Marchand de Poison: Les Batailles de la Vie

Chapter 2

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--Laisse donc, s'écria l'ancien annoncier, vas-tu te faire de la bile pour des déclamations humanitaires, qui n'ont qu'une portée purement scientifique. Le docteur Augagne est un homme de laboratoire qui t'a fait une conférence sur un sujet abstrait, avec des développements peut-être exacts en théorie, mais sûrement pas dans la pratique. Est-ce d'aujourd'hui qu'on fait de l'eau-de-vie. Mais nos ancêtres les Gaulois en vidaient des coupes pleines. Le Vernier-Mareuil-Carte jaune s'appelait, dans ce temps-là, de l'hypocras ou de l'hydromel. Et ils se pochardaient avec des boissons grossières, tout aussi bien, et en se faisant sans doute beaucoup plus de mal qu'avec nos liqueurs de choix. L'histoire de notre pays en est-elle moins glorieuse? Est-ce que ça a empêché Charlemagne, Henri IV, Louis XIV et Napoléon? Non, mais il me fait rire, ton Augagne. Ils sont tous pareils, ces médecins, avec leurs manies! Ils se toquent d'un système, et puis, en dehors de leurs prescriptions, point de salut. Il y a vingt ans, ils se sont ingérés de défendre le vin rouge, et d'ordonner le vin blanc. Pourquoi? Parce que l'un d'eux, quelque gros bonnet de l'École, aura eu mal à la vessie. Alors il a fallu que tous les malades fassent comme s'ils avaient des calculs. Ensuite, ils ont proscrit tout à fait le vin: rouge et blanc, et ils ont ordonné la bière. La bière!... Suivant les théories du brave docteur Augagne, alors, en mettant tous les Français au régime du houblon, ne risquerait-on pas d'en faire des Allemands ou seulement des Belges? Car, enfin, si l'alcool peut transformer une race, pourquoi la bière n'obtiendrait-elle pas le même résultat? Maintenant, ce n'est plus la bière qu'ils recommandent, c'est l'eau pure! Comme s'il y en avait! Ces gens-là sont tous actionnaires de la Compagnie des Eaux! Et ceux qui vendent du vin, blanc ou rouge, de la bière, peuvent se brosser le ventre. Ils n'ont plus qu'à fermer boutique. Et c'est le sirop de grenouille, le Château-la-pompe, tous les bouillons de culture pour microbes variés, vendus sous la dénomination d'eau minérale, qui triomphent! Et nous autres, qui ne donnons pas la fièvre typhoïde, nous devrions cesser notre commerce? Attends un peu, pour voir! Mon vieux, ne te frappe pas! Tous les professeurs de médecine sont des farceurs. Ils ne se gênent pas pour administrer à leurs clients de la mort aux-rats en pilules, en cachets et en fioles. Ne t'occupe pas de leur opinion. Ils t'appellent: Marchand de poison? C'est la concurrence! Va ton petit bonhomme de chemin, et quand tu seras millionnaire, tout le monde te dira que c'est toi qui as raison!

La grosse faconde de Mareuil ranima Vernier. Il pensait au fond comme son beau-frère, mais il y avait des heures où il se laissait influencer par ses scrupules. Il redoubla d'activité, tripla ses annonces, décupla sa vente. Et quand Mme Vernier mit au monde le petit Christian, la fortune de la maison était déjà en bonne voie. Mais les sinistres malédictions de la mère du dégustateur mort phtisique revenaient toujours à la mémoire de la jeune femme. Elle avait été frappée, et ne pouvait réagir contre son impression. Elle ne parlait point de cet incident. Mais elle y pensait presque continuellement et en était comme empoisonnée. Les imprécations de la femme étaient entrées en elle comme un venin. Et elle ne parvenait pas à s'en débarrasser. Elle s'étiolait, changeait, perdait son activité. A mesure que la prospérité de Vernier augmentait, sa santé à elle déclinait.

