que tu es toujours la même, et que c'est justement ce que l'on t'interdit qui te tente.

--Dame! mets-toi à ma place!

--C'est à la mienne qu'il faut te mettre. Je suis chez de bons bourgeois, bien tranquilles et très timorés. Vois-tu l'effet que je produirais si quelqu'un venait nous surprendre en tête-à-tête. Assurément, tu pourrais repasser le fossé, comme tu l'as fait tout à l'heure, et prendre le large à grands tours de bécane. Mais il faudrait me répandre en explications, et ce serait fastidieux. Le plus sage était de rester à Tourgeville, à attendre ma guérison complète....

--Comment donc! interrompit Étiennette, à reverdir, pendant que tu fais une cure de petit lait dans les campagnes?... Est-ce que tu te fiches de moi, mon petit Christian?

--J'aurais pensé que le souci de ma santé saurait t'imposer plus de patience.

--Je ne vois pas très clairement ce que ta santé aurait à gagner à un prolongement de séjour ici.... Tu es frais comme une rose. Tu marches avec une canne. Tu marcheras encore bien mieux en t'appuyant sur mon bras. Si tu n'as que des raisons d'hygiène pour t'attarder ici, je m'engage à te mettre dans les mêmes conditions à Tourgeville....

--Eh! que veux-tu donc qu'il y ait? s'écria Christian avec une irritation qu'il ne parvenait plus à contenir.

Ils se regardaient tous les deux fixement: elle, railleuse, lui, très décidé. Pour la première fois, Étiennette trouvait en lui de la résistance à ses caprices. Elle eut la sensation très nette que moralement déjà il lui avait échappé, et que matériellement il s'apprêtait à se libérer. Un petit frémissement, qui ne pouvait pas passer pour un sourire, agita le coin de ses lèvres. Mais, très maîtresse d'elle-même, elle se fit câline et douce:

--Ah! mon chéri, que sait-on? Avec les hommes, il faut s'attendre au pire, surtout quand ce sont des petits hommes comme toi, si convoités à cause de leur gentillesse. Tu ne vas pas, au moins, t'étonner que je sois un peu jalouse?...

Il eut un accès de rire:

--Toi? Non! Écoute, ne me fais pas le grand jeu! Je sais à quoi m'en tenir sur tes sentiments envers moi. Je ne t'ai jamais demandé de fidélité. Permets que je ne m'inquiète pas de ta jalousie. Je suis d'un bon rapport, c'est certain. Mais, mon enfant, nous ne sommes pas mariés ensemble. Il n'y a pas besoin du divorce pour reprendre chacun notre liberté. Oh! rassure-toi, je n'ai pas l'intention de te quitter salement. Je saurai tenir compte de tes besoins, et je ferai bien les choses.

Elle ne discuta pas. Ses yeux devinrent noirs sous ses sourcils froncés, et forçant Christian à se tourner vers elle, elle dit d'une voix âpre:

--C'était donc vrai que tu filais le parfait amour, ici, avec une petite bourgeoise finaude? Ah! elles en ont du vice, ces demoiselles, qui se manifestent un cataplasme d'une main et une tasse de tisane de l'autre. Elles connaissent leur métier. Elles la font à la pureté, à la candeur! Et mon imbécile coupe dans la mise en scène, et se laisse pincer comme un collégien à sa première aventure. Ah ça, tu ne vois donc pas qu'on te joue la comédie de l'amour pur, mais que la jeune fille vise tes millions, comme si elle n'avait fait que cela de sa vie!... Ah! tu l'es jobard pour ton âge et après tout ce que tu as vu!

Christian laissa passer ce flot de paroles, puis il demanda posément:

--Tu as fini?

Elle devint rouge de colère, et cria:

--Non! Je commence!

