Marchand de Poison: Les Batailles de la Vie
Chapter 3
--Vous voudriez peut-être qu'il se fît entretenir par elle?
--Enfin, vous paraissez trouver ce qu'il a fait tout naturel?
--Je n'y vois rien d'exorbitant! Les sottises d'un fils doivent être en proportion des moyens de son père.
--Vous êtes d'une immoralité inconcevable. Avec de pareils principes, je m'étonne que....
Emmeline ne laissa pas achever Vernier; elle le coupa avec un geste de dédain, et, de sa voix la plus sèche, elle répliqua:
--Je vous serai obligée de ne vous étonner de rien, en ce qui me concerne.... Je vous fais grâce, moi, de mes étonnements, qui sont quotidiens, et sur toutes sortes de sujets.... Je ne vous déclare pas, chaque fois que je le pense, que vous êtes commun, maladroit, sot, et....
--Ah! je vous en prie, interrompit Vernier, devenu écarlate.
--Non! Je suis pour vous d'une indulgence parfaite. Je m'arrange pour pallier toutes vos maladresses, toutes vos vilenies.... Vous ne m'en savez aucun gré, vous ne vous en apercevez même pas.... Mais ne soyez pas impertinent. Cela, je ne le tolérerai jamais.
--Ma chère..., intercéda Vernier, très ennuyé de la tournure que prenait l'entretien.
--Non! Vous êtes peuple avec ivresse! Vous aimez ce qui est brutal et vulgaire, vous faites sonner votre argent dans votre gousset avec ostentation, et quand on vous en demande, vous affectez de ne pas comprendre....
--Mais, enfin!... s'écria Vernier, pressé de sortir de ce guêpier, que me conseillez vous de faire?
--Eh! voilà une heure que je vous le dis: payez! Et surtout payez proprement, sans histoires.
--Vous n'espérez pas que je vais donner à ce polisson deux cent mille francs sans observations.... Mais, le mois prochain, il recommencera!
--Il recommencera, si ça lui plaît. Et ce n'est pas vous qui pourrez l'en empêcher.
--Je lui flanquerai un conseil judiciaire.
--Vous, Vernier-Mareuil?
--Moi, Vernier-Mareuil, répéta le banquier, rouge comme un coq.
--Eh bien, il ira chez des usuriers, et ce sera encore plus ruineux!
Vernier, abattu par cette implacable logique, laissa tomber ses bras le long de son corps avec désolation. Emmeline, le voyant rendu, lui dit:
--Allons! envoyez-moi votre fils. Je vais le chapitrer, comme il convient. Je lui ferai entendre ce qu'il ne voudrait pas écouter de vous.... Et je vous renseignerai sur ses dispositions....
--Ah! je vous en remercie bien, dit Vernier, soulagé de sa corvée et délivré de son ennui. Oui, de vous, qui lui êtes si supérieure, il acceptera des conseils et des remontrances....
--Surtout si je lui rends ses billets....
--Vous les aurez dans un instant.
--Alors comptez sur mon zèle.
A la suite de cette négociation, les rapports entre la jeune belle-mère et Christian se détendirent et devinrent même amicaux. Emmeline n'était pas une méchante femme, et à la condition de faire tout ce qui lui plaisait, elle s'arrangeait pour porter convenablement le nom de Vernier-Mareuil. Au bout de deux ans de mariage, elle avait commencé à tromper son mari avec un très joli garçon, auditeur à la Cour des Comptes, nommé le baron Templier. Raymond était un ami de Christian, un peu plus âgé que lui et fort riche. Cette liaison avait été approuvée dans le monde. On avait trouvé le choix de la jeune femme extrêmement judicieux. Vernier, lui-même, s'il l'avait connu, n'aurait pu que le ratifier. Destiné à être trompé, il ne pouvait l'être plus honorablement et plus sagement. Sa femme, dans ses torts envers lui, avait encore des égards. Pouvait-on exiger davantage, à moins de manquer tout à fait de goût?