Absorbé par le souci de ses affaires, le distillateur prêtait une attention médiocre à l'état physique de sa femme. Pendant que Mareuil courait l'Europe pour propager la vente des liqueurs de la maison, Vernier travaillait, perfectionnait. Il avait inventé un modèle de bouteilles qui était tout à fait original, et qui attirait l'attention. On achetait le Royal-Carte jaune ou l'Arbouse des Alpes à cause du récipient. Vernier venait d'acheter, pour un morceau de pain, à Moret, près de Fontainebleau, une vaste propriété au bord de la Seine, avec un château du temps de François Ier, au milieu d'un parc admirable. Il s'était peu soucié, de prime-abord, du château. Il n'avait vu que la facilité de construire une usine possédant un quai d'embarquement sur le fleuve et une communication, par wagons, avec le chemin de fer Paris-Lyon, qui mettait à sa portée la Bourgogne, d'un côté, pour les vins, et le Midi, de l'autre, pour les trois-six. Mais quand il visita, avec Mme Vernier, le magnifique château de Gourneville, celle-ci manifesta le désir de s'y installer pour passer l'été. Vernier, qui surveillait la construction de son usine, approuva fort ce projet, et la pauvre femme chancelante vécut six mois avec le petit Christian, âgé de deux ans, dans ce lieu paisible et charmant. Ce fut le dernier bon moment de sa vie. Elle avait paru, dans l'air sain et vivifiant des forêts, retrouver un peu d'énergie et de joie. Elle rentra à Aubervilliers pour s'aliter et mourir.

Vernier, qui n'avait pas prévu la catastrophe, en fut désemparé. Ce n'était pas un sentimental. Il n'avait pas ressenti pour sa femme une de ces tendresses qui emplissent le coeur d'un homme et le laissent inconsolable, quand il en est brusquement privé. Mais il avait apprécié le dévouement et la douceur de Félicité. Elle avait travaillé avec lui courageusement aux premières assises de la fortune. Il la pleurait comme une auxiliaire fidèle. Dans sa vie privée elle ne lui manquait pas. Elle laissait une place vide dans son existence commerciale. Il la cherchait encore aux écritures. Mais les gens très occupés n'ont pas le loisir des douleurs prolongées. Vernier avait trop d'affaires sur les bras pour s'attarder dans les larmes. Il se mit en deuil, et se jeta à corps perdu dans le travail.

Cette année-là décida de l'avenir de la maison. Une habile et incessante réclame entretenue dans les journaux du monde entier lançait définitivement les liqueurs Vernier-Mareuil. Le chiffre de la vente devint énorme, et les millions commencèrent à entrer dans la caisse. Vernier trouva alors une combinaison qui le conduisit tout naturellement à faire de la banque. Il était en rapport avec les grands viticulteurs du Midi, à qui il achetait les torrents d'eau-de-vie qui lui servaient pour sa fabrication. Souvent il avait affaire à des propriétaires gênés qui lui offraient des récoltes entières dont il n'avait pas besoin, mais sur lesquelles il leur consentait des prêts. Il fit construire des magasins à Moret et travailla dans les warrants avec tous les producteurs charentais.

Il s'aperçut promptement que le commerce de l'argent était encore bien plus productif que la vente des alcools. Et son système d'avances sur marchandises se transforma, peu à peu, en une entreprise colossale d'agiotage. Il devint le maître et le régulateur du marché des eaux-de-vie. Et comme ses affaires augmentaient dans des proportions imprévues, il s'installa à Paris rue de Châteaudun, dans un rez-de-chaussée d'où il déborda bientôt vers l'entresol, et jusqu'au premier étage. Mareuil alors fut précieux. Cet ancien rabatteur de réclames, ce petit courtier qui avait foulé si longtemps le pavé de Paris, crotté comme un barbet, pour gagner dix francs par jour, se révéla homme de finances à larges vues. Il étendit la spéculation de Vernier aux huiles et aux farines. Il fonda des comptoirs dans le Levant pour les grains, il draina la production des oliviers de toute la Sicile. Il importa les arachides et les coprahs et poussa l'influence de la maison Vernier-Mareuil aux Indes anglaises et jusqu'en Extrême-Orient.