--Eh bien! alors, j'aime mieux te dire tout de suite que tu ne sais pas de quoi tu parles. On ne m'a joué aucune comédie, je ne soupçonne aucun projet, et c'est toi, la première, qui fais allusion à des sentiments qui, s'ils existent, sont, en tout cas, bien soigneusement dissimulés. Le hasard a tout fait en me mettant dans l'obligation de me tenir tranquille pendant trois semaines et de réfléchir. Il est bien probable que, si j'avais continué à m'abrutir dans la société où je vivais, je n'aurais jamais eu la pensée de m'écarter de toi. Je me serais contenté du mouvement et du bruit de la fête qui occupait tous mes instants, et j'aurais persisté à prendre toute cette agitation pour le bonheur. Malheureusement pour toi, j'ai eu l'occasion de faire un retour sur moi-même. J'ai vu clairement que je faisais fausse route, et j'ai pris le parti de m'arrêter. Je ne trouve pas utile de désoler ma famille, de scandaliser mes amis et de me détruire la santé, pour les minces joies que j'ai goûtées jusqu'ici et que, avec beaucoup d'habileté, tu étais arrivée à me faire accepter comme le comble du plaisir. Tout cela a fait son temps. Je change de programme. Je ne dis pas que je vais devenir sérieux: ce serait aller un peu vite en besogne. Mais je vais tâcher d'être raisonnable. J'ai été si fou, jusqu'ici, qu'avec un rien de raison je suis sûr de faire beaucoup d'effet!

Une lueur flamba, menaçante, dans les yeux d'Étiennette.

--Alors, tu me quittes?

--Tu n'avais pas cru que l'on resterait toujours ensemble? Je n'ai pas été le premier. Je ne serai pas le dernier.

--Qu'en sais-tu?

--Oh! je ne me considère pas comme irremplaçable! Il y en a d'autres!

--Je tiens à toi.

--Beaucoup d'honneur!

Elle blêmit, fit un geste violent:

--Prends garde!

Il sourit, très calme:

--Tu me menaces? C'est le comble de la tendresse. Aime-moi, ou je te fais du mal! Crois-tu m'intimider?

Elle changea brusquement d'attitude et de physionomie:

--Ah! comme tu es méchant avec moi! Tu sais trop bien que je suis incapable de te nuire. Ah! Christian, est-ce possible? Après tout ce que je t'ai donné de moi-même....

Elle éclata en sanglots, s'abattit aux pieds du jeune homme et, roulant sa tête sur ses genoux, elle resta appuyée à lui, dans une pose ravissante qui montrait le développement harmonieux de ses reins, et ses jambes fines sur lesquelles frissonnait la soie de ses bas noirs. Mais elle n'avait plus d'action sur les sens de Christian. Il fut inattentif à ses grâces habilement offertes, et très ennuyé seulement de la sensiblerie à laquelle tournait l'entretien. Il aurait préféré les menaces aux larmes. Il était de ces hommes qui ne peuvent pas voir pleurer les femmes. Et Étiennette le savait bien. Accablée, paraissant toute à sa douleur, elle arrosait le genou de Christian de pleurs véritables, en baisant doucement sa peau à travers l'étoffe du pantalon. Il sentait la chaleur de sa bouche. Il se demandait comment la relever. Il n'osait plus lui parler, et tremblait que quelqu'un de la maison ne vînt à paraître. Il aurait donné cent mille francs pour faire partir Étiennette. Il ne savait comment s'y prendre pour la mettre en route. Elle sentit son embarras et comprit son silence. Elle releva lentement sa tête, et offrant au regard de Christian un visage bouleversé par le chagrin et gonflé par les larmes:

--Tu n'as jamais su combien je t'aimais! Ah! comme tu es dur pour moi! Tu me punis d'avoir cédé à tous tes caprices. La vie que je t'ai faite, c'était celle que tu préférais; je n'ai cherché qu'à te complaire. Et aujourd'hui tu me le reproches! Mais c'est bien! J'accepte tout de toi. Je te prouverai par mon sacrifice la sincérité de mes sentiments. Tu veux m'abandonner, tu en es libre. Je ne dirai rien, je ne ferai rien qui puisse te causer de l'ennui. Je ne me plaindrai même pas. Et, cependant, tu vois si j'ai de la peine!...

Elle eut une nouvelle crise de sanglots, et, cette fois, cacha son visage dans le cou de Christian, qu'elle se mit à embrasser follement, à pleines lèvres, le mordant, avec des cris étouffés, de la pointe de ses dents fines. Il commença à s'agiter et essaya de la repousser en disant:

--Étiennette! Voyons!... Sois raisonnable! Tu m'as vraiment touché par tes dernières paroles.... Ne gâtons pas cela.... Restons bons amis.... Je ne demande pas mieux pour ma part.... Hein?

Elle se redressa et, comme par enchantement, redevint souriante. Son visage exprima la joie et, toute rose, avec des larmes encore tremblantes au bord des yeux, elle était vraiment délicieuse. Mais l'heure des triomphes était passée pour elle. Trop intelligente pour ne pas comprendre qu'elle n'avait plus rien à espérer des roueries de l'amour, elle se résigna à dissimuler, pour essayer de se préparer une revanche:

--Amis? Oh! serait-ce possible? s'écria-t-elle. Je ne te perdrais donc pas tout à fait?

