Marchand de Poison: Les Batailles de la Vie

Chapter 6

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Délicatement elle prit les tartines, les beurra, les coupa, et, avec une grâce affable, attacha une serviette autour du cou de Christian. Puis elle commença de le faire manger, trempant les tartines dans le chocolat et les portant à la bouche du jeune homme. Un peu d'émotion se peignit sur le visage de Christian. Il se rappela, avec un battement de coeur, les soins dont sa mère entourait son enfance. C'était ainsi qu'elle le faisait manger quand il était tout petit et malade. Il ferma les yeux, comme pour se donner l'illusion que c'était elle qui se penchait là sur son lit, et sans parler, sans bouger, il continua à se laisser gâter affectueusement par cette bonne femme qui, en soulageant sa faiblesse, lui apportait en un instant l'illusion de son innocence recouvrée. M. Harnoy et le docteur Augagne regardaient avec satisfaction ce tableau.

Le lendemain, le médecin trouva son malade dans une si bonne condition qu'il lui posa un appareil, grâce auquel Christian put sortir de son lit et passer une partie de la journée dans le jardin. Ce fut là que, pour la première fois, depuis le jour de son accident, il revit Geneviève. La jeune fille revenait par les prés, portant à son bras un panier plein de champignons rosés. Elle s'approcha sans embarras du jeune homme et lui demanda des nouvelles de sa santé. Elle était rose et fraîche; ses cheveux blonds, un peu en désordre sous son chapeau de paille, se répandaient en mèches folles. Elle les releva d'un geste gracieux, après s'être débarrassée de son panier.

--Vous êtes plus fier que le jour où nous vous avons ramassé dans l'herbage, dit-elle gaîment. Vous nous avez fait bien peur!... Votre machine est réparée.. Le charron du village, qui est un habile ouvrier, a très bien compris ce que demandait votre chauffeur.

--Ma jambe sera malheureusement plus longue à raccommoder.... Mais le docteur Augagne aussi, mademoiselle, est un habile ouvrier....

--Il nous a affirmé, hier, que si vous étiez bien raisonnable, pendant une semaine, vous ne boiteriez pas.... Mais il ne faut pas bouger!

--Et moi qui voulais partir demain....

--Ce serait de la dernière imprudence!... A moins de vous faire porter à bras sur une civière.... Et il y dix lieues d'ici à Deauville.... Et puis vous ne goûteriez donc pas à mes champignons?

Elle lui montrait, en disant cela, son panier, et remuait de ses doigts blancs les girolles roses.

--Ne sont-ils pas appétissants?

--Mais ne craignez-vous pas de vous empoisonner? On assure que c'est très dangereux!

Elle éclata de rire:

--Non, monsieur, je ne le crains pas, et ni mon père, ni ma mère, ni les gens d'ici ne le craignent.... Tous les ans, nous faisons des débauches de champignons.... Et nous n'en sommes jamais morts.... Du moins jusqu'à présent.... Mais vous en mangerez, vous-même, ou bien je croirai que vous avez peur....

--J'en mangerai, mademoiselle, n'en doutez pas, dit Christian, et si je n'avais pas de si bonnes raisons de rester chez vous, celle-là me suffirait pour ne pas partir.

Mme Harnoy, entendant sa fille causer avec Christian sous sa fenêtre, vint dans le jardin les rejoindre, et, jusqu'au coucher du soleil, ils restèrent là tous les trois. Le temps passa avec une rapidité incroyable pour le malade, et la journée était terminée qu'il n'avait pas eu un seul de ces instants de dégoût et d'ennui pendant lesquels il cherchait furieusement l'oubli de lui-même. Il se sentait las d'une bonne fatigue, détendu et comme amolli par le grand air, pris par le calme endormeur des vastes plaines et des bois sourds. Il se laissa reporter dans son lit, dîna gaiment, et s'endormit de bonne heure, ce qui ne l'empêcha pas de ne se réveiller qu'au matin.