La distillerie n'était déjà plus qu'une des annexes et la moins importante peut-être du négoce qui se faisait dans la maison. Mais Vernier conservait pour cette première industrie, source de sa prospérité, une prédilection réelle. Il avait mis à Aubervilliers et à Moret des ingénieurs à la tête des services de fabrication. Mais, de temps à autre, repris par une curiosité de savoir comment se distillait son Royal-Carte jaune, il arrivait à l'usine, et faisait l'inspection de tous les ateliers; il entrait au laboratoire, examinait les matières premières, étudiait l'imprimerie des étiquettes, passait la revue de la verrerie. Il paraissait prendre à ces visites un plaisir tout particulier. Il rajeunissait, sa froideur hautaine de grand brasseur d'affaires se fondait dans la bonhomie ancienne, et le Vernier de l'avenue de Tourville reparaissait: celui qui fabriquait sa mixture vitriolesque dans la cave, avec un chaudron et un serpentin.

Car il était aussi changé qu'un homme peut l'être, au physique et au moral. Le Vernier tout rond, barbe rousse et cheveux frisés, qui, les bras nus, trinquait avec ses pratiques sur le zinc, était devenu un gentleman correct et froid, qui tenait les gens à distance et ne se familiarisait qu'à bon escient. Il avait pris, avec le veuvage, des habitudes de cercle, et peu à peu les nécessités du luxe s'étaient imposées à lui. Il avait eu de beaux chevaux, un bel appartement aux Champs-Elysées; il s'était lancé dans l'automobilisme, et on lui connaissait une maîtresse très coûteuse. Il n'en fallait pas plus pour poser un homme riche, et Vernier-Mareuil,--car on avait pris l'habitude de le désigner par sa raison sociale,--si réfractaire qu'il fût au snobisme, avait dû se plier aux exigences du monde dans lequel il vivait.

Il avait contracté quelques amitiés dispendieuses, les brillants clubmen ayant souvent de grands besoins et de petites ressources. Mais Vernier-Mareuil avait le billet de mille francs souriant et il conduisait ses camarades aux courses dans une automobile de deux mille louis. Enfin, il avait constitué à Gourneville une chasse de quinze cents hectares, dans laquelle on tuait cinq cents pièces chaque fois qu'on y faisait une battue. Dans de pareilles conditions d'existence, un homme qui n'est ni répugnant, ni sot, ni insolent, ni véreux, trouve des commensaux, plus qu'il n'en cherche. Vernier-Mareuil était donc dans une très bonne situation mondaine, quand il rencontra Mlle de Vernecourt des Essarts. Elle n'avait plus que sa mère et achevait, avec cette vieille dame plus fière que si elle descendait des grands chevaux de Lorraine, de grignoter la mince succession d'un père mort député de la Mayenne et sous-chef du bureau politique de Mgr le comte de Paris.

C'était tout ce qu'on pouvait rêver de plus pur comme faubourg St-Germain. Vernier, dans un déplacement à Deauville, avait fait la connaissance de ces dames, qui habitaient modestement un entresol dans une rue écartée. Leur vie intérieure était fort simple, mais leur existence extérieure était très brillante. Elles ne quittaient pas, depuis le matin jusqu'au soir, pendant le mois d'août, tout ce que Deauville comptait de plus aristocratique. On traitait ces femmes ruinées, mais bien en cour, comme si elles avaient porté en elles le reflet magnifique du pouvoir royal. On disait couramment: épouser Mlle de Vernecourt, c'est la certitude d'une grande charge le jour où le Roi reviendra.

Mais comme, en dépit des espérances de ses partisans, le Roi ne revenait pas, et ne faisait même pas mine d'essayer de rentrer, les épouseurs restaient à l'écart, et à force de monter dans les équipages armoriés de ses nobles amis, de suivre les séries de chasses dans les grands châteaux de province, et de passer ses nuits au bal pendant la saison mondaine à Paris, la charmante Emmeline de Vernecourt restait fille. Son teint commençait à se faner, ses traits à se durcir. Elle était encore très jolie, mais elle était à la veille de cesser de l'être quand elle rencontra Vernier-Mareuil.

