Marchand de Poison: Les Batailles de la Vie

Chapter 5

Chapter 53,866 wordsPublic domain

Augagne, sans phrases, avait relevé la couverture et commencé à examiner le blessé. Il découvrit une ecchymose insignifiante au côté gauche, une éraflure à la hanche droite, puis il vint à la jambe, qui restait immobile, déjà enflée. Il l'examina avec soin, la mania délicatement, tâta le tibia, arracha un cri de douleur à Christian et dit, fort calme:

--Allons! il s'en tire à bon compte. Il n'y a qu'une fracture simple.... Eh bien! mon cher ami, en voilà pour quarante jours! Mais, pour cette fois, on ne vous coupera rien. Seulement n'y revenez pas. Vous n'aurez pas toujours la chance de recevoir un poids de mille kilos sur la jambe sans qu'elle soit broyée.

Il procéda à la réduction de la fracture, banda la jambe, ordonna le plus grand calme et annonça qu'il reviendrait le lendemain. Pendant ce temps, Vernier se promenait avec la famille Harnoy dans un petit parterre fleuri, qui ornait la façade principale de la maison. Il avait su trouver les paroles convenables pour remercier de l'accueil qui avait été fait à son fils et l'excuser de la gêne qu'il causait. Il était cependant préoccupé de savoir si ses hôtes le connaissaient. Il risqua quelques allusions à son séjour annuel sur la plage de Deauville et s'étonna de ne pas connaître le charmant pays où était située la propriété de M. Harnoy.

--C'est un endroit assez écarté du passage des excursionnistes, dit Sébastien. Nous sommes ici en pleine campagne. De vrais sauvages.... Cependant, nous allons quelquefois passer la journée au bord de la mer....

--Si vous venez à Deauville, je n'ai pas besoin de vous assurer que vous me ferez le plus grand plaisir en descendant chez moi.... Mme Vernier-Mareuil sera heureuse de vous recevoir....

Il avait enfin réussi à placer son nom. Il fut content de l'effet produit. M. Harnoy leva la tête, pour regarder plus attentivement celui qui lui parlait, comme s'il découvrait en lui un homme nouveau. Mme Harnoy hocha la tête avec condescendance. Quant à Geneviève, elle dit gaiement:

--Ah! monsieur, j'ai vu bien souvent votre nom sur les belles affiches représentant une femme avec des ailes, qui tient une corne d'abondance entre ses bras, et qui, dans son vol, verse sur le globe du monde une pluie de bouteilles sur lesquelles il y a écrit Royal-Carte jaune.... Quand j'étais petite, je restais en extase devant toutes ces bouteilles.... Et j'aurais voulu goûter à ce qu'il y avait dedans....

--Ce ne sont pas précisément des liqueurs de demoiselles, dit Vernier avec rondeur. Mais nous fabriquons cependant une Cerisette, dont vous me permettrez, je l'espère, de vous envoyer quelques échantillons....

--Geneviève, tu vois, protesta Mme Harnoy....

--Ah! madame, je vous en prie, interrompit Vernier, ne grondez pas cette gentille enfant de sa charmante franchise. Estimez-vous heureuse d'avoir une fille qui dit tout simplement ce qu'elle pense.... Cela devient bien rare.

La conversation dévia sur l'éducation des enfants, et Vernier ne put se retenir de blâmer amèrement la façon d'être des générations nouvelles. Pas d'idées sérieuses, nulle application au travail, aucune déférence pour la volonté des parents. En quelques minutes, il trouva moyen d'édifier indirectement la famille Harnoy sur la conduite de Christian, en faisant le procès de la jeunesse. Cependant, à cause de la présence de Geneviève, il omit le chapitre des moeurs et ne fit point d'allusion aux diverses Étiennettes qui sévissaient sur les fils de famille.

Le docteur Augagne vint interrompre la conversation en annonçant à Vernier que son fils demandait à le voir. Le temps avait marché et le soir tombait dans la fraîcheur des bois. Une buée légère montait des prés chauffés tout le jour par le soleil et, dans le ciel d'un bleu pâli, un mince croissant de lune se montrait déjà, pendant que, derrière une noire hêtraie, les rougeurs du couchant s'allumaient comme un incendie. Lentement, vers la maison paisible, la famille Harnoy revint avec Vernier et le médecin. Une paix délicieuse s'étendait sur l'herbage; au loin, un pivert, dans les massifs, faisait entendre son cri railleur. Vernier et Augagne se regardèrent en silence. Tous deux avaient eu la même impression de sérénité réconfortante et salutaire.