Quand il ouvrit les yeux et vit le jour blanchir sa fenêtre, il eut un mouvement de satisfaction. L'insomnie, qu'il redoutait tant, paraissait l'avoir fui. C'était comme une transformation de son être. Il accueillit la visite de son père et du docteur Augagne avec un si visible plaisir que Vernier en fut profondément heureux. Quant au médecin, il suivait avec une attention méditative l'évolution qui commençait dans l'état général de son malade. La crise qu'il attendait de la suppression totale et brusque de l'alcool ne s'était pas produite. Au lieu d'un état de fébrilité inquiète, d'irritation hargneuse, il ne voyait qu'une torpeur salutaire et une souriante résignation. Christian s'accommodait du régime qu'on lui imposait, il ne réclamait plus d'excitants. Il ne parlait plus de s'en aller. Il y avait à ces effets surprenants une cause déterminante, physique ou morale. Il la chercha et ne fut pas long à la trouver.

Christian n'était dans un équilibre parfait que quand Mlle Harnoy restait auprès de lui. Si Geneviève était obligée de s'absenter pour le service de la maison, pour se promener avec son père, ou pour travailler dans sa chambre, le jeune homme devenait nerveux, presque irritable. Mme Harnoy ne pouvait plus tirer de lui que des réponses monosyllabiques. Quant au père, il était visible qu'il l'agaçait supérieurement. Geneviève reparaissait-elle auprès de la guérite en osier dans laquelle, sa jambe étendue sur un escabeau, Christian passait ses journées, aussitôt le rayonnement de la satisfaction illuminait le visage du blessé. D'un coup d'oeil, elle le calmait; d'un geste, elle lui imposait l'obéissance. Pour lui complaire, il se contraignait à faire d'interminables parties de piquet avec M. Harnoy. Mais il fallait qu'elle fût là, son ouvrage sur les genoux, ou causant avec sa mère. Alors tout paraissait supportable à Christian. Il ne demandait plus rien. Le docteur Augagne, pour en avoir le coeur net, dit au bout de quinze jours à son malade:

--Mon cher ami, vous avez eu une patience d'ange. Mais les corvées les plus lourdes ont une limite. Je crois pouvoir vous rendre votre liberté. Vous avez la jambe dans du plâtre. Par conséquent, rien ne vous empêche de monter en voiture. Quand vous voudrez rentrer à Tourgeville, vous en êtes le maître....

Christian accueillit cette ouverture avec une froideur marquée. Son visage se rembrunit. Il garda le silence. Puis au bout d'un instant:

--Je crois que vous vous exagérez singulièrement mon état.... Je ne me sens pas si bien que vous le dites.... J'ai eu encore, hier, de violentes douleurs dans la cheville.... Sans doute, je pourrais, je crois, rentrer à Tourgeville.... Mais quelle figure y ferais-je? Me montrer à l'état d'invalide, avec une jambe en bandoulière, me portant sur des béquilles.... Autant rester ici, où je me guérirai promptement et mieux.

--Oui, sans doute, mais la discrétion?... La famille Harnoy....

--Ah! ce sont des gens parfaits! Ils ne me mettront pas à la porte! interrompit Christian avec vivacité. Je sais ce qu'ils pensent.... Ils me verront partir à regret.... Et moi je n'ai pas envie de les quitter.... Pour être discret, je ne veux pas risquer de me montrer ingrat.

--Bon! bon! A votre guise. C'est affaire à vous et à votre père. Il y a toujours moyen de s'acquitter envers les gens. Et avec un beau cadeau....

Cette fois, Christian se mit pour tout de bon en colère:

--Plaisantez-vous? Un cadeau! Pour s'acquitter de pareils soins, et d'une telle bonté? Sommes-nous des pleutres?

Le docteur Augagne hocha la tête:

--Mon cher, la famille Harnoy ne roule pas sur l'or. J'ai pris mes informations. Le père est dans des affaires difficiles.... Et la situation où il se trouve fait que votre présence chez lui est une assez lourde charge pour ses finances.... On met pour vous les petits plats dans les grands.... Au lieu de vivre économiquement, on fait du luxe....

--Mais je ne me doutais pas de cela! s'écria Christian avec émotion. Voilà donc pourquoi Mlle Geneviève raccommode ses robes, et travaille avec tant d'activité? Et je demande, à chaque instant, des choses coûteuses à ces bonnes gens! Suis-je bête? Et ne pouviez-vous m'avertir plus tôt?

--Je ne savais rien. C'est un ami de Paris que j'ai rencontré, hier, qui m'a renseigné sur la famille Harnoy.