Ce fut par l'intermédiaire d'un homme admirable, qui a repris, en ce temps de misère et de corruption, la tâche de Saint-Vincent-de-Paul et s'est consacré au soulagement des douleurs humaines, que la connaissance se fit. M. Rampin organisait une loterie pour son oeuvre de la Protection de l'Enfance, et il était venu faire appel à la charité de ses aristocratiques clientes de Deauville, quand Vernier-Mareuil, qu'il connaissait pour lui soutirer tous les ans de grasses aumônes, arriva au Grand Hôtel, attiré par les courses. Il l'enrôla immédiatement dans son comité en lui faisant valoir qu'il se trouverait en compagnie des duchesses et des marquises les plus authentiques. Vernier-Mareuil se dévoua donc, et parmi toutes les belles dames de l'aristocratie qui s'évertuaient à placer des billets à leurs amis, il remarqua Mlle de Vernecourt. Ce fut aussitôt, dans le clan des vendeuses, un mot d'ordre. Il fallait marier Emmeline avec Vernier-Mareuil. Sans doute, il était roturier. Mais il portait un double nom, ce qui avait déjà un petit air de noblesse. Et puis le Saint-Père n'était-il pas là pour octroyer un titre de comte à un brave millionnaire qui donnerait des gages à la bonne cause en épousant une fille de haute naissance dans l'infortune?

Vernier, pressé, chapitré, et, de son côté, séduit par la nouveauté de la situation, se laissa aller à tenter l'aventure. A quarante-cinq ans, il épousa Mlle Emmeline de Vernecourt des Essarts, qui n'en avait que vingt-six, mais qui comptaient doubles comme des années de campagnes. De plus, elle avait sa mère. Mais lui, il avait un fils, le jeune Christian, qui venait de terminer ses études, et entrait dans la vie avec des idées bien différentes de celles de son père sur la plupart des sujets. C'était un produit de la nouvelle éducation sportive, qui a désintellectualisé la jeunesse. Il avait au cours de ses études appris beaucoup moins le latin que la gymnastique, et s'il était faible sur la version, il était champion au football. Le racing, le tennis, le polo, le cyclisme, puis plus tard l'automobilisme s'étaient partagé ses faveurs.

Il était sorti de l'École des hautes études commerciales dans un rang convenable, grâce à sa connaissance parfaite des langues allemande et anglaise. Son année de service s'était passée dans la cavalerie, au 4e chasseurs. Là il avait fait la connaissance des cavaliers Longin, Vertemousse et Fabreguier, jeunes fils de famille, riches et sans vocation, qui tiraient avec effort et ennui leurs mois de service. En cette compagnie, Christian, qui jusqu'alors avait été sobre, prit des habitudes d'intempérance, et son nom ne fut pas pour peu dans l'aventure. Chez tous les débitants de la ville, le Vernier-Mareuil triomphait. Et lorsque le chasseur Christian apparaissait dans un établissement, il y était reçu comme M. de Rothschild chez un changeur. Sa vanité en était chatouillée, et par ostentation, il se faisait servir, pour ses camarades et pour lui, toutes les variétés de liqueurs que le caprice des buveurs imposait aux cafetiers. On dégustait, on comparait, et c'était généralement le Royal-Carte jaune qui l'emportait sur les poisons divers qui avaient circulé à la ronde, au milieu des félicitations générales.

--C'est papa qui est encore le plus chic!

--Ah! il doit en fourrer dans ses bottes, avec la consommation qui se fait de ses fioles!

--Tout ça, pour Christian! Ah! sacré Christian! Même s'il voulait boire sa succession, il ne le pourrait pas!

--Dis donc, fiston, tu devrais bien t'en faire envoyer des caisses par ta famille!

--Eh bien! Et l'adjudant? Ah! il y en aurait du raffut!

--Caisse pour lui! Et voilà tout!

--Ah! il s'en ferait claquer son ceinturon!

--Mais il ne nous laisserait pas siroter un verre!