Mais Vernier était bien ignorant de sa situation. Il avait pris en affection le baron Templier. Il le martyrisait de ses attentions et, quand il ne le voyait pas chez lui, il allait jusqu'à lui faire des scènes de jalousie. Il subissait son influence d'une façon presque irrésistible. Entre Christian et Raymond, il y avait des instants où il n'aurait pas fallu lui donner le choix. Il aimait l'amant de sa femme comme un second fils. Et pour lui complaire, on ne sait de quoi il n'eût pas été capable. Lorsque, dans la maison, il s'agissait d'obtenir de Vernier quelque chose de tout à fait contraire à ses idées ou même à ses goûts, c'était Raymond que l'on chargeait de la négociation. Et, soit tour de main particulier, soit ascendant intellectuel spécial, ou fascination physique réelle, il réussissait toujours.
Vernier avait le mépris né de tout ce qui touchait au monde hippique. Il affectait de n'attacher de prix à un cheval qu'à raison des services qu'il pouvait rendre en trottant dans les brancards. Raymond l'amena à avoir une écurie de courses et le força à s'intéresser à l'entraînement de ses poulains. Cela lui coûtait horriblement cher, il ne gagnait que rarement. Mais il allait sur les hippodromes, avec une lorgnette, et revenait radieux quand il avait vu triompher ses couleurs. Templier fit plus fort. Il obtint que Vernier eût un yacht, parce que Emmeline désirait aller visiter les fiords de Norwège et voir le soleil de minuit. Vernier, qui avait le mal de mer, consentit à être malade pour être agréable à Raymond et parce que celui-ci lui promit d'être du voyage.
Il est juste de dire que jamais personne ne se montra plus attentif et plus déférent que ce jeune homme pour le mari de sa maîtresse. Mareuil lui-même, qui, au début de la liaison, avait pris la situation au tragique et avait délibéré s'il n'avertirait pas son beau-frère de sa mésaventure, avait fini par être conquis et acceptait le baron Templier, comme s'il était de la famille. Il s'en était expliqué avec son ami le docteur Augagne:
--Évidemment, ce n'est pas le comble de la régularité. Mais voyez-vous, mon cher, dans ce monde-là et avec la différence d'âge qu'il y a entre Vernier et sa femme, il était certain qu'il serait trompé. Eh bien! cet animal-là a tant de chance que, même dans ce qui lui arrive de fâcheux, il est favorisé. Jamais il n'aurait pu rêver de tomber sur un garçon plus charmant, plus discret, plus serviable. Vous n'imaginez pas le tact de ce jeune homme. Jamais une maladresse, jamais une faute de goût. Il est pour moi bien plus respectueux et plus affectueux que mon neveu. Et riche, avec cela! On n'aura pas à craindre, avec lui un krack, comme on n'en voit que trop souvent chez ces petits jeunes gens du monde. Il ne joue pas à la Bourse, il ne court pas les gueuses, il est sobre, il est rangé....
--Si vous aviez une fille, enfin, dit en riant le docteur Augagne, vous la lui donneriez.
--Tout de suite!
--Et vous ne la donneriez pas à Christian?
--Non, certes!
--Il n'est pas encore las de cette petite rousse avec laquelle on le rencontre partout?
--Elle n'est pas si sotte de se laisser quitter! Le fils de Vernier-Mareuil! C'est le plus beau pigeon qu'il y ait à Paris.
--Et elle le plume?
--Vous pouvez m'en croire!
--Quel âge a-t-il?
--Vingt-quatre ans!
--Eh bien! il en a encore pour trois ans à faire des bêtises, dit le docteur, puis vous le marierez, et il se mettra à fabriquer de votre affreux Royal-Carte jaune.
--Affreux? Vous êtes bon, là! Huit cent mille francs de bénéfices, pour le dernier semestre....
--Et deux millions de Français abrutis, déséquilibrés, mûrs pour l'hôpital, à moins que ce ne soit pour le bagne.... Car, ne vous y trompez pas, mon cher ami, vous êtes les plus redoutables agents de décomposition sociale qui existent!
--Ouath! Le Royal-Carte jaune est tonique, stimulant, reconstituant....
--Ne me défilez pas les phrases de votre prospectus.... Il est mensonger, comme toutes les réclames. Mais ce qui n'est pas mensonger, ce sont nos statistiques. Or, elles prouvent que la France tient, à l'heure présente, la tête du mouvement européen....
--Pour l'intelligence?
--Non: pour l'ivrognerie! Et vous et vos confrères, les marchands de poison, qui intoxiquez la race, l'abâtardissez et la tuez, vous êtes des criminels! Si j'étais l'État....