--Je vous prie, monsieur, de ne vous préoccuper en rien pour M. votre fils, dit Mme Harnoy à Vernier. Il ne nous gêne en aucune façon. Nous le garderons tant que son état l'exigera.... Et de très grand coeur, croyez-le bien....

--Acceptez, mon cher, dit le docteur Augagne, au moins pour une huitaine.... Ce gaillard-là pourrait, sans doute, être transportable dès demain. Mais, pour cent raisons, que vous savez aussi bien que moi, il est ici beaucoup mieux qu'il ne saurait être nulle part ailleurs. Seulement, il faut qu'on l'y laisse en repos....

Vernier fit à son ami un signe de tête qui signifiait: Soyez tranquille, j'y mettrai bon ordre. Et serrant les mains de l'excellente femme qui offrait si cordialement l'hospitalité au blessé, il répondit:

--Je vous suis très reconnaissant, madame, et puisque notre cher docteur m'y encourage, je pousserai donc l'indiscrétion jusqu'à profiter largement de votre bonne volonté vraiment maternelle pour mon fils.... Ce galopin aura été, dans son malheur, plus favorisé que ne le méritait son imprudence.

Il entra dans la maison avec le docteur, et un quart d'heure plus tard il laissait Christian, calme, souriant, prêt à dormir, et reprenait le chemin de Deauville. Son premier soin, le soir, quand il eut fini de dîner, fut de se faire conduire à Tourgeville, chez Mlle Dhariel. Il avait promis à Christian de la faire prévenir et estimait que cette mission ne serait remplie par personne mieux que par lui-même. Depuis longtemps, il avait envie de se rencontrer avec cette fameuse Étiennette. L'occasion était admirable. Il s'empressait de la saisir. La camarade de Christian ne passait pas précisément pour manquer d'aplomb. On l'avait vue, dans des circonstances difficiles, manoeuvrer avec la sûreté et la fermeté d'une intelligence supérieure. Elle fut cependant très émue quand sa femme de chambre lui apporta au salon une carte sur le bristol de laquelle elle lut ces deux noms: Vernier-Mareuil.

Elle était occupée à faire un bésigue chinois avec Mariette de Fontenoy, pendant que Clamiron dormait le nez en l'air, dans un fauteuil. Elle jeta son jeu, fit un geste d'étonnement et dit:

--Nom de nom!

--Quoi? demanda Mariette. Qu'est-ce qui t'arrive?

--Le père Vernier qui s'amène.

--Où est l'enfant?

--Parti, ce matin, en balade, tout seul avec son chauffeur....

--Est-ce qu'il te lâche?

Étiennette eut un sourire d'orgueil.

--Ce serait donc le premier.

--Il en faut toujours un!

--Ce ne sera pas lui.

--Alors?

--Nous allons voir.

Elle dit à sa femme de chambre:

--Où a-t-on fait entrer M. Vernier-Mareuil?

--Dans le boudoir de Madame.

--Bien. Dites que j'y vais.

Clamiron, du fond de son fauteuil, gouailla sans même bouger:

--_Dame aux camélias_--acte 3--scène du père Duval.... Chouette!

--Tiens! tu ne roupilles plus, toi?

--J'ai déclos mes paupières pour assister à ta joie. Tu as vraiment l'air d'être dans le délire du bonheur.

Étiennette se regarda dans la glace. Elle était fort pâle.

--Est-ce bête? grogna-t-elle.... Qu'est-ce que j'ai à craindre de ce vieux serin? Il ne m'avalera pas!

--Ah! il est si riche! dit Mariette. Ça impressionne toujours!

Étiennette fit un geste d'insouciance,:

--Je n'en suis plus à me laisser épater pour si peu. J'ai eu affaire à plus calé! Attendez-moi, je reviens dans cinq minutes....

Au fond, elle était très intriguée. D'une main nerveuse, elle tourna le bouton de la porte et fit une entrée hautaine, regardant bien en face le visiteur, qui se tenait debout devant la cheminée. Il ne parut pas du tout saisi par l'allure majestueuse de Mlle Dhariel. Il la salua d'un signe de tête très familier, et parlant d'une voix lente et basse, il dit tout net:

--Mademoiselle, j'ai le regret de vous apporter de mauvaises nouvelles de mon fils.... Il a eu dans la journée un accident d'automobile. Sa voiture a versé, il est resté malheureusement engagé dessous, et quand on a pu le relever, il avait la jambe cassée.