--Tu veux bien alors?

Elle hocha la tête et sa physionomie instantanément redevint triste.

--Ah! Christian, s'il le faut, pour te plaire.... Mais, quelle différence! Ah! comment m'y résigner? Non, vois-tu, il vaut mieux nous séparer pour toujours. Je souffrirais trop. Je sens que mon coeur se déchirerait si tu étais près de moi sans m'aimer....

Elle se dressa sur ses pieds et, avec un geste de désespoir:

--Ah! tout est fini pour moi! Adieu!

Ce fut lui qui la retint:

--Étiennette, ne t'en va pas comme ça. Je t'assure que tu me fais du chagrin....

--Petit chagrin! murmura-t-elle avec un mélancolique sourire. Mais, je ne me plains pas, va, je ne voudrais pas te voir souffrir. C'est bien assez de moi!

Elle eut l'adresse de sentir que c'était le moment précis où elle devait disparaître, afin de laisser Christian sous une impression excellente. Elle ne fit pas une tentative pour se rapprocher de lui. Elle se tint à distance, et marchant vers le saut de loup, elle le franchit avec prestesse. De l'autre côté, au bord de la route, elle approcha ses doigts de sa bouche et, sans un mot, avec un seul baiser accompagné d'un regard de ses yeux bleus, elle lui dit adieu. Il la vit poser la main sur le guidon de sa bicyclette et, la poussant devant elle, disparaître derrière les arbres. Le bruit du grelot tinta dans le silence, rythmant le départ de la maîtresse autrefois si puissante, s'affaiblit peu à peu, et cessa. Il sembla à Christian que toutes les attaches mauvaises qui le liaient encore à son passé venaient de se rompre. Il tendit l'oreille pour percevoir le bruit lointain du grelot. Il ne l'entendit plus et pensa qu'il était débarrassé d'Étiennette pour toujours.

IV

Lorsque Christian revint à Deauville, il était accompagné de la famille Harnoy. Il avait paru à Vernier que la plus élémentaire convenance exigeait qu'il rendît aux hôtes de son fils leur hospitalité. L'ancien liquoriste était allé, la veille, faire visite à Mlle Étiennette Dhariel et lui avait remis un chèque qui devait, suivant lui, apaiser complètement sa douleur. En échange de la somme, il avait réclamé le départ de la jolie fille pour Paris. Elle avait acquiescé à ces exigences, sans faire la moindre observation. Le terrain était donc parfaitement déblayé de tout obstacle, quand le convalescent reparut chez son père. L'oncle Mareuil était arrivé de la veille. Vernier avait tenu particulièrement à avoir l'opinion de son beau-frère sur la famille Harnoy. L'idée se précisait dans l'esprit de Vernier que le changement radical survenu dans les habitudes de Christian était dû à l'influence de la gentille Geneviève. Et comme il avait pour règle de conduite de ne jamais rien négliger de ce qui pouvait être utile, il songeait déjà à tirer parti de cette autorité pour obtenir la conversion définitive de son fils. Mais comment?

Emmeline, qui abordait toujours franchement les situations, le lui avait dit tout net:

--Si notre Christian a du goût pour cette petite, donnez-la lui sans hésiter. Elle n'a pas le sou? Qu'est-ce que cela peut vous faire? Les parents sont d'honnêtes gens, cela doit vous suffire. Et une femme qui n'apportera pas de fortune à votre fils, mais l'empêchera de dissiper stupidement la vôtre, sera, à coup sûr, un parti très avantageux. Ce qui vous arrive là était inespéré. A la façon dont Christian tournait, vous pouviez tout craindre. Brusquement il s'arrête sur la pente où il glissait. Profitez de l'arrêt, attachez-vous celle qui vous le procure. Fasse le ciel que cet arrêt soit sérieux et que, en faisant épouser à votre fils cette enfant, vous ne la destiniez pas aux plus affreux malheurs.

--Eh! que prévoyez-vous donc?

--Je m'en rapporte à la sagesse populaire qui a formulé ce dicton: «Qui a bu, boira».

--Vous êtes bien pessimiste! C'est une forme d'opinion très commode parce qu'elle permet de paraître avoir prévu ce qui pourra arriver de mauvais, tout en laissant le droit de se réjouir de ce qui arrive d'heureux!

--Pensez-vous que je cherche à me donner des mérites à vos yeux? Je vous exprime une crainte. Voilà tout! Et j'y insiste: si vous avez une chance de sortir Christian du bourbier où il s'enfonce, c'est de le marier. Avec la réputation qu'il a déjà, ce ne serait pas facile!

--Ah! il est vrai qu'il a fait bien des sottises! Il se modèle comme à plaisir sur les plus mauvais sujets. Et cependant il connaît des jeunes gens parfaits, comme le cher Templier....

Emmeline eut un geste de mécontentement:

--Laissez-là les comparaisons.... Le baron a ses défauts, tout comme les autres....

Il dit naïvement, en regardant sa femme d'un air de reproche?

--Ma foi! vous êtes sévère! Je ne lui en connais pas. Il est rangé, sobre, poli....

--C'est entendu! Il a toutes les qualités! C'est votre ami!

--Allez-vous le prendre en grippe? Je ne puis plus parler de lui sans que vous l'attaquiez! Ne m'avez-vous pas reproché l'autre jour de me montrer trop souvent en public avec lui? Pourquoi, je vous le demande? Ce garçon m'agrée. Il a tous mes goûts, toutes mes manières de voir. Nous ne sommes jamais en désaccord sur rien. J'ai un plaisir extrême à me trouver en sa compagnie. Êtes-vous jalouse de notre intimité?

--Ah! voilà autre chose, maintenant! Eh! faites-en ce qui vous plaira, mais si l'on se moque de vous parce que vous frayez avec des gens qui ne sont pas de votre âge, vous saurez que je vous en avais prévenu.

--Se moque qui voudra! Raymond m'est agréable. Il se plaît avec moi. C'est un compagnon charmant. Que n'ai-je un fils comme lui! Mais il m'a déjà donné à moi d'excellents conseils, il en donnera aussi à Christian.... Je le lui demanderai....

--Riante perspective! Voilà un garçon qui ne se doute pas de son bonheur!

Il était donc reconnu, avant même que Geneviève fût arrivée chez Vernier, qu'il serait, à tous égards, avantageux qu'elle épousât l'héritier des Vernier-Mareuil. Elle ne soupçonnait pas qu'elle fût réservée à une si brillante et si redoutable fortune. Très innocemment, avec une naturelle bonne grâce, elle avait soigné Christian. Pas une fois, la pensée que l'intéressant blessé, tombé à la porte de ses parents et recueilli par eux, pourrait cesser d'être un étranger pour elle, ne s'était présentée à son esprit. Elle le savait très riche, elle se savait très pauvre. Dans ce monde positif, des rigueurs duquel son père avait tant souffert, elle ne devait pas prévoir qu'une union fût probable entre Geneviève Harnoy et le fils de Vernier-Mareuil.

Elle ne pouvait découvrir les raisons mystérieuses qui faisaient admettre cette union à ceux mêmes qui, en toute autre circonstance, auraient été le plus portés à s'y opposer. Si elle les avait connues sans réserve, dans toute leur égoïste rigueur, elle eût sans doute été épouvantée et, au lieu de partir pour Deauville avec un naïf contentement, elle aurait refusé de quitter la tranquille maison de Saint-Georges-lès-Berneville. Mais elle ne voyait que l'orgueil de son père, ravi d'aller passer quelques jours chez le grand industriel qui avait fait luire à ses yeux l'espoir d'une prompte restauration de sa fortune, que la joie de sa mère, soulagée de toutes ses inquiétudes pour l'avenir. Et peut-être aussi, dans son coeur candide, la satisfaction de ne pas quitter brusquement l'intéressant malade qu'elle avait contribué à guérir entrait-elle pour une part plus grande qu'elle ne croyait dans son plaisir.

Les curiosités de l'arrivée dans la superbe villa Vernier-Mareuil une fois épuisées, Christian se fit un amusement de guider Geneviève dans le magnifique jardin qui s'étend le long de la plage, et borde une terrasse de ses somptueux parterres de fleurs. De là une vue splendide s'offre sur la mer et s'étend jusqu'au Havre, dont les grands navires animent l'horizon. Ils étaient là tous les deux, assis, car la marche prolongée fatiguait encore Christian, regardant le panorama qui se déployait devant eux.