--Eh bien! qu'est-ce que vous feriez?
--Je frapperais l'alcool de droits si formidables qu'on ne pourrait en boire un petit verre, en France, sans qu'il en coûtât au moins dix francs.
--Ah! ah! ah! s'exclama Mareuil. Alors il faudrait commencer par ne pas être la créature des marchands de vins! L'État? Tenez, vous me faites rire! Voyez-vous la Chambre mettant à la portion congrue ses grands électeurs, tous les débitants de France? Le suicide, tout de suite, alors? Non, mon cher docteur, nous ne sommes pas dans ce courant d'idées-là! L'alcool est roi! Les bouilleurs de cru s'en font des rentes, et, dans certaines provinces, il est si abondant, étant frelaté, que les patrons payent leurs ouvriers avec de l'eau-de-vie. Nous avons le litre-monnaie! Voilà comme nous nous préparons à frapper l'alcool! Croyez-moi, au lieu de dénigrer nos grandes marques, fabriquées avec tant de soin, vous devriez les recommander à vos clients. Le Royal-Carte jaune est sincère et loyal. On sait ce qu'il contient....
--Du poison, comme le casse-poitrine à vingt sous. Il n'y a que le prix qui diffère. Le résultat est le même: la folie, le crime, la mort! Tenez, Mareuil, je souhaite que jamais un des vôtres ne soit atteint de ce mal terrible qu'est l'ivrognerie. Si ce malheur vous arrivait, vous comprendriez qu'il est des industries contraires à la morale, et qu'il faudrait interdire comme on a défendu la traite des nègres, qui, ce pendant, était un commerce très lucratif. Spéculer sur le vice est une mauvaise action. Et je suis convaincu que, tôt ou tard, on en est puni.
--Au diable! Vous devenez fou avec votre anti-alcoolisme. Ne buvez pas, vous, si cela vous paraît nuisible. Mais laissez boire ceux à qui cela fait plaisir.
--Adieu, corrupteur!
--Au revoir, philanthrope!
Ils se séparèrent avec une poignée de main. C'était ainsi que leurs querelles finissaient toujours. Cependant la vente des produits de la maison Vernier-Mareuil, l'extension des affaires de warrantage, les bénéfices de la Banque avaient pris de telles proportions que Vernier s'était fait construire place Malesherbes un hôtel seigneurial, et qu'il avait fini par considérer comme absolument insignifiantes les dépenses que sa femme faisait chez les couturiers les plus chers de Paris, et les dettes que contractait Christian pour les beaux yeux d'Étiennette Dhariel.
II
C'était une des créatures les plus dangereuses à rencontrer pour un fils de famille, que la charmante rousse qui s'était emparée de Christian Vernier-Mareuil. Elle avait commencé par être mannequin chez Doucet, et avait tourné, marché, viré, sous l'oeil des clientes pour faire admirer les modèles nouveaux. Un coup de coeur pour un cabotin des Variétés, à figure simiesque et qui pourtant avait des bonnes fortunes étonnantes, l'avait conduite sur les planches. Là, sa beauté, sa grâce et la splendeur de sa chevelure dorée avaient séduit le jeune Goldscheider, qui l'avait mise dans ses meubles. En un an, Étiennette avait fait dépenser de telles sommes au petit baron que la caisse de son père, cependant solide, en avait été ébranlée. La belle, partie d'un appartement rue Pasquier et d'une voiture en location, en était arrivée, dans les douze mois, à un hôtel avenue du Bois de Boulogne, lui appartenant par contrat, avec, dans son salon, le fameux mobilier en tapisserie des Gobelins du prince de Thurigny, payé cent quinze mille francs chez Wertheimer.
Quant à ses équipages, ils rivalisaient avec ceux des plus brillantes écuries de la capitale. Elle avait pris à son service le piqueur de lord Bloodberry, que ce grand seigneur avait trouvé trop cher pour lui. Cette mangeuse, qui savait si bien faire payer les hommes, possédait au même degré l'art de se constituer des rentes. Elle montrait dans la tenue de sa maison une économie intelligente, qui, tout en laissant à son luxe un éclat incomparable, lui permettait chaque mois des placements sérieux. De Goldscheider, elle avait passé à Pierre Thuraux, le vermicellier millionnaire. Celui-là n'avait duré que six mois. Puis elle avait mis la main sur Sir Julius Harvey, qui dirigeait à Paris le trust du caoutchouc pour le monde entier. L'ennui profond que lui causait sa liaison avec le richissime Américain l'avait entraînée à un caprice pour le loustic Clamiron, prince des fumistes parisiens. Mais les caprices d'Étiennette n'étaient jamais gratuits et Clamiron avait été attelé en volée au char de la belle, pendant que Harvey tirait dans les brancards.