--Ah! mon Dieu! Où est-il?

--Rassurez-vous, il a été recueilli par de braves gens chez lesquels il est parfaitement soigné. Je l'ai vu avant dîner. Sa fracture est réduite, tout est pour le mieux....

--Mais je vais le faire transporter ici.

--C'est interdit par le médecin.

--Alors, j'irai le soigner....

--Vous n'y songez pas! Il est chez de bons bourgeois.... Je ne crois pas que votre place soit dans leur maison.

A cette simple déclaration, formulée d'une façon très nette, mais sans aigreur, Mlle Dhariel tressaillit. C'était le premier coup porté par l'adversaire, et elle se sentait atteinte. Elle voulut riposter, et se redressant.

--Mais, monsieur, l'affection qui m'attache à votre fils ne me donne-t-elle pas des droits particuliers?..

Vernier la coupa d'un geste sec et dit:

--Aucun droit. Si des soins étaient nécessaires, en dehors de ceux qui lui seront donnés, je serais là pour y pourvoir. Christian n'est pas orphelin, il a encore son père; je suis bien aise de vous l'apprendre. N'essayez donc pas, je vous prie, de vous substituer, en quoi que ce soit, à moi ou aux miens.... J'ai dû supporter beaucoup d'empiétements de votre part.... Mais, en cette occasion, je n'en tolèrerais aucun.

Étiennette éprouva le besoin de changer le terrain sur lequel elle évoluait, depuis un instant, et qui ne paraissait pas lui être favorable. Elle pencha la tête avec tristesse, et dit d'une voix tremblante:

--Est-ce donc pour me faire entendre des paroles si mortifiantes que vous êtes venu chez moi?

--Pas du tout. Je ne suis venu que pour vous avertir de la part de Christian qu'il ne rentrerait pas à Tourgeville ce soir. J'aurais pu vous envoyer tout simplement une dépêche. J'ai trouvé plus convenable de vous apprendre moi-même l'accident de mon fils, afin d'amortir, dans la mesure du possible, le coup que cette nouvelle ne devait pas manquer de vous porter.

Étiennette serra les poings et baissa ses paupières pour que Vernier ne vît pas l'éclair de son regard. Elle pensa: «Ah! vieille canaille! Tu te fiches de moi par-dessus marché! Tu me le paieras! Mais, puisque tu veux blaguer, blaguons!»

Elle eut un sourire d'angoisse et dit:

--Je vous suis reconnaissante, monsieur, de tant de bonté. Vous n'avez pas douté du chagrin que j'allais ressentir.... Merci, merci de tout mon coeur! Voudrez-vous bien, puisque j'ai la douleur de ne pouvoir soigner Christian, me faire savoir chaque jour comment il se porte?

--Il vous en informera lui-même, je n'en doute pas.

Il fit deux pas vers la porte avec une tranquille assurance. Étiennette, au hasard, lui décocha son plus irrésistible sourire et lui coula une de ces oeillades auxquelles peu d'hommes avaient su résister. Il eut une moue dédaigneuse, la regarda par dessus son épaule, et saluant d'un signe de tête, comme au début, il dit:

--Mademoiselle, votre serviteur.

Et il s'en alla, sans se retourner, comme s'il sortait d'un endroit public. Derrière lui, Étiennette eut un brusque mouvement de rage; elle donna un violent coup de pied à un pouf et, avec toute sa canaillerie naturelle librement épanchée:

--Ah! vieux monstre! Ah! sac à millions! Je t'apprendrai à venir m'insolenter chez moi! J'épouserai ton fils pour que tu saches à qui tu as affaire! Et je vous mettrai tous sur la paille! En voilà un vieux qui a une santé! Et cocu avec ça, comme on ne peut pas l'être mieux, ni plus publiquement! Attends, va!

Elle fulminait encore quand elle rentra dans le salon ou Mariette et Clamiron l'attendaient.

--Eh bien! dit l'ami de Christian, tu as l'air tout encharibotté. Est-ce que le père Vernier t'a fait des propositions déshonnêtes?

--Ah! bien, oui! Il venait m'apprendre que Christian s'est cassé une patte tantôt, et qu'on le soignait à la campagne.

--Ah! pauvre garçon! s'écria Clamiron.

--Eh! dis donc, fit Mariette avec un sourire malicieux, méfie-toi qu'on ne te chambre pas ton petit homme! Il vaut cher, le jeune Christian....

--Bon! Bon! La poule qui me le prendra n'est pas encore pondue!

Elle s'assit à la table de jeu, et dit, affectant une grande liberté d'esprit:

--Où en étions-nous?

Mariette releva ses cartes, et abattant son jeu:

--J'allais faire cinq cents.... Je les marque. Tu es rubiconnée, ma belle.

Clamiron, du fond de son fauteuil, nasilla:

--J'en ai peur!

Étiennette répliqua froidement:

--C'est ce qu'on verra!

III

Le lendemain matin, le docteur Augagne éveilla Christian en entrant dans sa chambre. Le soleil dorait les feuillages des pommiers, et les vaches paissaient lourdement l'herbe drue. La fenêtre ouverte laissa entrer un air tiède, et le parfum des luzernes en fleurs. Depuis bien des nuits, le fils de Vernier n'avait si longtemps ni si bien dormi. Il avait le teint clair et la figure reposée:

--Ça vous réussit d'avoir la jambe cassée! dit le docteur à son malade. Il y a beau jour que je ne vous ai vu une mine pareille. Si votre père vous voyait, il serait agréablement surpris....

--Quelle heure est-il?

--Il est dix heures. Les chevaux de M. Vernier marchent bien. Je suis parti de Trouville à huit heures et demie.... Et me voilà.... Voyons cette jambe.... Eh bien! mais cela ne va pas mal, l'enflure a disparu, nous allons pouvoir vous poser un appareil....

--Avec lequel je marcherai?

--N'allons pas si vite! Vous n'avez rien à faire, n'est-ce pas? J'ai ouï dire que vous aviez quelques loisirs.... Employez-les à vous soigner.... Quand vous serez remis en état, vous vous recasserez la jambe si vous voulez.... Mais, avant tout, il faut que je vous la raccommode.

--Je ne vais pas m'éterniser ici.... Je dois gêner incroyablement mes hôtes....

--Ils n'en ont pas l'air....

--Ce sont d'excellentes gens.... Mais j'ai un chez moi.... Et on m'y attend....

--«On» aura de la patience. Et si «on» n'en a pas, ce sera le même prix. Votre père a prévenu lui-même....

--Il a vu Étiennette?

--Il l'a vue hier soir.

--Oh! c'est épatant! Et comment l'a-t-il trouvée?

--Fort ordinaire!

--Non!

--C'est ce qu'il m'a dit. Il a ajouté: «Je ne comprends pas Christian de faire tant de sottises pour une si vieille dame.... Pour mon argent, il pourrait avoir mieux que cela!»

Christian parut stupéfait.

--Bon! Mais quand il a eu causé avec elle, il a changé d'opinion....

--Ma foi, non. Il l'a trouvée stupide. Elle a paru d'abord pétrifiée par sa présence. Ensuite, elle a été trop aimable et lui a fait de l'oeil.

--Étiennette?

--Étiennette Dhariel, en personne. Ah! c'est que votre père serait encore un peu plus avantageux que vous.... Mais Vernier n'est pas du bois dont on fait les entreteneurs de cocottes.

--Cette Étiennette est vraiment unique! Croyez-vous! Essayer de détourner papa! Ah! on n'en trouve pas souvent comme elle! Vous pouvez être sûr que c'est par amour-propre qu'elle a fait cela. Et si le patron avait paru vouloir marcher, elle te vous l'aurait remis à sa place!...

--Pas sûr!

--Ah! vous ne la connaissez pas, docteur.

--Je m'en félicite!

--Quand croyez-vous que je pourrai partir d'ici?

--Nous vous le dirons en temps utile.

--Mais je vais m'assommer, moi, dans ce patelin familial!

--Mon ami, il fallait vous arranger pour ne pas attraper une pelle.

--Va-t-on me donner tout ce que je demanderai, au moins?

--Tout ce qui me paraîtra compatible avec votre état.

--D'abord, j'ai soif.

--Eh bien! mais, il doit y avoir du lait excellent. J'aperçois des vaches dans l'herbage....

--Vous moquez-vous, docteur?