Les cartes, au milieu des bouteilles, à leur tour apparaissaient. Le jeu achevait ce qu'avait commencé l'absinthe. Et ces jeunes gens rentraient au quartier abrutis par l'ivresse méchante de l'alcool. Christian, malgré le peu de zèle avec lequel il servait, n'était pas mal noté. Il avait, quand il était lucide, une grâce aimable et une générosité facile, qui le faisaient bien venir de ses supérieurs. Il avait un jour tiré d'affaire le brigadier-fourrier qui, pour les beaux yeux d'une fille de café-concert, s'était laissé aller à manger la grenouille. Il fallait trouver treize cents francs, en vingt-quatre heures, pour arracher ce malheureux au conseil de guerre. A l'instant même, Christian les avait donnés. Tout l'escadron connaissait l'histoire. Les officiers avaient fermé les yeux. Le brigadier avait été changé. On lui avait retiré le maniement des fonds de l'ordinaire. Mais Christian avait bénéficié de son bon mouvement. Il avait sauvé un accroc à l'honneur militaire. Et chacun lui en savait gré, par solidarité. Il avait donc réussi à passer sans crises graves, sans sérieuses punitions, son année de service, et il était rentré à Paris, pour assister au mariage de son père avec Mlle de Vernecourt. Cette soudaine modification de l'existence paternelle ne l'avait pas comblé d'aise. Outre que les façons d'être de la jeune personne avec Vernier-Mareuil, ne lui avaient pas paru empreintes d'une tendresse impressionnante, il trouvait assez inutile qu'un homme arrivé à l'âge mur, et ayant tant de facilités pour se distraire, se chargeât du souci d'une femme légitime. Il s'en était expliqué avec ses amis, en toute ouverture de coeur et sans aucun ménagement pour l'auteur de ses jours:

--Voyez-vous, mes enfants, papa s'est laissé placer un laissé-pour-compte de l'aristocratie.... La petite Vernecourt était montée en graine. Madame sa mère, avec ses panaches, ses prétentions et ses bas percés, avait découragé tous les amateurs.... On s'est jeté sur Vernier-Mareuil, comme la misère sur le pauvre monde.... Les nobles amis de papa ont tous aidé à le pousser dans la nasse.... Et ça n'est pas très chic, ce qu'ils ont fait là.... Mais, quand il s'agit de caser un des leurs qui est dans la purée, tous ces fils des Croisés remettraient Dieu en croix.... Papa n'a pas pu se dépêtrer. Il a fallu qu'il marche, et me voilà avec une belle-mère qui me fait l'effet d'avoir des dispositions pour colorer fâcheusement le front vénérable de mon auteur. Vernier-Mareuil saura ce que ça va lui coûter d'avoir coupé dans l'armorial. Mais, après tout, il a le droit de faire ce qui lui plaît: il est majeur.

Cette façon d'apprécier la conduite de son père donne la mesure de la cordialité qui régla les rapports de la jeune Mme Vernier-Mareuil avec le fils de la maison. Ils vécurent sur un pied de paix armée, jusqu'au jour où la belle-mère trouva l'occasion de rendre à Christian un important service qui les mit en confiance l'un et l'autre. La fortune de la maison ne datant que de la mort de sa mère, la part d'héritage de Christian avait été modeste. Il jouissait de trente mille francs de rente, que son père doublait par des libéralités supplémentaires. Avec ses cinq mille francs par mois, Christian avait bien de la peine à joindre les deux bouts, et quand l'année était mauvaise, le baccara cruel ou les femmes exigeantes, il fallait aller faire à la caisse une petite visite, qui amenait entre le père et le fils des débats orageux.

Mareuil, l'oncle, était encore plus terrible que Vernier. Sans besoins, il ne comprenait pas les dépenses somptuaires. Il vivait dans son bureau de la rue de Châteaudun, à conduire les affaires de la maison, n'en sortait que pour rentrer chez lui, boulevard Haussmann, et, excepté une quotidienne partie de bridge au Cercle des Chemins de fer, il ne connaissait d'autre plaisir que de signer des traites pour l'encaissement des fournitures faites dans les cinq parties du monde. La situation financière de Christian, qui n'avait jamais été bien bonne, devint un beau jour tout à fait mauvaise. Il fit la connaissance de Mlle Étiennette Dhariel.

C'était une très belle personne, qui passait pour avoir la plus jolie gorge de Paris et qui la montrait pour que chacun pût s'en convaincre. Elle avait joué les grues dans un théâtre du boulevard, et soudainement s'était découvert une voix de mezzo qu'elle avait travaillée avec zèle. C'était une fille extrêmement intelligente, vicieuse comme un cheval de fiacre, et capable d'un crime pour arriver à ses fins. Elle se vantait de ne savoir pas ce que c'était que l'amour. Un homme, pour elle, représentait un capital exploitable dont elle s'appliquait les revenus, et qu'elle rejetait impitoyablement quand il ne répondait plus à ses exigences. Ruineuse par principes, elle mettait son orgueil à faire dépenser de l'argent à ses amants. Elle n'admettait pas qu'on sortît de ses mains sans laisser toutes ses plumes. Elle faisait commerce de la galanterie comme les Anglais font commerce de la guerre: pour le gain.

Christian Vernier avait, dès le premier moment, représenté pour cette fille avide une proie superbe. Derrière lui, il y avait la maison de banque Vernier-Mareuil, et le Royal-Carte jaune dont les affiches, collées sur tous les murs des villes d'Europe, célébraient la prospérité. On annonçait les millions de litres vendus chaque année. Et Mareuil avait trouvé une réclame admirable pour ce produit de la maison: il l'appelait la liqueur laïque. On voyait ainsi que c'était ce qui convenait à tous les bons démocrates, et point ces liqueurs de moines qui se fabriquaient dans des couvents, avec des croix sur les bouteilles.

En trois mois, la charmante Étiennette trouva moyen de faire souscrire à Christian pour deux cent vingt mille francs de lettres de change, mais--fait beaucoup plus surprenant--elle se toqua de lui. Pour la première fois de sa vie, elle sut ce que c'était que le plaisir, mais elle ne modéra pas pour cela ses prétentions pécuniaires. Elle consentit à aimer, mais elle n'admit pas que ce fût pour rien. Vernier, cependant, en voyant présenter les billets de Christian, était entré dans une fureur dont les échos étaient arrivés jusqu'à sa femme. Celle-ci, fort indifférente en matière d'intérêt et n'estimant l'argent que pour ce qu'il représentait de satisfactions, se fit expliquer le cas du fils par le père et, à la grande stupéfaction de Vernier, donna complètement raison à Christian.

--A quoi vous sert votre fortune, je vous prie, dit-elle à son mari, si vous poussez des cris, comme un petit bourgeois, parce que ce garçon a fait une frasque un peu vive? Tâchez donc d'apprendre à vous conduire comme un homme dans votre situation. Christian est votre fils, ce qui n'est pas la même chose que d'être le fils de votre père. Il a pris des habitudes, des besoins, des idées que vous ne pouvez pas avoir et que vous ne comprenez même pas. Au lieu de lui savoir mauvais gré de faire sauter vos écus, vous devriez vous en réjouir. Il vous fait honneur en ayant les mains larges; il prouve qu'il est déjà grand seigneur. Sorti de vous, il ne peut appartenir qu'à l'aristocratie de l'argent. Voulez-vous qu'il se rabaisse en thésaurisant? Le fils de Vernier-Mareuil maudit par son père, parce qu'il a fait des dettes pour une femme? Vraiment, épargnez-vous ce ridicule. Et n'espérez pas que je vous donne raison en cette occasion. Vous m'humiliez, vous agissez comme un petit esprit, et, pour tout dire, comme un homme de rien.

--Eh! je suis parti de rien! Je ne veux pas retomber à rien! cria Vernier, enragé de se voir malmené, quand il comptait être plaint et encouragé. Ce garçon, si je le laisse aller, me ruinera!

--Ne dites donc pas de sottises! Vous savez bien que c'est impossible. Vous vous mettriez vous-même à entretenir des Étiennette Dhariel--ce qui vous coûterait encore bien plus cher qu'à Christian--que vous ne réussiriez pas à manger vos bénéfices. D'ailleurs, elle est gentille, cette petite.... Il a bon goût, votre fils.

--Comment la connaissez-vous? grogna Vernier.

--Comment ne la connaîtrais-je pas? Nous avons la même modiste. Je la rencontre au bois, au théâtre, aux courses. Elle était à Deauville, cette année. C'est même là que Christian a dû faire sa connaissance. Clamiron l'avait amenée chez lui, avec quelques autres de la même ondulation....

--Ce voyou?

--Oui, Pavé, comme on l'appelle, parce que son père était entrepreneur de travaux publics. Elle était trop coûteuse pour lui. Il l'a repassée à Christian.... On dit qu'elle est folle de lui!

--L'idiot! Alors pourquoi paye-t-il?