Depuis son singe des Variétés, jamais Mlle Dhariel n'avait aimé un homme assez pour ne pas le faire contribuer à son budget. Chez elle, payer était la règle. Elle prouvait sa bienveillance par le plus ou moins de laisser-aller qu'elle permettait à ses amants. Elle n'avait jamais toléré que Harvey la tutoyât en public. Mais elle donnait à Clamiron la liberté de tout dire, et il en abusait. Cependant le jour où Christian lui avait été présenté par le fantaisiste Pavé, aux courses de Deauville, elle avait éprouvé une sorte d'émotion. Ce joli garçon brun, à figure pâle, éclairée par de grands yeux bleus, lui avait plu singulièrement. Si l'héritier des Vernier-Mareuil avait été pauvre. Étiennette eût été capable peut-être d'une dernière passion. Mais, malheureusement pour lui, Christian était un des plus riche héritiers que l'on connût au Bois. Et, sur le point d'être traité exceptionnellement, il eut le sort de tous ses devanciers: il paya. Un jour, Étiennette, en veine de franchise, lui raconta son hésitation et termina par cette déclaration:
--Voyons! Tu n'aurais pourtant pas voulu que je te garde à l'oeil? C'eût été humiliant pour le crédit de ton père!
Christian ne tenait pas à être humilié, aussi il marchait comme avec des pieds d'or. Jamais plus belle cascade d'écus ne coula à grand bruit des mains d'un viveur. C'était à ce moment précis que Vernier-Mareuil était intervenu et avait fait à son héritier des représentations sévères. Mais celui-ci était trop bien bridé pour pouvoir reprendre sa liberté facilement. Étiennette, elle s'en faisait gloire, n'était point de ces femmes que l'on quitte. Elle avait toujours mis ses amants à la porte. Jamais un seul ne s'en était allé de lui-même. Sa devise hautainement impudique était: «Je colle!» Elle n'y avait pas encore manqué. La vie que menait Christian avec elle était, du reste, destructrice de toute indépendance. Cette femme endiablée, pétillante d'esprit et riche en fantaisies, asservissait complètement les hommes. Il était impossible, quand on avait goûté de son intimité, de se passer d'elle. Les heures s'écoulaient, s'envolaient en sa compagnie.
L'ennui, cette plaie des gens oisifs, n'existait pas pour ceux qui vivaient auprès d'elle. Avec un art très particulier, elle trouvait moyen de les tenir en haleine, de les occuper, de les distraire. Et pour obtenir ce résultat, elle exploitait le vice sous toutes ses formes. Elle excellait à donner des passions à ceux qui n'en avaient pas. Elle avait rendu Clamiron joueur, elle avait fait de Bloodberry un morphinomane. Ce fut dans ses mains, sous son impulsion, que le malheureux Christian apprit à boire. Cela commença par des dîners fins où ils firent la comparaison entre les diverses maisons où l'on se pique de bien manger. Ils allèrent de Joseph à Paillard, en passant par Voisin, Durand et tous les autres. Ils poussèrent jusqu'à la Tour d'argent, et s'égarèrent sur le quai de Bercy, dans un bouchon mal fréquenté où la matelote marinière est célèbre.
Mais, dans les cabinets des grands restaurants, ou dans les salles des cabarets populaires, ils s'attachèrent à la dégustation des vins. Ils firent la connaissance des crus les plus illustres et burent des années les plus renommées. Ils connurent des bordeaux dignes des rois et firent fête à des bourgognes comme on n'en trouve qu'en Belgique. Huit jours de suite, ils revinrent rue Rambuteau, dans un petit restaurant où ils avaient découvert une Côte-rôtie, qui accompagnait le salmis de bécassines de façon prodigieuse. Étiennette, avec une verve et un brio sans pareils, telle une grande dame Louis XV s'encanaillant aux Porcherons, tenait tête à Christian dans ces agapes joyeuses. Elle commandait, ordonnait le repas, lampait le vin avec une sensualité singulière, et, toujours la tête froide, maîtresse d'elle-même, ramenait son jeune compagnon quand son cerveau s'embrumait des fumées de l'ivresse.