--Eh bien! voyons, dites ce que vous avez appris....

--Il n'y a pas très longtemps, il s'en est fallu de peu que le père Harnoy ne fût obligé de suspendre ses paiements.... Les créances qu'il a sur de grosses maisons Argentines ne rentraient pas.... Il dut faire flèche de tout bois.... En ce moment, les affaires sont tout à fait arrêtées.... On vit à la campagne avec les revenus de la fortune très réduite de Mme Harnoy.... Mais c'est modeste... modeste!

--On ne s'en douterait pas. Comment font-ils? Moi, je les aurais crus à l'aise....

--Les femmes sont si adroites quand elles s'en donnent la peine!

--Maintenant que je connais la situation exacte, je vais en causer avec mon père.... Il n'est pas admissible qu'il ne puisse pas aider M. Harnoy à sortir d'embarras....

Le docteur Augagne se frotta les mains:

--Il est certain que si la puissante maison Vernier-Mareuil veut s'intéresser à l'affaire de M. Harnoy, c'est fini des difficultés.... Il suffira qu'on sache que votre père le patronne pour qu'il trouve du crédit partout....

--C'est donc parce qu'il est tourmenté que ce pauvre homme est si souvent maussade? Mme et Mlle Harnoy ne sont pas tous les jours à la fête avec lui....

--Elles n'en ont que plus de mérite à montrer une si parfaite égalité d'humeur.

--Ah! il est vrai qu'elles sont exquises! La mère et la fille rivalisent de soins et d'affection.... Qu'un homme est heureux de vivre entouré d'une tendresse pareille!

--Qu'est-ce qui vous prend? s'écria le docteur Augagne. C'est vous, Christian, qui me tenez de pareils propos? Voilà bien la chose la plus inattendue! Que dirait le brillant et verveux Clamiron s'il vous entendait?

--Ah! Clamiron est un idiot!

--Et la délicieuse Étiennette Dhariel, qu'est-ce qu'elle penserait si elle vous découvrait des tendances aussi bourgeoises? Quoi! Des idées de famille?

Christian s'assombrit. Il resta un moment silencieux. Puis avec une gravité inusitée:

--Vous vous moquez de moi, mon cher docteur. Et je le mérite. Car tout ce que je pense-là est en désaccord complet avec ce que je pensais auparavant. Quand avais-je tort? Je crois bien que c'est quand je menais une vie enragée, avec des compagnons aussi fous que moi, et non pas aujourd'hui, où je comprends l'avantage qu'il y a à être doux, dévoué et simple, en voyant, sous mes yeux, le dévouement, la simplicité et la douceur incarnés en ces deux femmes qui sont le vertu même. Il y a donc des créatures pareilles dans le monde? Et comment ai-je été assez malheureux pour n'en pas connaître jusqu'ici? Vous savez ce qu'est mon entourage. Où aurais-je pris le goût de la modestie et de la bonté? Je ne vois que des gens acharnés à la conquête de la fortune, et par tous les moyens. Je ne connais que des êtres égoïstes jusqu'à la férocité. Les hommes, les femmes se ruent aux affaires et au plaisir, comme à une bataille. Les amis n'ont qu'une pensée: tirer de vous tout ce qui sera à leur convenance, quitte à vous délaisser dès que vous ne leur offrez plus la somme de satisfaction qu'ils réclament. Les maîtresses vous exploitent et vous dépravent, avec la joie affreuse de se venger des sujétions qui leur sont imposées par votre caprice. Ce n'est partout que duplicité et concupiscence. L'atmosphère dans laquelle on vit est empoisonnée d'hypocrisie et de haine. Et c'est alors que pour s'étourdir, pour ne plus voir toute l'infamie qui vous environne et toute la boue qui vous submerge, on se jette dans l'ivresse qui fait oublier. Et puis c'est une habitude qui paraît bonne et à laquelle on s'attache désespérément. On se fuit soi-même, ce qui est plus commode que de se corriger. Bientôt on n'a plus même la force de réagir, et on est une épave de plus emportée par le courant du vice. J'en étais là, il n'y a pas quinze jours. Un hasard m'a ouvert les yeux. Je comprends tout ce que vous me disiez de sensé et que je tournais en dérision. Vous aviez raison: j'étais une bête brute, je désolais mon père, je dégoûtais les gens raisonnables, et je courais à la folie. Mais c'est fini. Je suis en état de faire la différence entre ce que j'ai fait jusqu'ici et ce que je dois faire désormais. C'est un grand bonheur pour moi de m'être cassé la jambe. Car si j'avais continué à vivre encore un an, entre des Clamiron et des Dhariel, j'étais perdu.