--En aucune façon. Je veux vous soigner, mon ami. Et mon premier soin est de vous sevrer de toutes les saletés que vous avez coutume de boire avant, pendant et après vos repas.... Vous allez suivre un régime, entendez-vous, et très sévère. Il y a longtemps que je souhaitais vous tenir dans un petit coin, pour expérimenter sur vous un procédé anti-alcoolique que je crois infaillible....

--Docteur, cria Christian avec fureur, nous ne sommes pas à l'hôpital, ici. Je n'obéirai pas à votre fantaisie....

--Alors commencez par vous tenir tranquille. Ne criez pas, ne réclamez rien.... Sinon, je vous traite sans la moindre modération.... Sommes-nous d'accord?

Christian se laissa aller sur son oreiller, avec découragement, et concéda:

--Il le faut bien!

Tout en faisant son pansement, le docteur continuait à causer, et c'était comme toujours son sujet favori qui sollicitait sa verve:

--Ah! mon cher enfant, si vous saviez le mal que vous vous faites en buvant autre chose que de l'eau, vous ne voudriez plus, de votre vie, toucher à un verre de liqueur, de vin, ou même de bière.... Savez-vous qu'à l'heure actuelle, la France vient en tête des nations du monde entier, pour la consommation de l'alcool.... Oui, nous avons rejoint les Allemands, dépassé les Anglais et nous détenons le record de l'ivrognerie. Les hommes, les femmes, les enfants même s'empoisonnent à qui mieux mieux. Et le résultat de ces excès: la décadence de la race, l'amoindrissement de sa vigueur, son abrutissement. Les hôpitaux regorgent de fous, et les prisons sont remplies de criminels.... Les uns et les autres irresponsables, car la grande coupable, c'est l'ivrognerie, qui détraque les cervelles. Et ne me dites pas que vos liqueurs de luxe, coûteuses, exquises, sont moins nocives que le fil en quatre ou le vitriol du peuple. C'est une erreur! Le cognac à un louis la bouteille contient autant de principes délétères que l'eau-de-vie blanche à un franc le litre. C'est le même toxique. Il n'y a que l'étiquette qui diffère....

Christian, très ennuyé, profita d'un moment où le docteur reprenait haleine, pour lui lancer:

--Racontez donc tout ça à mon père. Il en vend!

--Je ne me gêne pas pour le lui dire!

--Ça doit lui être agréable!

Le docteur regarda tristement le jeune homme:

--Ah! autrefois, il en riait et se moquait de moi. Depuis qu'il vous a vu atteint par la contagion, il n'est pas loin de partager ma manière de voir.... Tant que les fils des autres seuls étaient touchés, il fermait les yeux à la vérité. Mais maintenant que le sien est en danger....

--Ah! quelle exagération!

--Mon ami, il n'y a pas de demi-alcoolique, souvenez-vous de ceci. Il n'y a que des alcooliques complets.... Quand on a touché au poison, on est perdu! A moins d'un sérieux effort de volonté et d'une renonciation absolue. Mais, du reste, quel plaisir éprouvez-vous à boire?

--Ah! docteur, c'est un état délicieux, dans lequel on se sent plus vigoureux, plus lucide, et comme dégagé des liens matériels. On était maussade, atone, sans goût, même pour le plaisir. Un brouillard enveloppait le cerveau, les membres étaient lourds. Brusquement la vie revient, la tête se dégage, la pensée renaît. C'est comme un changement à vue au théâtre: de l'obscurité on passe à la clarté. L'instant d'avant, c'était la nuit, avec sa torpeur et sa tristesse; maintenant, c'est le jour avec sa joie. Le philtre a agi, la métamorphose a eu lieu. Et comment ne pas chercher à se la procurer encore?

--Même si on vous dit que le philtre est un poison mortel?

--Mais voyons, docteur, dans la vie tout est mortel. Nous ne faisons pas un pas qui ne nous rapproche de notre fin. Et vraiment si l'on écoutait les hygiénistes, on finirait par ne plus oser respirer de peur de se donner une congestion pulmonaire; ni avoir une émotion, car il en peut résulter une maladie de coeur. Tout est menace, tout est danger. Mais ce qu'il importe avant tout, c'est de choisir, parmi les menaces, celles qui sont les moins ennuyeuses, et parmi les dangers ceux qui procurent le plus d'agrément. Vous me parlez de l'ivrognerie avec une horreur toute professionnelle. Mais laissez-moi vous dire que je connais des gens qui n'ont pas cessé de boire comme des trous, depuis leur première jeunesse, et qui sont arrivés à un âge avancé auquel vos buveurs d'eau n'atteindront très probablement pas.

--Mais, malheureux garçon, vous ne voyez donc pas que, indépendamment du trouble que vous portez dans votre organisme, vous vous faites, au point de vue social, un tort immense. Croyez-vous qu'on ignore vos excès? Comment voulez-vous qu'on les justifie? Vous n'avez pas, vous, l'excuse de la fatigue qui peut, en apparence, exiger le stimulant que donne passagèrement l'alcool. Vous n'avez pas besoin d'oublier vos misères, puisque vous êtes riche et heureux. Vous êtes donc un dilettante du vice, et vous buvez pour la satisfaction malsaine que vous venez de me décrire. Rien n'est plus bas, ni plus condamnable! Et si encore ce n'était qu'un tort personnel que vous vous faites, et si les conséquences s'en arrêtaient à vous. Mais vous tuez votre pays en même temps que vous-même. La race française est atteinte dans sa source par les excès que vous commettez. Et vous, petit malheureux, et tous ceux qui vous imitent, vous êtes les plus sûrs alliés de nos ennemis, car vous leur assurez, pour l'avenir, la suprématie sur notre pays.

--Ah! Écoutez donc, docteur, je n'ai pas la charge du salut de la France. Je crois que si elle était bien gouvernée, elle aurait, malgré tous les petits verres qu'on y consomme et qu'on y consommera, des chances pour se tirer d'affaire. Vous mettez sur le compte des buveurs de bien gros méfaits. Je les crois moins dangereux, entre nous, que les collectivistes qui veulent dépouiller leurs concitoyens de ce qu'ils possèdent, et les anarchistes qui rêvent la suppression de toute autorité.

--Eh! mon ami, tous ces gens-là boivent, ou recrutent leurs partisans parmi ceux qui boivent....

--Tout le monde alors! Voyons, docteur, il y a un peu de manie dans votre cas.... Vous ne voyez que des alcooliques, comme d'autres de vos confrères ne voient que des aliénés.... Depuis que le vieux Noé s'est oublié dans les vignes, on use du jus de la grappe.... L'humanité s'est cependant développée et a fait de grandes choses.... Si vous vouliez chercher dans l'histoire les hommes illustres qui ont été des buveurs émérites, la liste en serait longue. Vous y trouveriez des philosophes, des poètes, des savants, des hommes d'état, des hommes de guerre, des hommes d'église, et même des médecins....

--Jamais de médecins!

--Allons donc! Vous pratiquez admirablement le _sic vos non vobis_.... Et les excès que vous défendez à un client, vous vous les permettez parfaitement à vous-mêmes.... C'est comme pour le tabac. Ne fumez pas!... Et, en sortant, le médecin allume son cigare dans l'escalier.... Allons, allons! Ne soyez pas plus rigoriste qu'il ne faut! Et, pour ce qui me concerne, rassurez-vous: tout n'a qu'un temps. Je serai probablement sobre la semaine ou l'année prochaine.

--Oui, à Pâques ou à la Trinité!

--En attendant, faites-moi donner à boire, car vous m'avez fait parler, et cela m'a desséché le gosier....

--De la tisane?...

--Non, du grog....

--Alors très léger?

--Américain!

--Tenez, voici voire hôtesse, demandez-le lui à elle-même.

Mme Harnoy entrait dans la chambre de Christian, le sourire du bon accueil sur les lèvres. Derrière elle son mari apparaissait dans le couloir.

--Avez-vous bien dormi? demanda-t-elle à son pensionnaire.

--Admirablement....

--Voici votre déjeuner qui arrive.

Sur un plateau, la domestique apportait du chocolat fumant, des rôties et du beurre. Mme Harnoy auprès du malade glissa une petite table qu'elle couvrit d'une serviette éclatante de blancheur. Une odeur appétissante monta aux narines de Christian et son estomac, d'ordinaire nonchalant, eut une contraction soudaine. Tout était flatteur dans ce petit couvert soigneusement préparé. Le chocolat moussait dans la tasse, le pain grillé sentait bon, le beurre offrait ses ronds historiés d'arabesques. Avec une satisfaction étonnée, Christian constata qu'il avait faim et qu'il mangerait avec plaisir. Il fit un mouvement pour se dresser, mais Mme Harnoy l'arrêta:

--Ne bougez pas. Je vais vous servir....