Elle se l'attacha si bien par ces noces coutumières qu'elle jugea indispensable de monter sa cave. Lui offrir sa distraction gastronomique à domicile devint le souci constant de Mlle Dhariel. Dès lors ce furent avec des invités que les petites fêtes se donnèrent. Clamiron, Vertemousse, Longin et Mariette de Fontenoy, Jeanne Buzancy prirent leurs habitudes chez Étiennette. On y tint des congrès culinaires et Christian ne dédaigna pas de descendre avec Clamiron dans les cuisines de l'hôtel, pour élaborer des plats de sa façon. Et ce furent des apéritifs avant le dîner, des kyrielles de bouteilles vidées pendant le repas et les plus bas appétits matériels déchaînés. Étiennette y faisait des économies de tendresse. Quand Christian, les jambes tremblantes, se levait de table, il ne pensait plus qu'à dormir et c'était autant de repos assuré pour la belle.
Cette affreuse habitude prise par le fils de Vernier-Mareuil échappa à l'attention des siens pendant plus d'une année. Au déjeuner de famille, Christian avait repris sa lucidité, après une nuit passée à cuver sa débauche. Un hasard amena la découverte de la vérité. Un soir que M. et Mme Vernier-Mareuil étaient allés aux Variétés avec Raymond Templier, pour applaudir la pièce nouvelle, ils virent arriver dans une avant-scène, au milieu de la soirée, Étiennette, Jeanne Buzancy, escortées de Vertemousse et de Christian. Leur entrée fit un tel tapage que la moitié de la salle, indignée, se tourna vers la loge avec des protestations et que Brasseur, qui était en scène avec Granier, s'interrompit pendant quelques secondes. Au même moment, comme pour répondre aux protestations, Christian se dressa au fond de l'avant-scène, et son père le vit blême, les yeux troubles, le sourire vague, le geste indécis, offrant dans toute sa personne l'image navrante de l'ivresse. Le mouvement parut avoir épuisé ses forces, car il retomba sur son siège et ne se montra plus. Vernier et Emmeline, stupéfaits par cette apparition, le coeur serré, se regardèrent sans oser parler, tant ce qu'ils avaient à dire leur paraissait pénible. Puis, par une réaction de son caractère énergique, Vernier poussa une violente exclamation et se leva:
--Où allez-vous? dit Emmeline.
--Je vais chercher ce polisson par les oreilles! cria Vernier, rouge de colère.
--Restez! fit le baron Templier. Vous ne pouvez vous commettre avec les filles que Christian accompagne. Votre place n'est pas dans la loge de Mlle Dhariel, même pour y relancer votre fils.... J'y vais, moi, si vous voulez....
--Je vous en prie, cher ami....
--Et que ferai-je?
--Amenez-moi Christian immédiatement, je veux lui parler....
--Et s'il refuse de me suivre?
--Alors nous verrons!
Dans la loge, Raymond fut accueilli par des acclamations:
--Ah! voilà l'ami de la maison! Qu'est-ce que tu fais ici? Viens avec nous, mon petit baron....
L'air de componction de Templier arrêta cette effervescence:
--Qu'est-ce que tu as? dit Christian. Y a quelqu'un de malade?
--Non. Mais, mon cher, ton père est avec Mme Vernier dans la salle. Il m'envoie te prier de venir lui parler....
--Quoi? Un cheveu?
Le jeune homme se levait. Il tituba et dut se rasseoir.
--Dans quel état es-tu, malheureux garçon! dit Templier avec chagrin.
--Oh! je n'y comprends rien! C'est la chaleur de la salle. J'étais frais comme une rose en arrivant. Mais on crève ici!... Enfin, raconte toujours ce qu'il y a.
--Il y a que ton père t'a vu tout à l'heure, et qu'il n'a pu ne point se rendre compte que tu étais très troublé.... Tu penses quel effet cela lui a produit.... Il voulait venir te chercher lui-même.... Et sans moi....