Le docteur Augagne parut abasourdi par une telle déclaration. Il regarda son malade avec inquiétude:

--Mais comment allez-vous faire pour rompre avec eux?

--Comment? Oh! mon Dieu, de la manière la plus simple du monde. Je donnerai de l'argent à Étiennette et je mettrai Clamiron à la porte. Étiennette me trompe à l'heure et à la course, pour peu qu'on y mette le prix. Quant à Clamiron, qui vit à mes crochets, il me déteste de tout son coeur. Si vous croyez que je vais prendre des gants avec eux!

--Mais vous êtes bien décidé?

--Vous aurais-je parlé comme je viens de le faire? J'ai eu le temps de réfléchir, depuis que je suis ici. C'est la première fois que cela m'arrive depuis plusieurs années. Je ne vois pas très bien pourquoi je continuerais à me ruiner la santé, à désoler mon père et à scandaliser le monde, pour l'unique satisfaction de faire des rentes d'une coquine et de bourrer un pique-assiette. Je les ai assez vus, ces gaillards-là! Passons à un autre divertissement.

--Lequel?

--N'importe lequel, pourvu que ce ne soit pas le même. En attendant, priez mon père de venir demain me voir, afin que je m'entende avec lui au sujet de ce qu'il convient de faire pour M. Harnoy.

La conversation prit fin. Mme Harnoy et sa fille arrivaient dans un tonneau d'osier, attelé d'un vieux poney ébouriffé, seule voiture de la maison. Aidé par le docteur, le jeune homme prit place auprès des deux femmes. Mlle Harnoy rassembla les guides, donna du fouet à son cheval qui partit d'un trot résigné. Et par les chemins creux, bordés de grands hêtres, dans la fraîcheur du soir, ils s'en allèrent, paisibles, faire leur petit tour de promenade quotidienne.

A Tourgeville, cependant, le beau calme avec lequel Étiennette avait accueilli la nouvelle de l'accident arrivé à Christian commençait à s'altérer. La visite de M. Vernier à la villa avait, pendant deux jours, défrayé la conversation des amies de Mlle Dhariel et des camarades de Christian. Un valet de pied, envoyé à cheval, le troisième jour, pour prendre des nouvelles du blessé, avait, en échange d'une lettre fort tendre écrite par Étiennette, rapporté cette simple réponse verbale: «Le mieux continue». Le valet, interrogé, avait donné les renseignements suivants:

«La propriété dans laquelle M. Vernier était soigné s'appelait Saint-Georges-lès-Berneville. On arrivait à la maison, située en pleine campagne, par des chemins affreux. Ce n'était pas étonnant que M. Christian eût démoli son automobile dans des fondrières pareilles. Par temps de pluie, on pourrait bien y rester avec un cheval. Et l'habitation, fallait voir! Deux étages, couverture de tuiles, et pas même de cour d'entrée. On s'amenait par un enclos dans lequel les poules, les cochons, sauf votre respect, et les vaches se promenaient en liberté. Comme personnel, une cuisinière et une bonne. C'était le jardinier qui soignait le cheval, un biquot couronné, dont on ne trouverait pas soixante francs au Tattersall. Et les dames portaient des robes dont des femmes de chambre qui se respectent ne voudraient certes pas les jours ordinaires!»

Ces racontars, colportés par Étiennette, avaient mis Longin et Vertemousse en veine de curiosité. Ces seigneurs, venus pour tirer au pigeon à Deauville, formèrent le projet d'aller surprendre leur ami sur son lit de misère. Ils frétèrent un breack et partirent bon train pour Saint-Georges-lès-Berneville. C'était le douzième jour après l'accident. Il était entendu qu'à leur retour, ils viendraient dîner à Tourgeville pour apporter à Étiennette leurs impressions personnelles. Fort différentes de celles du valet de pied, elles eurent le privilège d'agacer extraordinairement Mlle Dhariel. Les deux boscards avaient trouvé Christian étendu sous l'ombrage, parmi les fleurs, et leur arrivée avait mis en fuite une très jolie personne blonde qui paraissait faire la lecture au blessé.

Celui-ci avait plutôt paru contrarié de les voir. Il ne les avait pas mal reçus. Après une course de dix lieues, à travers champs, c'eût été raide. Mais il ne s'en était fallu que de peu. Il les avait rassurés sur son état, qui, du reste, paraissait excellent, et, sans l'arrivée d'une vieille dame, qui leur avait apporté de la bière, il y avait gros à parier que Christian les aurait laissés repartir sans leur offrir un verre d'eau. Du reste, la propriété était charmante, quoique modeste, et les gens qui l'habitaient paraissaient être de bons bourgeois de Paris en villégiature. D'après ce qu'avaient compris Vertemousse et Longin, la jolie personne blonde était la fille de la vieille dame. Et Christian, qui paressait à l'ombre, en se faisant faire la lecture par elle, n'avait pas du tout l'air pressé de revenir en des lieux moins agrestes.

Ces communications rendirent Étiennette sérieuse. Elle devina qu'il y avait anguille sous roche et, transportée de fureur à la pensée qu'elle pourrait être roulée par Christian, elle s'apprêta à intervenir de la façon la plus énergique. Pour cette seule raison que Vernier lui avait interdit de se présenter à Saint-Georges et d'y relancer son amant, elle se sentait portée à y courir. Évidemment, le père avait intérêt à empêcher tout rapprochement entre son fils et elle. Donc son intérêt à elle exigeait qu'elle tâchât de voir Christian. Mais comment? Arriver là, tout de go, avec sa voiture, ou même, comme Vertemousse et Longin, avec un locatis? Son apparition ne ferait-elle pas sensation? N'était-elle pas, du reste, consignée et rien qu'à l'aspect de son ombrelle, toutes les portes ne se fermeraient-elles pas? Elle était plutôt un peu voyante, même quand elle se piquait d'être simple, la charmante Étiennette. Comme disait Clamiron: «Elle déplaçait beaucoup d'eau». Et il lui était bien difficile de passer inaperçue partout où elle allait. Dès lors, comment forcer la consigne, surprendre Christian, lui parler à loisir et l'enlever de bon gré ou de haute lutte? Étiennette, qui avait été comédienne, s'ingénia d'un moyen de théâtre. Elle acheta à Trouville un costume de garçon et décida d'aller, en travesti, à la recherche de son amant.

Christian, rasséréné, paisible, ne se doutait guère des projets formés contre sa libération. Il était redevenu tout simple, tout naïf, et y prenait un plaisir extrême. Son père, mandé par le docteur Augagne, avait amené cette fois, avec lui, Mme Vernier et l'indispensable baron Templier. L'élégance et la beauté d'Emmeline avaient produit leur effet sur Mme Harnoy, qui s'était répandue en regrets de n'avoir pas été avertie de cette aimable visite. Geneviève, avec sa grâce naturelle et aisée, avait fait à la famille de Christian les honneurs de son petit domaine. Elle avait improvisé un goûter avec de belles fraises et de la crème. Pendant ce temps-là, Christian s'expliquait avec son père.

Le résultat de leur entretien ne s'était pas fait attendre. Vernier, stupéfait, et ravi d'entendre Christian parler sagement et d'un ton posé, avait écouté, avec une faveur toute particulière, le résumé de la situation embarrassée de M. Harnoy. Mais le sens des affaires dominant toujours dans ses résolutions, il avait tout de suite exposé à son fils que M. Harnoy, n'ayant pas bien géré son commerce, quand il était aisé, le gérerait encore moins bien maintenant qu'il était difficile. Mettre de l'argent dans la maison de commission, c'était le jeter dans un trou. Et comme Christian se récriait, en reprochant à son père de se montrer trop positif, celui-ci avait répondu en souriant:

--Il y a mieux à faire. Je ne veux pas donner à M. Harnoy le moyen de végéter; je veux lui fournir l'occasion de s'enrichir. Je le charge de la représentation de la maison Vernier-Mareuil pour toute l'Amérique du Sud. Il connaît le pays. Je sais qu'il y a des correspondants. Nous y avons, nous-mêmes, de gros débouchés. Je l'intéresserai dans la vente. Il sera donc hors de peine.

--Eh bien! cause de ce projet avec lui, mais prends quelques précautions. Le bonhomme est susceptible, comme tous ceux qui ne sont pas favorisés par la réussite.... Et si tu lui posais ça tout net, dans la main, il pourrait regimber. Et il ne le faut pas.

--Sois tranquille! Mais toi, quels sont tes projets? Est-ce que tu vas rester encore ici?

--Ah! tant que je pourrai! Le séjour de cette maison est excellent pour moi. J'y mange, j'y dors, comme cela ne m'est pas arrivé depuis longtemps. L'air des champs me réussit. Je me demande si je ne suis pas né pour être agriculteur....

--Eh bien! qu'est-ce qui t'arrête? Tu n'as qu'à aller à Moret, t'installer, et prendre l'exploitation de la ferme en main....

--Oh! Moret? non. Je ne me vois pas à Moret.... Ici, oui.... Et, qui sait?... Pas longtemps, peut-être!...

M. Vernier vit le visage de Christian s'assombrir. Il n'insista pas. La métamorphose de son fils était si extraordinaire, qu'il n'en voulut pas mesurer plus exactement la portée. Il se tint pour satisfait du résultat acquis, et pensa que l'avenir se chargerait de débrouiller la situation. Il se dit bien que ce n'était pas l'air particulier qu'on respirait à Saint Georges-lès-Berneville qui avait modifié aussi profondément les goûts de Christian. Il entrevoyait que Mme Harnoy, si bonne garde-malade qu'elle eût été, n'avait pas, à elle seule, pu attacher si solidement Christian à la petite maison normande cachée parmi les pommiers de l'herbage. Il y découvrait clairement l'influence de la jeune fille blonde qui leur avait fait si gracieux accueil, avec ses beaux yeux et ses lèvres riantes. Mais si cette influence devait devenir souveraine et aider à sortir Christian de la mauvaise voie où il était engagé, ne serait-ce pas une faveur du ciel? Très prudemment, il se décida à laisser travailler la jeunesse, l'innocence et la beauté à une cure si difficile, et il prit congé de la famille Harnoy, en engageant le père à venir le voir à Deauville, pour causer de différentes affaires d'exportation sur lesquelles il désirait avoir son avis.

Christian vit partir avec soulagement son père, sa belle-mère et l'ami de celle-ci. Tout ce qui troublait maintenant sa quiétude monotone et délicieuse lui paraissait insupportable. Il commençait à marcher tout seul, en s'aidant d'une canne, et profitait de sa nouvelle liberté de mouvements pour aller, dans l'après-midi, à l'heure où Mlle Harnoy était occupée à la maison, s'asseoir dans un petit bosquet de chênes où, sur un banc de gazon, il restait à fumer en rêvant. Un saut de loup, dont l'escarpement éboulé était devenu praticable, séparait le jardin de la route. Il ne passait jamais personne dans ce chemin, si ce n'est quelque faucheur se rendant à son travail, ou un bûcheron regagnant sa coupe.

Le lendemain de la visite de M. Vernier, Christian, suivant son habitude, avait, après le déjeuner, gagné sa retraite fraîche et silencieuse. Il lisait vaguement un journal, et prêtait l'oreille au bourdonnement des grillons dans l'herbe. La chaleur était violente, et l'air vibrait comme embrasé par le soleil. Tout à coup, il reçut une petite motte de terre sur son journal. Il leva les yeux, et, sur la route, de l'autre côté du fossé, appuyé sur une bicyclette, il aperçut un jeune garçon, qui lui faisait un salut en riant. Comme il restait interdit, le bicycliste se décida à parler d'une voix gaie:

--Eh bien! est-ce que tu ne me reconnais pas? Serais-tu devenu myope à la campagne?

Christian fronça le sourcil. Il avait devant lui Étiennette.

--Par où entre-t-on? demanda la jeune femme, quand on veut causer avec toi? L'intimité, avec ce saut de loup entre nous deux, me paraît médiocre. Bah! je le franchis! Si on y trouve à redire, tu m'excuseras.