--Ah! ce n'est plus Saint-Georges, avec sa tranquillité et son silence, dit la jeune fille. Vous voilà ressaisi par votre vie élégante, et vous allez bien vite oublier les calmes journées que vous passiez dans le jardin, à l'ombre du grand tilleul....

--Je les regretterai plus d'une fois. Ce sont peut-être les meilleures de ma vie.

--Vous vous moquez! Maintenant que je connais votre maison et tout le luxe auquel vous êtes habitué, j'ai peine à comprendre comment vous vous êtes si facilement contenté de notre vie toute simple.

--N'aurais-je pas été bien ingrat? Vos parents m'offraient la plus cordiale hospitalité et elle a été pour moi si favorable.... Mais vous ne pouvez savoir....

Il se tut et son visage prit une expression de gravité recueillie, comme s'il faisait intérieurement l'examen de toute une situation qui échappait à Geneviève et qu'elle pressentait sérieuse. Il reprit avec un peu de tristesse:

--A présent, comme vous dites, tout est changé et il va falloir rentrer dans le courant des habitudes mondaines.... Et c'est bien dommage!

Geneviève le regarda étonnée:

--Si cela ne vous plaît pas, qui vous oblige à le faire?

--Rien, sans doute. Mais alors à quoi m'occuper?

--Il me semble que, à votre place, je ne serais pas embarrassée. N'avez-vous pas le choix des occupations? Votre père, qui est si bon, ne doit penser qu'à vous plaire et vous faciliterait toutes les carrières....

--Ah! c'est que je crois que je ne suis bon à rien.

--Comment serait-ce possible? Vous êtes très intelligent....

--Vous êtes bien aimable; mais c'est que je suis aussi très paresseux!

--Avec de la volonté, vous vous corrigerez.

--C'est que j'ai très peu de volonté.

--Vous vous calomniez, je pense. Je ne croirai jamais que vous n'ayez pas le courage de vous imposer une règle et de la suivre.

--C'est pourtant l'exacte vérité. Pas de caractère plus faible et plus indécis que le mien. La lutte me lasse et la résistance m'excède.

--Vous avez été affreusement gâté! dit Geneviève avec un sourire.

--Non! j'ai perdu ma mère très jeune, et mon père, pris par le mouvement de ses affaires, n'a pas eu le temps de s'occuper de moi. J'ai été élevé par des gouvernantes, par des précepteurs, et livré de bonne heure à moi-même, avec beaucoup d'argent dans ma poche. J'ai donc passé à côté de l'existence de travail, pour me livrer à l'existence de plaisir. Aussi je vous assure que je ne vaux pas grand'chose.

--Si vous vous en rendez compte, il est temps de changer.

--Ah! quelle affaire! On voit bien que vous ne me connaissez pas!

Elle le regarda plus sérieusement:

--Vous êtes en train de me dépeindre un personnage tout nouveau pour moi, et que je ne pouvais soupçonner dans le jeune homme facile, doux et reconnaissant que j'ai vu, pendant trois semaines, sous le toit de mes parents. Seriez-vous un hypocrite, ou auriez-vous un talent de comédien assez parfait pour donner l'illusion de tout ce que vous n'êtes pas et cependant paraissiez être?

--Pas du tout! J'étais très naturel chez vous, et je n'ai pas prononcé une parole que je n'aie pensée. C'était affaire de circonstances. L'absence de volonté que je vous signalais tout à l'heure m'a permis de m'adapter à votre milieu familial et d'y vivre avec une satisfaction profonde. Le contraste si grand et vraiment exquis avec mon existence ordinaire a été aussi pour quelque chose dans le plaisir que j'éprouvais.

--Mon Dieu! Mais vous m'effrayez! A vous entendre, vous seriez une sorte de diable qu'un accident aurait contraint à se faire ermite, et qui retourne à son enfer!

--Il y a du vrai, et ce diable, comme je vous le disais tout à l'heure, regrettera bien souvent l'ermitage.

Elle rit un peu nerveusement:

--Alors, qu'il garde son froc et qu'il repousse les tentations! Les plaintes platoniques et les aspirations sans effet me paraissent les pires des faussetés. On sait ce que l'on veut et on essaye de le faire. Mais désirer une chose et en faire une autre, je vous le répète, c'est incompréhensible pour moi.

Christian hocha la tête d'un air découragé:

--Ah! si j'étais seulement soutenu, conseillé....

--Les appuis et les conseils ne peuvent vous manquer.

--De qui les attendrais-je?

--Mais, tout naturellement, de votre famille, de vos amis....