--Ah! des scènes de famille, en public! Il n'en faudrait pas! Hein! Étiennette, la malédiction paternelle dans une loge des Variétés.... On se croirait à une revue.... La scène dans la salle!... Vois-tu papa jouant les Lassouche.... Il ne ferait pas ses frais!
Il eut un rire épais, que ses amis ne partagèrent pas. Une gêne pesait sur les auditeurs de ce dialogue. Vertemousse crut devoir dire:
--C'est une guigne que tes parents soient justement venus ici, ce soir! Tu vas avoir des histoires!
Le regard de Christian, à ces mots, s'alluma; sa bouche se crispa:
--Il serait un peu fort que mon père m'embêtât pour une pauvre petite bordée! Je lui laisse faire ce qu'il veut, n'est-ce pas? Qu'il ne s'occupe donc pas de ce que je fais de mon côté.
--Mais, mon cher, regimba le baron Templier.
--Mais, mon petit, reprit brutalement Christian, tu devrais comprendre que si quelqu'un a des observations à présenter sur les convenances ou la morale, ce n'est pas toi! Et puis, zut, tu sais! Je suis ici pour m'amuser, et je ne veux pas qu'on me rase.
--C'est fort bien! dit Raymond d'un air glacé. Il se leva et, saluant les dames, s'apprêtait à sortir. Mais Étiennette, trop fine pour laisser le baron partir fâché, intervint avec son autorité coutumière:
--Mon cher Templier, ne vous guindez pas. Christian est un serin....
--Moi? Eh bien! Par exemple! Tu en as une santé de me....
Elle lui coupa la parole:
--Tu es un serin, parfaitement. D'abord parce que tu reçois mal ce gentil garçon qui vient ici pour te rendre service; ensuite, parce que tu risques, en manquant d'égards, de mécontenter ton père.... Et enfin....
--Ça suffit, grogna Christian. La paix, baron. Tu diras à mon père que j'irai le voir demain matin, à son bureau. Ce soir, j'ai vraiment, pour causer avec lui, un peu trop de vent dans mes voiles.
--Bonsoir, alors.
Sur cette demi-satisfaction, Raymond serra les mains, en souriant à la ronde, et s'en alla.
Le lendemain, vers onze heures, Vernier était dans son cabinet de la rue de Châteaudun, assis en face de Mareuil, et fort occupé à dépouiller un volumineux courier, lorsque Christian entra sans frapper. Il était fort dispos, l'oeil vif et la lèvre souriante. Une nuit tranquille l'avait remis d'aplomb. Il alla à son oncle qu'il embrassa, comme un bébé, et voulut en faire autant pour son père. Mais Vernier le tint à distance d'un geste énergique, et, le regardant avec un air pincé:
--Je suis bien aise, monsieur, dit-il, de voir que vous avez repris possession de vous-même.
Christian laissa tomber ses bras le long de son corps; son visage exprima le plus complet découragement; il soupira:
--Tu me dis: vous, et tu m'appelles: monsieur! Ah! papa!
Vernier devint pourpre; il frappa un grand coup de poing sur son bureau, et cria:
--Un garçon qui se conduit de pareille façon devient un étranger pour moi! Quoi! en public, se montrer dans un état si dégoûtant! N'est-ce pas plutôt de la folie que de l'inconduite?
Christian s'allongea dans un fauteuil et, baissant le front, se résigna à subir le déchaînement de l'indignation paternelle. Pendant que Vernier, bouillonnant, se répandait en périodes virulentes, prenant de temps en temps à témoin Mareuil, qui opinait de la tête, Christian se disait: «Ah! voilà un coup de rasoir qui peut compter! J'en ai au moins pour trois quarts d'heure de morale à haute pression, et pendant toute une semaine, la tête de bois, à déjeuner, si j'ai l'imprudence de déplier ma serviette à la table de famille. Et tout ça, pour une pauvre petite pistache avec des camarades. Il peut se flatter, papa, qu'il me le fait payer à un joli taux, l'intérêt de l'argent qu'il me donne. En lâche-t-il? Il va, il va: c'est Cicéron! Mais il m'embête crânement!»
Il fit un geste de protestation accablée. Vernier avait pris, dans son tiroir, un dossier volumineux, et l'étalait sur son bureau. C'était l'état, dressé par lui, des sommes versées à Christian. Rien n'horripilait le jeune homme autant que le relevé de sa situation financière. Il retrouva la force de s'écrier: